CHAPITRE LXVm
POMTIOCE F.XTÈRIEIÎRF..
Motifs de l'empereur pour tenter les voies de la négociation. — Lettre de l'empereur au roi de Prusse. — Traite de paix entre la Prusse et l'Angleterre. — Avance de fonds faite A la Prusse par le gouvernement .ingLiis. — Convention de Dartenstein entre la Prusse et In Russie. — Conformité du principe de la eonveiilion de Rartenstein arec le Imité d'avril 1803. — Mission de M. de Vincent à Varsovie. — Intrigue de l.-i Russie A Vienne. — Mission du prince Gagarin à Vienne. — Opposition de rarchidiie Charles A la guerre. — Convention qui dispense l'Aiitriehe de concourir A la reprise du Callaro. — Offre de médiation faite par l'.Aulriche. — Motifs de cette proposition. — Réponse de la Russie. — Réponse de l’Angleterre. — Réponse de la Prusse. — Réponse de la France. — Bases de négocialion proposées par l'empereur des Français. — Déviation de la politique anglaise et autrichienne A l'égard de l'empire ottoman. — Arrivée A Constantinople du général Sébasliani, ambassadeur de France. — Déposition des bospodars de Moldavie et de Valachie sur la demande de la France. — Note du général Sébastiani. — Déclaration du ministre russe Ilalinski. — Entrée des Russes en Moldavie. — Déclaration de guerre de la Porle-Ollomane A la Russie. — Intervention de l'auibassadcur de France en faveur de l'envoyé russe. — Arrestation du consul général de France A Jassy. — Motifs de l'invasion de la Moldavie. — Écarts de la politique anglaise envers la Turquie. — Demandes adressées au divan par l'envoyé «rAnglrterre. — Départ de l'ambassadeur Arbuthnot pour Ténédos. — Causes du départ de cet ambassadeur. — Di'claration de guerre de la Porte-Ottomane A l'Angleterre. — Entrée de la flotte anglaise dans le passage des Dardanelles. — Ultimatum de l'ambassadeur d'Angleterre. — Invitation faite par le sultan Sélim au général Sébastiani de se retirer.
— Refus du général Sébastiani.*— Résolution de défendre Constantinople adoptée par le sultan S^im. — Travaux défensifs dirigés par l'ambassadeur de France. — Concours actif de tous les Franejiis et ardeur de la population turque. — Négociations infructueuses des Anglais avec la Porte-Ottomane. — Retraite de la Hotte anglaise.
— Reconnaissance du sultan Sélim envers l'ambassadeur de France. — Arrivée de nouveaux officiers français A Constantinople. — Influence de l'ambassadeur de France auprès de la Porte-Ottomane. — Principe vrai de la conduite de l'.Angleterre.
Après la bataille d'Eylau, Napoléon, à peine rentré dans ses quartiers d'hiver, avait cherché à ouvrir nnc nouvelle négociation avec la Prusse cl même à y faire entrer la Russie. Il veut négocier, disent eticorc les écrivains que j'ai déjà tant de fois cités : nouvelle preuve qu'il n’a pas été vainqueur; nouvelle preuve de sa faiblesse! En tout étal de cause, l'empereur devait montrer le désir de négocier, soit pour parvenir sérieusement à la conclusion de la paix, soit pour en faire pressetilir la possibilité, et à ceux de ses alliés dont la fidélité serait chancelante, et à l'Autriche toujours incertaine, et aux populations des pays conquis disposées à la révolte, et à la France elle -même qui voudrait voir la paix dans les victoires, soit enfin pour désunir les rangs de scs ennemis et jeter parmi eux des semences de jalousie et de mésintelligence, l/apparence seule de la négocialion peut lui être
1 BIGVOS.
utile. Pourquoi aurait -il la maladresse de ne pas en profiler?
Déjà, lors du retour de Napoléon à Varsovie, au commencement de janvier, il y avait eu quelques communications entre lui et le cabinet prussien ; essai auquel on s'étaild'nutanl mieux prêté de part cl d'autre, que le roi venait de confier le portefeuille des affaires étrangères à un homme connu comme ayant toujours penché pour un système de bons rapports avec la France, M. le général de Zastrow. Quoi qu'il en soit de ces communications, qui ne peuvent pas avoir été très-précises, le général Bertrand, aide de camp de l'empereur, est expédié d'Oslerode, le 26 février, avec une lettre pour S. M. prussienne. A son passage au quartier général russe, il laisse échapper dans la conversation quelques mots sur l'avantage commun d'un accommodement. Benigsen, si l'on en croit
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(;iiAi*rra£ lwmi.
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ses apologislcs rmcrvcillcs, répond fièremenl qu'il n'a pas clé envoyé par Sun mallrc puur négocier, mais pour comballrc. De Konigsberg, le général Bcrlrand se rend i Hcmcl, dernier asile de la monarchie prussienne, et y rcmplil son message. Un ouvrage suédois semi-olTicicl, publié en 1810, a fait connaître la dépêche dont le général Bertrand était charge. C’était une réponse à une lettre du 17 février, qui avait été remise i l’empereur par Paidc de camp du roi, le colonel de Kleist, ce qui constate l'existence d’une correspondance antérieure , renouvelée pendant le second séjour du quartier general français à Varsovie. Suivant cette , pièce, rapportée t par M. Scbœll cl mentionnée en | extrait par le marquis de Lucefacsini, Napoléon | témoigne au roi qu'il désire mettre des i>ornes au malheur de sa famille et réorganiser la monarchie prussienne, dont la puissance intermédiaire est né- , cessaire à la tranquillité de toute rKuroi>e; il dé* ; clare qu’il ne ferait point diOicuUé d'envoyer un | ministre à Mcmel pour prendre part à un congrès I entre la France, l'Angleterre, la Russie, la Prusse I et la Turquie, mais il trouve que les longueurs in- I évitablesd'un congrès ne conviennent point à la si- | tualion aclucllc de la Prusse. « Je pense en consé- » qucncc, dit-il, que V’. U. me fera bienlAl savoir » qu'elle a pris le parti le plus simple et le plus / » prompt, qui est en meme temps celui qui répond )• le mieux au bonheur de votre peuple. » Il répète qu'il s«iuhaite un arrangement avec l'Angleterre et la Russie, si elles le veulent on cITel, cl il termine par ces mots : « J’aurais horreur de moi-inénie, si n j'étais la cause de tant de sang répandu, mais que ■ puis-jc faire *? » Nous ne voyons rien dans celle lettre qui empêche de croire à son authenticité. Le langage en est assorti à la position de {'empereur.
Il désirait une pacification générale, mais il aurait 1 préféré d’abord déterminer le roi de Prusse à une paix séparée. Celle marche de sa pari était tout à fait naturelle. Le refus du roi ne l'élail pas moins.
Si l'on juge par l’événement , peut-être penserat-on qu'il eût été beaucoup plus avantageux pour ce prince de conclure une paix séparée, comme la proposition lui en était faite, maisildcvaitcompter sur d'autres résultats; il devait espérer qu'une paix ^ faite de concert avec la Russie, et même avec la Russie vaincue, lui serait moins défavorable que celle qu'il eût acceptée isolément de Napoléon vainqueur. D'ailleurs il avait droit aussi d'attendre un appui vigoureux de la part du gouvernement anglais,
' Tome 8, page 57. j
' M. Schfpll a iradiiil i-eno ieltre aar im texte .ille- . iiiaiid, traduit lui-nièniedu •uéduis. t;'e«t donc U pen- ' HW M-iile qu'il faut %'oir ici et «ou le atyle.
avec lequel il avait conclu, le 28 janvier, un traité de paix qu'avait accompagné un premier secours pécuniaire. I.C traité, signé par M. Hulchinson et le ministre prussien de Zastrow, stipulait l'oubli mutuel des anciens démélés, le rétablissement de la liberté de navigation et de commerce, et la renonciation de S. M. prussienne au pays de Hanovre. Il avait fallu que la puissance prussienne fût tout entière resserrée dans Memcl pour la déterminer à celte renonciation. Aussi H. Hutebinson insista t-il pour faire insérer dans le traité un article ^ portant que l'empereur de Russie serait invité à prendre sur lui la garantie de la renonciation, de la part de la Prusse, à ses droits et prétentions sur le Hanovre; précaution injurieuse qui, en attestant l'extrême déâance de l'Angleterre, semble constater que , pour la Prusse , l'excès même du malheur ne suffit pas seul à garantir sa bonne fui.
I-e 29 juillet, M. Canning apprendra au parlement que M. Hulchinson avait avancé au roi Frédéric-(juillautne une somme de cciit mille livres sterling, non compris une valeur de deux cent mille livres sterling en fournitures d'armes et de inuniliuns pondant le cours de la campagne. Ce n’est que le 27 juin qu’il sera conclu entre les deux puissances un traité furriiel de subsides, mais la paix de TüsiU en empêchera l’exécution. Il était diflicilc qu'un moisaprès s'être réconciliée avec la cour de l.oiidrcs, et d'ailleurs fondant toujours un grand espoir sur l'énergique assistance de l’empereur Alex.'indre, S. M. prussienne accueillit la proposition qui lui avait été portée par le général Bertrand. Cette tentative de négociation particulière n'cul donc point de suite réelle, mais elle remplissait toujours une partie des intentions de l'empereur en occupant les esprits cl en leur présentant les chances possibles d'une paix prochaine. La correspondance entre les quartiers généraux des parties belligérantes ne fut pas tout à fait interrorn- ])uc, et on cite encore une lettre de Napoléon au roi, lettre datée du 20 avril, et conçue à peu près dans te même sens que la première; mais le moment n'élall pas favorable à des ouvertures de conciliation. Trois jours auparavant, le 26 avril, il avait été signé, à Barlensteiii, entre le général baron de Budberg , ministre des affaires étrangères de Rus.sie, et le baron de Hardeuberg, redevenu ministre des affaires étrangères du roi de Prusse, un acte qui, si les parties contractantes en avaient poursuivi l’exécution, aurait pour longtemps fait ajourner la paix, acte remarquable par l'élendueel l’orgueil des projets qu'osaient former deux puis-
L'urticlr 7.
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POLmÇL'E EXTÉRIEURE.
sauces, dont l'une était presque anéantie et dont l'autre avait déjà sonITert de grands dommages; remarquable encore parce qu'il reproduisait les principes de la célèbre noie anglaise de 1809, et parce qu’il renfermait le germe d'arrangements qui recevront en partie leur application en 1819.
Les articles 1 , â el3 de celte convention, espèce de lieu commun où sont entassés les mots d'équité, de modération et de désintéressement, annoncent les généreuses intentions des partiescontractantes, dont le seul but est de rendre à l’humanité les bienfaits d’une paii générale et solide, d'arrêter l'agrandissement progressif de la France et de la faire rentrer dans de justes bornes.
L'objet de l'article 4 est d’assurer le rétablissement de S. M. prussienne dans la possession de ses provinces envahies ou de lui en faire obtenir l'équivalent. « La Prusse ayant besoin d'un arron- » dissemenl qui lui vaille l’avantage d'une meil- » leure frontière militaire tant pour sa défense que » pour celle de l'Allemagne et de ses voisins, l'em- » pereur de Russie s'engage à s'employer de son n mieux pour le lui procurer à la paix. »
Nous croyons devoir citer textuellement une partie de l’article 9, non-seulement à cause desdispositions qu'il exprime, mais aussi à cause de celles qu'il laisse sous-entendre. « Une des bases les n plus essentielles de l'indépendance de l'Europe » étant l'indépendance de l'AUemagne, il est de la n plus haute importance de la'bien assurer et d'a- )• viser d'autant plus soigneusement aux moyens » d’y parvenir, qu’ils sont infiniment diflicilesde- » puis que la France est maîtresse du Rhin et des » points offensifs sur ce fleuve. L’on ne peut lais- » scr subsister la ligne du Rhin sous l'influence » ou plutôt sous la souveraineté de la France, ni n permettre que des troupes françaises continuent » d'occuper l'Allemagne. » Il est assez évident s que, dans les mots : ■ laisser subsister la ligne du » Rhin sous la souveraineté de la France, h Ü y a une idée que l'on a laissée à dessein vague et indéfinie, en remettant à la fortune le soin d’en élargir, s'il est possible, rintcrprétalion. On ne convient point, comme dans la note anglaise de 1809, d'enlever à la France la Belgique et ses départements du Rhin. On en référé à la décision de la guerre. La fin de cet article est curieuse en ce qu’elle établit le principe d’une fédération allemande, dont la direction pour la défense commune appartiendrait aux deux puisssances prépondérantes dans des limites dont on tomberait d'accord, disposition prophétique qui aura son effet en 1819.
Afin de décider raccession de la cour de Vienne, on s'engageait, article 6, à lui faire restituer et acquérir diverses possessions, notamment le Tyro),
les provinces vénitiennes, le cours du Mincio et la place de Mantoue
En échange de la coopération de l’Angleterre par voie de subsides et d'armements, l'article 7 promettait une augmentation de force et de paissance aux possessions de S. M. britannique en Allemagne.
On devait aussi, article 8, demander l'accession du roi de Suède , et on se réservait, article 9, à s'entendre ultérieurement « pour faire accéder le « Danemark à la même convention, n
Par les articles 10 et 11, on se proposait de rétablir, s'il était possible, le slalhoudérat, ou du moins de faire rendre au prince d'Orange cequ'il avait perdu en Allemagne; et, relativement aux rois de Naples et de Sardaigne, on posait en principe d'obtenir pour eux tout ce que permettraient les circonstances. Dans tous les cas, on insisterait pour la séparation des couronnes de France et d’Italie.
Malgré les protestations de modération et d'équité, multipliées dans les premiers et les derniers articles de cette convention, on ne laissait pas, comme on voit, de tenter lespuissances qu’on voulait y attirer par l'appât de quelque agrandissement. Outre que la Prusse voulait pour elle-même un arrondissement qui lui formât une meilleure frontière, on promettait une augmentation de puissance continentale au roi d'Angleterre, une considérable extension de territoire à l'empereur François II. La part de la Russie seule n'était pas indiquée, mais elle s'était ménagé une ressource suffisante dans l’article 13 qui portait : « Ce ne » sera qu'à la paix qu’on s'entendra sur l'emploi N des conquêtes qu’on aura pu faire sur l'ennemi M et ses alliés. *• La Porte-Ottomane étant devenue raillée de la France, un premier dédommagement aurait été assuré au cabinet de Pélersbourg dans la conservation de la Moldavie et de la Valachie. D'ailleurs comme la Prusse devait ou recouvrer toutes ses provinces envahies, ou recevoir un équivalent pour celles qu'elle ne rcconvrcrail pas, il n'eût pas été bien difficile à la Russie de s'assurer un lot convenable, par exemple, dans la cession de la Pologne prussienne ou Prusse méridionale. Au fait, le prétendu désintéressement des parties contractantes consistait, selon les termes mêmes de l'article 13, « à ne faire, pendant la dorée de » la guerre, aucune conquête pour leur propre n compte. » Le partage des dépouilles était ajourné à la paix.
Il est une autre remarque sur laquelle nous ne
' M. Schffll laiuc une lacune dans et âiaiion. Le marquia de Liicrheaioi nomme Mantoue.
CllAl'lTllE LXVm.
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pouvons nous empùclier de nous arrêler encore, c’esl qu’en 1807 comme en 180Î5 , dans tous les projets formés contre la France, on ii’a nul égard aux traités précédents, nul souci des transactions les j plus solennelles; on n’admet aucune question pour résolue et on entend remanier l’Europe à neuf, comme si tous les Étals étaient sans limites, toutes les existences sans garantie. Ce caractère particulier est le trait distinctif des coalitions dirigées contre la France républicaine ou impériale. En lui refusant un point fixe, quel qu’il fût, on l’avait j obligée et on l’obligeait à n’apercevoir de sécurité que dans une puissance et des envahissements sans bornes. j
Ce n’était pas sans de Justes causes que l'empereur Napoléon nourrissait une défiance soutenue .i l'égard de la cour de Vienne. La persévérance do cette cour dans sa neutralité pouvait ne tenir qu’à un échec de l’armée française. Depuis le 25 janvier, le baron de Vincent était arrivé à Varsovie pour y donner des explications sur le rassemblement des troupes autrichiennes en Bohême. Déjà plusieurs fois cet agent a été et sera ultérieurement chargé de commissions semblables. C’est l’ambassadeur en titre de$ explication». Sa mission réelle à Varsovie n’était pas moins celle d’un observateur militaire que celle d’un agent diplomatique. Les succès de la France, quoique dénaturés i par ses ennemis, étaient toujours trop grands pour ne pas irriter l’envie et afiligcr l’orgueil. Indépcii- ■ damment do la jalousie de gloire militaire naturelle aux âmes même les plus généreuses, il existait à Vienne contre la France, dans deux classes | nombreuses et actives, des sentiments de haine ayant un principe moins honorable. L’une de ces classes se composait de cette noblesse immédiate, reste oppressif de la vieille féodalité, tyrannie subalterne, furieuse de la perte de ses privilèges, dont Na|H)léon avait tenté en 1805 et consommé en 1808 la destruction. L’autre se formait de tout ce I qui, par penchant ou par intérêt, secondait Icsvucs ; des cours de Pétersbourg et de Londres. Ces deux I classes se ralliaient à l’amiwssadeur russe Rasuiiiüwski, excitateur et appui de toutes leurs itilri- ; gués. Toutefois ce n’ctail point ce personnage ofli- | ciel qui en était le principal acteur. Dans un rang | moins élevé et sans aucun caractère public, un | adversaire implacable de Napoléon, né comme lui j sur le sol de la Corse et d’un parti différent dans les troubles de cette Ile, s’efforçait d'allumer sur le continent toutes les passions dont il était animé lui-méme contre son compatriote. On eût dit qu’il ' y avait encore une rivalité personnelle entre eux, quand l’un, entouré du cortège de quarante victoires. régnait sur une grande partie de l’F^uropc, et
que l’autre, du sein d’une condition obscure, le menaçait sur son trône et l’y poursuivait de ses imprécations. Il fallait un tremblement de terre pour faire disparaître la distance qui les séparait. La face du monde changera, afin que M. Pozzo di Borgo devienne un jour ambassadeur de Russie en France et fasse pendant quelques années sentir son influence dans ce château des Tuileries où Napoléon ne sera plus.
Outre son ambassadeur en titre et ses émissaires secrets à Vienne, l'cmpcrcur Alexandre y avait envoyé, dans le mois de janvier, un agent extraordinaire. I.e prince Gagarin y était venu réclamer le casus faderi» du traité de 1794, en vertu duquel les trois puissances co-partageantes de la Pologne s’étaient réciproquement garanti la portion qui leur était échue. Le ministère autrichien, quoiqu’on ne pût avoir aucun doute sur sa partialité pour les ennemis de la France, s’abstenait de prendre avec eux des engagements indiscrets, mais il n’était pas impossible que le cabinet lui-méme ne fût entraîné par une opinion de cour plus puissante que lui. Dans certains salons on parlait hautement de la nécessité d’agir cl de profiter du moment pour prendre t’armée française à revers. La prudence de l'archiduc Charles formait à la vérité une sorte de contre-poids à la malveillance exaltée du parti russe et anglais; mais ce prince lui mémo était ami de la France, en ce sens seulement qu’il était l’ennemi des Russes qui l’avaient précédemment humilié, et qu’il s’embarrassait peu de courir de nouveaux hasards qui pussent compromettre s.i réputation militaire. Il voyait avec plaisir des journées comme celles de Pultusk et d'Eylau épuiser les deux parties belligérantes sans donner à aucune des deux un ascendant décisif sur l’autre. L’Autriche, à scs yeux, s’accroissait de tout ce que perdaient les deux puissances. Dans les réunions du conseil d’État où la question de la guerre fut plus d'une fois agitée, toujours l’archiduc se prononça pour la négative, déclarant que l’armée n’était pas prête, que le moment n’était pas propice; mais toujours aussi il concluait à continuer les arnicments. On voulait sc mettre en mesure pour une alternative probable : ou la France aurait de grands succès contre les Russes et elle voudrait faire marcher l’Autriche avec elle , ou les Russes rejMmsseraient l’armée française et ils prétendraient entratncr l’Autriche à leur suite. Pour l'une ou l’autre chance, on avait besoin d’étre préparé, de manière à ne pouvoir cire forcé de prendre aux événements une autre part que celle qui conviendrait au véritable intérêt de la monarchie. Telle était la politique qui prévalait à Vienne. Dans un pareil étal do choses, il importait à Napoléon de sc montrer
l’OJ.lTIQUE EXTtniEinE.
p«u exigeant envers celle cour. Par la convention signée dans les premiers jours d’octobre, elle s’é* tait engagée i joindre un corps de ses troupes aux troupes françaises pour reprendre les Bouches du Catlaro. Après quelques notes échangées de part et d’autre , elle fut dispensée de remplir celte obligation et put rappeler le corps commandé par M. de Bellegardc qui s'était joint an général Marmuni en Dalmalie. Pour dissimuler rinquiélude que lui pouvait donner l'Autriche, Napoléon, comme plein de coiiHancc dans sa bonne foi, avait appelé Masséna d’Italie et lui avait donné un commandement à la grande armée.
Cependant l’orgueil du cabinet autrichien ne lui permettait pas de rester inactif au milieu du grand conflit qui avait lieu, et, s’il ne voulait pas s’associer h ses risques, il n'etil pas demandé mieux que de prendre, entre les parties belligérantes, un rdic sans danger qui lui promit quelques avantages, et il lui importait de le faire, avant que quelque grand événement ne vint décider, sans son concours, les destinées du continent. De là , une offre de médiation , en date du 3 avril , faite par les légations autrichiennes au rot d'Angleterre, à l'empereur Alexandre, au roi de Prusse et à Napoléon, Celle démarche avait été précédée de communications avec les empereurs de France et de Russie. Dés le mois de février, une première ouverture en avait été faite à U, le prince de Bénévent à Varsovie. I.4I réponse du ministère français n’avait pas été très-satisfaisante. II exprimait i la vérité le désir d'une paix générale, mais il insistait sur une négociation séparée. Dans le mois de mars, après avoir trouve dans l'empereur Alexandre la démonstration de scnlinicnls plus favorables, le cabinet de Vienne pressa de nouveau le ministère français de s’expliquer sur ses intentions, et en même temps lui fil connaître les principes et les formes d'après lesquels on désirerait travailler à la pacification du continent. T,a substance de ces pro- |K)5ilions se réduisait aux termes suivants :
1« Les affaires de l' Allemagne seront l’objet d’un arrangement entièrement nouveau.
S» L'état de l'Italie sera pareillement soumis à une nouvelle révision.
S" Les affaires de la Turquie seront ajustées sur le pied des traités précédents.
i- Pologne restera dans l'état où elle $c trouvait avant la guerre.
' Thcrc wa« a price to bc paid for tfaia conpcralion, uhich did nol auit that apeculaling and ambitions cabinct. Méimufr de M. Àdair.
* Shr had gotten possesaion of almost ihe wbolr of Moldavia and Walachia, and was alread}- looktag for-
CfS
L’Angleterre sera admise comme partie dans la négociation.
Il est aisé de reconnaître ici que, dès 1807, la cour de Vienne suivait la politique qu'elle suivra plus heureusement en 1815. En pro|>osant un congrès pour une négociation qui aurait à régler les intérêts respectifs de toutes les puissances, celle cour, jusqu’à présent neutre de fait, mais non d'intention et de vœux , avait l’arriére pensée de mettre à profit , |K)ur compléter ses moyens de guerre, les lenteurs quc‘ ferait naître l’adoption de cette mesure, de m.inière à pouvoir, selon ses intérêts ou scs passions , dominer les délibérations du congrès et , par l’adjonction soudaine <lc ses forces à celles de l'unedcs parties, jeter unpoidsdécisifdans la balance. Ce calcul était facile à saisir. Napoléon, qu’il menaçait le plus, affecta de ne pas le deviner. Il laissa le tort du refus i la Russie, refus en effet d’autant plus étrange qu'une négociation établie sur de tels principes,etsouieiiue parles armements (le l’Autriche, devait assurer aux coalisés la coopération de cette dernière puissance; niais celle coo- |>éralion * si vivement sollicitée, la Russie semble y être devenue indifférente, depuis qu’il faut l'acheter par un prix qu’elle ne veut pas y mettre, le maintien de l’inlégralilé de l’empire ottoman. S'il faut en croire les accusations anglaises, le cabinet russe aurait déjà vu dans un temps plus ou moins éloigné, la possibilité d’obtenir, de la France qu'il combattait, ce que lut refusait l’Au- Iriche, ce que lui eût peut-être aussi contesté l’Angleterre , l'acquisilion de la Moldavie et de la Valachie, maintenant occupées par sesarmes. Lorsque l'offre de médiation lui fut ofliciellcmenl communiquée, ce cabinet n’y fil qu'une réponse * évasive. Le traité de Bartenstein, qui se déballait alors, remplissait beaucoup mieux ses vues, puisqu’il renvoyait à la paix la fixation du sort des coiiqué les faites sur la France et sur allié».
De son côté le gouvernement anglais répondit* à l’offre de médiation de rAulrichc qu’il prendrait volontiers part à un congrès de pacification, mais après qu’il aurait la certitude du consentement des autres parties intéressées. Il ne pouvait d’abord que communiquer la proposition autrichienne aux alliés de S. M. britannique.
I.a puissance, à laquelle la réunion actuelled’un congrès convenait le moins, était la Prusse, puisqu’elle aurait eu , pendant sa durée ou une partie
wanl to «ocurc thaï acquisitioa by an understanding witfa France. Ibid,
* I.e 10 avril.
t Le 35 avril.
CUAPITRE LXVIII.
du moins de sa duree , à soutenir le fardeau d'une occu|jalioi> inililairc, et que |>our elle, la négociation partirait du point de misère où était tombée la monarchie, tandis qu'un rcnouTclIcment de combats pourrait apporter d’utiles changements à sa situation. Pour disposer le cabinet de Vienne à quitter le rùlc de médiateur qu'il venait de prendre , on s'occupa de lui offrir, dans la convention de Barlenstcin , des avantages propres à le tenter. Kn conséquence, aussitôt après la signature de celte convention, le roi s'empressa d’en donner cuniiaissaticc à l’empereur François II. * S. 31. 1. ■* et R. A. se persuadera sans peine, portail cette n cotiuiiunicaliuii , que le noble but qu’elle s’est I» proposé en offrant sa médiation aux puissances « l>etligérantes sera indubitablement atleint plus n tùl et mieux rempli par son accession à ladite >• convention, que par l'emploi de scs bons offi- >* ces.... Si S. M. consulte ses véritables intérêts , i> elle trouvera de plus dans cette accession la ga- >• ranlic des avantages qui doivent résulter pour
i> l'Autricbc des cuimnuns efforts de l'union
'> L'importance de la crise actuelle exige que les t déterminations de la cour de Vienne soient en- ■< fin connues, cl S. 31. le roi de Prusse s'attend • en conséquence à une déclaration péremptoire n du parti que S. M. 1. et R. Â. jugera convenable » de prendre. »
Du c6té de la France seule il ne fut opposé à l'offre de médiation ni condition ni réserve. Seulement l’empereur Napoléon montrait une crainte, c'était que la puissance, qui avait pour système de fumier son élévation cl sa grandeur sur les divisions du continent, ne cherchât à faire sortir, même du congrès qui serait formé, de nouveaux sujets d'irritation et de nouvelles causes d'embarras. Il saisissait toutefois avec empressement celle ticcasion •• d’exprimer toute la cunGaiicc que lui <• inspirait S. M. rcnipcrcur d'Autriche et le désir » qu'il avait de voir rétablir entre les deux nations » les liens qui, en d'autres temps, avaient produit -J leur prospérité mutuelle, et qui, à l'c|toquc pré- » sente, pouvaient mieux que toute autre chose » consolider leur tranquillité et leur boiibcur. » Celle proposition ofiiciellc d'alliance était, dans le moment, provoquée par l'Autriche elic-mémc. Lorsqu'au cummcnccmciit de la guerre des insinuations do celte nature avaient etc faites par l'ambassadeur de France , U. de la Rochefoucauld , le cabinet autrichien les avait éludées. Depuis qu'un se taisait, il aurait voulu qu'on parlât. » La France " ne nous dit rien, ne communique rien, ne pro- « pose rien. ■ S'expliquc-l-on sérieusement, ce cabinet recule , et il devait en être ainsi. Au fond on ilésirc la ruine de Napoléon : qu'il soit inallicurcux
un seul jour, cl on $c joindra aussilèt à scs ennemis.
Au reste l’offre de la médiation autrichienne n'eut aucun effet, sinon qu'elle ne fut peut-être |>as sans utilité pour la France. La cour de Vienne fut blessée du rejet de la proposition et de la forme de ce rejet. D'un autre c6lc, les puissances qu'irritait son refus de s'associer à elles, auraient préféré, dans l'hypothèse de la formation d'un congrès, le voir établi partout ailleurs que sur le territoire et sous l'influence de cette cour. En effet, dans les communications échangées entre les quartiers généraux français, prussien et russe pour l'ouverture d'un congrès, la désignation de lieu se portail sur Copenhague.
Rien n'était plus vague que ces communications, et il était malaisé qu'il en fût autrement. L'empereur Napoléon avait insiste pour que la Turquie fût adnnsc à faire cause commune avec la France dans la négociation, de même qu'on y admettrait r.Vngletcrre avec la Russie. Après quelques hésitations, on avait Üiii par y consentir, et il avait clé convenu que toutes les puissances en guerre, sans exception, enverraient â Copcnliaguc leurs plcnipotcnliaires; mais, avant tout, les alliés, sans vouloir eux-mémes faire aucune proposition , exigeaient que Napoléon fit connaître sur quelles bases on pourrait négocier. Une énonciation de bases précises avait de grandes difficullés, cl peubétre était-ce en raison de ces difficultés memes qu'un appuyait sur celle demande. Quoi qu'il en soit , pour qu'on ne pùi lui reprocher d'avoir, par son refus d'y satisfaire , empêché la réunion du congrès, il déclara que, suivant son avis, la base de la négociation devait être éya/<7é et réciproet/é entre les parties belligérantes, et, pareillement entre elles, rélablissemcnt d'un système commun de ' compensation. Cette proposition était toute naturelle. Son but ciail d'amener l'AnglcLcrrc à entrer en compte avec toutes lesacquisilionsque la guerre lui avaient procurées, etcetlc prétention était juste, puisque dans ce compte général, la France aussi devait mcllrc en commun toutes les siennes. Outre que la Prusse, comme nous l’avons fait remarquer, ne pourrait qu'avoir à souffrir d'arrangements qui se feraient dans l'état où elle se trouvait, il était à peu près certain que jamais le gouvernement anglais ne donnerait son assentiment à la base proposée par Napoléon. I.a négociation s'évaporait ainsi sans résultat.
Si , à cel éganl , l'Angleterre était excusable , il est un autre point de vue sous lequel sa politique paraissait alors insensée, et le même reproche peut jusqu'à un certain point s'adresser à la cour de Vienne. Le tort le plus inexplicable de ces deux
POLITIQUE EXTERIEURE
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puissances es! leur conduile» passive de la part de Tune, active de la part de l’autre, envers l’empire ottoman, c'est le sacriGce fait par elles de leurs inlérOts les plus chers, de leurs intérêts fixes et permanents , à des passions temporaires et de circonstance. En 1807, le cabinet anglais, même le cabinet encore dirigé par les amis de M. Fox, afln de laisser aux Russes la liberté de porter toutes leurs forces contre Parmcc française dans le Nord, se charge de combattre pour eux dans la Propontide. L’Autriche le voit; l'Autriche s’oublie ellcméine; elle ne reconnaît plus dans la puissance ottomane l’un de ses plus importants auxiliaires contre la Rassie; elle n’apcrçoil que Pallié de Napoléon, et elle laisserait sans scrupule anéantir aujourd'hui un État dont le lendemain elle serait réduite é déplorer la perte comme Pune des plus grandes calamités qui pùl l'atteindre. Non ‘Seulement la chute de l'empire ottoman n'est pas à Vienne un sujet d’inquiétude, on y fait des vœux contre cet empire; on ne songe qu'à des idées de partage, et Pappareticc d'un démembrement prochain, loin d'étre une cause de discorde, semble devoir être un point de contact , un nouveau lien avec le cabinet de Pélersbourg. La fortune , en trompant ces calculs insensés, servait mieux PAngIcterre et PAutriche qu'elles ne voulaient être servies.
Depuis que la France avait triomphé des Autrichiens et dos Russes à Austerlitz, le cabinet ottoman était revenu envers elle aux dispositions amicales qu’il réserve toujours pour la puissance et pour la force. Le trône des Osmanlis était occupé alors par un prince éclairé, animé des intentions les plus généreuses, jaloux d’arracher scs sujets à leurs préjugés et à leur ignorance , et d'introduire parmi eux les arts, les sciences de l'Europe; prince d'un esprit asscx étendu, mais d'un caractère trop faible pour le r^le qu’il ambitionnait, celui de réformateur d'un grand empire. L’éclat que jetait Napoléon, la suite et la grandeur de ses succès, avaient fait une vive impression sur Pâme de Sélim 111. Un accueil bienveillant était ainsi destiné, du moins par ce prince, à PamiMSsadeur français, le général Sébastiani, qui d'ailleurs, par scs qualités personnelles, ne pouvait manquer d'obtenir auprès de lui tout le crédit que comporteraient les circonstances, et les circonstances, il faut l'avouer, devinrent telles que ce général pouvait lui -meme les désirer pour la gloire de son ambassade. Au moment de son arrivée, les apparences étaient loin de lui être favorables. Le reisscITendi, ministre des affaires étrangères, boiiimu d'un esprit pénétrant et ferme , était partisan décidé de l'alliance russe cl anglaise. La vieille diplomatie qui, acclimatée à Constantinople et accou-
tumée aux détours du sérail, avait fait échouer l’ambassade du général Brune, conçut peu d'inquiétude en voyant dans son successeur un autre militaire, un guerrier jeune, brillant, justement fîerdes blessures, à peine cicatrisées, reçues à Austerlitz, plein de la grandeur de la nation et du monarque qu'il représente, mais par ces raisons mêmes présume moins habile à lutter contre une longue expérience, qui avait pour elle la sricncc des hommes, des choses et des lieux. Rien de plus naturel que cette confiance : elle va cependant être singulièrement trompée.
Les instructions que le général Sébastiani avait reçues i son départ étaient d'une date antérieure à la conclusion du traité de ]>aix signé le SO juillet, par M. d'Oubril, entre la Russie et la France; mais, eussent-elles été d'une date plus récente , eltex auraient dû être les mêmes, tant que le traité ne serait pas ratifié , et il ne le fut pas. Le gouvernement fr.inçais suivait donc la politique la plus légitime en cherchant à relever son influence à Constantinople et à smistraire le divan à celle du cabinet de Pétersbourg. L'un des premiers moyens pour arriver à ce but était défaire retirer l’administration des provinces de Moldavie et de Valachie aux princes Ypsilanti et Morusi noloircmeiil dévoués  ce dernier cabinet, et d'obtenir leur remplacement par des princes des familles Suzzo cl Callimachi , plus fidèles à la Porte comme moins opposés anx intérêts de la France.
Les deux hospodars en fonction avaient, par leurs rapports avec la Russie , donné à la Sublime- Porte de justes sujets de mécontentement. A l’égard du prince Ypsilanti surtout, il existait des preuves authentiques de son infldélité. Le divan était donc autorisé à prononcer le rappel d’agents dont il avait i se plaindre, mais un obstacle sc présentait. D'après le traité d'Yassy, les vaivodes régnants des deux principautés ne pouvaient être déplacés qu’avec te consentement de la Russie, i moins qu'ils n’cussetil atteint, dans l'excrcice de leurs funcliuns, le terme de sept années. Comme telle n'était point la position des deux princes, leur rappel devait être le sujet d’un concert préalable entre les deux puissances. Là était la difliculte, et les ministres turcs avaient quelque peine à la résoudre. Quoique le général Sébastiani n'oflt pas encore eu son audience solennelle de réception, il demanda au sultan Sélim une entrevue particulière. Dans cette conférence secrète, la question fut décidée. L'ambassadeur sut persuader au sultan que , si rinterveriliun de la Russie était nécessaire pour un déplacement motivé sur des fautes administratives, elle ne pouvait pas l'ctre quand il s'agissait d'assurer le repos de l'empire en punis-
CIIAIMTRK LXVni.
sunl la Iraliison.'L’affairu fut cuiiduile cl consominAe avec une cclérilé rare de la pari du cabinet ottoman. Un kalli-schérif impérial, du 30 août, remplaça les deux vaivodes régnants par les princes Suzzo et Callimaclii. Il n’y avait pas un mois que le général Sébastiani était à Constantinople et il avait obtenu ce premier succès, sans que les ministres de Russie eld’AngIctcrre eussenteu le temps de rien faire pour s’y opposer.
Vers le milieu de septembre, la légation russe à Constantinople informa le divan du refus qu'avait fait l’empereur Alexandre de ratifier le traité de paix avec la France, signe à Paris le SO juillet. Par cette circonstance nouvelle, l'ambassadeur français se trouvait bien plus libre encore de tout ménagement à l'égard de la Russie : il en profita ; il saisit l'occasion même de ce refus pour faire entendre * que les véritables motifs qui l’avaient occasionné étaient les garanties voulues par la France et portées par le traité de paix en faveur de l'empire ottoman. Le traité, en effet, stipulait l'indépendance des Sept-lles, ce qui ôtait aux Russes le moyen d'attaquer la Turquie de ce côté, et, en même temps, il rétablissait l'indépendance de Raguse sous la protection de la Sublime-Porte. •< ]<a Russie voit avec peine, disait le général Sé- » basliani, qu'elle ne pourra plus envahir les proi> vinces turques de force, comme la Crimée, ou » les lui arracher en temps de paix, comme elle » lui a arraché la Géorgie et le passage des üardau nelles. » 11 demandait, au nom de l'empereur, que le Bosphore fût fermé à tout bâtiment russe de ligne ou de transport, charge soit de troupes, soit de munitions de guerre, déclarant que, laisser ce passage ouvert aux Russes, serait violer la neutralité et donner aux Français le droit de passer sur le territoire ottoman, pour les attaquer sur les bords du Dniester. Tout renouvellement ou même toute continuation d'alliance avec l’Angleterre ou la Russie serait considéré comme une accession à la guerre contre la France. H ajoutait que l’arniéc française en Dalmatie n’avait d'autre but que de maintenir l'intégralité de l'enipirc ottoman , mais que si la Sublime-Porte s'unissait aux ennemis de la France, l’empereur serait contraint de donner à cette armée une destination tout opposée à celle qu'elle avait eue jusqu’alors. La demande de l'ambassadeur françaisaccucillic, et peu de temps après, un brick russe s'étant présenté pour entrer dans le Bosphore, le passage lui en fut interdit.
Ces mesures produites par l’inQuence française irritèrent d'autant plus les ministres de Russie et d'Angleterre, MM. Italinski et Arbuthnot, que
' ISote du 10 seplenibrc, Annual Rtgisicr,
Icur^irgueil fut plus humilié de la promptitude et du secret de leur adoption. Aussitôt qu'ils eurent connaissance de la destitution des princes Ypsilanti et Morusi , le ministre russe déclara que son maître ne pourrait tolérer impunément une infraction aussi manifeste des traités, et, dans le cas où l'on ne ferait pas immédiatement droit à sa juste réclamation, il demandait scs passe-ports pour quitter Constantinople. Les représentations de ce ministre furent vivement appuyées par M. Arbuthnot. l’ourle moment, la colère du ministre russe faisait peu d'impression. Les plaintes du ministre d'Angleterre inquiétaient davantage, attendu que la note remise par ce dernier renfermait aussi une menace explicite de guerre. Cependant depuis trois jours M. Italinski était embarqué sur le vaisseau anglais le Canoput, cl iiienaç-ail de s'éloigner à l'instant même, sans que celte circonstance eût fait Qéchir le divan, lorsqu'un incident d’une forme très-peu diplomatique, et surtout extraordinaire pour le pays, vint changer les résolutions du ministère impérial. M. Arbuthnot, retenu par une fièvre violente à Bujuckdéré, envoya un de scs secrétaires d'ambassade demander une réponse catégorique à la note qu’il avait remise. Ce jeune messager, dont le nom doit être retenu, parce que la singularité hardie de sa conduite fut un trait d’une profonde intelligence, M. William Wellcsicy Pôle, SC rend à Constantinople à franc étrier; il se présente dans le conseil, en habit de cavalier et le fouet à la main , comme Louis XIV au parlement de Paris; il réclame la réponse qu’attend l’ambassadeur, et annonce hautement qu'une flotte anglaise viendra dans peu de jours passer les Dardanelles et dicter la loi au (îrand -Seigneur, si les vaivodes destitués ne sont immédiatement rétablis. La fermeté de ce langage, l'assurance de celui qui le lient, jettent l'cITrui dans l'àmc des conseillers de S. II. Ceux de ces conseillers qui sont peu favorables à la France, profilent du moment pour faire partager au sultan Sélim l'opinion que la peur vient de dicter à scs ministres. Cependant, avant d'agir, Sélim vit secrètement le général Sébasliani. Il lui fit sentir que, près d'être attaque à l'improvislc, il se croyait obligé de conjurer l'orage par une condescendance qui coûtait à sa raison cl révoltait sa fierté; mais que, malgré d'apparentes concessions, il nourrissait la résolution invariable de s'unira la politique de l'empereur Napoléon, et de former avec lui des liens plus étroits que ceux qui , pendant des siècles , avaient déjà existé entre la France et la Turquie. L'opposition eût été inopportune. Le général Sébastiani SC garda bien de combattre une résolution qui ne pouvait plus être changée. Il assura le sul-
rOLlTfÇUK EXTÉRIb:i RE.
(an Sclim que l’empereur Napoléon comprendrait les nécessités auxquelles il cédait, et que son ami* tié sincère, généreuse, n’en serait point altérée. Sélim ordonna la réintégration des princes Tpsilanti et Hurusi.
Il semblait que ceUe satisfaction donnée à la Russie eut dO arrêter de la part de cette puissance tout mouvement agressif contre les Turcs; et, d'un autre côté, les événements de la guerre de Prusse étaient de natureà occuper assez l’empereur Alexandre, pour qu’il évitât de s'engager dans deux guerres à la fois; mais pour le cabinet russe, la pensée dominante étant toujours de s'étendre en Orient, lors même qo'il avait un allié à défendre en Allemagne, il alléguait, pour couvrir scs motifs réels, que les deux guerres n’en formaient qu’une; que, combattre la Portc Oltomane, c'était encore combattre les Français. Telle était l'explication qu’il donnait de sa conduite dans les instructions adressées à son ministre à Constantinople, M. Italinski. Ce ministre, auquel les instructions et les ordres de son maître ne parvinrent pas , se trouva dans une position très-diflicile. 11 avait demandé la réintégration des vaivodes, et il l'avait obtenue. A cette condition, le maintien de la paix avait été promis, et, au mépris de cette promesse, la Moldavie était occupée par une armée russe. Cette agression inattendue et la proclamation qui en exposait les prétextes, proclamation où éclatait la volonté de dicter la loi à la Porte sur des questions d'ordre intérieur et administratif, avaient irrité au plus haut point le cabinet ottoman. H. Italinski, pressé de répondre sur les procédés de sa cour, ne pouvait que protester * de sa bonne foi personnelle et tâcher d'atténuer ce qu’il y avait de gratuitement hostile dans l'invasion. Le ministre anglais, M. Arbuthnot, ne faisait lui-inème aucune diOiculté de reconnaître que, les choses étant telles qu'on les représentait, la Porte avait Juste droit d'en être ofTeiiséc; mais comme il se trouvait dans la plus complète ignorance sur les causes de la marche des troupes russes, il se bornait à déplorer ^ sincèrement tout ce qui pouvait troubler la bonne intelligence entre la Sublime-Porte et ses alliés.
Cependant à la première nouvelle des opérations des Russes en Moldavie, le général Sébastian!, conformément aux ordres de l’empereur Napoléon , avait fait tous scs efforts pour décider le cabinet ottoman à déclarer la guerre à la Russie. Les dis-
' Lettre du 13 décembre.
• Ibid.
' Le 30 décembre.
1 Les légations de Russie et d’.tngleterre avaient persrriité, dans leurs personnes et dans leurs biens, tous les
' positions personnelles du Grand -Seigneur étaient favorables à ce dessein. Il se rappelait les malheurs de son père , les pertes de son empire dans la Crimée , et prévoyait que tôt ou tard , entre les Turcs et les Russes, la guerre deviendrait une guerre à mort. I/ambassadeur de France mit ses soins à le convaincre qu'au lieu d'attendre du hasard la (ixation de l'heure du combat , le moment le plus avantageux pour la Porte -Ottomane était celui où les forces de la Russie étaient au moins partagées par sa lutte avec l’empereur Napoléon. Après plusieurs conférences du général Sébastiani avec le sultan, le grand -visir et le ministre de l'intérieur, la guerre fut résolue, malgré la vive résistance du ministre des affaires étrangères. La déclaration ^ de guerre fut accom- . pagnéc de toutes les cérémonies religieuses, en ; usage chez les Musulmans, pour ces circonstances.
; Comme dans ce même moment on apprit que le ' général Hichelson s'était emparé de Choezitn et de ! Bcnder, qu’il avait occupé Jassy et Buebarest,
' chassant devant lui Moustapha Balractar qui avait ! fait de vains efforts pour l'arrêter à Focsany, les ; vieilles haines contre les Russes se réveillèrent, et . la sûreté de M. Italinski parut un moment mena- ! cée. Pour le soustraire à la fureur du peuple , le . sultan Sélim, sous prétexte de s’assurer de la per- ' sonne de cet envoyé, lit garder le palais de Russie par un oda de janissaires; mais les réclamations de M. Arbuthnot seul n'auraient pas empêché que le I ministre russe ne fût mis. aux Sept Tours, comme i l’avait été le chargé d'affaires de France, M . RuITin,
: pendant la guerre d'Égypte. Plus généreux que les ministres d'Angleterre et de Russie, qui résidaient à Constantinople à l'époque de la captivité * de H. RuOin , le général Sébastiani joignit sa médiation à celle de M. Arbuthnot; il attaqua le sultan Sélim par le sentiment qui avait en lui le plus de force, le désir qu’avait ce prince d'élever les Osroanlis au rang des nations civilisées; il lui représenta qu'il ne pouvait atteindre ce noble but qu'eu renonçant lui -même aux coutumes des peuples barbares, et en se conformant aux règles du droit : des gens observées par les puissances européennes.
: La voix de l'ambassadeur de France fut entendue.
I On permit au ministre russe de s'embarquer * sur un batiment anglais qpi le conduisit à Ténédos, d'où il SC rendit en Italie. Ce changement dans les procédés du cabinet ottoman se maintieu-
Françnis répandus sur le lerriioire de l'empire oitoman. Spencer- Smith, ministre de la Grande-Bretagne, avait eu l'indiscrétion de s'emparer du palais de France et de s'y établir.
i ’ Dans les derniers jours de décembre.