‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 224 sur 298 · CHAPITRE LVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVII

POLITlülE EXTÊRIEIHE.

Rivalité de iitcoé» entre l’Angleterre et la France. — Mort de M. Pi». — Système de M. Pitt. — Jii(;enienl sur M. Pitl par Fox. — Réstillals du système do M. Pitt. — Situation de l’Angleterre A ta mort de M. Pitt. — Violences inariliines de l'Angleterre. — Rill énergique du gouvernement américain. — Formation d’un nouveau ministère en Angleterre. — Ctmiposition du nouveau ministère. — Mésintelligeiiee de l'Angleterre et de b Prusse.

— Nécessite pour la Prusse de sc prononcer entre l'Atigletcrrc et la France. — Emltarras de la Prusse. — Contrariétés causées h In Prusse par les piililieations du gouvernement anglais. — Délibérations A Berlin sur le traité du 15 décembre. — Occupation provisoire du Hanovre. — Envoi du comte d'Haiigiviz A Paris. — Relnbli.sscmcnt de l'armée prussienne sur le piixl de paix. — Nouveau traité d'alliance entre la France et la Prusse. Rigueur des conditions imposées A la Prusse. — Motifs des rigueurs de Na|>oléon envers la Prusse. — Suitmis' sion forcée de la Prusse aux conditions voulues par In France. — Occupation du Hanovre A titre définitif. — Rupture de la Pru.sse et de l’Angleterre. — Mission du duc de Brunswick A Pétersboui^. — Mesures militaires et financières de b Prusse. — Plainte de b France contre le baron d'Ilardeuberg. — Rcmplueeiiicnt du Itaron d'Hanlenberg par le comte d'Ilaugwi/. — Position difficile du comte d'Haugwis. — Violences du roi de .Suède.

— Invitation faite A b Prusse de s’emparer de la Poméranie suédoise. — Motifs des menagemeuts de la Prusse pour la Suède.

Malgré les échecs que l’Angleterre a essuyés et essuyera encore à Ruénos-Ayres, la souveraineté des mers est entre scs mains une possession indisputablc. Lorsque Napoléon battait à Ulm et à Austerlitz les empereurs d'Autriche et de Russie, la Grande-Bretagne détruisait l’escadre de Lcissèguesâ Santo-Domingo, clic anéantissait les flottes espagnole et française à Trafalgar. Lorsqu'il étendait ses acquisitions en Europe, clic ajoutait à ses possessions coloniales le cap de Bonne-Espérance. La proportion ne semblait pas égale. Le lot de l'.\nglcterrc paraissait le plus faible; il était le plus sAr. Les conquêtes de Napoléon seront temporaires; la Hollande même cessera de dépendre de la France. Le cap de Bonne- Espérance demeurera partie intégrante de l'empire britannique.

Cependant le cabinet de Londres s’indignait de la supériorité continentale qu’avait obtenue le gouvernement français. H s'irritait de voir que les prodigieux efforts d'une coalition si péniblement combinée n'eussent servi qu'à l'agrandissement de son formidable ennemi; mais plus cet agrandissement était extraordinaire, plus il avait dù allumer de jalousies et de haines. Ces haines, ces jalousies sont toujours un nouveau motif d'espoir pour le minis- 1 BICVOX.

terc anglais. Pour les nourrir, pour les accroître, il s'agite dans toutes les cours dont l'influence française n'a pu encore lui fermer l'accès. Il ranime les puissances qu'un grand revers n'cmpêclicra pas de rentrer dans la carrière, comme la Russie; il caresse l’orgueil de celles qui n’ont pas encore combattu, comme la Prusse; promettant à celle-ci que, là où l'Autriche n'a trouvé que des défaites, c'est à elle qu’il appartient de changer la fortune et d’appeler la victoire. Telles étaient les illusions que, de son lit de mort, M. Pitt, sans les partager, tâchait de fortifier à Berlin et de faire natlre à Pétershourg. Ce fut dans ces pensées que sa dernière heure ' vint le surprendre. Un eût dit que le ciel se déclarait entièrement pour Napoléon en le délivrant du plus redoutable de scs ennemis et en plaçant M. Fox à la tête du gouvernement britannique. Ce prestige ne tardera pas à s'évanouir. Fox ii 'apparut au ministère que pour suivre bientôt au tombeau son prédécesseur. M. Pitt est mort; son système, un moment suspendu, ne meurt pas.

Ce système tant préconise de M. Pitt, il faut le répéter pour la dernière fois, ne se composait que

' Le 23 janvier HtOO.

CHAPITRK lAII.

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(Je l'idcc la plus simple. Abaisser, ruiner la Franco, no voir de grandeur possible pour l'Angleterre que dans la misère et rhuniiitation de la France, voilà M. Pill sons le rapport de la pensco politique. Ses conceptions ne vont pas plus loin. Pour lui, tout ce qui conduit à ce but est bon, juste, légitime. Solder en France tous les crimes, toutes les fureurs; faire concourir à ses desseins les Bourbons et les émigrés; trahir sans scrupule les émigrés et tes Bourbons; seconder tout cequi pouvait pousser Louis XVI à l'échafaud, et sc refuser à dire un mot pour l'y arracher; conduire à (^>uiberon les Français sous le canon des Français, et se consoler de la mauvaise issue de cette expédition en disant que le sang anglais n'a pas coulé; fournir de l'argent cl (les armes à tous les brigandages, à tons les complots; entasser dettes sur dettes, emprunts sur emprunts, pour faire face à tous les tarifs de la vénalité continentale, compter pour rien les Rols de sang verses dans vingt tentatives malheureuses, enfin sacrifier l’Angleterre eile^méme et surtout ses alliés à raccomplisscnienl d’une idée qui fait tout son génie, voilà M. Pitl dans l'exécution. Si une persévérance que rien ne peut abattre constitue l'héroïsme, M. Pitt est un héros; mais c'est seulemeiità ce titre. Du reste, quel homme de bon sens oserait contester les rares talents qui dislingiiêrcnlcc ministre? Une brillante éloquence jointe à une logique pressante, une connaissance parfaite (les moyens do soutenir le crédit public, surtout une indomptable énergie dans l'application des mesures qu'il avait jugées utiles; un désintéressement qui n’était pas celui de l’abstinence antique, mais qui léguait à la reconnaissance de son pays le soin d'acquitter scs dettes; une ardeur passionnée pour l'agrandissement de l’Anglelerre cl puurranerinis$(’menl de sa domination maritime : res sentiments et ces qualités de M. Pitl n’ont eu que le malheur d*(Ure consacrés à la défense d'un système erroné et funcsle.

1^ jugement le plus sain qui ait été porté sur ce ministre est celui de son illustre collègue, M, Fox, jugement que la postérité confirmera, parce qu'il est fonde sur la vérité et la justice. Orateur fécond, adroit cl quelquefois entraînant, financier habile, fomenlaleur perpétuel de guerres sur le continent, banquier de toutes les passions armées contre la France, opiniâtre dans ses projets, supérieur aux revers, ardent à renouveler sans cesse des entreprises déjà déconcertées vingt fois, grand ministre enfin sous une foule de rapports, n M. Pitt n'a '• |K)int été un grand homme d'Élat. » Ce litre est cependant celui sur lequel furent motivés les honneurs rendus à sa mémoire. Il devait ru être ainsi à cette époque , cl l’erreur de celte opinion , que

le court ministère de M. Fox n’aura pas le temps de corriger, sc prolongera précisément jusqu'au triomphe du système de M. Pitt.

Ce triomphe, dont le résultat sera de transporter à Pélersbourg la domination du continent, longtemps dévolue à la France, par les efforts contraires de l’Angictcrrc; ce triomphe, dont la vanité ne lardera pas à se faire sentir, pourra seul convaincre les Anglais que. pendant (rente années, ils n’ont combattu que pour un préjugé étroit qui ne convient plus au siècle où nous sommes, celui de l'incompatibilité de grandeur et de puissance entre deux Etals dont la pruspérilc ii'eüt pu qu'être respectivement avantageuse. En échange des sacrifices faits à ce préjugé, il restera sur leur tête le fardeau inouï d'une dette de vingt milliards, triste réalité résultant du faux principe dont ils ont poursuivi la chimère. Il est vrai qu’au milieu des échecs essuyés par M. Pitt, dans toutes ses expéditions et ses ligues de terre ferme, la marincanglaiseavait assuré surtoulcs les mers la souveraineté de son (lavillon. Mais celte souveraineté abusive, comme on l'a faite, n'est pas une conquête dont ta conservation soit sans difficultés pour l’avenir, sinon par les chances prochaines d'une contesuiion armée, du moins par l'accord des nations à méconnaître, comme droit, le fait de possession si chèrement acheté. Cesl en faveur de ce résultat que l'Aiigtclcrrc a tout pardonné à M . Pitt. déraitc successive de ses alliés dans lant

de guerres malheureuses, en dernier lieu le vaste cimetière d'Austerlitz et le démembrement de la monarchie autrichienne, toutes ces scènes de deuil ne sont rien à ses yeux, dés que l'égoïsme national est satisfait. Mais avait-il en effet raison de l'élre? M. Pill a-t-il été réellement plus utile que nuisible à son pays? C’est un point qui peut être mis cii doute. Ce qui n'csl pas susceptible de contestation, c'est que ce ministre a été un Qéau pour le reste de l’Europe.

Au moment où le parlement s’clail réuni * , M. Pill toncbail à sa dernière heure. Des élog(*s fKiurla marine qui avait si glorieusement triomphe à Trafalgar, la demande du concours du parlemcnl pour donner à la famille de lord Nelson un témoignage de la munificence nationale, des regrets sur l'issue désastreuse de la guerre d'Allemagne, et l'assurance de l'invariable fermeté de l'empereur Alexandre dans l'alliance conclue entre les deux cabinets, tels étaient les sujets traités dans le discours du roi, ce qui n’exprimait que d'une manière f>eu exacte et incomplète l'état où sc trouvait alors l'Angleterre. Outre rabaissement de la monarchie aiilrichiennc, le cabinet britannique allait être

* Le 51 janvier.

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rOUTiglË EXTÉRIEUIE.

enlièremcnl exclu de l'Italie par la chute de la maison de Naples. Déjà il voyait ses rapports avec la cour de Berlin prêts à chan^^erdc nature, et la Porte- Ottomane disposée à $c rapprocher de la France; mais c'était surtout avec les États-Unis d'Amérique que ses relations avaient pris le caractère le plus marqué d'irritation et de mésintelligence.

Depuis que la Russie avait, par la convention de juin 1B01, sacriGé la cause pour laquelle ses excitations, poussées jusqu'à la menace, avaient armé les puissances du Nord; depuis que des passions insensées avaient séparé le roi de Suède des intérèls des nations commerçantes et par conséquent des intérêts même de la nation suédoise, le Danemark, seul gouvernement qui se fût dévoué pour les vrais principes de la neutralité, avait été contraint de céder à la force. Complice et tributaire de l'Angleterre, l'Autriche faisait regretter au commerce de Venise la faible protection dont il jouissait encore sous le signe déconsidéré du lion de Saint-Marc. Tout ainsi en Europe avait fléchi sous le despotisme maritime de l'Anglclerre. C'était au Nouveau Monde seulement que sa tyrannie devait rencontrer une énergique résistance. Dans le cours de 180$, le commerce des États-Unis n'avait pas été épargné par les croiseurs anglais. D'iniques condamnations suivaient de près des arrestations arbitraires. Le moindre prétexte suffisait pour déterminer la confiscation des bàliroenls et de leur cargaison. La presse s'exerçait sur ces bâtiments de la manière la plus capricieuse et la plus violente. Une circonstance particulière vint encore multiplier les vexations. La France ayant permis aux neutres le commerce de ses colonies, faculté que les gouverneurs des colonies anglaises sont autorisés par le roi à accorder en certaines circonstances, celte imitaliOD faite par la France de la conduite de l'Angleterre devint pour celle dernière puissance une occasion d'outrages sans nombre envers le commerce américain. Ce que la France tolérait de la part du gouvernement anglais, ce gouvernement nVntendait pas le tolérer de la part de la France, et il soutenait ses procédés abusifs par de plus mauvaises maximes. C'en était fait, disait-il, du commerce anglais s'il ne réprimait pas la /tcenciesae neutroUlê du commerce des Américains. Alors furent réduites en un corps complet de doctrine, dans un écrit publié par le juge Rogers, les prétentions isolées qui avaient été successivement émises par l'Angleterre, à mesure que ! des conjonctures nouvelles avaient fourni des ali- | ments i sa cupidité. •> Nous ne devons pas souffrir,

» écrivait ce publiciste officiel, qu'il sorte une bar-

' Septenbrr t805. ]

• rique de sucre des colonies do l’ennemi dans les m Indes occidentales, à moins qu'elle ne soit con- ]) duite dans un marché de la Grande-Bretagne et 9 qu'elle n’y soit chargée d'un droit qui puisse » détruire l'avantage de nos eiiiiemis dans leur » concurrence avec nos planteurs...» Cette mesure que, dès 180$, le cabinet britannique présentait comme un droit dont il était maître d'user, sera précisément cellequ'il adoptera lorsque l'empereur Napoléon répondra aux blocus britanniques par tes décrets de Berlin et de Milan. La sauvage iniquité du code maritime de l'Angleterre n’a donc pas été, ainsi qu'elle l'a prétendu, le résultat de ce qui s’est fait en France. Ses principes étaient fixés d'avance, et les dispositions prises par le gouvernement français pour repousser la violation de tous les droits de la guerre, n'ont fait que donner des prétextes à telle ou telle application de ces principes déjà antérieurement proclamés.

Un ordre > du cabinet britannique ayant autorisé l'arrestation de tout bàlimeiil américain chargé de marchandises ou denrées qui ne proviendraient pas des Étals-Unis, plus de cinquante bâtiments subirent les conséquences de cet ordre et furent conduits dans des ports britanniques. On n'évaluait pas à moins de trois mille le nombre des marins prêitét par les vaisseaux de guerre anglais. De telles insultes étaient intolérables. Le gouvernement des Etals-Uunis n'avait de prise que contre les Anglais qui résidaient sur son territoire. On les fil rassembler dans un même lieu sous ta surveillance d'un commissaire américain. En ouvrant la session > du congres, le président Jefferson éleva la voix contre des « vexations insupportables ayant » leur source dans un système nouveau qu'on ne n pouvait laisser subsister. » Par un message en date du 37 janvier 1806, il réclama encore contre ■ les nouveaux principes interpolés par l'Anglc-

• terre dans la loi des nations; •> mais ce qui valait mieux qu'un appel à la justice, toujours dédaigné par le cabinet britannique quand il peut le faire sans danger, une mesure courageuse, adoptée par le congrès relativement à la presse des matelots américains, fit voir aux Anglais que, même pour des Étals dépourvus d'une marine capable de lutter contre eux , il existe toujours des moyens de se défendre contre l’oppression. Voici le texte du bill « Tout individu qui pressera un matelot amé- » ricain sera considéré comme pirate et puni de » mort. — Tous les marins américains sout aulo- » risés à tuer les individus qui voudraient presser n à leur bord. Chaque matelot, pour prix de sa I» résistance en pareil cas, recevra deux cents dol-

* Le $ dérembre 1805.

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