CHAPITRE LXI
déclarer à lord Laaderdale que , d*aprés ces noavclles circonstances , il conçoit trés-bien l’obligation d’accorder à l’Angleterre des conditions plus favorables que celles dont il avait été question jusqu’à présent; que de nouvelles instructions vont être données aux plénipotentiaires français, et qu'il l’engage à en demander aussi de nouvelles i sa cour.
En ce moment ta négociation va prendre une marche différente, qui ne sera pas plus heureuse, mais qui du moins sera plus franche et plus décidée. Les ordres que va recevoir de Londres lord Lauderdale seront signés tour à tour par le comte Spencer, par M. Windham, par lord Uowick. Le 13 septembre, jour même où mourut M. Fox, le comte de Lauderdale faisait connaltrcà M. de Tallej'rand que les conditions qu'il avait à proposer étaient textuellement celles qui devaient avoir été déjà communiquées au gouvernement français par le baron de Budberg nouveau ministre des affaires étrangères en Russie. C'était en réalité, comme nous te verrons bientôt, déclarer à la France que, H. Fox cessant d’exister, tout espoir de paix descendait dans la tombe avec lui. La principale des propositions de la Russie était la cession de la Dalmaüe par la France. Le cabinet de Pétersl>ourg voulait en outre l'évacuation de l'Albanie par les troupes françaises, te maintien du roi Ferdinand en Sicile, une indemnité pour Naples au profit de ce prince, comme aussi une indemnité pour le roi de Sardaigne.
Sans s'expliquer sur la nature des communications du baron du Bndbcrg, M. de Tallcyrand témoigna qu'on était prêt à admettre dans le traité, soit comme article patent, soit comme article secret, tout ce qui serait jugé nécessaire pour concilier les différends qui existaient entre la France et la Russie, bien entendu qu'on ne verrait plus reproduire des propositions étranges qui, u ayant si- 1* gnalc l'origine * d’une coalition vaincue et conw fondue dès sa naissance, devaient être oubliées >» avec elle, l.a France ne prétend dicter la loi ni à >• l'Angleterre ni à la Russie, mais elle ne veut la » recevoir ni de la Russie ni de l’Angleterre. (,)uc » les conditions soient égales et modérées, la paix » est faite; mais si on se montre impérieux, exa- M géré, si un affecte la suprématie, si enfin on veut M dicter la paix, l'empereur et le peuple français « ne relèveront pas même cct propositions. Coon fiaiitsen eux-memos, ils diront ce qu'un ancien n peuple répondit à ses ennemis : Vous demandez
' Le baron de Bodherg n'avaii d'aiiire liire connu à celte soudaine élévalion que d'avoir êlé autrefuia nommé gouverneur de l'ciiipen-ur Alexandre.
» nos armes; venez les prendre. » Un tel langage annonce assez que l'on conserve peu d’espoir de rapprochement. Du reste ces protestations de ne vouloir que des conditions modérées et justes sont toujours les mêmes de part et d’autre. Ce sont les actes seuls qui doivent faire voir de quel côté se trouvent la modération cl la justice.
L'empereur Napoléon, qui était sur le point de partir pour Mayence, ayant pris le général Clarke auprès de sa personne, la négociation se trouva resserrée entre H. de Champagny (qui avait été adjoint au général Clarke) et lord Lauderdale. Ou approchait du dénoùmenl; tout fut terminé en deux conférences.
Dans la première le plénipotentiaire français fil connaître les sacrifices auxquels le désir de la paix avait décidé l'empereur. Outre le Hanovre, Malle cl le Cap, points déjà réglés et assurésâTAnglctcrre, l’cmporcur consentait à confirmer celle puissance dans la possession de Pondichéry, Cbaiidernagur, Hahé et des autres comptoirs qui en dépendaient. Tabago ayant été originairement un etablissement anglais, il se déterminait aussi à le céder à la Grandc-Rretagne. L'assentiment de l'empereur à ces diverses conditions se fondait toujours sur l'hypothèse de la cession de la Sicile. Le roi Ferdinand serait indemnisé par les Iles Baléares et recevrait en outre de l’Espagne un subside suffisant pour soutenir sa dignité.
Le comte de I<audcrdale parut satisfait des concessions faites par la France; il témoigna qu'il n'insisterait pas sur l'abandon des autres colonies françaises occupées par les Anglais , seulement il fit remarquer que son gouvcrneniciil demandait aussi l'abandon des possessions hollandaises en Amérique. 11 était évident qu'il y aurait au moins lieu à transaction sur ce point ; mais ce u’etait plus là qu'existait la diOlcullc.
Desorntais le négociateur anglais mettait au premier rang de ses devoirs celui de faire obtenir au cabinet de Petersbourg l’arrangement proposé par U. de Budberg, considérant le désir de ce cabinet comme un objet plus sacré pour rAnglctcrre même que ce qui concernait scs propres iiilcréts. M. de Champagny repoussa vivement les prétentions du cabinet russe ; il déclara que l'empereur Napoléon n'accéderait jamais à l'évacuation de 1a Dalinalie, possession qui était le seul prix d'une glorieuse* campagne. Sous le rapport politique, il montrait la sûreté de rcinpirc ottoman compromise, si la Dalmalic devait rester aux Russes ; sous le rap{K)rt
* Note du 18 teplenbrc.
* Le i*» seplerobrr.
rOMTIQUE EXTÉIWEURR.
commercial, PÉUI de Venise exposé cl sa prospérité anéantie, si celle même province de Dalmatie passait sous riofluencc anglaise ; il n’adiDcttait pas davantage Phypothèse de l'établissement du roi de Naples en ce pays, puisque ce prince ne pourrait s’y maintenir que par les Russes et les Anglais : il se refusait enfin à l'idée de la restituer à l'Autriche.
Dans le compte rendu de celle conférence par M. de Champagny ce ministre ajoute : « J'ai évité » de donner aucunement lieu de penser qu'il y eût » la moindre disposition à reuoncer à la posses- > sion de la Sicile. » De cet acte de discrétion, énoncé par M. de Champagny, on peut induire qu'il avait à cet égard une inslruclion facultative, et que la renonciation dont il s’agit n'aurait pas formé un obstacle invincible, si le gouvernement britannique eût apporté dans la négociation des intentions plus sincères. Le plénipotentiaire français déclarait do plus à lord Laudcrdale qu’une paix signée et ratifiée promptement, avant que les opérations militaires * eussent acquis une certaine importance, pouvait sur-le-champ en arrêter le cours, et faire jouer au cabinet anglais le beau rêlc de pacificateur du continent. Celle dernière déclaration fil quelque impression sur le plénipotentiaire anglais; mais il parait que, dans l'intervalle de la première conférence à la seconde, il reçut de Londres un courrier porteur d'ordres qui rendaient tout rapprvcbcmenl impossible.
Lord Lauderdale, dans la seconde conférence, commença par faire connaître que son gouvernemeut était résolu i ne point faire la paix, à moins que la Russie n'oblint ce qu’elle demandait. M . de Cbaïupagny ayant répondu qu'à aucun prix l'empereur ne céderait la Dalmatie, le plénipotentiaire britannique déclara que, dans ce cas, sa mission était terminée, et qu'il n'avait plus qu’à retourner en Angleterre. Toutes les observations qui lui furent faites ne purent l'ébranler sur ce qui concernait la Russie; il ne voulait entendre à aucun accommodement, quoique te gouvernement français, montrant encore sur ce point une nouvelle condcKendance, proposât d'ajouter au traite du 20 juillet, en faveur de celte puissance, la possession de Corfou en toute souveraineté. H. de Champagny était autorisé en outre à montrer la possibilité de céder Surinam à l'Angleterre; mais il dut s'abstenir de manifester cette disposition, n'ayant pas le pouvoir de fléchir sur les autres conditions que le plénipotentiaire anglais annonçait faire partie de son ultimatum, terme qu'il appliquait à rcosemblo
' Dans la guerre de Pruaae qui éiaii prête ü'éclaler.
* 90 septembre.
des demandes formées tant par l'Angleterre que par la Russie. Otto conférence fut la dernière scène d'une longue négociation commencée sous des auspices plus heureux.
Le jour même de cette seconde conférence, lord l/Auderdale écrivait à M. de Talleyrand que le résultat qu'elle avait eu ne lui laissant pas l’espoir « d'amener ^ les négociations, de la part de la M Grande-Bretagne et de la Russie, à une issue fa- » vorable, » il s'adressait à lui pour les passe-ports qui lui étaientnécessairesafin de retourner auprès de son souverain. H. do Talleyrand était alors à Mayence, t^hjclqucs passages de la réponse * qu'il fit au plénipotentiaire anglais méritent d’être rapportés. «I S'il était, disait -il, dans la destinée de » l’empereur et du peuple français de vivre encore H au milieu des guerres cl des orages que la pulin tique et l'influence de l'Angleterre auraient sus- » cités. Sa Majesté, après avoir tout fait pour meln Ire un terme aux maux do la guerre, se voyant ]» déçue dans ses plus chères espérances, compte n sur la justice de sa cause, sur le courage, l'a-
n inour, la puissance de ses peuples L'avenir
H fera connaître si une coalition nouvelle sera plus R contraire à la France que les trois premières. ■ L'avenir dévoilera si ceux qui se plaignent de la R grandeur et de l'ambition de la France n'ont pas R à imputer à leur haine , à leur injustice , cl la R grandeur et l’ambition dont ils l'accusent. I.a R France ne s'est agrandie que par les efforts rc- U nouvelés tant de fois pour l’opprimer, r M. de Talleyrand annonçait ensuite que l'empereur serait toujours prêt « à rétablir les négociations sur a les bases posées de concert avec rilluslrc minis- R tre que rAnglclenre venait de perdre, et qui, » n'ayant plus rien à ajouter à sa gloire que le rap- R procbemenl des deux peuples, en avait conçu R l'espérance et avait été enteveau monde au mi- » lieu de son ouvrage, r
L'empereur Napoléon, dans des publications diverses et dans ses conversations particulières, a souvent répété que, sans la mort de M. Fox, la paix eût été conclue entre la France et l'Angleterre. Celle assertion est-elle fondée , ou n'élait-cc pour lui qu'un moyen de se justifier en accusant l'influence qui avait remplacé celle de H. Fox dans le cabinet de I.on<lres? I.res faits ont seuls autorité pour résoudre une pareille question, et il me semble qu'elle a été résolue par l'exposé que nous venons d'en faire. Une courte récapitulation rendra la vérité plus sensible.
La négociation a eu trois époques.
* Le SOseptembre.