CHAPITRE XLVI
POLITIOWE EXTÉRIEURE.
Négociations transportées de Londres 4‘ Pétersbourg. — Traité de coopération du 11 avril. — Dispositions principales du traite. — Imlifférenco de la Russie pour les interets maritimes. — Annulation de tous traités avec la France. — Stipulations de subsides. — Articles séparés. — Articles additionnels. — Engagement de mentir pris par les alliés. — Présomption insolente des alliés envers la Pru.sse. — Combinaisons militaires préparées entre r.Autriche et la Russie. — Froideur du cabinet autrichien envers la France. •— Complément des négociations entre la Russie et l'Autriche. — Augmentation de subsides eu faveur de l'Autriche. — Traité de subsides entre l'Angleterre et la Suède. — Stipulation honteuse pour les alliés. — Mission de M. de NowosilsoF destiné h se rendre à Paris. — Situation géncc du la Prusse. — Lettres du cabinet prussien relatives A la mission de M. de Nowosilsof. — Réponses du gouvcrnéiuent français. — Note de .M. de N’owosilsof. — Renvoi fait par M. de Laforét de la note de .M. de Nowosilsof. — Retour du roi de Prusse à l'idée de prendre le Hanovre en dépôt. — Déclaration de la disposition du roi A un traité d'alliance. — Discussion des bases du traité. — Effets de la temporisation de la Prusse. — Envoi du général Duroc è Berlin. — .Méprise de la Prusse sur l'état du continent , non partagée par la France.
En répondant aux ouvertures de l’empereur Napoléon, le ministère britannique avait proclame l’existence de liaisons et de rapports confidentiels qu’il entretenait avec quelques puissances continentales, particulièrement avec la Russie. Incontestablement la seconde de ces puissances était l’Autriche. Seulement, avec celle-ci, la négociation directe était moins avancée. La Russie, qui, selon l’usage, arrivera la dernière sur le champ de bataille, formait l’avant-garde dans les mouvements diplomatiques. Les discussions commencées en 180i, suivies à Londres en janvier 1805 par M. de Nowosilsof, furent continuées à Pétersbourg, dans les mois suivants, par le meme M. de Nowosilsof et par le prince Czartoriski avec l’ambassadeur anglais Lewisson-Gower. Pour arriver plus facilement à un accord parfait, les deux cabinets avaient jugé convenable de s’entendre d'abord sur leurs propres vues, sauf à admettre quelques additions de la part des puissances accédantes.
Le résultat de ce long échange de notes et de mémoires fut la signature d'un Iraité de coopération conclu le 50 mars — 11 avril , lequel exprimait le but desdeux puissances, leurs engagements mutuels, les conditions de ces engagements, et le système général d’execution pour parvenir au but
déterminé. Par la date de l’origine de ce plan, par celle des débats qui en ont précédé l’adoption et celle de la signature même du traite avec les articles séparés qui l’accompagnent, c'est un fait matériellement démontré, en ce qui concerne le cabinet russe, que les actes récents de Napoléon en Italie ont été absolument étrangers à sa résolution. Ce n’était pas sans fondement que l'Angleterre, si bien servie par l'empereur Alexandre, avait loué la magnanimité de ce prince uniquement occupé, suivant elle, de rindépepdance générale de l’Europe. Si l'on en excepte en effet la satisfaction d'amour-propre que pouvait trouver la Russie dans l’abaissement de l’empereur Napoléon, il n’y avait pas, dans toutes les stipulations convenues entre les cabinets de Pétersbourg et de Londres, une seule clause qui ne se rapportât principalement à un intérêt anglais. Ce traité n'csl pas de ceux dont il suffise d'indiquer l’objet. Il est d’une nature particulière, digne d’un examen sérieux et qui ne laissera pas la curiosité sans récompense.
L'Europe, selon les parties contractantes, étant dans un état de souffrance qui exige un prompt secours, l'union qu’il s’agit de former doit cire commune à tous les États européens. Elle tend à forcer la France au rétablissement de la paix et de l’équi
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libre. Afin d’y parvenir, on dui( réunir cinq cent mille hommes cfTcctirs.
L’arliclc i nicrile d’«;lre rapporté textuellement. Le but de l'union sera « révacuation du pays de » Hanovre et du nord de l'Allemagne; In rcconnaisn sance de rindcpcndancc de la Hollande et de la n Suisse; le rétablissement du roi de Sanlaigneen » Piémont avec un aussi grand accroissement de Il territoire que le permettront les circonstances ; Il la sûreté riiturc du royaume de Naples, et l'en- » tiérc évacuation de l'Italie, y compris l’Ile d'Elbe, n par les troupes rrançaiscs; enfin l'établissement » en Europe d’un ordre de choses qui puisse pron téger ellieaccmeiit la sûreté et l'indépendance » desdiversEtats et servir à empêcher toutes usur- )■ pations futures. » Quoiqu'on ne puisse pas douter qu'à CCS clauses, pour ainsi dire patentes, il se joignit des stipulations secrètes d'une nature plus oITcnsive encore contre la France, arrêtons-nous à celles-là telles qu’elles sont avouées.
Une première remarque se présente d’abord, c’est que la Russie, qui proteste ne vouloir que l'indépendance de lotis les Etats, ne songe en aucune manière à l'indépendance des Etats maritimes, à la défense des droits de la navigation neutre. Uniquement occupée à seconder r Angleterre contre la France, elle n'a pas la pensée d'offrir la moindre protection au commerce neutre contre la tyrannie et les usurpations mnrilimcs de rAiiglclerre. La prétendue magnanimité de l'empereur Alexandre ne SC déclare donc pas contre l'usurpation en cllcinémc, mais contre tel usurpateur en (larticulicr. Sa générosité n’est que de l’eiivic; sa justice que de la partialité.
Observons ensuite qu’à l'égard de la France on ne SC propose pas de lui demander l'exéculion de tel ou tel traité qu'elle aurait enfreint ou dont elle aurait dépassé les limites. H est question d'anéantir, de faire disparaître complètement tous les traités, de reprendre eu sous œuvre le résultat de toutes les guerres précédentes, dans ce que ce résultat avait eu d'avantageux pour elle, mais en se gardant bien de toucher à ce qu'il y aurait eu d'avantageux soit pour rAngIcterre, soit pour toute autre puissance. Ainsi un ne parle pas de faire restituer par l'Autriche Venise et son territoire, ni, par l'Angleterre, Ceylan à la Hollande, la Trinité à l’Espagne, ou , en exécution du traité d'Amiens, Malte à l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem. La France devrait tout rendre, et l’Angleterre, l’Autriche, tout garder, même ce qu’elles auraient retenu au mépris des engagements les plus solennels; et, de peur qu'il existe une seule puissance qui, sur mer, soit capable d'opposer (pielques obstacles aux violences anglaises, l'Europe rloit se soulever afin
d'obliger la France à se dessaisir de tous les postes qui peuvent la mettre en état de résister à ces violences; l'Europe doit -se soulever pour rouvrir au commerce anglais tous les fleuves, tous les ports du nord de l'Allemagne , de la Hollande et de l'Italie tout entière ; il faut même chasser absolument la France de la Méditerranée, eu lui retirant jusqu'à l’Ile d'Elbe.
Si jamais, par jalousie et par haine contre un seul Etat, il a été conclu un traite hostile pour l'iutérèt commun de tous les Etats eu général, surtout * pour les nations ayant un seul port, une seule barque sur l'Océan ou la .Méditerranée, c’est, à coup sûr, le traité de coopération du 1 1 avril.
Puisque c’est pour l’Augleterre que l'Europe va combattre, il est juste que le trésor britannique ait la principale part aux frais de la guerre. Sous ce rapport, l'Angleterre se rond justice. Elle promet un concours actif; elle fournira des vaisseaux pour tous les transports de troupes, elle payera des subsides proportionnés aux ciTurts faits par chaque puissance; et, pour fixer une base à ces subsides, ou convient que, sauf des arrangements particuliers cl non coni|iris les premières mises en campagne, la somme à payer |iar l'Angleterre sera d'un million deux cent cinquante mille livres sterling par chaque cent mille hommes de troupes réglées.
Plusieurs des articles séparés, signés le même jour, sont aussi d'une très-grande importance; mais cinq de ces articles sont jusqu'à présent restés secrets ou du moins n'ont pas reçu une publication üflicicllc ; ce sont les articles séparés i, 5, 7, 9 et 10. Plus d'uii indice a autorisé le gouvernement français à croire que quelques-uns de ces articles inconnus renfermaient des résolutions encore plus fâcheuses pour lui que celles qui étaient énoncées dans les articles devenus publics. Le traité même portant l'expulsion des Français hors de toute l'Italie, il en résultait que la Lombardie .serait rendue à l'Autriche, qui n'en conserverait pas moins Venise. Les autres stipulations avouées par les écrivains allemands étaient la réunion de la Belgique à la Hollande, cl la réunion au Piémont de Gènes, de la .Savoie, du comté de Nice et de Lyon même, s'il était possible.
Le premier de ces articles séparés n'est pas le moins grave ; car il constate l'existence d'arrangements déjà convenus arec l'empereur d'Allemagne cl avec la Suède, non par l'Angleterre, mais par la Russie, qui lésa communiquésà S. M. britannique. En conséquence de cette communication, S. M. le roi de la Grande-Bretagne « s’engage à remplir en- » vers CCS deux puissancesfrempereur d’Allemagne « et le roi de Suède) les engagements qu'il a con- I» tractés avec l'empereur de Russie, quand elles ou
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» l'une (l'cllcâ auront, en verlu de leurs arrange- » mente avec S. M. impériale russe, fait agir leurs » armées contre la France dans le terme de quatre X mois, à compter du jour de la signature du prê- » sent traité.» De cet article, il sort deux faits déjà indiqués par le fameux mémoire du 19 janvier : le premier, que l'empereur de Russie est constitué comme un point central auquel aboutissent, d’une part, rAnglclcrrc, et, de l’autre, les puissances accédantes; le second, que déjà l'empereur d’Âllcmagne est lié, comme la Suède, avec l'empereur de Russie par des engagements qui emportent son accession infaillible au traité de coopération arrêté entre les cabinets de Pétersbourg et de Londres.
Après avoir, dans le traité du 1 1 avril, arrêté une réunion de cinq cent mille hommes cfîcctifs , on réduit ce nombre, par l'article 4 séparé, à quatre centmille hommes seulement. Deux centeinquante mille seront fournis par l'Autriche, et cent quinze mille par la Russie, l.c reste se composera de troupes hanovriennes, napolitaines cl sardes.
Si la Russie et rAiiglcterrc n'avaient pas été d'avance assurées de l’accession de l’Autriche, aurait-on stipulé ainsi le nombre de troupes à fournir par cette dernière puissance? Nul contingent n’était stipulé pour la Prusse, parce qu'alors la Prusse était étrangère au concert formé entre Pétersbourg et Londres, tandis que l’Autriche ne l’était pas.
L’empereur de Russie fera marcher sans délai soixante mille hommes vers la frontière d'Autriche et quatre-vingt mille vers la frontière prussienne, afîn d’étre prêt à soutenir les puissances que la France pourrait attaquer, dans le soupçon a qu’el- » les seraient occupées de négociations contraires » à ses intérêts. » Le reste de l'article K stipule, en faveur de la Russie, le payement d’une valeur équivalente à trois mois de subsides comme première mise en campagne, et règle les jours de marche des troupes pour revenir dans leur pays, comme un temps à porter en compte dans le payement des subsides anglais. Ce côté honteux du traité du 11 avril se reproduit partout. Il n’est presque pas un article où il ne se retrouve.
t,)uelquc apparence de sentiments plus élevés se montre dans l’article 6. Celui-ci exprime la résolution K de ne point forcer l’opinion publique, soit » en France, soit en d'autres pays , à l'égard de la » forme de gouvernement qu'on pourrait juger à » propos d’adopter. » 11 renvoie à la conclusion de la paix le partage des conquêtes, cl annonce le dessein de convoquer, à la fin de la guerre, un congrès général, afin d’y discuter le droit des nations, pour l’établir sur une base solide. Les déter-
minations prises à Vienne en ISr^ont depuis fait voir à l’Europe comment le droit des nations s'établit dans ces sortes de congrès.
En SC liguant contre la France, on se liguait naturellement contre ses alliés. C’est l'objet de l'article 8.
Comme on prétend négocier avec la France avant d'agir, l'empereur d’Allemagne devant appuyer la négociation par des démonstrations militaires , il lui sera, immédiatemcnlaprès son adhésion au présent traité, payé un million de livres sterling dont l’Angleterre n’exigera pas la restitution , dans le cas où les négociations seraient couronnées d’un heureux succès.
Un dernier article séparé modifie le premier des mêmes articles. Par le premier, l’empereur d’Allemagne et le roi de Suède, pour avoir droit aux secours accordés par l’Angleterre, devaient agir dans le délai de quatre mois. Par le dernier, ce délai reçoit plus d’extension. Ces secours leur sont assurés pourvu qu’ils agissent dans le courant de mais ce qui, dans ce dernier article, est le plus remarquable, c’est le motif sur lequel se fonde cette condescendance du roi d’Angleterre. S. M. britannique consent à remplir les conditions arrêtées envers ces deux souverains par la considération «de » l’avantage qui résulte, pour la sûreté future de » l’Europe, d'une union semblable à celle qui a » été contractée par S. M. impériale russe avec » S. M.I'cmpcrcur d'Allemagne et le roi du Suède.» Ainsi le dernier article, en modifiant le premier, ajoute à la clarté du sens par des expressions encore plus précises. L’empereur Napoléon ne s’est donc pas trompé dans scs raisonnements ni à l'égard de l’Angleterre et de la Russie, ni même à l’égard de l’Autriche. Les mesures qu’il a prises en Italie sont pleinement justitiées. L'attaque contre lui est résolue. Cette Italie, dont des traités successifs ont changé l’organisation dans un sens favorable à la France, on veut en expulser la France d’une manière absolue et irrévocable. Quand une politique qui déchire tous les traités, veut arracher à la France ce sol où elle a tant de fois vaincu ses ennemis, une politique beaucoup plus légitime ne lui permet-elle pas de s’y attacher plus fermement encore, d’y enfoncer, d’y multiplier ses racines?
Les nombreux articles séparés que nous venons de passer en revue ne suffisent pas au complément du traité du 11 avril. Il lui faut encore deux articles additionnels.
Le premier ^ de ces nouveaux articles porte qu'au lieu de cent quinze mille hommes , l'empe-
■ En date du iS avril — 10 mai.