CHAPITRE XLIII
PROGRÈS DE LA CIVILISATION, ACCÉLÉRÉS E.\ EUROPE PAR LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Les plus iinplncnbles ennemis <Ic Napoléon, les aristoeratirs. — Améliorations en divers pays. — Russie. —
Danemark. — Aiiiriciie. — Bavière,
La guerre qui v^Lienldt redevenir générale, devant tellcmcnt'.reiViplir lu années suivantes que j’y trouverais dilRcilement place pour jeter quelques observations sur les ameliorations introduites dans divers pays de l'Europe, je me hâte de saisir l'intervalle de repus dont jouit encore le continent, entre 1804 et 1808, pour tracer en peu de mots une esquisse de ces changements, résultats incontestables du mouvement imprimé aux esprits par la révolution française.
Tandis qu’en France les hommes pour lesquels la révolution u'était que dans la république, en regardaient les principes comme anéantis par le gouvernement impérial, les aristocraties européennes, plus éclairées, étaient loin de porter le même jugement. Non -seulement à leurs yeux la révolution était toujours vivante, mais elle leur paraissait d'autant plus dangereuse qu’elle avait changé de vêtement et de forme, sans avoir, suivant leur opinion, obangé d'esprit et de naturel. Cette vérité est de celles qu'il ne faut pas perdre de vue. Elle explique d'avance les haines violentes dont Napoléon sera un jour l’objet. Malgré le rétablissement d’un trùne en France, ce trône n'étant pas fondé sur un système de privilèges féodaux, les ennemis les plus implacables de la France seront, comme auparavant, les aristocraties. Peut-être le nouvel empire fndiçais , même avec des ordres et des cordons , mente avec une noblesse, leur déplaira-t-il plus que la république, parce que ces ordres, cette noblesse, accordés on présumés l’être au mérite personnel , auront toujours un caractère distinct de ce qui existe dans les anciens gouvernements. Peut-être les aristocraties détesteront -elles plus Napoléon que le comité de salut public et le directoire, parce qu'elles craindront davantage i'afler- 1 nr.sov.
— Wurtemberg. — Bade. — Italie.
missement de ses doctrines. S'il est un Sylla pour les démagogues, un César pour les républicains, toujours les aristocraties verront en lui un Uarius,
I tandis qu’il aura longtemps pour amis les peuples ' et le plus gratid nombre des princes. Les peuples ' ne seront un jour amenés à combattre contre Napoléon que par son hésitation A prendre ouverte- I ment parti pour eux contre ces aristocraties, leurs : ennemis comme les siens.
Dans un esprit opposé à celui de l'aristocratie, plusieurs chefs de gouvernement , bien inspirés, avaient applaudi à la métamorphose opérée en France le 18 brumaire. Sous la convention et le directoire, la révolution française étant pour ces princes un épouvantail , ils n’auraient pas osé en adopter les maximes les plus sages , en imiter les actes les plus utiles. Au contraire, dès que l’ordre avjajt été rétabli par le gouvernement consulaire ,
> jls, avaient pu emprunter, à la France calme, mo- ■ raie et religieuse , des biens qu’ils eussent craint d'accepter des mains d’une république orageuse et sanglante.
Quoique les essais d'amélioration faits en Russie par l’empereur Alexandre ne soient que la continuation de l’ouvrage commencé par Pierre I*' et \ Catherine II, ces innovations ou perfectionnements ' reçoiveut aussi leur empreinte des idées que la ré- ’ volution française a répandues en Europe. Quelques-unes sont mémo des imitations fidèles de ce qui s’est fait en France, Telle est la division de i l’instruction publique en quatre classes : 1° écoles j de paroisses; 2° écoles de cercles ; 3» écoles de gou- I vernement ou gymnases ; 4" universités, i Une commission d’hommes instruits a été char- I gée par ce prince de chercher les moyens d’adapirr ; à l’empire russe, sinon le code Civil des Français,
cnAPITRK XLIII.
üu moins colles des luis de ce code qui pcuvciil y être introduites avec avantage.
1/hunianitc applaudit aux ukases relatifs à Patfranchissement des paysans cl tendant à former en Russie une classe de cultivateurs libres « comme elle approuve rpsprit de justice qui, sans une brusque suppression des droits seigneuriaux, détermine un mode pour les affranchissements.
I.e gouvernement danois abolit le servage dans les duchés de Holstcin et de SIeswig.
A Vienne même on a senti que la législation existante avait besoin d'étre modilice, et il a été formé, sous la présidence d'un homme éclairé, M. de Rutlenham, une commission pour en pré|>arcr le travail; mais c'est surtout dans tes états appelés par les derniers événements à des rapports plus intimes avec la France que s'opèrent les plus actives réformes.
I.es anciennes possessions de la maison de Bavière étaient, pour rAllcinagnc, avant la révolution française, ce que l’Espagne est encore aujourd'hui pour l'Europe, le domaine de l’ignorance et de la superstition. T.e pays appartenait au clergé et surtout aux couvents beaucoup plus qu'au.soiiveraiii temporel. Quelques uns des princes de cette maison avaient fait d'inutiles tentatives pour secouer le joug de la dominalioii ecclésiastique. Les esprits alors n’étaient pas suflisammcnl préparés. Il avait fallu, pour les y disposer, rcxeiii|tlc des grandes ameliorations e(Tcctuécs par la révolution française, en même temps qu'il fallait, pour une telle entreprise en Bavière, un prince bien intentionné, comme Maximilien, et un ministre aussi éclairé que courageux, comme M. de Uontgelas.
Vingt édits de l'électeur et quatre années d’une lutte persévérante, soutenue par son ministre, furent nécessaires pour des opérations qui, lorsqu'elles sont consommées, semblent n'avoir üù rencontrer aucun obstacle. Voici quels furent les principaux objets de ces divers édits : droit de naturalisation accordé, dans les Étals bavarois, aux habitants non catholiques; suppression de fêles nombreuses , ncuvaincs, dédicaces , rosaires, crèches et autres pratiques qui diminuaient singulièrement le nombre des jours de travail; interdiction de pciorinagesqui portaient à des madones, en pays étranger, le fruit des produits du sol liavarois; destruction d’ermitages sans nombre, placés dans les bois, et qui plus d’une fois avaient servi d'asile à des brigands; défense d’aniionccrdcsmiraclcsd'une date récente; défense de quêter, faite aux ordres
* Quarame-cinq Tillages ayant, par des pèlerinages en pays étranger, eofreini l’ordonnance éleeiorale, on ieurenroya des garnisaires. Triste expédient sans doute;
mendiants ; assujettissement des biens des églises, couvenLs et fondations pieuses au payement dos taxes publiques ; diminution graduelle du nombre des monastères et cloîtres de toute espèce; réunion au domaine du gouvornoment des biens de pretalures ou chapitres collégiaux, jouissant de grands revenus, sans remplir aucune des fonctions pénibles du ministère ecclésiastique; enfin, pour doubler le bienfait, application du produit des suppressions opérées à la fondation d'une instruction élémentaire gratuite et h d'autres institutions utiles. L'exécution de ces mesures, il faut en convenir, parut quelquefois porter atteinte à la liberté religieuse. La rcsislaiicc qu’elles rencontrèrent exigea même l’emploi de la force et de la violence > ; mais le gouvcrnomenl bavarois est lié par des concordats avec le saiiil-sicgc , et il agissait en général dans la limite de ces concordats. Le mal, au reste, était profondément enraciné, et n'eùt pas cédé à un caractère moins ferme que celui du principal ministre de l’électeur. On se figure aisément quelles clameurs durent s'élever contre ce ministre.
Comme toutes les oppressions se tiennent, l'aristocratie nobiliaire, craignant, non sans raison, quelque attaque semblable contre scs privilèges, se hâta de venir au secours du clergé. Les états du pays, assemblée composée principalement de nobles et de prélats, élevèrent de vives réclamations surtout contre la suppression des couvents. Dans un mémoire virulent, présenté à l'élrclcur, ils accusèrent les ministres de ce prince de le pousser à des mesures rêrolulionnaires . L'électeur leur répondit qu'il n’agissait que par sa propre volonté, qu'il n’était itillucncé |var personne, et qu’il attendait d’eux plus de soumission et une conduite plus décente à l’avenir. En faisant une telle réponse, l'électeur se sentait appuyé; et, son appui, c'était le gouvernement français. Nous n'en disconvenons pas, Na|H)téon a secondé, du moins par une approbation tacite, l'abulition de ce qu'on appelait Us états en Allemagne , c'est-à-dire, en effet, des corporations oppressives, fondées sur les privilèges du clergé cl de la noblesse comme sur l'ignorance et l’asservissement du peuple. En ce sens, il a favorisé rétablissement du despotisme : mais c’élail le despotisme qui veut régalitc devant la loi et la soumission de tous aux charges publiques; U a favorisé enfin rafTranchissement des communes. S’il n'avait pas prélé main -forte aux princes du midi de l'Allemagne pour s'émanciper, par degrés,
mais cet excurtioot au dehors oui ceaaé, et l'argeot est rettè daue le pays.
rnocRès de la civimsatiox.
da joug aristocratique, eux et leurs sujets, ces prin> ces n'eussent pas pu donner depuis à leurs peuples les conslilulions plus libérales qui les régissent maintenant. La classe non noble, c'est-à-dire la masse des populations, ne pourrait pas aujourd’hui prétendre à l'égalité des droits civils et politiques, si elle n'avait commencé par obtenir l’égalité dans le payement des impôts.
L’électeur de W urlcmberg était engagé dans une guerre plus vive encore avec les états de son duché.
Ce prince, d'un caractère violent, avait fait arrêter plusieurs membres do ce corps, et les tenait prisonniers à Louisbourg ; ces débats n'étaient pas nouveaux, la France y était étrangère; mais là aussi le fond de la querelle était, de la part de l'aristocratie, le maintien intégral de ses immunités, ou, en d'autres termes, le droit de faire retomber la totalité des impôts sur la partie de la population que de semblables immunités n’en préservaient pas. Les publicistes qui, en France, pour présenter Napoléon comme le destructeur de toutes les libertés, ont regretté l'existence des corps d'étals tels qu'ils s'élaienl maintenus depuis le moyen âge en Allemagne, ou n'étaient pas de bonne foi, ou bien, dupes d'un mot, ne se sont pas aperçus qu'ils n'claienl que les défenseurs des libertés féodales; ils ne pleuraient que sur la ruine de la plus détestable deslyrannies,puisqu'etleavait pour but et pour effet la servitude, l'abrulisseaicnl cl la misère des peuples.
La même sévérité, ou, si l’on veut, la même violence que l’électeur avait montrée contre les étals provinciaux du Wurtemberg, il la déploya envers la noblesse immédiate, l'ordre Tculonique et celui da Saint-Jean de Jérusalem. A cet égard, comme
dans ses procédés envers les étals, le principe qui le dirigeait était digne d'excuse, même digne d'éloges. I.c mode était abusif et répréhensible.
Plus voisin de la France, l'étccleur de Bade en avait promptement suivi l'impulsion. Dans les pays catholiques de cet électorat, les couvents avaient été supprimés. On avait déclaré les moines déliés du vœu de pauvreté ainsi que d'obéissance à leurs chefs, et habiles à recueillir les successions de leur famille.
Je ne parle point de l'Italie. Les parties de cette Péninsule, demeurées sous la domination française, étaient naturellcincnlcnlréescn partage de ses lois; mais là même où les Français n'étaient pas restés > en maîtres, leur présence passagère avait porté un grand bienfait, la suppression de la féodalité. Cest toujours un avantage pour les nations que des institutions oppressives aient clé déclarées abolies, n'importe par quelle puissance, et ne fùt-ce qu'un jour. On peut n’Ievcr l’arbre pour quelque temps; on ne le rattache pas à ses racines.
Suivant Iccoursordinaire des affaires du monde, toutes les réformes que j'ai rapporlccsauraient pu avoir lieu avec le temps; mais pour y arriver, il eût fallu un siècle peut-être. L'effet des grandes commotions est de dévorer l’espace et d’abréger les délais. Par suite de la révolution française et de l'inHuence de Napoléon, son inconlestablc continuateur, elles ont pu être consommées sans froissement, sans combat, dans un espace de quelques années. Non -seulement sous le consulat et sous rciiipire, les vrais principes de la révolution n’avaient point péri, mais toujours vivants, quoique plus modérés, ils n’en étaient que plus propres à étendre au dehors leurs conquêtes.
CIIAI'ITRK XUV,
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