CHAPITRE LXI
de l'Angleterre , était de balancer l'inflaence et la navigation de cette puissance dans la Méditerranée, en y donnant pour point d’appui à l'inOuence et à la navigation française l’admirable établissement de la Sicile , soit qu’il dût laisser cette lie exister comme province dépendante de Naples , soit qu'il nourrit le projet d’en faire céder plus tard la propriété à la France. Telle était certainement la pensée de Napoléon, et c'était par le même motif que l’Angleterre, qui ne s'y trompait pas, avait montré sur ce point une si longue résistance.
Quant à la üalmatie, province acquise par le traité de Presbourg, outrequ’il était buiniliant pour la France que le vaincu vint demander au vainqueur le fruit de la bataille d’Âusterlitz, l’évacuation de cette province et de plus la renonciation de la France aux bouches du Cattaro, pareillement demandée par la Russie, qui s'était frauduleusement emparée de ce district, auraient eu pour résultat , en livrant tous ces pays à une puissance établie de même par usurpation dans les lies Ioniennes, de mettre entièrement à sa discrétion l’existence de l’empira ottoman que la politique française devait avoir à coeur de conserver. Au fond l’Angleterre n’eùt pas voulu, plus que la France, voir ces contrées entre les mains des Russes, 'et c’est encore une circonstance qui prouve que le gouvernement britannique n’avait appuyé avec tant de chaleur les demandes de la Russie que pour en faire un prétexte de rupture, attendu qu’il ne lui eût pas convenu à lui-même que la France consentit à ces demandes.
Ainsi, l’Angleterre se refuse à signer la paix avec Napoléon, parce que Napoléon, en veillant au maintien de l’empire ottoman, fait ce qu’elle ferait ellemême s’il ne le faisait pas. C'est la guerre seule qu’elle veut, et la difliculté relative à la Dalmatic n’est qu’un prétexte dont elle s’est emparée pour se soustraire à la conclusion de la paix.
Si aujourd'hui, renfermés comme nous le sommes dans les limites de l’ancienne France, nous sommes disposés à taxer Napoléon d’opiniâtreté sur des points étrangers à nos intérêts actuels, peut-être en nous replaçant à une époque où les intérêts de l'empire franç.ais avaient une tout autre étendue, trouverons-nousqu'en insistant sur la cession de la Sicile et la conservation de la Dalmatie, il n’était pas, en 1806, hors des voies d'une politique juste et raisonnable; mais cette politique, qui eût été juste, raisonnable en elle -même et pour Louis XIV, l'était -elle pour Napoléon, pour le
fondateur d'une nouvelle dynastie? La question change, et ici il est incertain si l’on ne doit pas trouver un sujet d’éloge plutôt qu’un sujet de blâme dans la conduite de l’empereur. Supposetlui un égoïsme mesquin, étroit, occupé seulement d’idées personnelles, d’un calcul de famille. Par l’événement , ce calcul aurait été de la sagesse , puisqu’il aurait affermi son trône en faisant garantir, par la Russie et par l’Angleterre elle-même, tout ce que la France possédait, moins seulement la Dalmatic. Napoléon, au contraire, ne songe qu’aux intérêts de la France, telle que l'ont faite les dernières guerres et les derniers traités. Il n’entend pas la laisser déchoir. Tout ce qu’un monarque de vieille origine, tout ce que l'héritier de soixante rois pourrait exiger, il l'exige, lui né d’hier, lui le fils do son génie et de son épée ; il l’exige, parce qu’à scs yeuxainsi le veut le bon droit de la France. Il ira trop loin dans cette voie, il s’y perdra et y compromettra la France elle-même tout entière, mais il n’y aura pas été poussé par un sentiment indigne d'elle.
Le gouvernement anglais n’avait pas attendu le retour de lord Lauderdale pour rendre à la guerre le caractère odieux que lui avait ôté le court ministère de M. Fox. Depuis que les négociations étaient commencées, une sorte de neutralité tacite s’était établie en faveur du port de Boulogne, où entraient et d’où partaient sans cesse des bâtiments parlementaires pour la communication du négociateur britannique avec sa cour. La sécurité de la France était imprudente, j’en conviens; mais la sécurité qui tient à un sentiment d’honneur n’est pas sans excuse. Étrangère à tout scrupule, l'Angleterre ne balança pas à proQter de cet excès de confiance. Elle y vit une facilité pour incendier la ville et la flottille. Une division forte de trente voiles, s’étant, grâce à la négligence française, approchée du port beaucoup plus qu’elle n’cùt pu le faire en tout autre temps, y avait lancé, les 9, 10 et 11 octobre, un grand nombre de fusées à la Congrève. Lord Lauderdale arriva de Paris à Boulogne a l’instant où le dernier bombardement venait de linir. Il semblait qu’on eût voulu , par l'essai fait si à propos de cette invention nouvelle, saluer dignement le passage du belliqueux plénipotentiaire. Une fusée anglaise pouvait frapper sur le territoire français l'envoyé du Georges III. L’humanité aurait pu gémir sur son sort. La justice aurait-elle eu à s’en plaindre?
POLITIQUE EXTERIEURE