‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 25 sur 298 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

In Suisse pour l’envoyer là où le danger était le plus pressant, Masséna était arrivé à Gènes vers le 10 février. L’armée dont il prenait le commandement était forte d’à peu près trente-quatre mille hommes. Sa gauche était commandée par le général Suchet; le centre, par le général Soult; sa | droite par le général Miollis. La droite n’étant que de cinq mille hommes, il s’était formé une réserve, de même force à peu près, sous les ordres du général Slarbot.

Au commencement de mars, le général autrichien Mêlas, laissant dans la Lombardie une partie de ses forces et de ses bagages, et ayant fait des dispositions pour la garde des nombreux débouchés des Alpes, s’approcha de Gènes avec soixantedix à quatre-vingt mille hommes. Ce n’était pas Gènes seulement qui était menacée, c’était le midi de la France. Nul doute n’existait, à Londres et à Vienne, que la Provence ne fût bientôt envahie; et l’Angleterre qui, cette fois, comptait détruire pour longtemps les bassins de Toulon, ne s’était pas bornée à des excitations cl à des subsides. Elle avait promis d’envoyer un corps de vingt mille hommes pour seconder les Autrichiens dans cette entreprise. Les généraux Pichegru et AVillol devaient faire partie de cette expédition, afin de contribuer au succès en insurgeant les départements méridionaux.

Lc6 avril, le général Mêlas, avccquatrc divisions, s’était porté sur Savonc, et dès ce premier jour, il | avait séparé rie Gènes le général Suchet qui commandait la gauche de l’armée française. Le général Oit, qui avait attaqué la droite des Français, était, le même jour, arrivé jusqu’à une portée de canon de la ville. Sa témérité fut punie. Masséna marcha contre lui , le prit à revers , le déposta de tous les points qu’il avait occupés, cl ramena dans Gènes des canons, des drapeaux, un général autrichien et quinze cents prisonniers. Un point essentiel pour Masséna eût été de rétablir ses communications avec Suchet. Dans ce dessein, il livra, pendant plusieurs jours , des combats toujours glorieux ; et , le SI avril, il avait déjà fait cinq mille prisonniers, mais le but principal de ses efforts n'élail pas atteint et même ne pouvait plus l’èlrc. Une attaque vigoureuse fut tentée, le 30 avril , par le général Mêlas, dans le même moment où la ville était : vivement canonnéc par l'amiral Keith. Tout semblait devoir prospérer aux Autrichiens, lorsque Masséna, réunissant les forces dont il pouvait disposer , chassa les assaillants des positions et des forts dont ils s'étaient rendus maîtres. Outre douze cents prisonniers qu’il avait enlevés de différents postes, il ramena en triomphe les échelles destinées par reimcmi à l’escalade de in place. Une résis- <

lance aussi vive retenait trop longtemps le général .Mêlas, qui se croyait appelé à de plus importantes conquêtes.

Comme Gènes, assiégée par mer et par terre, ne pouvait pas tenir longtemps, par suite de l'é- I puisement des vivres qui s’y faisait sentir, il laissa le général Oit avec trente mille hommes pour resserrer le blocus de celle ville de concert avec la flotte anglaise; cl, prenant avec lui le reste de ses forces, il marcha contre le général Suchet, qui lit sa retraite en bon ordre cl se plaça derrière le Var, sur lequel il établit une tète de pont. Le général Mêlas entra dans Nice le 11 mai. L’orgueil des Autrichiens était exalté au plus haut point en foulant le sol de la république; eux, qui peu d’années auparavant combattaient loin de nos frontières cl si près de leur capitale. Non-seulement ils comptaient bien passer le V^ar cl, comme en 1746, dévaster les campagnes de la Rrovcncc ; mais, aidés d’un corps anglais qui déjà était rendu à Mahon cl qui devait incessamment les rejoindre, ils .se flattaient de porter, dans Toulon et dans Marseille, un coup mortel à la puissance française. Après quelques jours de repos, ils attaquèrent la tète de pont du Var avec une grande impétuosité. La vigoureuse résistance du général Suchet les força d’abandonner l’entreprise. Repoussés sur ce point, ils cherchaient, en remontant la rivière, à découvrir quelque autre lieu où elle fût plus facile à franciur,

I lorsqu’il leur fallut renoncer à celte espérance.

Le 21 mai, la nouvelle du passage du Saint-Bernard par un corps d’armée français vint déranger leurs calculs, sans dissiper encore leurs illusions. Le général SIélas partit aussitôt avec les divisions Laltermau cl Bcllcgardc, mais en faisant prendre position, derrière la Roya, au corps commandé par le général EIsnitz, cl en conservant l'espoir de revenir bientôt poursuivre l’invasion de la France, après avoir châtié les téméraires qui interrompaient sa course et retardaient ses triomphes.

Comment se fait-il que le général en chef de l’armée autrichienne n’ait pas su plus tôt qu’il aurait à combattre une armée française en Italie, et qu’il n’en ait été informé qu’au moment où déjà celte armée était dcsccndtic du haut des Alpes et avait occupé une partie du Piémont? L’ignorance de ce : général et de sa cour est excusable; en France même, l’opinion à cet égard était en défaut. S’il n'est pas certain que le ministre de la guerre, Carnot, ail été jusqu’au dernier jour étranger aux dispositions secrètes faites par le premier consul, ii^'.si constant que les chefs de l’administration militaire, M.M. Pélict, Uejean cl Daru, au moment où ils reçurent l’ordre de départ pour Dijon , se dc- I mandaient ce qu’ils allaient faire dans une ville où

[ISOO]

GUERRE EN ITALIE

il nVxislail pas d'armée. Il est peu de ruses de guerre qui aient produit un si immense résultat. Le seercldii premier consul avait été de n'en point avoir. Il avait annoncé la formation d'une armée de réserve, cl il disait vrai. Il avait annoncé que cette année se formerait à Dijon, et cette dé.signalinn était vraie encore; de là l'erreur. C’êlail bien à Dijon qu'étaient le centre de la formation de l'armée, le general en chef Rerlliier et l'élat-major général; mais la plus grande partie des corps destinés à composer l'armée ne se montrèrent pas dans Mtle Tille, qui seule était le point de mire de la surieillance étrangère. On ne vit que des détachements partieli, que quelques régiments traverser Dijon sans s'y arrêter. I.orsquc le premier consul s’y rendit pour passer l’armée en revue, cette rc- TOe n'offrit que sept à huit mille lionimes. L’Europe se crut autorisée h regarder l.i fastueuse annonce de cette armée do réserve comme un fantôme, qui avait pour objet d'inquiéter les Autrichiens et d'cmpécher l'invasion du midi de la France, où les attendait un succès facile. Partout enfin on était convaincu que l'année de réserve n’cxisUiit pa». Il fallut que, eomiiic le dieu enveloppé dans la nue, elle se manifeslAl par les éclats de la foudre. I.es corps dont cette armée se composait, organises sur des points épars, réunis par divisions à des embranchements de route convenus, se trouvaient,

* vers le 8 mai, au nombre d'à peu près quarante mille combattants, avec quarante bouches à feu, rassemblés auprès de Genève, où une sage prévoyance avait fait arriver à temps des approvisionnements et des vivres. Les généraux employés à cettearméeélaientLannes, Victor, Loisoii, ^Valnn, Cbambcrlac, Boudet, Honnier, pour l'infanterie; Murat, Kellerman, Rivaud et Champeaux, pour la cavalerie. En arrivant de son côté à Genève, le premier consul ignorait encore lui-mèmc s'il prendrait U route du grand Saint-Bernard, du petit Saint- j Bernard ou du mont Genèvre. La première convenait mieux à son plan, mais la possibilité du passage étant incertaine, l'inspecteur général du génie,

'Quelques nonces plus tnrd, M. Neeker. si longtemps défenseur du sysiêoie monsrehique, publiera un érril sur la meillrure forme à clooncr au gouvernement républicain. Ces conseils inspireroot peu de reeononissance au premier coustil. L'ouvrage, eo effet, n’esi pas li’un coitriîsao. M. licckrr arrive à la république, lorsqu’on songe à en sortir. Selon madame de Sué1, le l'onstil le Ünm aurait érrit k M. Neeker qu'elle serait exilée i cause de cet ouvrage; et elle ajoute, dans ses Contidiratiomt mr/«i r^roluiion françaite .* « J'ai mérité » «Irpuii, je l'espère, ect exil pour inoi-utème. • Dana <m autre écrit, h roccosion de celle campagne d'Italie, itmdame de Siaid dit expressément : « .le souhaitais que

Marcscot, fut charge d'en faire la rcconnaissanci'.

A deux pasdeOenève, âCoppot, réside un homme qui, au commencement de la révolution, a eu une grande célébrité. Lieutenant d’artillerie alors, Bonaparte, comme toute la France, a dù être en- Ihousia.stc de M. Ncckcr. Premier consul, il va le voir et passe deux heures avec lui. ^ucl est l'objet de sa visite? Probablcinenl de rendre hommage aux principes purs de 1789, peut-être aussi de chercher, dans la conversation de l’aticien ministre, quelque trait de lumière dont il puisse s'aider au besoin, peut-être enfin le mouvement seul de sympathie qui toujours le met en contact avec les illustrations ^ de toutes les contrées qu'il est dans le cas de parcourir.

Le général Marcscot a explore le grand Saint- Bernard; il déclare que le passage n'est pas impossible : le premier consul met l'armée en iiiouvemcnt. Tandis que sa principale force se dispose à franchir les Alpes de ce côté, un corps de quinze mille hommes devait être détaché de l'année du Rhin pour passer te mont Sainl-Golhard et rejoindre te premier consul dans la Lombardie. Le général Carnot, successeur de Bcrtliicr au ministère de la guerre, se rendait en Allemagne, afin de veiller par lui-niémc à ce que ce corps se mit en marche au moment déterminé. Est-ce dcflance à l'égard du général Moreau? Cclui-ei le suppose, et dans celle précaution il voit une injure. C'est encore une des semences de la désunion qui plus tard se manifestera entre lui et le premier consul. Cependant la conduite du premier consul est-elle au fond bien répréhensible? Le succès de l'expédition de rariiiéc de réserve peut dépendre de la précision rigoureuse avec laquelle cet ordre sera exécuté. Le retard d’un jour est souvent si funeste! Est-il sans exemple que des généraux en chef soient peu jaloux d’affaiblir l'arniéc qu'ils cuminandcnl? Sont-ils toujours rigidement exacts à en détacher, à heure fixe, les corps que l'on appelle ailleurs? En Egypte, le général Bonaparte a eu à se plaindre même de Desaix

■ Bonaparte fût battii , parce que e’était le déni moyeu » d'arrêter le» progrès de sa lyratmic, • Dès répoqiio de Harengo. lotihailrr des revers au général Bonaparte, élail une busiilité un peu hitive. Sans doute de la pari de celte femme célèbre, un tel «eniimcni n'était qu'un amour de ta liberté entendu d'une rertaîne manière; maU si un jour elle si- plaint de l'ininiilié de Bonaparte, ou consul ou empereur, ce n'est pas lui qui aura pris rinhiatÎTc.

* Tout général ayant un corps d'armer i {>art ne voit que ee corps. En Égypte, le général Bonaparte faisait ' des reproches au général Desaix de c« que, au lieu de ! porter à la masse commune ks ressotirees du pays, il

»0 CHAPl

Le 13 mai, le premier consul faisait défiler devant lui, à Lausanne, l'avant-garde commandée par le général Lannes et montant à sept ou huit mille hommes. C’étaient de vieux régiments qui, ayant été étrangers aux désastres de 1799, avaient conservé le sentiment de leur supériorité dans la précédente guerre. Ces sept à huit mille hommes sont la force la plus solide de l'armée , et auront les principaux honneurs de la campagne. De Lausanne à Saint-Pierre, village au pied du Saint-Bernard, le chemin est praticable. A Saint-Pierre, la difficulté commence. Pour l’artillerie en particulier, elle eût du paraître insurmonlabic. Il avait été pourvu à tout. La prévoyance des généraux Gassendi et 3Iarmont avait imaginé des moyens ingénieux pour le transport de ce qui appartient à cette arme. Des milliers de petites caisses , remplies de munitions pour les pièces et de cartouches pour les soldats, les forges, les instruments nécessaires aux divers services, furent transportés à dos de mulet. On démonta les affûts, les caisSbns, les voitures. Partie fut chargée de même sur des mulets, partie sur des traîneaux. Chaque bouche à feu, détachée de son attirail, se plaça dans des troncs d'arbres habilement creusés. Soixante, cent soldats s'attelèrent gaiement à chacune de ces bouches à feu, et enlevèrent à force de bras ces lourdes masses dont le poids, diminué par moments, quand le terrain se trouvait plus égal, se multipliait souvent par les aspéritésà pic de la montagne. La confiance de l’armée dans son chef, l’audace de l’entreprise, la nouveauté curieuse des expédients, la généreuse rivalité des inventions et des efforts, l’orgueil de vaincre des obstacles réputés jusqu’alors invincibles, l’espoir de regagner par une courte campagne tout ce que la France avait perdu dans une longue année de malheurs, faisaient de cette tentative inouïe une sorte de voyage aventureux ou même de fêle militaire pour les simples soldats comme pour les officiers et les généraux. La musique des régiments animait la marche par des sons joyeux ou guerriers. Quand le chemin devenait plus difficile et plus périlleux, les tambours battaient la charge. C’était l’escalade du temple de la gloire. Une prudente hospitalité était préparée au sommet du mont. Les moines, approvisionnés par les soins du premier consul , distribuèrent eux-mèmes d’abondantes rations aux troupes. Du pain , du vin et du fromage étaient un banquet magnifique pour une armée sur le sommet du Saint-Bernard. L’é-

avait mis è jour la solde de son corps (farmée , tandis que, pour tous les autres, la solde était arriérée de six à sept mois.

' Sommes-nous, se disail-on, sur les traces d'Annibal

glise fut bientôt l’objet d'une curiosité qui ii'âvait rien d’irrc-spectueux, mais l’ardeur patriotique du soldat le suivait au sein meme du sanctuaire. L’orgue jusqu’alors pacifique du cloître s’étonna de rendre des sons inaccoutumés, et l’écho de la voûte * sainte répéta pour la première fuis les airs belliqueux si chers à l’armée française. ^ v Bonaparte est arrivé à la cime des Alpes. Est-ce là, est-ce sur quelque autre point que passèrent Annibal, César et fompéc? Les savants, pour le découvrir, en sont encore à de vagues conjectures.' On connaît les difficultés qu’eurent à vaincre deux de nos rois, Charlemagne, parle Mont-Cenis; François par la vallée de la Siiira; mais quelle trace , ont laissée après eux Pompée, César > et Annibal, François I*' et Charlemagne? Vainement dans les nombreux défilés de ces montagnes on cherche au-.« jourd’huM’empreinte de leurs pas. Cette empreinte fut effacée par la neige ou le vent du lendemain. Devant Bonaparte seul, les Alpes se sont abaissées; seul il en a aplani les sommités et comblé les abîmes; seul il a établi un pont, héroïque en même temps et populaire, entre la France, la Suisse et l’Italie, " ^

Le 16 mai, le général Lannes était, avec son avant-garde , entré dans Aoste , où il trouva des approvisionnements précieux pour l’armée. Dès le lendemain les combats commencèrent. La défense de la vallée avait été confiée à quatre ou cinq' mille Autrichiens placés à Chàlillon. Ce corps fut battu, perdit plusieurs pièces de canon, quelques centaines de prisonniers, et se retira en désordre. Encouragées par ce premier succès , nos troupes |M)ursuivaient leur marche avec confiance, lorsque . soudain elles furent arrêtées par un obstacle qui semblait accuser la prudence du premier consul. Tout avait été prévu , hors la redoutable barrière du fort de Bard ; non qu’on ignorât son existence,* mais on avait ignoré et tout l’avantage de sa position, et la direction habilement calculée de ses batteries, et l’impossibilité de l’enlever de vive force. Ce fort est situé sur la rive gauche du torrent de la Dora, dont il ferme la vallée. Entre deux montagnes à peine séparées l’une de l’autre et au pied desquelles se trouve la petite ville de Bard , que traverse la Dora , s’élève un rocher de forme pyramidale, et sur ce rocher apparaît ce fort, presque inconnu jusqu'à nos jours, mais destiné à devenir fameux , puisqu’il a failli arrêter César et sa fortune. Une seule route existe, et elle passe

ou (le César? Le curé de Saint-Pierre tâchait de prouver à M. Darii qu'il fallait lire sur les colonnes milliaires : Jori p<eno, et non pas Jori pennino. C'était décider la question en faveur d'Annibal.

Page 1