CHAPITRE LV
pnr une manœuvre adroite, dérobé à un péril qu’il avait deviné à temps, et avait fait voile pour Plie de France, où il était entré vers le milieu du mois d’août.
Le 8 octobre de la môme année, s’étant remis en mer pour porter des renforts aux Iles de la Réunion et de Batavia , il marqua sa course par de nombreuses et riches captures, visita la rade de Bcncoolen * ou fort de Marlborough et le petit *^port de Sellabar, où il brûla et vit brûler par les Anglais eux -mêmes un certain nombre de bâtiments qu'ils sentaient l'impossibilité de défendre. La guerre qu’il faisait était juste et loyale. Il s'abstint de causer des pertes inutiles et gratuites aux propriétés particulières des habitants.
Arrivé à Batavia le 1®' décembre, il y débarqua les troupes destinées pour cette colonie. Le séjour d'un mois qu'il Ht dans ce port fut fatal à la santé de scs équipages. Cependant, renforcé du brick hollandais l’Avenlurier, il gagna les mers de la Chine, dans l'espoir de surprendre, à la sortie de Canton, le convoi qui en part tous les ans pour l’Angleterre. Le projet était bien entendu; l’exécution facile. Il échoua faute de coiiGancc et d'audace. Trompé par de faux renseignements qui lui avaient persuadé que les vaisseaux de la compagnie des Indes avaient été joints par une escorte de plusieurs frégates, l'amiral Linois , à l'aspect de vingt-sept voiles sur lesquelles il sudisait de s'élancer pour prendre tous les bâtiments qu'on pourrait atteindre, poussa la prudence jusqu'à la timidité. Il n’engagea et trop tard, qu’un combat peu animé, où il ne porta point la présomption du succès, et dans lequel, mal inspiré lui-même ou mal secondé, il eut la douleur de laisser la victoire à une flotte marchande. L’Angleterre en fit éclater des transports de joie, et le roi lui-même décora de l’ordre du Bain celui des capitaines dont l'habileté avait assuré le salut de cet important convoi. La valeur du convoi était estimée un million et demi de livres sterling. En une telle circonstance , n’avoir pas vaincu était un véritable échec. Linois revint prendre des vivres à Batavia et rentra , le 2 avril, à l'ile de J'rance.
Au bout de deux mois et demi il recommença une nouvelle croisière, dont les résultats furent heureux comme dévastation du commerce anglais, peu brillants comme opération militaire. Il parcourut le canal de Mosambique, s'approcha de Ccylan, et se promena ensuite dans le golfe du Bengale. Trois bâtiments étaient au mouillage devant Visagapatnam, le vaisseau de ligne le Centurion.,
' lie de Sumatra.
’ l.c 15 février 180-1.
le vaisseau de la compagnie la Princetee Charlotte, et le Barnabè, navire de 400 tonneaux. Linois les attaqua le 18 septembre, prit le vaisseau la Princeate Charlotte, força le Bamabé de se jeter à la cAte, mais se retira sans avoir pu obliger le Centurion à se rendre. Les Anglais vantèrent la défense de ce vaisseau comme la plus belle dont leurs annales fissent mention , et proclamèrent vaindi l'amiral Linois qui n’avait pu en triompher. Le titre de héros de la piraterie qu'ils donnent à cet amiral, annonce assez le ressentiment que leur inspirait l’énormité des pertes causées à leur commerce par son infatigable activité.
Le vaisseau le Marengo, que montait l'amiral français, avait souffert des avaries, qui, durant six j mois, le retinrent dans le port; mais Linois ne I laissa pas scs frégates oisives, et leurs courses bien I dirigées ne cessèrent pasd'êtrc funestes à l'ennemi. Enfin, le 22 mai 1 805, Linois partit avec le Marengo et la belle Poule, pour sa troisième croisière. Il se porta d’abord sur les cAtes de Ccylan, ensuite à rentrée de la mer Rouge, fit quelques prises dans CCS parages, eut un court engagement avec l'amiral Truwbridgc, qui escortait un convoi de dix vaisseaux de la compagnie, entra an cap de Bonne- Espérance, en sortit le 10 novembre pour aller exer- ! ccr sur les eûtes occidentales d'Afrique, les mêmes ravages. que dans l'Inde, mais sans y obtenir le ; meme succès. Le 29 janvier 1800, lorsque éloigné de CCS eûtes , il croisait sous le vent de l'flc Saintc- , Hélène, il apprit, par un bâtiment américain, que j le cap de Bonne-Espérance était tombé au pouvoir I des Anglais. Dès lors, n'ayant plus la ressource de ce port, et voyant baisser scs provisions de vivres, j il ne songea plus qu'à se rapprocher de la France.
I Pour la douzième fois, depuis son départ de Brest,
! il coupa la ligne équinoxiale le 17 du mois de fé- I vricr. Chaque jour abrégeait la distance qui le sé- ! parait du sol natal , lorsque , dans la nuit du 13 au 14 mars, il tomba au milieu de l’escadre de l’amiral Warren, composéedesept vaisseaux, deux frégates et une corvette. La résistance ne pouvait avoir d’autre but que d'ennoblir la défaite. Elle fut aussi brillante qu'elle pouvait l'être, et l'amiral ne se rendit qu'après avoir noblement défendu l'honneur de son pavillon. Linois et son fils furent tous deuxgrièvcmcntbIcssés.Ccdcrnicr combat, comme plusieurs autres, prouve suflisammcnt que c'était une fausse supposition qui seule avait empêché cet ; amiral de s’emparer du convoi de la Chine ; mais,
! malgré le malheur ou la faute d'avoir laissé échap- J per cette immense proie, l'amiral français, de
I ’ Thi$ predatory frcnch naval hero.
! Annual lirgisler.
[I80CJ
OPÉdATlONS HARITIJAES.
l'ateu des Anglais eux-mêmes, n*cn avail pas moins, pendanUrois années, fait à leur commerce la guerre la plus ardente et la plus destructive.
A cette époque désastreuse pour notre marine, éviter les escadres anglaises était une victoire pour les nôtres. Ce fut un avantage qu'obtint le chef de division Lallemand. On n’a pas ouWié que, d'après le projet de descente prêt à être exécuté en 1808, projet si redouté par l’Angleterre, 'si bien combiné par Napoléon, si mal compris parl'amiral Villeneuve, cet amiral devait, dans saroutèpar Brest, s'adjoindre l’escadre de Rocbeforl. Lorsque ce projet fut manqué, le chef de division Lallemand, qui commandait cette dernière escadre, résolut de ne rentrer dans le port qo’après avoir épuisé ses vivres. 11 tint la mer pendant six mois, fit des prises nombreuses et riches, brOla ou coula bas beaucoup de batiments dont il reçut à son bord les équipages, s'empara d'un vaisseau de guerre de cinquante-six canons, /e Calcutta, rentra dans Rocbefort avec son escadre intacte, augmentée de ce vaisseau, et mit à terre neuf* cents prisonniers. Les Anglais nommèrent cette escadre l'escadre invisible. Ce nom alors était on titre d'honneur. Chaque temps a son genre de gloire. Napoléon sut le comprendre ainsi; il fit expédier au chef de division Lallemand le brevet de contre-amiral. ^
La même bonne fortune qui avait accoAipagné l’cscadre de Roebefort n'était pas réservée aux escadres qui sortirent de Brest. Depuis deux ans ce port renfermait vingt- deux vaisseaux précédemment deslifiés à se joindre à Villeneuve pour la grande entreprise de l'invasion de l'Angleterre. Au milien de décembre onte de ces vaisseaux , quatre frégates et fftc corvette avaient été formés en üt ux escadres, l'une sous les ordres du contreamiral l^issrgiies, l'autre sous ceux du contreamiral Willauinei. Elles partirent ensemble comme n'en cuiu|H9sai)t qu'une seule; mais, an bout de deux jours, elles se sciiarèrctit pour prendre des routes «JifTérentes : Leissègues, celle de Santo-Doniiogo ; Willaumes, celte du cap de Bonne- Espérance.
Telle était la circonspection inspirée au ministère français par les derniers revers de notre marine, qu'il aimait mieux tracer à ses vaisseaux un chemin où les attendaient des tempêtes, qu'un chemin calme où ils pouvaient trouver l’ennemi. Pour se rendre aux Antilles, l'amiral Leissègues avait ordre de naviguer au nord-ouest des Açores, au lieu de passer entre les Açores et Madère. Repoussé par la tourmente loin de ta route qui lui était prescrite , il se dirigea , sans égard pour ses inslruc-
' VAnnual dit huil ecoM ; le rnpport fr*n-
çaia, milir.
lions, sous le vent des Açores, n’y rencontra point J’ennemi, et arriva, le 82 janvier 1806 , devant Santo-Domingo, où il débarqua les troupes et les munitions dont il était chargé pour cette colonie. Leissègues devait-il s’arrêter dans ce port pour y réparer ses avaries, ou gagner U Havane, qui lui eût oQcrl de plus amples moyens pour ces réparations? Les travaux ne furent-ils pas poussés avec trop de lenteur, et eût-il pu être sauvé par plus de diligence? Lorsque, le 6 février, il vit paraHre devant lui l’escadre de l'amiral Dukworlb, composée de ooxe bâtiments de guerre, dont sept étaient des vaisseaux de ligne, ses manceuvres furent-elles bien entendues? ses ordres fidèlement exécutés? Toutes ces questions ont dû être soulevées par l'issue calamiteuse du combat qu'il eut i soutenir. Après trois heures d'une vive résistance, les vaisseaux le Brate, le Jupüer, BJlesandre , étaient tombés au pouvoir des Anglais. L'Impérial, que montait Leissègues, avait longtemps lutté seul contre trois vaisseaux ennemis; ses batteries étaient désemparées; il avait perdu son grand mât et son mât d'artiinou; cinq cents hommes de l'équipage étaient hors de combat : pour sauver ces intrépides marins, «^i$ résolu de périr plutôt que de se rendre, Leissègues finit par se diriger %ers la cOlc où il écbuua, et où les Anglais se gardèrent de le poursuivre. Le Diomède, réduit à la même extrémité, se dévoua au même sort. Ainsi, des cinq I vaisseaux qui formaient celte escadre , trois furent I pris, deux, jetés à la côte, y furent brûlés. Les deux frégates et la corvette seules échappèrent par Ia fuite â la destruction. Sans doute ici les forces des deux ! parties étaient disproportionnées. A talents égaux ^ dans les chefs, les Français devaient succomber;
mais quelle est donc la fatalité invincible qui, en 1 montrant sans cesse, dans les amiraux français,
I des hommes personnellement intrépides, semble I leur interdire ces miracles d'habileté et de génie i qui, sur le continent, font si souvent triompher nos généraux de la supériorité du nombre?
Quoique la destinée de l’amiral Willaumes n'ait pas été aussi déplorable, cependant son escadre, battue par les vents sans l'élrc par l’ennemi, fut ' en partie perdue pour la France. Informé par nue ^ corvette , dont il s'empara en approchant du cap' de Bonne-Espérance, que ce port était entre les mains des Anglais, il croisa quelque temps entre les deux continents d’Afrique et d’Amérique, et, i au commencement d'avril 1806, il alla relâcher au I Brésil, où il s'arrêta dix-sept jours. DcBahia, il se ! dirigea vers Cayenne, prit des vivresâ la Martinique I etrançonnalacolonicanglaisedcMoulscrrat. Ayant i eu connaissance, le 6 juillet, de l’amiral Cocbranc.
1 qui ne jugea pas à propos d'accepter le combat, il sr
niAPITBE I.V.
uti
puria en pleine mer pour j aitciidre le convoi an> glais lie la Jamaïque; mais il vit tout k coup ce projet cuiitraric par la disparition inattendue du vaisseau le t’ètèran, que commandait Jérôme Bo^ naparlc. Uans la nuit du 30 au 31 juillet, cclui-ei, indocile au cuminandement,sansaulorisatiiiii, sans avis préalable, avait fait voile pour la France. Pendant que Willaumcz était à sa poursuite, le convoi de la Jamaïque avait passe, et lorsque l'amiral français alla reprendre sa croisière au point qu'il avait quitté, il y trouva une épouvantable tempête qui démâta presque tous ses vaisseaux et brisa le gouvernail de plusieurs. Frappe de ce double accident, le /’outlroxant , que montait W illaumcz, parvint avec beaucoup de peine à gagner la Havane. Vlmyrtueux fut jeté à U rôle vers le cap Henri. Le Patriole, l'Éole, la PaleMreute entrèrent dans la baie de la Cbcsapeak. !ai Caeeard, plus heureux, rentra dans le port de Brest. Ae A'étéran, commandé par Jérôme Bonaparte, avait pris, en approchant des côtes de France, un convoi venant du Canada et d'une valeur de plus de cinq millions, mais une division anglaise lui coupa la route de Brest et relie de Lorient. Déterminé â se perdre plutôt que de se laisser prendre, il usa s'élancer dans la l>aie de Concarneau, où il fil son entrée , à la grande surprise des marins, qui , Jusqu'alors , n'avaient pas jugé qu'une frégate même put s'y hasarder sans péril. En 1H07, le Foudrt^-ant cl le Patriote revinrent en France. Il fallut dépecer, dans la baie de la (Utesapeak, i'Fole cl la yateureuee, vu le mauvais état auquel ils se trouvaient réduits. Telle fut la fâcheuse issue d'une expédition dans laquelle, du moins, nul reproche ne put atteindre le chef (|ui la commandait. On lui doit, au contraire, la justice d'avoir évité plus d’un danger par la prudence de sa marche et la brièveté de scs relâches. Les Anglais ont prétendu que cet amifai, se croyant pressé entre les escadres des amiraux Warren, Bichard Slracham et Thomas Louis, avait, par choix, dispersé scs vaisseaux, afin de conserver isolément ce qu'il désespérait de sauver en masse. Cette supposition est erronée. I<a dispersion ne fut opérée que par une horrible tourmente. Les perles qu'essuya celte escadre ne furent l'ouvrage que de la mer et des venta.
Au milieu de perles publiques si grandes, c'était un faible dédüinmagcmcntque le mal causé par les escadres françaises aux propriétés particulières des Anglais, dans l'Océan indien par Linois, dans l'Océan atlantique par I^allcmand et W iliaiimez. Leurs établissements et leur navigation sur les côtes occidentales de l’Afrique n'avaient pas non plusécbap|>é au ravage. I.e capitaine Lhcrniittc, parti de Lorient â la lin de I.SÜo avec lu vaisseau le Hegulue et la
frégate la éyM/e, avait dévasté plusieurs de ces établissements et pris un grand nombre de bâtiments négriers ou autres dont quelques-uns étaient armés de âO à 30 pièces de canon. I.e nombre total des bouches â feu des bâtiments captures s'élevait à deux cent vingt-neuf; celui des prisonniers à seize cents, cinq cents prisonniers blancs et onze cents nègres. Après avoir relâché au Brésil cl fait de nouvelles prises, le capitaine Lbcrmillc, au bout de onze mois, rentra dans un port de France. Le brevet de contre amiral, que Napoléon lui fil adresser aussitôt, fut la récompense de celte active et utile campagne.
Pour consoler la France de scs échecs dans des batailles réglées, avons-nous besoin de dire que, dans les combats d'un vaisseau contre un vaisseau, d'une frégate contre une frégate, nos marins Pont toujours nublemetil disputé â leurs rivaux? L'année où noos sommes en oiTre elle-mémc plus d'un exemple. Le 14 mai . la frégate la Pallae ayarU été détachée d'une division ennemie pour venir reconnaître la rade d'Aix où était stationné Famiral I>allcmand, celui-ci envoya contre elle la frégate la Minerve. La partie était égale. Les deux commandanis, loni ('ochrane et le capitaine Collet, déployèrent une égale bravoure. I.a frégate française voulant en venir à l'abordage, on se hcurla avec une violence qui causa de graves avaries de part cl d'autre; mais la frégate anglaise courait le plus grand danger, si , tandis que le capitaine Collet SC réparait |>our la poursuivre, un autre bâtiment ennemi ne fût venu la prendre à la remorque cl la soustraire à sa perte inévitable.
Cn autre fait plus remarquable Bit la brillante conduite de la frégate la Canonnière contre le vaisseau anglais le Tremendoue, de suixanle-quatonc canons. Cette frégate, envoyée dans l'Océan indien, â la recherche de l'amiral Linois, découvrit, à la hauteur du cap de Bonne -Espérance, le il avril 1806, un convoi escorté par deux vaisseaux de ligne. L’un de ces vaisseaux, te Tremendoue, s’avança aussitôt vers elle. I>e commandant de la frégate, Bourayne, fut assez hardi pour ne point se refuser au combat. Une telle audace pouvait être de l'imprudence. Ce ne fut qu'une louable confiance justifiée par l'événenieiit. Cet ofUcicr s’illustra par la rapidité du ses mouvciiienls , par la précision de scs manœuvres, par son adresse â esquiver les décharges de remicini comme à diriger sur lui des i>ordées toujours sûres, cl dont reffet fut tel que le vaisseau anglais, gravement endommagé, se vil obligé de quitter le champ de bataille, tandis que l'ardeur des marins français pressait leur brave commandant de les conduire à l'abordage. Si ces traits partiels d'une héroïque