CHAPITRE LXVI
AFFAIRES INTÉRIEURES ET EXTÉRIEURES
Décret du blocus conlioental. — Initiative en Angleterre, représailles en France. — Texte du décret sur le blocus.
— Message de l'empereur au sén.at. — Satisfaction en France de la défaite des Prussiens. — Réponse et députation du sénat à l’empereur. — Soins donnés A la littérature. — Accueil distingué fait par Napoléon aux hommes de lettres et aux savants. — Proclamation à Parmée française , datée de Posen. — Décret pour l'élévation d’un monument en l'honneur de l'armée. — Projet d’un édifice monumental pour la bourse de Paris. — Question polonaise. — Réserve de Napoléon sur la question du rétablissement de la Pologne. — Interprétations fausses des sentiments de Napoléon. — Gravité des obstacles qui s'opposent au rétablissement de la Pologne.
— État des rapports de la France et de l'Autriche. — Convention entre la France et l’Autriche pour la reprise des Bouches du Cattaro. — Proposition d'alliance entre la France et l'Autriche. — Neutralité équivoque de la cour de Vienne. — Langage du général Andréossy A l'empereur d' .Autriche. — Plaintes de l'Autriche sur les proclamations polonaises. — Projet d'échange de la Silésie prussienne contre la Gallicie. — Indifférence de l’Antricbe pour l’empire ottoman. — Conduite prudente de l’empereur Napoléon A l’égard de la Pol.>gne. — Établissement d'un gouvernement provisoire A Varsovie. — Ménagements de Napoléon pour les Polonais. — Déclaration de Napoléon sur les pays entre le Rhin et l'Elbe. — Organisation de régiments dans la Westphalie.
— Abaissement des anciennes grandeurs devant la grandeur nouvelle. — Injustices réparées. — Arrangements avec Leipsig et Hambourg. — Soins de Napoléon pour l'armée. — Participation des alliés A tous les avantages de la conquête. — Soins donnés A la littérature. — Instructions sur les questions A soumettre au grandsanhédrin.
S'il était une vérité démontrée pour Napoléon et pour l'Europe, c’était qu’il ne pouvait exister de paix sur le continent que par la paix de la France avec l'Angleterre. C’était donc l'Angleterre qu'il devait partout s’efforcer d’atteindre. C’était à dompter l’Angleterre ou à se réconcilier avec elle qu'il devait faire servir tous les avantages obtenus par ses armes. Au commencement de cette année, nous avons vu > que l’excès des violences commises par la marine anglaise contre les neutres, souffertes en Europe par les nations commerçantes trop faibles pour s’y soustraire, avaient trouvé une légitime résistance dans le Nouveau- Monde. Les mesures qu’on se plaît à condamner, comme un crime personnel , dans Napoléon , le gouvernement Iméricain avait aussi été réduit à les adopter, poussé à bout par la preue de ses marins , par les blocus arbitraires du cabinet de I.K)ndres et les injustes confiscations de ses bâtiments de commerce. Il avait même fait plus que
' Voyez te chapitre 57. ■ '
Napoléon , car il avait déclaré piraterie des actes autorisés par le cabinet britannique, et ordonné de punir, de la peine due aux pirates, des Anglais qui n'auraient fait qu'obéir à leur gouvernement. A la vérité, dans le moment même où l'empereur Napoléon va prendre à Berlin une résolution non moins énergique contre l'Angleterre, des plénipotentiaires américains négocient i Londres un traité qu'ils finiront par souscrire, mais ce traité ne sera pas ratifié par leur gouvernement.
Dès le 30 octobre , un bulletin de Napoléon , le 13*, avait annoncé qu’il ne regardait ses succès nouveaux que comme un moyen de plus de frapper les implacables ennemis de la France. « Puisn que les oppresseurs des mers , portait ce bulle- » tin, ne respectent aucun pavillon, l’intention de n l'empereur est de saisir partout leurs marebann dises et de les bloquer véritablement dans leur » lie. » Cette intention fut réalisée à Berlin par le décret, devenu si fameux, du 31 novembre. La grande question du blocus continental,. discutée dans des milliers d’ouvrages, l'a déjà été aussi,
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implicilemenl du moins « dans cette histoire. Comme c'est un fait reconnu vrai par toutes les nations, hors TAngteterre, que son code maritime est la violation la plus formelie du droit des gens, le décret de Berlin, contraire aussi au droit des gens et franchement proclamé comme tel, n'csl ni plus ni moins qu'un grand acte de représailles. C'est l'application faite à l'Angleterre sur tous les rivages européens des |»rincipes qu'elle applique sur toutes les mers. C'est en réalité un retour au temps de l>arbarie, mais c'est l'Angleterre qui en a ouvert la roule à la France, comme au gouvernement américain. Les preuves déjà acquises de ces faits seront coiilirmécs par tous les événements des années qui vont suivre.
11 y aurait ici une autre question à examiner, celle de savoir si, juste ou norr, la mesure était politique; si son exécution, par le froissement de nombreux intérêts, ne devait pas être plus nuisible qu'utile. Celle question est très>délicate assurément; mais on doit aussi convenir qu'il est des événements qui trompent toutes les prévoyances; que l'opiniâtreté de l'Angleterre n'avait pas du être calculée dans une telle étendue, cl il n'est nullement démontré encore que cette opiniâtreté ne lui ait pas fait à ellc-méme une plaie plus profonde et plus durable qu'à la France. De l'aveu des Anglais euxmêmes, et de leurs bomnios d’Élal les plus distingués, le blocu* continenéal a été « la plus profonde n et la plus pernicieuse machination ' qui ait ja- M mais été inventée pour l'exlinclion graduelle de H la puissance anglaise. » Nous nous abstiendrons de donner ici les rapports de M. le prince de Bénévenl, à la suite desquels fut adopté le décret du il novembre; mais ce décret offrant lui-même un résumé des motifs exposés dans ces rapports, nous nous faisons un devoir d'en présenter le texte complet :
NAroLtoa, empereur, etc.
Considérant :
1* Que l'Angleterre n'admet point le droit des gens, suivi universellement par les peuples po< licés;
S" Qu'elle réputé ennemi tout individu appartenant à PÉlat ennemi, et fait en conséquence prisonniers de guerre, iioi>-seulemenl les équipages des vaisseaux armés en guerre, mais encore les équipages des vaisseaux de commerce etdcs^iavires marchands, et même les facteurs de comaierce et les négociants qui voyagent pour les affaires de leur négoce ;
' h U iodeed tbe deepest and mo»i miuhievout conirivince ever yet derùed for the graduai extineiioo of Eoglaod. Ediniurgk Rtntie, 1815.
S* Qu'elle étend aux bâtiments et marchandises de commerce et aux propriétés des particuliers le droit de conquête qui ne peut s’appliquer qu'à ce qui appartient à l'état ennemi ;
4* Qu'elle étend aux villes et ports de commerce non fortifiés, aux havres et aux embouchures des rivières, le droit de blocus qui , d'après la raison et l'usage de tous les peuples policés, n'est applicable qu'aux places fortes;
Qu'elle déclare bloquées des places devant lesquelles elle n'a pas même un seul bâtiment de guerre, quoique une place ne suit bloquée que quand elle est tellement investie qu'on ne puisse tenter de s'en approcher sans un danger imminent;
Qu'elle déclare même en état de blocus des lieux que toutes ses forces réunies seraient incapables de bloquer, des côtes entières et tout un empire ;
5* Que CCI abus monstrueux du droit de blocus n'a d’autre bot que d'empêcher les communications entre les peuples et d'élever le commerce et l’industrie de l'Angleterre sur la ruine de l'industrie et du commerce du continent;
G^Que, tel étant le but évident de l'Angleterre, quiconque fait sur le continent le commerce des marchandises anglaises favorise par-là ses desseins, et s'en rend le complice ;
7* Que celte conduite de l'Angleterre, digne en tout des premiers âges de la barbarie, a profilé à cette puissance au détriment de toutes les autres;
8* Qu'il est naturel d'opposer à l’ennemi les armes dont il se sert cl de le combattre de la manière qu'il combat, lorsqu'il méconnaît toutes les idées de justice et tous les sentinienU libéraux, résullal de la civilisation parmi les hommes;
Nous avons résolu d'appliquer i l'Angleterre les usages qu'elle a consacrés dans sa législation maritime.
Les dispositions du présent décret seront constamment considérées comme pnncipe /bfidamefitat Je l'empire, jusqu'à ce que l'Angleterre ail reconnu que le droit de la guerre eet un et le même êur terre et eur mer} qu'il ne peut e'itendre m* aai.r propriétée privée», quellee qu'ellee eoient, ni à la pereonne de* individue étranger» à la profe»»ion de* arme», et que le droit deblocue doitélre reetreint aux placée fOrtee réellement inceetiee par dee/brce» »u/fl»anle$.
Nous avons en conséquence décrété et décrétons ce qui suit :
Article 1**. Les Iles britanniques sont déclarées en état de blocus.
'à. Tout commerce et toute correspondance avec les Iles britanniques sont interdits.
S. Tout individu sujet de l'Angleterre, de quel-
Digitiî''-? bÿ fer — ^
AKI'AIRES JNTÉRIEURES ET EXTÉRIEURES
que é(at ou condUion qu'it soit , qui sera trouvé dans les pays occupés par nos troupes ou par celles de nos alliés, sera fait prisonnier de guerre.
4. Tout magasin, toute marchamlise, toute pro> priétc, de quelque nature qu'elle puisse être, sera déclarée de bonne prise.
15, Le commerce de marchandises anglaises est défendu ; et toute marchandise appartenant à I*An> gleterre ou provenant de ses fabriques est déclarée de bonne prise.
6- La moitié du produit de la confiscation des marchandises cl propriétés déclarées de bonne prise par les articles précédents, sera employée à indemniser les négociants des pertesqu'ilsontéprouvées par la prise des bélimcnls de commerce qui ont été enlevés par les croisières anglaises.
*7. Aucun biliinent venant directement de l'Angleterre ou des colonies anglaises , ou y ayant été depuis la publication du présent décret, ne sera reçu dans aucun port.
8. Tout bâtiment qui, au moyen d'une fausse déclaration, contreviendra à la disposition ci -dessus, sera saisi, et le navire et la cargaison confisqués comme s’ils étaient propriétés anglaises.
9. Notre tribunal des prises, de Paris, est cha^é du jugement définitif de toutes les contestations qui pourront survenir dans notre empire et dans les pays occupes par l'armée française, relativement à l’exécution du présent décret. Notre tribunal des prises à âlilaii sera chargé du jugeineiil définitif desdites contestations qui pourront survenir dans l'étendue de notre royaume d’Italie.
10. Communicalion du présent décret sera donnée par notre ministre des relations extérieures aux rois d'Espagne, de Naples, de Hollande et d'Élrurie et à nos autres alliés dont les sujets sont victimes , comme les nôtres, de l'îiijustice et de la barbarie de la législation maritime anglaise.
Un message, daté du même jour, et auquel étaient joints les deux rapports du ministre des affaires étrangères, fil connaître au sénat l'adoption de celle grande mesure. L'empereur, en outre, instruisit ce corps des sacrifices auxquels il s'était résolu, pour déterminer le cabinet de Londres â la paix. • L'ile de Malte , disait-il , à laquelle s'at- » tachait, pour ainsi dire, l’honneurde celle guerre, a et qui, retenue au mépris des traités, en était la » première cause, nous l'avions cédée ; nous avions *• consenti â ce qu’â la possession de Ccylan et de a l’empire de Myssoure , l’Angleterre joignit celle I» du cap de Boone-Espérancc. » Comme le cabinet britannique n’avait répondu à cette condescendance de sa part , qu'en formant contre la France une quatrième coalition, il ajoutait : «Dans cette <• nouvelle position, nous avons pris pour principe
» invariable de notre conduite, de ne point évacuer » ni Berlin , ni Varsovie , ni les provinces que U a force des armesa fait tomberen nos mains, avant » que la paix générale ne soit conclue ; que les co- • ionies espagnoles , hollandaises et françaises ne a soient rendues; que les fondements de la.puis- » sance ottomane ne soient ralTcrmis, et l'indéa pendance absolue de ce vaste empire, premier a intérêt de notre peuple , irrévocablement consaa crée.
a Nous avons mis /es Iles britanniques en état de a blocus, et nous avons ordonné contre elles des a dispositions qui répugnaient à noire cœur. Il a nous a coûté de faire dépendre les intérêts des a particuliers de la querelle des rois, et de revenir, a après tant d’années de civilisation, aux priitcipes a qui caractérisent, la barbarie des premiers âges a des nations; mais nous avons été contraints, a pour le bien de nos peuples et de nos alliés, à a opposer à l'ennemi commun les mêmes armes a dont il se servait contre nous. Ces déterminaa lions, commandées par un juste sentiment de » réciprocité, n’ont été inspirées ni parla passion, a ni par la haine. Ce que nous avons offert après a avoir dissipé les trois coalitions qui avaient tant a contribué à la gloire de nos peuples , nous l'ofa frons encore aujourd'hui que nos armes ont oba tenu de nouveaux triomphes, a L'empereur terminait ce message en demandant qu'un sénalusconsulle mil à sa disposition, dans les premiers jours de l’année, la conscription de 1807 qui, dans les circonstances ordinaires , n'aurait dû être levée qu'au mois de septembre. « Dans quel plus beau a moment, disait-il, pourrions-nous appeler aux ■ armes les jeunes Français? Ils auront â iravcra ser.pour se rendre i leurs drapeaux, lescapitalcs a de nos ennemis et les champs de bataille, illusa très par les victoires de leurs aînés, a Nous avons déjà fait, et nous ferons encore la part du blâme qui appartient au sénat; mais quel est le corps français délibérant, quelle autre assemblée, â la place du sénat, lorsque le chef du gouvernement est, avec son armée, emporté sur les ailes de la victoire , à cinq cents lieues de sa capitale, n’aurait pas cru Irahir la patrie en se refusant au dernier elTort nécessaire pour sauver cette année et conquérir la paix? Le mal ii’csl pas dans le vote du momeotf U est, d'une part, dans le statut antérieur qui a ûnlâvè au corps législatif le droit de voter les levécf 4'bommes, pour en investir le sénat; il est, d*M attire côté, dans l’inexéculion des lois constitutionnelles qui eussent dû interdire au chef de l’État le pouvoir de commander des armées en personne, du moins au delà des frontières. L'erreur des hommes, le crime des hommes, si ces
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