CHAPITRE XCV
[i8or.]
Nous raconterons bien(6t en détail ce qui, dans ces mêmes moments , se passait entre les cours do Londres, de Petersbourget de Vienne; ce qui même était déjà convenu entre les deux premières et se : marchandait encore avec la troisième. La France | avait appris par la Prusse l’alliance de la Russie et , de la Suède, le langage hautain d'une lettre de l'empereur Alexandre à Frédéric-Guillaume, et le mélange de sollicitations, de caresses et de menaces concurremment employées à Berlin par la légation russe comme par l'aide de camp impérial, le comte de W'inzingerode. On n'était pas non plus ’ entièrement dépourvu , à Paris et à Milan, d'iiifurmations sur le concert déjà formé entre la Russie et l'Angleterre. Sans connaître la nature des stipulations arretées contre lui. Napoléon savait que ces | stipulations étaient essentiellement hostiles; il savait que, le 18 février, M. Pitt avait obtenu une somme de cinq millions sterling pour ce qu’on appelait en Angleterre det usage» continentaux, somme que ce ministre ne manquerait pas de faire augmenter plus tard, comme il le Ht elTectivement le lit juillet au moment de la cléture de la session. En conséquence de ces données, .Napoléon faisait, à l'égard de la cour de Vienne, le raisonnement que j’ai indiqué, c’est-à-dire que cette cour, si elle devait se décider à la guerre, ne prendrait pas ce parti en raison de tel ou tel acte de la France, mais . d'après la considération seule du plus ou moins de ' chances de succès qu'une nouvelle guerre pourrait lui présenter. Cctlc manière de raisonner de Napoléon le conduisit à conclure qu'il n’avait point de ménagements à garder; que, comme dans les projets formés par scs ennemis on disposait probablement de l'Italie tout entière à son préjudice, il n’avait rien de mieux à faire que de s'afTcrmir davantage sur ce sol <lont on viendrait bientôt lui < demander l'abandon ou le chasser les armes à la main. Il se détermina en conséquence à joindre sans délai au territoire français les portions de cette contrée dont la possession lui était le plus avantageuse, sans toutefois exercer une spoliation qui ciit le caractère de la violence.
Il n'csl pas ditlicile à une grande monarchie qui enveloppe de toutes parts un État faible d'amener celui-ci à l'abdication de son indépendance. Il suffit de rendre sa position telle qu'il n'ait qu’à gagner au changement. Le commerce de Gènes, détruit par l'Angleterre et par les Barbaresques, était ^ d'autre part intercepté par les douanes françaises. i La terre et la mer lui étaient également fermées. Par l'incorporation de cette république à l'empire français, les barrières territoriales seraient abat- | tues, la navigation protégée contre les Barbares- ' qiics, et la France lui prêterait tous ses moyens
de défense contre l’AngletcrTC. Un grand nombre de personnes, même dans les classes élevées, étaient dévouées à la France par penchant pour la nation, par préférence pour ses lois, par admiration pour sa gloire. Quand on ne peut plus commander soimême, n'est-il pas prudent de se réunirà celui qui, commandant aux autres, nous associe à son commandement? Ces réflexions préparatoires se répétaient depuis quelque temps dans les villes et dans les campagnes. Le vœu de la réunion à la Franco ayant été émis par les habitants, une députation, à la tête de laquelle était le d«^ Durazzo, fut chargée de présenter à N^poléoiHc décret du sénat ligurien qui le consacrait. ffapoléon, reconnaissant que la Ligurie ne trouvait plus que l'isolement dans son indépendance, répondit qu'il réaliserait le vœu exprimé Jtar elle, en la réunissant à son grand peuple, et qu'il irait incessamment à Gênes sceller l’union qu'elle contractait avec la nation française. Qu’est devenue la déclaration récemment faite de n’incorporer aucun nouvel État à la F'ranceîün a'déjà vu si les temps étaient changés. On pourra bientôt s’en convaincre mieux encore.
L'empereur Napoléon, le front ceint d'une double couronne, devait désirer, mais désira trop d’assurer une honorable existence à sa famille. Déjà, le 18 mars, il avait commencé l'élévation de sa sœur, la princesse Élisa. Le pays de Piombino, cédé à la France en 1801, quoique promis d'abord an roi d'Étrurie, était toujours demeuré au pouvoir du gouvernement français. La possession de ce pays était précieuse par la facilité qu'il offre pour romn)uniqucr d'Italie avec la Corse etl'tle d'Elbe. Pour conserver ces avantages sans le réunir à l'empire français, ce territoire avait été donné à la princesse Élisa tous le haut domaine de la France, et le sénateur Bacciuchi, mari de la princesse, avait été créé prince de l'empire. A cette première dotation accordée à sa sœur. Napoléon , pendant son séjour en Italie, en joignit une plus importante encore par la transformation de la république de Lucques en une principauté dont le gouvernement fut confié au prince de Piombino. Cette opération fut accompagnée de toutes les formes que la politique emploie pour donner à ses actes les apparences de la légalité, d'une délibération du gonfalonicr et des anciens de la république de Lucques, en date du 4 juin; d’une délibération du grand conseil, en date du 14; d'une députation que Napoléon reçut à Bologne, le ii du même mois, et d'un statut constitutionnel qu’il sanctionna et garantit le même jour. Ainsi fut changée en principauté héréditaire une république qui avut tour à tour passé par les diverses tyrannies de violentes
POUTiyt'E EXTÉRIKUaE.
dictatures y de démagogies orageuses cl d’oppressives oligarchies^ mais qui, sous ces modes de gouvernement , avait eu autrefois plus d’iliustration ^ et de célébrité que ne semblait lui eu prO' mettre le peu d'étendue de fon territoire.
De Bologne. Napoléon se rendit à Gènes où l’at* teudaient des fêtes plus brillantes ^ encore que celles de scs deux couronnetiieiits. Jamais la féerie n’imagina de plus éblouissants spectacles que ceux dont le port offrit la réunion. Gènes, la superbe Gérics, tant de fois envahie par de puissants souverains, ne s'était iamais montrée avec plus de splendeur qu'aux regards de l’Iioinnie devant lequel venait d'expiref de nouveau sa trop passagère indépendance. •
Au moment où cette république avait émis le vœu de sa réunion à la France et envoyé une députation à Milan aupri's de l'empereur Napoléon, le sénateur, chargé du département des affaires élrangéros, M. Roggieri, avait donné ^ connaissance de cette résolution à l'agent autrichien, M. le baron de Giusli, accrédité auprès du gouTcrncmeiU ligurien. Cette communication, qui énonçait les motifs du parti adopte, se lerminatt par les mots suivants : « En nous plaçant sous les lois de i'em- » pire français, nous n'ajoutons rien à sa puissanre n continentale. Notre population, peu nombreuse, M n’est rien moins que guerrière... I.a F'rancc oIh » tiendra, par celle réunion, une augmentation de M puiiianee muriïime, mais nous devons croire a que nous faisons une chose agréable à toutes les M puissances du continent en la mettant i même M de lutter avec plus d'avantage contre l'ennemi de • toutes les nations cl le tyran des mers. • Cette manièrede faire envisager la réunion était évidemment inspirée par le gouvernement français. L’envoyé autrichien, soit qu’il eût été muni d'instructions éventuelles, soit qu’il crût devoir devancer les ordres de sa cour, parut peu satisfait des raisons alléguées et voulut mémo protester contre le changement qui s'opérait. II fit plus, il prétendit faire insérer sa protestation dans.la Gazette de Gènes. De telles prétentions ne pouvaient pas être admises.
L’empereur Napoléon chargea le ministre de l'intérieur, M. de Chatnpagiiy , de faire comprendre à cet envoyé qu'il lui était loisible de faire imprimer tout ce qu’il lui plairait dans les Gaxetles de Venise et de Vienne; mais qu’à Gènes il n'avait plus aucun droit à exercer cl ne conservait aucun caractère public, par la meilleure de
' C'esi & Lucqiiet que Machiavel a pria uo de tes hèroa. Casirmeexo C<utraconi.
* On pcul en voir la deicriptioo dans PUittoire des Révoluliout d’Ilaiie, par M, Boiia.
1 BTOVOV.
toutes les raisons, le gouvernement auprès duquel il résidait étant dissous. « Vous direz en outre à I» M. de Giusti, écrivait Napoléon à son ministre, n qu'il se compromet en faisant un tel éclat ; que » la question actuelle est sérieuse; que sa cour est T» maîtresse de faire ce qu'elle jugera convenable, » mais que cc n'est pas à lui de te préjuger... que. » êiVoti reutdei prélexieâ de guerre, cclm'-làpeui » êertir comme tant d’autres, mais qu’il paraîtrait n extraoniiiiaire qu’il prit sur lui cette responsan bilité. » Quelques-unes des idées qne renferme cette lettre de rempereur forment le fond de l’arguiueti talion que son ministère employa auprès des puissances étrangères.
La face entière de l'Europe a changé, disaient les légations françaises. L'Angleterre, dans la négociation d'Amiens, n’a pas voulu reconnaître la république ligurienne. Pressée sur mer par les Anglais et par les Barbaresques, il n’y avait de salut pour cette république que dans sa réunion au grand peuple. Une bande étroite de lerritoire, resserrée entre la mer et les inonlagnes, une population de cinq cent mille liabilaiils, n'apportent à la France aucun accroissement de puissanre continentale. La France n'acquiert pas un seul bataillon de plus; elle n'acquiert de plus que quelques avantages maritimes par une légère extension de cotes et une augmcnlaliiui de cinq à six mille matelots. Il est étrange qu'on veuille mcllrc tant d'importance à un changement si peu considérable, tandis que les immenses usurpations de l’Angleterre dans l'Indc, qui rompent tout équilibre maritime, trouvent l'Europe tout à fait indilTérentc. « Quand les An- » glais * rendront Gua aux Portugais, Ceylan aux » Ilollandais, cl le vaste héritage de Tippoo-Saèb n à scs héritiers, lisseront plus autorisés à réclamer n contre la réunion d'un territoire déjà enclavé » dans l’empire français, t» Tels étaient les principaux raisonnements allégués pour disculper l’empereur Napoléon des reproches qui s’élevaient contre lui. La réunion de la république ligurienne à la France fut consacrée par un sénalus-consullc, en date du H octobre, qui divisa son territoire en trois départements, celui de Gènes, celui de Montenotle el celui des Apennins.
Celte circonstance de la réunion de Gènes nous porte à placer ici une remarque qui s'applique à une foule d’autres événements, et qui peut fournir matière à des observations curieuses en politique comme en morale. Nous voulons parler du singulier penchant qui pousse l'esprit humain à prédire comme infaillible ce qu'il redoute ou désapprouve.
» Le WJuin.
t Cirndairc du départemeai de» .*iffa)re» élrangères.
CHAPITRK XI.V.
[i8or.]
Ainsi l’innorporalion de G«'ncs, effecliicccn 180;>, était, depuis plusieurs années, annoncée de toutes parts comme inévitable. Peut-être cette disposition des esprits exercc-t-ellcdans les affaires intérieures | et extérieures des gouvernements beaucoup plus d'iiillucnccqu'on ne l'imagine. Kn supposant à un adversaire un projet dont on craint l'accomplissenienl, on fraye en quelque sorte la voie.i l'exéculion de ce projet, s'il était conçu, cl quelquefois on le fait naître s'il u'exislait pas. On détruit d'avance la surprise que l'acte en lui-meme eut dù causer; on y accoutume l'opinion , et un tente même l'esprit de celui qui est l'objet de ces suppositions, puisqu'il y aurait de sa part une sorte d'aveu d'impuissance, s'il ne recueillait pas le fruit d'une intention que l'on prétend exister dans sa pensée. C'est une remarque sur laquelle nous aurons plus d'une fuis occasion de revenir.
f.c dernier acte de rcmpcrcur Napoléon à l'égard de l'Italie, du moins pour le moment où nous sommes, fut l'organisation administrative des États de Parme et de Plaisance. Ces États, cédés nu gouvernement français par le traite du 21 mars 1801, mais qui n'avaient été occupés qu'aprês la mort du duc, en octobre 1802, étaient, depuis cette époque, régis |)our le compte de la France, mais sans en être devenue partie intégrante. Napoléon les avait gardés dans une sorte de disponibilité, et il n'est pas invraisemblable qu'ils eussent pu être donnés au roi <lc Sardaigne, si les discussions de la Russie avec la France n'avaient pas pris un caractère aussi marqué d'irritation et d'emportement. Depuis que |
les démarciics d'éclat, auxquelles s'était livre le cabinet de Pétersbourg, avaient délié de ses engagements l'empereur Napoléon, le sort futur de ces I États avait été annoncé par divers actes qui présageaient leur incorporation délinitive à l'empire français. Le code Napoléon y avait été introduit le .■> juin. Au retour de l'empereur à Paris, un décret, en date du 21 juillet, déclara que ce pays faisait partie de la vingt -huitième division militaire.
l.es diverses mutations qui venaient de s'opérer étaient beaucoup plus dans les mots que dans les choses. Napoléon régnait à Milan avant d'avoir pris le titre de roi ; Gènes et I.ucques étaient tout entières dans les mains de la France avant la réunion de l'une de ees républiques à l'empire français, et la iiiétamorphosc de l'autre en principauté. On eût pu SC donner quelque apparence de modération en dilTérant ces opérations, qu'on eût toujours été maître d'exercer plus tard; mais en réalité ce ne fut aucune de ces mesures qui exerça la moindre influence sur les déterminations des cabinets ennemis ou rivaux. Leurs résolutions étaient indépendantes de ees circonstances accessoires. On en pourra juger par les négociations qui, avant cl pendant le séjour de Napoléon en Italie, avaient eu lieu entre les cours de l.ondres, de Pétersbourg et de Vienne, négociations qui avaient pour objet le développement des principes posés dans le mémoire du 19 janvier, remis à l'ambassadeur de Russie à Londres, et dont nous avons déjà fait I mention.
l'OMTIQUF, EXTÉRIEURK.
il7