‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 276 sur 298 · CHAPITRE LXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXI

dernière place, il s’arrêta tout à coup, dans l'espoir de surprendre et de battre en detail les divers corps de l'arinée française. L'idée était raisonnable, mais les corps français n'étaient pas tellement éloignés les uns des autres qu'ils ne pussent mutuellement se soutenir. Il eut fallu du moins ne rien négliger pour écraser les premiers qui se présenteraient à lui, et c'est ce qu'il ne Ht pas.

Le 14, à trois heures du matin, l'armée rosse débouchait sur le pont de Friedland. Le corps du maréchal Lannes va d'abord se trouver seul devant elle. Bientôt, il est vrai, arrivera celui du maréchal Mortier. Ceux de Ney et de Victor ne paraîtront que longtemps après. Le rOle des deux premiers était de supporter le choc de l’ennemi , en manœuvrant de manière à lui couper la route de Konigsberg. Cette tâche fut admirablement remplie. Aux premiers coups de canon qui s’étaient fait entendre, l'empereur avait dit : u C’est aujourn d'hui un jour de bonheur; c'est l'anniversaire de » la bataille de Marengo. » A une heure d'aprèsmidi, il arrivait sur le terrain; Ney et Victor l’y suivirent à quelques heures d'intervalle. A cinq heures du soir les divers corps occupaientles points qui leur avaient été indiqués; à la droite, le maréchal Ney; au' centre, le maréchal Lannes; à la gauche, le maréchal Mortier; à la réserve, le général Victor et la garde.

La gauche était soutenue par la cavalerie du général Grouchy ; le centre , par celle du général Lahoussaye; la droite, par celle du général Latour- Maubourg.

De son cOlé, l'armée ennemie était déployée, appuyant sa gauche à Friedland et prolongeant sa droite à plus d'une lieue et demie. L'empereur a reconnu la position et il a décidé d'enlever la ville de Friedland. Alors seulement il donne l'ordre délinilif pour la bataille, et l'ordre, tel qu’il le donne, est la marche que va suivre la victoire. U On doit toujours avancer par la droite et laisser )• l'initiative du mouvement au maréchal Ney ; et, » du moment que la droite se portera sur l'ennemi, » tous les canons de la ligne devront doubler leur » feu, dans la direction utile pour protéger l'atla- H que de la droite. » A cinq heures et demie, au signal donné par trois salves d'une batterie de vingt pièces de canon , le corps du maréchal Ney s'ébranle; la division Marchand sort du bois de Sortiach et marche, l'arme au bras, dans la direction du clocher de Friedland; elle est soutenue par la seconde division du même corps que commande le général Bisson. Uès que l’ennemi aperçoit ce mouvement, plusieurs régiments de cavalerie, précédés d'une nuée de cosaques, s’avancent pour déborder ces deux divisions, mais au même

instant les dragons du général Latour- .Maubourg volent à leur rencontre, les chargent et les rejettent sur l’Aile; Le maréchal Victor, qui formait la réserve, avaitoccupé le terrain que le maréchal Ney venait de quitter. Conformément à l’ordre impérial, l'artillerie de ce corps seconde énergiquement le maréchal Ney. Le général Sénarmont porte, à quatre cents pas en avant, au milieu de la plaine, une batterie de trente pièces de canon dont le feu habilement dirigé cause un horrible ravage dans les rangs ennemis. Grâce à ce secours venu si à propos, le maréchal Ney, qui avait été arrêté un moment, se ranime et se précipite, à la tète de ses grenadiers, sur les bataillons russes, les renverse et les jette dans l'Aile. Beaucoup d'hommes y périssent; d’autres se Sauvent à la nage. Cependant la gauche de ce maréchal était arrivée sur le hord d'un ravin qui entoure la ville. En ce moment la garde impériale russe à pied et â cheval, embusquée dans ce ravin , se montre, charge la division française et lui fait perdre du terrain; mais à peine a-t-elle obtenu ce passager avantage que le générai Dupont, du corps de Victor, la surprend dans le désordre du succès , la culbute malgré sa vive résistance et en fait un affreux carnage. Alors toute l'aile gauche de l'armée russe précipite sa retraite sur Friedland, où les colonnes françaises arrivent avec elle. La ville est forcée; scs rues sont jonchées de morts.

Jusque-là le maréchal Lannes et le maréchal Mortier n’avaient combattu que pour tenir en échec les corps russes qui étaient devant eux. Ils y avaient complètement réussi. L’incendie de quelques maisons de Friedland avertit seul le centre de l'armée russe que son aile gauche n'existait plus. Après d'inutiles efforts contre le maréchal ' Mortier, les Russes se portèrent , avec un redoublement do vigueur, contre le maréchal Lannes. Leur fougue désespérée ne put que les conduire à une mort glorieuse sur les baïonnettes françaises. Des quatre divisions qui restaient encore sur la rive gauche de l'Aile, une seule parvint à gagner Friedland où elle voulut se faire jour l’épée à la main; mais, rencontrant une partie des troupes de Ney et de Victor, elle fut presque entièrement détruite. Les autres, coupées de cette ville dont le pont venait d'élre brûlé, furent acculées à la rivière. Pressées à la fois par les corps des maréchaux Lannes et Mortier, elles n’eurent d’autre ressource que de chercher leur salut dans l'Aile,

I suit en s'y jetant au hasard et en s'abandonnant â la fortune, soit en y cherchant des gués au moyen desquels un petit nombre de régiments échappèrent, non sans laisser derrière eux beaucoup d'hommes et d'artillerie. Les Russes n’eurent pas

ÉVÉNKMKNTS MILITAIRFS.

moins de dix mille morts et de quinie mille blessés. Le plus grand nombre de ceux-ci resta au pouvoir (les Français, L’armée française compta environ quatre mille blessés et quinze cents morts. Elle prit plusieurs drapeaux, quatre-vingts pièces de cauon, un grand nombre de caissons et des magasins encore considérables, quoiqu'il ne restât que ceux que l'ennemi n’avait pas eu le temps d’incendier et de détruire. Le résultat était aussi décisif que prompt. Les batailles alors duraient quelques heures; les campagnes, quelques journées. Dix jours après le renouvellement des combats, le sort de la guerre était décidé sans retour. L'armée russe était hors d’état de reparaître, de quelque temps, en ligne et de livrer de nouvelles batailles. Les causes de la perte de celle-ci , du moins avec de telles circonstances, appartenaient au général Bcnigsen, qui avait consumé la première moitié du jour, lorsqu’il n’avait devant lui que Lannes et Mortier, en mouvements indécis et sans résultat, tandis qu’avec plus de vigueur, il eût pu rejeter assez loin l’aile gauche de l’armée française, pour s’assurer, à tout éiténement, une retraite libre, le long de l’Allc, sur Wehlau. Les prodiges de la résistance et l’abnégation généreuse, qui aimait mieux périr que de capituler, attestaient tout ce qu’eussent pu faire de pareils soldats conduits par des chefs plus habiles. Pour vaincre , grâce à ses savantes manœuvres, Napoléon n’avait pas même eu besoin de toutes les forces qu’il avait sous la main. La garde impériale et deux divisions du premier corps ‘ n’avaient point pris part au combat.

Le lendemain de la bataille, la cavalerie française poursuivit les Russes dans la direction de ^Vehlau, où ils passèrent la Prégel, en ayant soin de brûler les ponts. De là, ils continuèrent leur retraite sur le Niémen.

Tandis que l’empereur triomphait à Friedland, les corps qu'il avait détachés sur Konigsberg exécutaient scs plans de ce côté avec un semblable bonheur. Le général prussien Lcstocq qui , ayant sous ses ordres le corps russe de Kamenski, se trouvait à la tète de vingt-cinq mille hommes, avait voulu d’abord défendre les dehors de la place, mais bientôt il avait été obligé de se mettre à l’abri derrière ses remparts. Une colonne russe de douze cents hommes vint tomber au milieu du corps du maréchal Soult, qui la fit prisonnière. I.c corps de ce maréchal et une partie de celui du maréchal Davoust investirent Konigsberg jusqu’à

' Les corps des maréchaux Ney, Lannes et Mortier, ne se compos.vient chacun que de deux divisions. Le premier corps seul en avait trois.

la Prégel. Le grand-duc de Berg, avec son impétuosité ordinaire, eût voulu brusquer une attaque de vive force. Soult, plus prudent, refusa de sacrifler sans nécessité une foule de braves, bien assuré que c’était Friedland qui réglerait la destinée de Konigsberg. Sa prévoyance ne tarda pas à être justifiée. Le lis juin, à la nouvelle dus événements du 14, Kamenski était parti pour rejoindre Bcnigsen, et Lcstocq se mettait en mouvement pour le suivre. Les Français entrèrent, le 16, dans cette ville; ils y entrèrent avec ordre et sans violence; ils y surprirent un bataillon en retard , trouvèrent dans les hôpitaux dix à douze mille hommes. Prussiens et Russes, d’immenses magasins de vivres et de munitions de guerre , particulièrement cent soixante mille fusils qui n’étaient pas encore débarqués. Plus de deux cents bâtiments, presque tous anglais ou suédois, furent saisis dans le port.

Le grand-duc de Berg, attaché à la poursuite du corps prussien , harcelait et battait son arrièregarde. Davoust, qui avait passé la Prégel à Tabiau, faisait deux mille cinq cents prisonniers. Les corps d’armée qui avaient vaincu à Friedland ne s’étaient pas reposés après la victoire. Ils avaient marché, le m, sur Wehlau, le corps du maréchal Victor formant la tête de colonne; le 16, ils avaient passé la Prégel sur des ponts de bateaux établis à Wehlau et à Lauditten. Le quartier général de l’empereur était à Schirrau le 17, ayant en avant et en arrière de ce village les corps de l.anne$, Mortier, Davoust et la garde impériale. Le 18, on vit, pour la dernière fois, les Russes en deçà du Niémen, qu’ils franchirent après quelques coups de canon que leur lira le général Victor. La guerre expira sur les bords de ce fleuve.

Le roi de Prusse n’avait plus de royaume. Mémel avec son territoire, le fort de Silherherg en Silésie, la place de Graudentz sur la Vistulc, celle de Colberg sur la Baltique, voilà tout ce qui lui restait de cette longue et irrégulière étendue de provinces incohérentes qui avaient formé la monarchie prussienne. L’armée française était arrivée aux confins de la Russie. C’était pour rAllemagncqu’Alexandre avait combattu, et il n’a plus d’armée quand la guerre louche à son territoire. L’illusion est évanouie ; les deux souverains ont reconnu la nécessité de mettre à l’épreuve la générosité du vainqueur. Ce meme jour, 18, une lettre du prince Bagration , accompagnée de celle qu'il avait luiméme reçue du général Benigsen, fit connaître au major général de l’armée française que les deux souverains désiraient mettre un terme à l’effusion du sang. Jamais, à aucune époque, l’empereur I Napoléon n'avait obtenu une supériorité aussi ab-

CHArmiE LXXI.

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«ulucSDrsescnnemi9;jainai» U n’arait eu, contre I (]es adversaires BU^si épuisés, unearméeplusbellc. | plus nombreuse, plus avide de gloire, plus capable { d’entreprendre les conquêtes qui eussent pu tenter la plus vaste ambition. Il accueillit les propositions d'armistice qui lui ctaieiil faites, et une suspension d'armes fut signée, le âl juin, avec la Russie; le St», avec la Prusse. Le thalweg du Niémen formait la limite des deux années.

I>a signature de deux armistices distincts n'est ' rien moins ici qu'une circonstance indiiïércnle. | « On ignore, dit M. Schœll, les motifs pour lesquels | n les alliés séparèrent leurs intérêts dans un mon mcnlsi important.» Ccüc séparation ne futpoint le fait du choix des alliés. Elle annonce d'avance rinégalité de faveur qui attend dans la négociation la Prusse et la Russie. Napoléon a divisé les deux causes, et l'empereur Alexandre n'a pas cru devoir j élever, contre cette division, une remontrance qui | eût pu être sans succès. I

Le Juin, l’empereur des Français avait, de son quartier général de Tilsitl, adressé à son armée la proclamation suivante :

« Soldats.

M Le ^ juin , nous avons été attaqués dans nos : » cantonnements par l’armée russe; l'ennemi s’est i « mépris sur les causes de notre inactivité. Il s'est R aperçu trop tard que notre repos était celui du I M lion, il se repenl de l'avoir oublie. I

n Dans les journées deGultstadt, d'Hcitsberg, H dans celle à jamais mémorable de Friedland, dans Il dix jours de campagne enfin, nous avons pris » cent vingt pièces de canon, sept drapeaux, tué K ou blessé ou fait prisonnier soixante mille Russes, » enlevé à l'armée ennemie tous ses magasins, ses «I hôpitaux, ses ambulances, la place de KunigS' n berg, les trois cents bâtiments qui claicnl dans n ce port chargés de toute espèce de munitions, » cent soixante mille fusils que l'Angleterre cnn voyait pour armer nos ennemis.

» Des bords «le la Vislule, nous sommes arrivés » sur ceux du Niémen avec la rapidité de l'aigle. n Vous célébrâtes à Auslerlilx l'anniversaire du H couronnement; vous avez, cette année, digne- H ment célébré celui de la bataille de Harengo » qui mit fin à la guerre de la seconde coalia lion.

n Français, vous avez été dignes de vous et de moi. a Vous rentrerez en France couverts de tous vos a lauriers et après avoir obtenu une paix qui porte a avec elle le gage de sa durée. Il est temps que a noire patrie vive en repos, à l'abri de la maligne » influence de l'Angleterre. Mes bienfaits vous a prouveront ma reconnaissance et toute l'étendue a de l'amour que je vous porte. »

Dans cette proclamation, toute en pensées et en faits, un seul mol appelle la censure : « Vousavex » été dignes de vous eide mai. » Mais à qui, sur la terre, l'orgueil dut-il jamais être permis, si ce n'est à l'empereur Napoléon à Tilsilt?

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