CHAPITRE L
de généraliser tels ou tels sentiments, est souvent * d'en supposer la générale préexistence. D'ailleurs, quel que doive être le résultat de la guerre,- H'iui importQi d'isoler les hommes qu'il croit scs ennemis, de les stigmatiser, de les frapper d'une déconsidération telle qu'il'soit impossible à l'empereur François II de leur conserver sa conflancc. Les accusations, même injustes, parties de si haut, font , toujours une vive impression sur les peuples, et les maux que ceux-ci ont éprouvés ne peuvent que leur donner du poids. Tout autorise donc à croire que si, «n cette eonjonclurc. Napoléon a bravé la loi des convenances à l'égard des personnes dont l’influence avait é^ contraire à scs intérêts, que si même il a élevé le blâme jusqu'à l'impéralricc, ce n'a point été, de sa part, l'cITct d'une colère aveugle, mais un acte de préméditation dans un but déterminé. Je sais que bientôt des écarts plus violents encore, à l'égard de la reine de Prusse, sembleront détruire ce système. Tout ce qui concerne la Prusse recevra, quand il en sera tenips, son ex-' plication. Pour le moment, la manière d'envisager la conduite de Napoléon comme eflel d’un calcul, me parait la plus naturelle. Ce n'est pas pour la justifier que je la présente sous ce point de vue, car même en la considérant ainsi , je trouve que l'utilité ne compense pas rinconvénicnl. Il y a eu dans^ecs procédés une sorte d'anachronisme, Oifttre.qqc, dans tous les temps, ce qui est contraire aux moeurs et aux coutumes est iiiipolitique et déplacé, le code des bienséances a obtenu de nus jours un empire tellement absolu, que les formes sont devenues en quelque sorte plus sacrés que le fond des choses. L’iiijusticc'nè fait qu’irriter'; Finjuré humilie et blesse au vif., quand elle né peut pas être vengée aussitôt. Peut-îétre une province de plus, enlevée par le traité de paix, à l'empereur I d'Allemagne, eût laissé à Vienne un ressentiment moins profond et moins durable, que deux ou trois mots^des bullclùis de Napoléon.
Avant de reprendre le récit des événements militaires ^ Tordre des dates nous fait un devoir de r^jK>rtci'*en ce moment la plus désastreuse de nos catastrophes maritimes. Pour tempérer l'orgueil de la France, Thistoire doit, comme la Providence, faire apparaître Trafalgar entre Ulm et AustcrliU.
Peu dj^.personnes mettent du prix aux détails d'un combat naval, que d'ailleurs la langue particulière de la marine permet ditTicilcment de rendre ' très- intelligible. Nous nous bornerons a donner une idée générale de la trop fameuse bataille de Trafalgar , et à en signaler les déplorables résultats.
On n'a pas oublié quelle fut la colère de Napo-
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I léon lorsqu'à la suite d'une rencontre peu brillante I avec l’amiral Caldcr, l'amiral Villeneuve était d’a- I bord, au mépris de ses ordres, entré au Fcrrol où • il s’arrêta trop longtemps, et qu'ensuite, au lieu ' d'aller se réunir à Ganthcauine et se porter dans ' la Manche, il était allé, contre toute attente, se I faire bloquer dans Cadix. Napoléon irrité avait voulu le livrer à un conseil de guerre ; il avait chargé le ministre de la marine de lui proposer un autre amiral pour prendre le commandement de la flotte combinée. Quoique le ministre eût différé à répondre à ces ordres, un successeur avait été donné à Villeneuve. L'amiral Rosily, qui était en route pour le remplacer, reçut, à son passage à Madrid , la nouvelle que la flotte combinée était sortie de Cadix le 10 octobre. Sur l'avis ou sur le soupçon de son remplacement prochain , Villeneuve, se croyant déshonoré, avait imaginé pouvoir échapper à cet affront et regagner même Testime de l’empereur, soit en conduisant avec succès, à Toulon, la flotte tout entière, ce qui eût donné à la France l'empire de la Méditerranée, soit en battant la flotte anglaise qui croisait dans ces parages et qu'il ne supposait pas aussi forte qu'elle Tétait effectivement.
Le commandant de cette flotte , Nelson , ayant eu soin de ne montrer jamais qu’un petit nombre de voiles ensemble, l'amiral français croyait lui être de l>caucoup supérieur. Le plan de ce dernier, pour le cas où il se battrait, était d'opposer à chaque vaisseau ennemi un vaisseau français, et de conserver à peu près le tiers de scs forces pour se porter sur les points le plus vivement engagés et y décider la victoire. La flotte combinée était de trente-trois vaisseaux dix -huit français et quinze espagnols. Dans le système que Villeneuve se formait, il devait diviser son corps de bataille en trois escadres, chacune de sept vaisseaux. Les douze vaisseaux restants composeraient sa réserve. Ce plan portait sur une donnée fausse. L’amiral Nelson avait vingt-sept vaisseaux; ainsi, six seulement de moins que l'amiral français. Dans la flotte combinée, les Espagnols avaient un vaisseau de cent dix canons et un vaisseau de cent quarante, le fameux vaisseau la Santa Trinidad; les plus forts vaisseaux français étaient de quatre-vingts. D y avait, au contraire, trois vaisseaux de cent vingt, et quatre de cent dix pièces de canon dans la flotte anglaise. Ainsi la supériorité du nombre, d'une part, était plus que compensée par la supériorité de force de l’autre , outre le désavantage d’une flotte de deux nations contre une flotte qui a pour elle l’homogénéité de ses éléments, l'unité, la similitude des hommes et des choses, du commandement et des manœuvres.
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GUERllE.
Les amiraux des deux flottes avaient donne des instructions à leurs capitaines pour l'hypothèse d'un comhal. Les unes et les autres ont été publiées. Celles de Nelson sont d'un homme de génie qui ouvre à la science de la guerre des routes nouvelles. Celles de Villeneuve, d'un homme ordinaire qui se traîne dans les ornières de la routine. Ces instructions offrent les ditféreiices qui existent, pour les guerres du continent, entre les instructions données par Napoléon à scs lieutenants, et celles que donne le cabinet tuililairc de Vienne à ses généraux en chef. "
Le 21 octobre, Villeneuve présenta à l'ennemi une ligne de vingt et un vaisseaux, et cette ligne . fut mal formée. Douze vaisseaux restaient, comme nous l'avons dit, en réserve, pour venir au secours des vaisseaux en souffrance, et tomber sur les flancs de rennemi, tâche importante qui fut mal rcm- Y plie. Au lieu de s'asservir aux anciennes méthodes, Nelson s'avança, vent arrière, en deux colonncs, Pline de quinze vaisseaux, sous les ordres Tjjé'PamiHfFCollingwood ; l'autre, de douze vais- ,..',>eaux, sous ses ordres directs, portant ainsi, à son - choix, tout le fort de l'action sur quelques points déterminés |>our couper la ligne des flottes réunies, tandis qu'une grande parti» de ces flottes était étrangère au combat ou n'y arrivait qu'après coup, lorsque le mal déjà fait ne pouvait plus être W'réparé. C'était par des manœuvres nouvelles et expéditives qu'il eût fallu répondre à l'audacieux ^ essai d'un mode de combat si nouveau; mais Villeneuve n'était pas un homme à inspirations soudaines, et rien ne fut fait pour conjurer la ruine de la flotte combinée , soit que la fumée de l'artillerie ait intercepté les signaux de l'amiral français, soit qu'une coupable lenteur à exécuter ses ordres qn ait rendu l’effet inutile on même funeste.
et PEspagne auraient perdu, dans cette journ^^^ins que le matériel de leur marine, si d{xàai#é 'capitaines des deux nations n'eussent, par de'l^ux traits de courage, tout en perdant la bataille, sauvé du moins l'honneur.
'ï'» Parmi ces braves, il faut distinguer le contreamiral llagon, les capitaines Cosmao, Courege et Camus; les amiraux Gravina et Alava, Villeneuve lui-4Déme, aussi bon soldat que mauvais comniandaiU, ét^âoflout les deux héros de cette journée de deuil, tes capitaines Lucas et Infernet.
Lucas, commandant du Redoutable, vaisseau de soixante-quatorze, aux prises avec le Viclory, vaisseau de cent vingt, que monte Nelson, offre à l'amiral anglais un adversaire digne de lui. De part et d'autre on fait des efforts redoublés pour monter à l'abordage; on s'écrase d'artillerie et de fusillades; tout promet la victoire au capitaine français,
I BIGVOV.
lorsque le vaisseau anglais le Téméraire, de cent dix canons, le serrant par le côté opposé, lui lAclie toute sa bordée, ce qui, d'un seul coup, met près de deux cents hommes hors de combat. Pressé entre deux vaisseaux à trois p.Qiils, le Redoutable n'en continue pas moins une admirable défense; son grand mât tombe sur le 7'émératre; les deux mâts de hune du Téméraire tombent sur le Redoutable. Le pont de celui-ci est enfoncé; le feu prend à son , bord ; on l'éteint tout en combattant. En vain Icsv Anglais crient au capitaine Lucas de se rendre. Lucas, quoique blessé, répond ^ ecs soinqiations par les derniers coups de canon qü'jl peut tirer, par ses dernières fusillades. Pour adiover le succès du yietory et du Téméraire, il faut qu’un troisième vaisseau anglais vienne se placera travers la poupe du Redoutable et ajouter à scs dangers. Le capitaine ne cédera qu'au moment où le vaisseau sera prêt à disparaître sous scs pieds. La fortune lui épargne le chagrin d'amener son pavillon ; la chute du mât d'artimon, auquel le pavillon est arbore, marque le moment où doit cesser la défense; le ■Redoutable se rend ; mais sa perte, si noblement disputée, a coûté cher à l'Angleterre. Elle lui enlève Nelson qui mourra de scs blessures. Sur six cent quarante -trois hommes qui formaient l'équipage du v’aisscau français, cinq cents étaient hors de combat; sur trente officiers ou aspirants, treize étaient Inès et dix grièvement blessés.
La France ne doit pas moins d'éloges au éapilainc Infemet, commandant de Y Intrépide. Ce vaillant officier lutta longtemps avec gloire contre plusieurs vaisseaux conemis, et dans les derniers moments il eut à en combattre jusqu'à cinq à la fois.. En de telles positions le courage ne peut s'illustrer que par ropiiiiâtreté de la résistance. Il perdit tous scs mâts, vit tomber à ses côtés plus de la moitié de son monde, fit beaucoup de mal aux Anglais, refusa de se rendre jusqu'à la dernière extrémité, et ne céda qu'à l'instant où son vaisseau, prêt à couler, n'allaU'plus lui laissér de champ de bataille.
Villeneuve aussi s'était distingué, mais seulement comme capitaine de vaisseau. 'Ayant vu les trois mâts du Ducentaure successivement abattus, il veut passer, avec son pavillon, sur un autre vaisseau, dans l'espoir de renouveler le combat, et peutêtre de vaincre avec les dix vaisseaux ‘qui n’ont pas encore donné. Cette ressource même ne lui est pas laissée : son canot, criblé par les boulets de l'ennemi, a été écrasé par la chute de la mâture.
Il demande en vain un canot au vaisseau espagnol la Santa Trinidad. On ne l'entend pas, ou ne peut te satisfaire. Cloué sur un vaisseau qui ne peut plus combattre, devenu inutile au reste de la flotte
niAPITRE L,
(IMS;
qui ne voil pas scs signaux, f)u n*y obéil pas, il est condamne à se livrer à ]*ennemi pour ne pas faire périr sans utilité ce qui reste de son équipage. X cinq heures d’après -midi, i’amiral Gratina, qui avait vaillanmicnt combattu, et lui-mème morleb Icmcnt blessé, donne le signal de ralliement, rallie cinq vaisseaux français, six vaisseaux espagnols, cinq frégates et deux bricks, et va mouiller pendant la nuit à l'oBlrce de la rade de Cadix.
Le contre-amiral Dumanoir, avec quatre vaisseaux qui n’avaient pris aucune part au combat, s’éloigna aussi du rhainp de bataille, mais dans une autre direction. Quelques jours après, attaqué à la hauteur du cap Finistère par l’amiral anglais, sir Kich.ird Slrachan, qui n’avait aussi que quatre vaissea«ix, mais accompagnés de quatre frégates, après un combat dans lequel chaque vaisseau français, pressé des deux bords, avait contre lui une frégate et un vaisseau, il linil par être oblige do fft'Modre. Ainsi disparaissaient toutes cçs con> •Iraelîons, tous CCS équipages de marine,* objets | de tant de suiits et de dépenses, dont Napoléon ' avait attendu de tout autres résultats.
La perte était énorme et presque irréparable. Dixsepl vaisseaux de la flotte combinée étaient toml>és au pouvoir des Anglais; un dix-huitième, l'ÂchiUe, avait sauté en l’air. Quelques uns des premiers furent repris, mais forcés de s'échuueoifiur les côtes il’Kspagite. Les Anglais cuulèrenl bas plusieurs de ceux qui étaient restés entre leurs mains : ils ne purent. avec iK'aucoupd'cfTorLs, conOuitc à Gibraltar qu'un vaisseau franc,iis et trois vaisseaux cs|>a—| gnols. Lu flotte victorieuse avait elie inêmC beauroup souflert; elle avouait seixe cents hommes tués ou blessés; et, parmi les morts, i’Angtclerrc avoii à pleurer riiommo auquel, dans CCS derniers temps, , j sa marine dev.iil toute sa gloire. ' " .
La bataille de Trafalgar ‘nous montre sur mer rAngleterrc victorieuse par les mêmes secrets t}ue Napoléon employait sué le continent, l'art de deviner l'ennemi et de le tromper, de l'écraser sur quelques points par des masses, et de rendre sur d'autres, par d'adroites manœuvres, ses dispositions inutiles. Ce n'clail pas assurcmcnl la bravoure qui manquait du côté des Français. Avec des hommes comme les capitaines Lucas, Infernet et au> très, que n’aurait pas fait un amiral qui aurait eu l'ambition d’étre le Itunapartcdc la marine f
Jamais si grand revers ne surprit un vainqueur au sein d’une si étonnante prospérité. Si Napoléon s’applaudit d’occuper le palais des empereurs d'Allemagne à Schœnbrunn, c'est que l'espoir d'atteindre liOndrcs semble davantage permis au nouveau maître de Vienne; et c'csl au moment où l’avenir lui semble livré, qu'un coup de tonnerre détruit
toutes ses espérances. Sa douleur n’a rien d'égal que sa colère : c'est l’Angleterre qui le poursuit, qui l'obsède, qui vient troubler ses triomphes; c’est elle en revanche qu'il maudit, qu’il déleste; dans les sorties de ses bulletins contre les em|>ereurs de Uussic et d’Autriche, re qu’il attaque, ce qu'il veut frapper, ce sont les alliés de l’Angleterre.
3Iais l'Angleterre, pour assurer la puissance de .sa marine, a donné au monde d'effrayants exemples; il l'imitera. Far une inflexible sévérité, il apprendra aux amiraux français à vaincre. De Schœnbrunn, il urdonna de traduire à des conseils de guerre les amiraux et capitaines dont la conduite ne paraîtrait pas irréprochable. Tous étaientils innocents? avaient-ils fait tous ce que doivent faire de braves marins dans une bataille? Beaucoup de personnes en doutaient, ci Napoléon plus que personne. (Cependant nulle condamnation ne fut prononcée: ce despotisme si terrible de Napoléon n'eùi pas osé cumrnander une condamnation politique comme celle de l'amiral byng.
Fatigué de l'exil, fatigue du poids de la réprobation qui s'attache à sa défaite, Villeneuve, en 1800, reviendra lui-même en France demander à être mis en jugement. Débarqué à Morlaix, il s’arrête .à Kcniies où l'u^ croit qu’il attend des ordres de l'aris; mais un jour on le trouve, dans sa cliainbrc, frappé de plusieurs coups de couteau, qui lui ont duniié la mort : esl-cc suicide? est-ce assassinat? quelle main Ta frappé? La malveillance imagine les plus absurdes suppositions. Elle accuse jusqu'à l’empereur qui, au contraire, devait tenir beaucoup à faire juger cet amiral; elle accuse le intuis- Ire de la marine, intéressé, suivant elle, à ce que Villuiieuve ne dise pas tout ce qu’il eût pu dire. Une explication plus simple suflil pour dissiper ces inventionsde la haine. Villeneuve, dcpuisquolqiics jours, éprouvait un désordre mental; on s'en était aperçu ; on lui avait enlevé ses armes, scs pistolets; la prévoyance n'avait pas été assez loin. Au reste, eùt-il même conservé toute sa raison, est-il donc si diflioile de croire qu'accablé de la responsabilité d’un grand revers dont la faute lui est généralement imputée, livré à lui-même, à lui seul, entre le désir de prouver son innocence et la crainte d’être convaincu, sinon d'un crime, du moins d’incapacité, il ail préféré une mort volontaire à la chance d’une condamnation quelconque, ou seulement à celle d'un arrêt qui, en l'acquillant, ne lui eût laissé qu’une existence sans honneur.
Autant la nouvelle de la bataille de Trafalgar dut causer de déseS(M>ir à l’empereur Napoléon, autant elle excita de Iransporls de joie à Londres. A celle joie SC mêlèrent de justes regrets pour la mort de Nelson. La douleur du gouvernement sc manifesta
GUEHRE.
partie grandes marques de reconnaissance pour sa mémoireel pour sa famille. I<e grand objet de l'An* glelcrre éiait rempli ; la crainte d'une invasion qui avait été si imminente, la crainte d'expéditions nouvelles de la France contre les colonies britanniques, étaient pour quelque temps dissipées. A part la pos* sibilité d'une invasion dans la grande-Bretagne,
l’entrée seule de la flotte combinée à Toulon eût été destructive de rinduencc anglaise dans la Méditerranée. La Sicile, Malle même eussent été compromises; aujourd'hui tes mers closes, les mers ouvertes ne connaissent toutes qu'un pavillon sans rivaux, le pavillon anglais.