‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 27 sur 298 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Si

de camp du premier consul. Chaque soldat a senti | le coup dont vient d'élre atteint ce vaillant | uérai qui leur est si cher. Sa mort servira encore sa patrie ; elle double l'ardeur des troupes et joint à leur courage naturel la soif de la vengeance. Le premier consul a vu le moment où la colonne en> iicmie allait être ébranlée. Huit cents hommes de grosse cavalerie } commandés par le général Rcllerinaimf tombent sur son flanc gaucho avec une irrésistible impétuosité, et achèvent l'ouvrage si bien commencé par l'infanterie. Les cinq mille grenadiers sont rompus, séparés par pelotons, enveloppés de toutes parts et faits prisonniers avec le général qui les commai>dc. Ce retour de fortune a décidé du reste do la journée. village de Marciigo a été repris; le générai Carra Saint-Cyr est aussi prés que l'eunemi lui-même des pools de la Bormida; l'infanterie, la cavalerie autrichiennes, tout en combattant, se pressent surtout d'assurer leur retraite. L'action dura Jusqu'à dix heures du soir. Il resta entre les mains des vainqueurs six mille prisonniers, huit drapeaux, vingt bouches à feu, et une grande quantité de munitions de guerre. Le nombre des tués cl des blessés avait été à peu près le même, relativement aux forces respectives. Malgré la déroule de l'arnice autrichienne, l'arrêt de la victoire pouvait n'èlrc pas irrévocable, cl le premier consul croyait avoir à l'acheter par uii nouvel eflbrl. Il s'y dispose, il prépare tout, pendant la nuit, pour forcer, à la pointe du jour, le passage de la Bormida. Déjà la fusillade commence, lorsqu'un parlcinciilaire autrichien vient proposer une suspension d'armes qui est acceptée, et, le jour même, sc conclut la convention fameuse qui remet aux Français douxe places fortes, délivre de la présence des Autrichiens, le Piémont, Gènes et la république cisalpine, cl rejette l'armce ennemie derrière Mantouc. Les châteaux cl places remis à Parniée française étaient le château deTortonc, ceux d'Alexandrie, de Milan, deTuriit, de Pizzighilone, d'Arona et de Plaisance, la place de Coni, les châ> teaux de Ceva et de Savonc, la ville de Gènes et le fort d'Urbin.

On a depuis examine si le général Hélas ii'avait pas été trop prompt à faire de si grands sacriflccs ; si, au lieu de cette ressource désespérée, il ii'cxislait pas encore pour sou année plusieurs autres voies de salut. L'Europe n'entra point dans de

' M. Mathieu I>uin.*s.

* l.e âO juin.

* Les oiéinniresdu temps disent qu'on sc réunit rhiM Chénier, Sieje* et quelques autres personnes. Est-il bien étrange que le premier consul nit conçu alors et conservé depuis quelque ressemimeiii contre des hommes

telles questions. Elle vit les faits, les moyens, les résultats. On a voulu assimiler > celte campagne du premier consul à celle du prince Eugène en 1 706 ; mais le prince Eugène avait-il eu à passer le Saint- Beruard avec son artillerie ? Le prince Eugène avaitil une armée inférieure de moitié à celle de l'ennemi ? Pour le peuple français, comme pour luimême, le premier consul avait été doublement heureux de vaincre : de nouveaux troubles auraient pu éclater à Paris même et dans les départements de l'Ouest, s'il n'eùt triomphé dans la première bataille. Georges Cadoudal était, depuis l'ouverture de la campagne, débarqué dans le Morbihan, attendant un seul revers de nos armées pour renouveler la guerre civile. D'un autre cùlé, à la honte de l'esprit départi, des hommes estimables, aveuglés par la passion la plus pure, l'amour de la liberté, se seraient peut-être réjouis d'une défaite, qui, en alTaiblissant U gloire du général, eut compromis la puissance du premier magistral. Tandis qu'à Harengo, le soir du H juin, la fortune tini.Hsail par trahir avec éclat les drapeaux autrichiens, qu'elle avait favorisés une grande partie du jour, des courriers du commerre apportaient à Paris la nouvelle de l'écbcc qu'avait d'abord essuyé l'armée française. Â cette nouvelle toutes les nuances d'opinion s'agUciil ; les républicains 3 surtout sc meUent en mouvement, ils forment des projets, bâtissent des plans sur l’hypothèse de la ruine du nouveau Cromwell; ils jclleril les yeux sur Moreau, sur la Fayette, et principalement sur le ministre de la guerre, Carnot. Cependant les plus circonspects engagent les autres à ne rien précipiter, à s’abstenir de toute mesure indiscrète et prématurée. L-n jour de plus apporterait de nouvelles lumières, et il fallait du moins attendre au lendemain. La prudence était de saison. Lo lendemain vit paraître un message d'une tout autre nature, la convention d'Alexandrie. J'espère, écrivait le premier consul, que « le peuple français tt sera content de son armée h Le peuple français était fier de son armée et du général qui la conduisait à la victoire. L'ivresse était universelle, et sans doute les hommes mêmes qui, ]»ar eialtalioi» de sentiments politiques, avaient désiré le renversement du premier consul vaincu, applaudissaient de bonne foi aux succès du général vainqueur.

Une vive douleur sc mêlait cependant à la joie

qui, six mois après le 18 bniinaire, songeaient à profiler d'mi revers pour changer la forme du gouverneiiiem, et rclotirncr à un régime républïeain d’une nature impossible peut-être â Fonder en France, même en pleine paix?

4 Lettre aux consuls Cambacérès et le Bnio.

GDERRE EN ITALIE.

publique : la perte de Desaix fut vivement sentie. Toute victoire à un tel prix était chèrement achetée. Nul autre général peut-être n'était, autant que Desaix, estimé des citoyens et chéri des soldats. Desaix a servi en second sous Moreau , et partout où il est employé , les opérations sont plus rapides, plus brillantes. C'est Moreau au moins pour le talent, mais Moreau sans la tache de la dénonciation, et de la dénonciation tardive de Piebegru. On aime dans Desaix jusqu’à l'admiration qui, aussitôt après les préliminaires de Léoben, lui fait quitter l'armée d'Allemagne pour aller étudier les beaux champTde bataille de l'armée d'Italie, noble et sympathique curiosité que le général Bonaparte apprécie dignement, lorsqu'il met à l'ordre du jour l'arrivée de Desaix, comme un événement propre à Qatter l'armée. Dès lors celui-ci semble lier sa destinée à celle du général Bonaparte. Il le suit en Egypte, et c'est avec lui que le général en chef partage le commandement. Comme Bonaparte, Desaix avait à cœur de conserver cette importante possession. Prêt à revenir d'Égypte, il écrit à Bonaparte une lettre pleine de l’expression d’un profond dévouement à sa gloire, et celte expression, de sa part, n'est pas suspecte. Quel autre mobile, dans une âme généreuse et désintéressée comme celle de Desaix, a pu faire naître cette affection chevaleresque, si ce n'est que sa propre supériorité sur ses collègues lui faisait sentir mieux combien Bonaparte les surpassait tous? Le prisonnier de Sainte-Hélène a dit : •> Desaix eût été mon lieutenant. « Tout autorise à croire à sa sincérité. Son intérêt bien entendu ne pouvait pas lui donner de meilleur conseil. Avec la loyauté de Duroc, Desaix eût offert de plus les qualités d'un grand capitaine. On a dit d'autre part : Desaix était l’ami de Moreau ; il eût été compris dans sa proscription. Non; Desaix eût été un lien entre Moreau et le premier consul. Il aurait prévenu les écarts de Moreau, en le prémunissant contre les intrigues peu honorables dont il fut le jouet, et qui causèrent sa perte. » ^

C'était le 1!$ mai que l'avant-garde de l'armée de réserve avait touché le sol de l'Italie. Le 1ü juin, elle avait rempli ses hautes destinées; mais les soins d'une juste prévoyance retiennent un moment sur ce terrain le premier consul. La convention s’exécute; les places fortes sont remises aux Français, aux époques déterminées. Suchel rentre dans Gènes avec une partie même des troupes qui eu sont sorties dix jours auparavant. Hasséna, rappelé en Italie, prend le commandement de l’armée. A la surveillance des intérêts militaires, le premier

' d'Italie, par M. Botta, tome IV, p. 5â7.

bd

consul mêle les soins de la réorganisation des pays arrachés à l’invasion autrichienne. L’Autriche, qui craint tout, et particulièrement les sentiments généreux que développe l'instruction, avait fait fermer l'université de Pavie. L'on des premiers actes du premier consul est de rouvrir cet antique sanctuaire des sciences, de le doter d’une manière convenable, et d’y établir pour professeurs les hommes les plus éclaires et les plus vertueux.

Dans la situation nouvelle de l'Italie, il fallait à 'Milan, à Turin et à Gênes, une composition nouvelle d'autorités publiques. Le premier consul forme, dans chacune de ces trois capitales, un pouvoir exécutif sous le nom de commission de gouvernement, et une consulta ou corps législatif. Toute réaction est interdite. L’oubli du passé est' recommandé comme le premier devoir. Les hommes que le premier consul recherche et honore sont des amis de la liberté , mais en même temps des ennemis de la licence. Ceux dont il s'entoure à Milan sont Aldini >, Paradisi, Visconti, Sommariva, Birago, l’évêque de Pavie, Scarpa , Grégoire Fontana, Marescalchi et Haschcroni, personnages dont presque tous les noms appartiennent non-seulement à l'Italie, mais à l'Europe illustre ou savante. Partout, c'est l’élite de la population qui est placée dans le gouvernement ou dans les consultes. En Piémont, on y voit Bossi, Botta et Giulio ; à Gênes, v les Rossi, Serra , Carbonara, Corvetto, Durazzo et Solari.

La France devant avoir un ministre extraordinaire auprès de chacun de ces gouvernements, le premier consul nomme, pour Milan, M. Péticl; pour Gênes, le général Dejcan ; pour Turin, le général Jourdan, depuis maréchal de France. Est-il un gouvernement que n'honorassent de pareils choix? La nomination du général Jourdan avait un mérite de plus. Au 18 brumaire, il avait été dans les rangs opposés au général Bonaparte.

Si les Italiens prodiguèrent au premier consul on encens qu’on leur reproche aujourd'hui , leur exaltation n'était-elle pas naturelle et leur confiance légitime? Cependant renthousiasme n’était général que dans la démonstration. Si nous devons en croire l'auteur d'une histoire récente d'Italie il ne l'était pas en réalité, u Les démocrates entre n eux, dit cet écrivain, appelaient Bonaparte aris- » tocrate, quelquefois même tyran ; mais en public,

I )i c'était un dieu, à les entendre. » Est-ce le prei mier consul ou ces démocrates exigeants qu'il faut I blâmer? Pour mériter leurs éloges vrais, le premier consul devait-il faire encore une fois à Milan I l'essai d’un régime dont les orages y avaient été si

\ * Tonie IV, p. 337.

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