CHAPITRE IV
dans nos repas. On avait voulu être Spartiate sous la convention, Alliénicn sous le directoire. On redevint Français sous le consulat. L'hnhil français remplaça la loge du gouverneinciil directorial. Les liicnscanccs observées aux Tuileries devinrent bientôt obligées dans tous les salons; et, eu reprenant ce que les temps anciens avaient de raisonnable, 011 en avait aussi repris le costume. Partout se fit remarquer le retour à des habitudes respectables. Les opinions religieuses se montraient sans crainte, mais sans fanatisme. Le gouvernement n’accurdail point de prime à riiypocrisic. Avec les autres cultes, un vit renaître le culte des tombeaux. En général l'état de la société avait reçu une amélioration dont le moraliste de tous les pays eût pu être satisfait ; et qui ne sait combien le rétablissement de la morale publique donne de force au pouvoir qui a su se créer un si honorable appui ?
Au premier rang des vertus politiques du gouvernement était la reconnaissance pour les services rendus à la patrie. Le moment exigeait une juste préférence pour l’armée. Comme tout officier et .soldat pouvait aspirer à des armes d’honneur, des récompenses d’une autre nature étaient ofTertes aux grades plus élevés. Des monuments s’élevaient à la mémoire des généraux dont un trépas glorieux avait terminé la carrière. .Morts ou vivants, tous recevaient le prix des actions qui les avaient honorés eux inémes en servant leur pays. D’une main, le premier consul érigeait dans Toulouse une statue au général Dupuy , tué dans la révolte du Caire ; de l’autre, il donnait une armure de la fabrique de Versailles au général .Monnier, si célébré par sa belle défense d’Ancône. Il ne voulait pas que le simple soldat lui-même échappât au souvenir de ses concitoyens. Un arrêté ordonna que, dans'chaquechcf-licu de département, il filt placé une colonne sur laquelle seraient inscrits les noms des guerriers morts en cninbaltant pour la république. Rien n’étailnmis de ce qui pouvait exalter les âmes et les embraser d’une généreuse ardeur.
La nouvelle de la mort de Washington étant parvenue en France au cominenccment du mois de février, un ordre du jour du 7 de ce mois commanda que, pendant dix jours, des crêpes noirs fussent suspendus aux drapeaux de la république. L’assemblée constituante avait porté le deuil de Franklin. A la mort du guerrier patriote qui avait consommé, par la force des armes, l’ouvrage qu’avait commencé la sagesse du philosophe et de l’homme d’Étal, il était juste que l’hommage civil fût accompagné en France d’un hommage militaire. Cet ordre du jour, dont nulle armée n’eùt pu être aussi digne que l’armée française , était tout ensemble un acte d’une honorable politique .â l’égard des
États-Unis, avec lesquels le premier consul préparait sou rapprochement, un appel à la vraie gloire pour les officiers, en leur oITrant rcxcmpic des guerrier américains, et un noble aliment d’instruction cl d’exaltation républic.ainc pour les simples soldats. Une grande solcunilé s’apprêtant à riiôtel des Invalides pour la présentation des drapeaux conquis à la bataille d'Aboukir, le premier consul réunit, à celle fête française, l'apothéose du fondateur de l'indépcndaiicc des Élats-TJnis. L’orateur qui prononça l’éloge de Washington, M. de Fontanes, était, par son talent, digne de ce noble ministère. La louange alors n’avait pas encore perdu sa fleur de délicatesse, cl les ingénieuses allusions qui, dans ce discours, s’adressaient au nouveau chef de la république française, n’élaienl démenties ni par la justice ni par la vérité. Moins brillant, mais non moins énergique, un orateur guerrier, le général Launes, chargé de la présentation des drapeaux d’Aboukir, invoquant, après M. de Fontanes, l’ombre du héros américain, demandait au libérateur du nouveau monde de serviraussi la vieille Europe, en conduisant les bataillons français à la victoire. C’était le pieux hommage du soldat aiguisant la pointe de son sabre sur la tombe du maréchal de Saxe.
Ces témoignages de respect, donnés eu 1800, par le premier consul, à la mémoire de Washington, ont été depuis considérés comme les vaincs démonstrations d’une hypocrisie ambitieuse, prompte à louer des vertus qu’elle ne voulait pas imiter. C’est juger à faux la nature de riiommc que de voir, dans des actions condamnables, résultant de circonstances ultérieures, le développement d’une perversité calculée cl réfléchie. Le premier consul devait avoir et avait réellement l’ambition de toutes les gloires. Ce scnlimciit appartenait à sa position cl à son âge. Il sentait en lui-méme la volonté et la force de consacrer toutes scs facultés, toute son existence au triomphe de la France sur l’étranger, à l’alTermisscmcnl de son indépendance, à sa grandeur et à sa prospérité. C'élail l’honornblc mission que Washington avait remplie pour l'Amérique du nord, l'robabicmcnl le premier consul comprenait qu’il avait d’autres roules à suivre dans notre vieille Europe que Washington dans le nouveau monde; mais il pouvait, il devait envier de très-bonne foi et le bonheur qu’avait eu le héros américain de soustraire sa patrie à la domination étrangère, et la carrière d’honneur qui en avait été la récompense pendant sa vie, cl l’apothéose que le genre humain lui décernait après sa mort.
Les grandes illustrations de tous les temps , de tous les pays, avaient droit aux hommages du premier consul. Appelé à prendre place un jour au
INTÉRIEUR
milieu d'elles, il voulait, pour ainsi dire, en être sans cesse entouré. Telle fut la pensée de l’ordre qu’il donna au ministre de l’intérieur de faire placer, dans la grande galerie des Tuileries, les bustes ou les statues de Démosthènes, d’Annibal, de Scipion, de Brutus, de Cicéron, de Caton, de César, de Gustave Adolphe, de Turenne,du grand Condé, do Duguay-Trouin,de Marlborough, du prince Eugène , du marécbal de Saxe , de Washington , du grand Frédéric de Mirabeau, de Dugommicr, de üampierre, de Marceau et de Joubert. Associer aux grands hommes de l’antiquité, ou de temps moins éloignés de nous, plusieurs des guerriers français morts récemment pour la patrie , c’était tout à la fois acquitter une dette sacrée et offrir au dévouement la certitude de la reconnaissance nationale.
Tandis que le premier consul ranimait toutes les passions généreuses dans l’émc des généraux et des soldats , par des honneurs décernés à la mémoire des braves , par des fêtes militaires et par d’éloquentes proclamations, sa vigilante sollicitude se révélait chaque jour aux troupes par les soins donnés à leur entretien, à leur habillement, au payement de l’arriéré de leur solde. Chaque jour satisfaisait à quelqu’un de leurs besoins : ces besoins étaient immenses, et les finances de l’État avaient peine à y suffire; en de telles conjonctures, l’ordre est la première des richesses. Pour parvenir à ramener l’ordre dans l’administration et à le maintenir ensuite, le premier consul divisa des fonctions jusqu’alors réunies dans les mêmes mains.
Il créa un corps nouveau , auquel il affecta une partie des attributions qui avaient précédemment appartenu aux commissaires des guerres. Ce nouveau corps, celui des inspecteurs et sous-inspecteurs aux revues , chargé de la formation des revues et de la tenue des contrôles, concourut puissamment à régulariser la solde et la comptabilité de l’armée.
Les armes de l’artillerie et du génie étaient dans le plus triste état de délabrement et de souffrance. Deux inspecteurs généraux furent préposés à leur réorganisation : Blarescot pour le génie , Aboville pour l’artillerie. Pour un gouvernement instruit, les choix sont faciles; les noms de ces hommes étaient, pour ainsi dire, les noms de la science.
Un parc d’artillerie immense fut formé à Paris même, et dirigé de là sur les diverses armées, dans
• Le premier consul eut la courtoisie de faire demander au roi de Prusse, pour cette destination, un buste de Frihicric II. On n’avait point à Berlin de buste de ce prince, en bronze ni en marbre. Il fallut se contenter d’un buste en plâtre. *
la proportion des besoins. En moins de trois mois il fut levé plus de quarante mille chevaux; les munitions, les approvisionnements, tout marchait du même pas ; c’était la rapidité d’exécution qu’on avait vue un moment sous le comité de salut public; mais aujourd’hui clic s’opérait par des moyens naturels , sans recours à la violence.
La recomposition des armées , sous le rapport du personnel , n’avait pas eu moins de succès. Le refus de la paix par l’Angleterre, et l’insolence de ce refus , avaient rendu la guerre populaire. Les jeunes gens ayant atteint leur vingtième ^ année étaient accourus sans contrainte sous le drapeau national. D’anciens guerriers, retirés du service, des braves injustement persécutés , des proscrits même récemment rentrés sur le territoire de la république, reprenaient de l’activité avec leurs anciens grades. La renaissance d’un généreux enthousiasme était telle, qu’il s’était formé plusieurs corps de volontaires, comme aux beaux jours de la révolution. L’armée du Rhin , sous les ordres du général Moreau, avait été élevée à cent vingt mille hommes effectifs. » Le premier consul, dit » M. Mathieu Dumas avait porté sur l’armée de i> Moreau toutes les ressources disponibles, tan- » dis qu’il rassemblait avec peine, à de grandes » distances, le personnel, le matériel et le grand <• nombre de chevaux nécessaires à son expédin tioii. »
Un plan de campagne fut adressé au général Moreau par le ministre de la guerre. D’après ce plan , tel que le premier consul l’eût conçu pour lui-méme, l’armée tout entière, par un mouvement rapide de sa gauche à sa droite, devait se réunir en Suisse , passer le Rhin sur quatre ponts à la fois, à la hauteur de Schaffhouse, et se porter sur Stockach , de manière à couper en deux parts les Autrichiens, et à prendre à dos toutes celles de leurs divisions qui se trouvaient vis-à-vis de Kebl, dans le Brisgaw et dans la Forêt-Noire. Les Français auraient pu , en hâtant leur marche, arriver à Ulm avant l’ennemi. Par cette seule opération, l’armée autrichienne pouvait être en partie détruite, en partie dispersée; et, en quelques semaines , les Français seraient devenus maîtres de la Souabc, du Wurtemberg et de la Bavière. La hardiesse de ce plan fut de la témérité aux yeux du général Moreau, qui tenait à passer le Rhin comme en 1796 et 1797, à Neufbrisach, à Strasbourg et même à Mayence. Il fallut donc modifier le premier plan , le premier consul comprenant à merveille qu’un commandant en chef exécute mal ce
* Loi (lu 8 mars.
‘ Campagne de 1800, tome 1, p.igc 83.