CHAPITRE XLVII
la France, la force réelle en raison de la qualité des vaisseaux clail à peu près la inéine ; que la prise des deux vaisseaux espagnols n'était qu'un accident dont on ne pouvait tirer aucune gloire, la conduite de l'ainiral Caldcr, d'abord indiscrèlcnicnt ap[)lau> die, fut soumise à un conseil de guerre et censurée par ce conseil. Vainement, le âô et le juillet, l’amiral Villeneuve avait espéré forcer l'ennemi à un nouvel engagement. Après l'avoir provoqué sans succès, il avait liiii par le perdre de vue.
C'était là pour Pamiral Villeneuve le inuincnt d'exécuter les ordres que lui avait portés le contreamiral Magon. C'est pour nous le moment de les faire connatlre. Les instructions de l’empereur prescrivaient à l’amiral Villeneuve de se rendre devant le Ferrol; do débloquer ce port, s'il était bloqué en effet; de rallier Icsdeux escadres qui s'y trouvaient, l'escadre française de cinq vaisseaux commandée par le contre-amiral Ijourdon, l'escadre espagnole de dix vaisseaux , commandée par l'amiral Graiidcllana ; de joindre ensuite l'escadre de lloclicfort de cinq vaisseaux, commandée par le contre amiral Lallemand, ce qui, avec les vingt vaisseaux qu'il avait iléjà sous ses ordres, formerait un ensemble de quarante vaisseaux de ligne. 11 était recommandé à Villeneuve, aussitôt qu'il disposerait de cette masse formidable, de faire voile pour lirest, où vingt et un vaisseaux l'attendaient sous le commandement de (iantlieaiime. Pour ne riim hasarder, il devait régler sa marche de manière à éviter rennemi ou à ne le rencontrer que le plus près possible de lirest, afin que, s'il devait engager le combat, l'amiral (iantlicaume put y prendre part. Il Vos forces alors, lui écrivait Napoléon, seraient » beaucoup plus consiilérables que celles que l'cn- » iienii pourrait vous opposer, et vous vous dirigea rez sur lioiilogne où nous serons de notre péril sonne, n L'empereur indiquait des moyens d’exécution, mais en laissant le choix à la sagesse et à l'expérience de l'amiral. Il l'autorisait même, si les vents étaient assez favorables pour qu'il pUt gagner trois ou quatre jours sur l'escadre de Cornvvallisqai croisait devant Brest, à ne point s'approcher <lh ce port et à venir droit à Boulogne. « Si :• votre présence, continuait-il, nous rend maîtres Il de la mer devant Boulogne pendant trois jours, a nous avons tout loisir de faire notre expédition >1 composée de cent Soixante mille hommes ema barqués sur deux mille bâtiments, a Les calculs de Napoléon sur l'éparpillement des forces ennemies n'étaient point une chimère, et il n’est pas douteux que, si Villeneuve eut üdèlement exécuté les ordres qu'il avait reçus, la grande expédition 'n’eUt réussi, du moins dans ce qui paraissait en cire la principale diniciillc, le passage de Boulo-
gne en Angleterre. De la fidélité, de la promptitude de Villeneuve à exécuter les ordres de Napoléon , dépendaient les destinées des deux pays. Villeneuve ne. le comprit pas. Aux yeux même des hommes qui ont tâché d'atténuer ses torts, la conduite de cet amiral est à jamais inexplicable.
Après avoir, le 23 et le âf juillet, attendu en vain l'escadre anglaise, Villeneuve alla relâcher à Vigo, y débarqua ses blessés cl ses malades, et y laissa trois vaisseaux, mauvais marcheurs, qui gênaient ses mouvements. Par celte diminution et celle des deux vaisseaux tombés au pouvoir des Anglais, sa force était réduite à quinze vaisseaux, mais pou de jours après il trouva au Ferrol les cinq vaisseaux français du contre-amiral Gourdon, les dix vaisseaux espagnols de l'amiral Grandetlana. Sa première faute fut d'enirer dans ce port; la seconde d'y faire un trop long séjour; mais cependant rien encore n'était tout à fait manqué. Le 13 août, ayant trente vaisseaux de ligne sous son commandement, il quitta le Ferrol, fll voile vers le iiord-oucsl , comme pour aller, conformément aux ordres de reinficreur, rallier l'escadre du contre-amiral Lallemand ; puis tout à coup, sans que l’on en puisse concevoir aucune cause raisonnable, il changea brusquement de dessein, et, prenant une direction tout opposée, il se porta vers Cadix où il arriva le 21 aoUt, le jour même où il eUt du arriver à Brest. £ti adoptant une détermination si soudaine et contraire à tous les ordres de l’empereur Napoléon, il n’eut pas même la prudence de prévenir de ce changement le contreamiral Lallemand , commandant de l'escadre de Ilochefort, avec lequel sa jonction était certaine, et il laissa cette escadre ex’poséc à tous les hasards au milieu des forces ennemies. Les Anglais ne furent pas plutôt informes de l'entrée de Villeneuve à Cadix, que les amiraux Caldcr et Collingwood, ayant réuni leurs forces, vinrent avec vingttrois vaisseaux bloquer cc port dans lequel se trouvaient ainsi renfermés près de quarante vaisseaux fratiçais et espagnols.
Cependant l'empereur Napoléon avait, le 2 aoUt, quitté l'aris pour se rendre à Boulogne. Il inspectait la flottille, exerçait lès troupes aux manœuvres d’un embarquement et d’un débarquement expéditifs; il réclamait un court délai de la faveur de la fortune, demandant sans cesse sur la marche de Villeneuve des informations à son ministre de la marine, aux vents et aux gazettes anglaises. La nouvelle de l'entrée de cet amiral au Ferrol ne pouvait que lui déplaire. Il appartenait aux papiers anglais de la lui apporter. Ce fut par eux en effet qu’il en reçut le premier avis. Napoléon ^vait
AFFAinKS MAftlTlMtS.
espéré que Villcnonve ne fcrail que paraître sur cette rade pour s'adjoindre les deux escadres qui l'y attendaient , et que, sans le moindre retard, il se hâterait de suivre la route qui lui était tracée. Villeneuve au contraire était entré dans ce port. Qui sait s'il no va pas y perdre un temps précieux, si uiênie il n'y sera pas bloqué par les Anglais? Ces craintes assiègent à l'instant l'esprit de l'empereur. Il lui semble que l’homme sur qui repose le sort de la plus grande des entreprises, que l'homme mis dans la conOdencc d'une vaste combinaison dont il est le pivot, est au-dessous de sa haute mission, par cela seul qu'il s'arrête un jour sans nécessité. Peut-être son irritation, sa colère sera-t-cllc moins vivo plus tard, quand tout sera manqué, qu'elle ne l'est au moment où il en éprouve la première crainte. Des écrivains distingués ont rapporté à ce sujet une anecdote que je cite apres eux, parce qu'elle est caractéristique, et que je la liens aussi, avec quelques circonstances nouvelles, de la l>ouche du témoin auquel ils la doivent , M. Daru.
Le jour où les gaxclles anglaises apportèrent à Boulogne la nouvelle de l'entrée de l'amiral Villeneuve au Ferrol, l'empereur, à son lever, parut sérieux, sombre même, cl se relira promptement. Le savant Honge , qu'il aimait beaucoup et qui déjeunait souvent arec lui, le suit vers son cabinet ; mais l'empereur, se retournant, lui dit : ■ Savez-vous N où est Villeneuve? » et, cntranldans son cabinet, il en pousse brusquement la porte. « Je n'ai pas n pu prendre cela pour une invitation, dit Monge N à M. Daru. 11 y a de l'orage. » A l'instant même M. Daru est appelé ' chez l'cmpercur. • Savezn vous où est Villeneuve?» est aussi le premier mot qui lui est adressé. I.c cœur de Napoléon est plein ; l'angoisse de la contrariété est dans toute sa force ; sa colère qui bouillonne au dedans a besoin de SC produire au dehors, elle éclate, elle s'épanche en phrases coupées, en exclamations vives, puis elle sc déborde en torrents d’indignation sur la timidité, la faiblesse, l'impéritie, qui lui font perdre le fruit de trois années d'immenses travaux. Les noms de Ferrol, de Villeneuve, de marine, Jetés au hasard et sans suite, permettent à peine à l'auditeur stupéfait de comprendre que l'enlrcc de Villeneuve au Ferrol et la peur qu'il n'y soit
bloqué sont le sujet d’un si vif emportement. L*effusion a eu son cours; le transport s'est évaporé; l'empereur a senti ce triste soulagement que la douleur trouve à être entendue. Toutà coup il passe à l’idée nouvelle qui déjà , dans son esprit, a remplacé la première. Il a laissé de côté l’arc dont la corde semble prête à se rompre ; il a ressaisi un arc plus familier à sa main ; « Asseyez-vous, Daru, » écrivez; ti cl il dicte le plan de la campagne d'Austerlitz , plan hypothétique dout rexécution doit être ajournée jusqu'à la solation de la question maritime, mais qui du moins est là pour le dédommager, sur un élément, de la perle des espérances qu'il avait furmccs sur l’autre. L'empire absolu que Napoléon a sur lui-même laisse une entière liberté d'essor à son intelligence; son esprit est calme, sa raison froide ; scs pensées lucides ; il embrasse à la fois l'ensemble cl les détails; il n’omet rien, pas un obstacle qu’il n'aperçoive cl n'aplanisse, et c'est des dispositions faites à la suite d’une si violente secousse, des mouvements ordonnés, des marches réglées dans un moment où tout autre homme eût été fi peu maître de lui-même, que résultera celle merveilleuse réunion de troupes parties de tant de points divers , arrivant au jour ûxe ^ à la hauteur indiquée, et dont la position respective, babileracnl conçue, fournira une base si favorable aux opérations ultérieures que lui inspirera son génie. L'armée est encore i Boulogne ; mais Napoléon a cessé de regarder exclusivement l'Angleterre. S'il ne peut pas l'atteindre dans Londres, il la frappera du moins dans ses alliés au centre de l'Allemagne.
Toutefois il s'en faut beaucoup qu’il renonce encore à l'espoir de faire précéder par l'invasion de l’Angleterre la campagne qu'il devra faire ensuite sur le continent. Comment en effet eût-il pu abandonner avec tant de résignaliqo un projet dont l'exécution a été préparée par tant de soins et d'efforts? Pour juger combien celle expédition Ifii tonail à cœur, il faudrait lire sa correspondance ^jul entière. l.es apprêts étaient achevés ; les bàlimeots de transport réunis, les troupes formées aux manœuvres maritimes. Pour donner aux QotliJJcs if signal du départ , il ne manquait que l'arrivée de Villeneuve. Pendant la croisière de cet amiral aux Antilles, tout avait été disposé pour qu'à son re-
‘ M. Dam remplaçait le cht-f de radmioisiralion mili- Uire. M. Petiei, alors ahaeot ou malade.
» Cftte dirtèc de IVropereiir à M. Dam avait duré quatre i cinq heures. ■ Partez pour Paria, lui dit-il, en Okannonraut que vous parlez pour Oslende. Arrî>ez y- dans la suit, cufcriDez-voiia avec le ministre Dejeao, » ^mhiislre de ridmiaUlrition de la guerre, mats qui gérait les deux miiiistèrrs, Berthier, ministre de U
1 8IGVOV,
guerre, éiaut S Boulogne) « préparez tous les ordres * d'exèeiiiion pour les marches, lea vivres, etc., de n manière que tout soit prêt â signer. Faites tout vou«- " mêmes, je ne veux pas qu'un seul commis y mette la « main. • L'ordre des marches était combiné de telle manière que, malgré l'épisode d'i'lm que l'eiDpereur. D'avait pu prévoir, l'armée se irotjva au jour déterminé ■ Munich.