TRAITÉS DR PAIX ET D’ALLIAXCE
Le mécompte en celle circonstance n'était qae pour le roi de l’russcqui perdait auprès d'Alexandre tout le terrain qu'y gagnait Napoléon. Le monarque prussien était venu, lu 28 juin seulement, occuper à Tilsilt le palais qui lui était préparé; mais la présence de ce prince, estimable sous tant de rapports, ne servit ni à diminuer les exigences ni à désarmer l'Iiumeurde Napoléon. Trop peu de sympathie existait dans leurs caractères. A peine eussent-ils pu se convenir dansdes temps plus heureux. Le malheur du roi et l'embarras , le mécontentement secret, inséparables du malheur, n'étaicnl pas propres à faire disparaître les dissonnanccs qui empêchaient toute liaison entre eux. Les Mémoires de Sainte-Hélène racontent que plus d'une fuis le roi était revenu sur la violation du territoire d'Anspach comme sur l'événement qui avait produit tous les malentendus de la Prusse et de la France. Pour quiconque a connu de près la cour de Berlin, le fait est très-vraisemblable. De celte époque dataient elTectivcnicnt les plusgraiidcs aberrations de cette cour. Le roi, dans celle allégation, ne cherchait probablement qu'une excuse au parti qu'il avait embrassé depuis, mais peut-être cette excuse blessait -elle surtout Napoléon par la maladresse qui s'attache à rappeler cette circonstance, tandis qu'il aurait pu expliquer sa conduite par d'autres raisons plus solides et mieux rondccs. Le jeu naturel de l'empereur des Français était de pousser au plus haut point la démonstration de son ressentiment contre la Prusse, de manière à faire valoir, comme un bienfait, le mal qu'il ne lui ferait pas, et à montrer celui qu'il lui ferait comme restreint par un excès de modération, dû à la seule intervention de l’empereur Alexandre. Celui-ci flatté de l'intimité de scs rapports avec Napoléon, entraîné par le charme d'une conversation piquante, originale , où la politique était largement traitée avec l'apparence d'une franchise confldenlielle, se trouvait, comme à son insu, singulièrement refroidi sur l'infortune d'un roi * qui aujourd’hui semble n’élre plus à ses yeux qu'un ami d'un ordre inférieur comme monarque et comme homme.
La reine à son tour parut à Tilsitt Elle y arriva trop tard. L'etTort dut être assez grand pour
’ Le roi de Prusse écrivait, le 16 juillet, au roi de Suède : « Immédiatenicnt après l'armistice, mon allié a conclu la paix pour lui seul. »
* Le C juillet.
‘ On connaît cette anecdote. Napoléon offrant une rose à la reine, celle-ci, avant de la recevoir, lui dit ; < /tu moins ae«c Magdebourg. » La réponse était difficile pour qui n'entendait pas faire un pareil présent. Celle de Napoléon fut gauche, dure même, puisqu'il
cette princesse et par plus d'une cause. Sa conscience ne pouvait lui dissimuler que celle impolitique et inopportune guerre, qui avait fait crouler rédifice arliflciel de la grandeur prussienne, avait été en grande partie son ouvrage. En métne temps il lui était pétiible de se montrer en suppliante à l'homme qui l'avait si cruellement offetisée, quoique d'autre part un sentiment vrai lui laissât apercevoir l'avatitage que pouvaient lui donner sur Napoléon les torts même qu'il avait eus avec elle. Sa conflance, sous ce dernier point de vue, ne sera pas heureuse. Au sein de la victoire, on se pardonne aisément les écarts auxquels on s'est, avant le combat, laissé emporter envers ceux qu'on a vaincus. Il est à croireque Napoléon éprouvait quelques regrets de sa conduite précédente, mais il ne se croyait pas tenu à expier, par des concessions de territoire, le langage incivil de ses bulletins. Il n'était pas homme à pousser le repentir jusqu'à donner Magdebourg pour faire agréer l'offre d'une rose La flatterie la plus adroite, les instances les plus délicates échouaient contre une âme livrée à des calculs généraux et matériels. U La gloire du grand Frédéric, disait la reine, scs » souvenirs, son héritage , avaient trop gonflé le » coeur de la Prusse et nous avaient fait iiiéconnatn Ire un héros dont nous eussions dù cultiver l'heu- » rcusc amitié.... » Le héros, peu ému de ces douces paroles, n'élail occupé qu'à se défendre de toute formule de courtoisie, dans laquelle on eût pu voir une sorte d'engagement, et encore n'y parvint - il pas. Un reste de rigueur, suite de sa première injustice, lui a fait remarquer une teinte de solennité tragique * dans les manières et dans la coquetterie même de la reine. La remarque peut, sans emporter aucun blâme avec elle , n'étre pas dénuée de justesse. I.a douleur même la plus sincère n'est pas toujours exempte d'une certaine exagération, et en Allemagne particulièrement on a pu, sans malveillance, reconnaître quelquefois que les femmes les plus spirituelles, les plus intéressantes, laissent à désirer un peu plus de naturel dans l'expression de leurs sentiments les plus vrais. En réalité l'empereur Napoléon et la reine de Prusse étaient à Tilsitt deux personnagesen scène l'une cherchant par les
fjiÎMÎt sentir k la reine que c'était â lui d'offrir, i elle seulement d'accepter.
* « Napoléon dit que ta reine le reçut comme made-
• moiselle Duchesnois dans C'Aimèn», demandant, criant r> justice, renversée en arrière; en un mot, tout à fait
• en scène, c'était de la véritable tragédie.
‘ « La reine déploya tout ton esprit, elle en avait » beaucoup; toutes ses manières, elles étaient fort
• agréables; toute sa coquetterie, elle n'était pat sans
CnAI'lTRE LXXII.
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séductions bien légitimes de son esprit, de sa beauté et de ses grâces, à intéresser, en faveur d'un État malheureux, la générosité d’un ennemi triomphant; l’autre sur la défensive, attentif à se préserver de tout entraînement chevaleresque, bien résolu qu'il était de ne pas sacrifier de solides avantages à une vainc renommée de politesse et de galanterie. La reine par ses vertus , par la sincérité de ses regrets sur des maux auxquels son imprudence avait contribué, eût mérité de trouver un vainqueur moins inexorable.
Peut-être si la reine de Prusse eût paru‘ à Tilsitt au premier moment de la réunion des empereurs, sa présence eût-elle produit un résultat avantageux pour cette monarchie, parce qu’alors Napoléon aurait pu se croire obligé d'acheter, à ce prix, la condescendance d'Alexandre; mais du moment qu'il s’était, par quelques entretiens avec le monarque russe, assuré le concours de ce prince à scs vues , indépendamment du sort qui pouvait être réservé à Frédéric-Guillaume , l’arrivée de la reine devenait un embarras, sans porter avec elle aucune utilité. Il parait meme que sa participation aux débats, qui avaient lieu, ne fit que hâter des déterminations contraires aux intérêts qu’elle venait défendre. La reine en cITct, ramenant avec l)caucoup d'art dans la conversation les points non encore résolus qu'elle désirait faire décider d'une manière favorable, mettait l'empereur Napoléon dans l'alternative ou de montrer une rigueur dont l’expression est toujours pénible envers une reine qui supplie', ou, lorsqu’il éludait les questions par des paroles moins fermes, de fournir à cette princesse le prétexte de voir une concession dans un demi-mot ou dans une réticence. De là le lendemain des altercations sur de prétendues promesses de la veille, altercations dans lesquelles remperenr Alexandre fut plus d’une fois pris pourjuge. Fatigué de ces querelles, Napoléon chargea son ministre de se montrer intraitable sur les articles contestés et de presser la conclusion. Une discussion plus longue eût pu être moins défavorable à S. M. prussienne.
Il en fut de la paix comme de l’armistice. Le traité de la France avec la Russie fut signé le 7 juillet; le traité avec la Prusse, le 9 seulement. La distinction de deux traités et la différence de
leurs dates semblent avoir pour but de faire voir que la Prusse no traite pas, qu’on a traité en son nom et qu’elle ne fait que subir les conditions I réglées pour elle. Cet abaissement de la maison de ! Brandebourg est même formellement constaté par I l’article 4 du traité entre la France et la Rassie. U L’empereur Napoléon, porte cet article, par égard » pour l'empereur de toutes les Russics et voulant U donner une preuve du désir sincère qu’il a d'u- » nir les deux nations par les liens d’une confiance n et d’une amitié inaltérables, consent à restituer » à S. M. le roi de Prusse, allié de S. M. l'empereur Il de toutes les Russies, tous les pays, villes et ter- » riloires conquis et dénommés ci -après. » Ainsi rien n’est fait en faveur de la Prusse par considération pour elle ni pour son roi. En conséquence d'un faux principe qui changerait le droit de possession par le fait seul de la conquête. Napoléon dispose de la Prusse comme d’un pays vacant sur lequel il ne resterait de droit fondé à personne. Ce n'est point au roi vaincu, c’est à l’allié de la Russie, c’est pour prix de l'union de la Russie avec la France que le traité restitue à Frédéric-Guillaume la moitié de ses Étals. Si, du c6té de Napo- I léon, le procédé est dur envers le roi, il s’explique au moins par une irritation qui n'est point éteinte. Comment expliquer, de la part d'Alexandre, l’acceptation d’un protectorat dont les termes sont si offensants pour son allié et son ami? Comment en expliquer surtout la stipulation dans un acte destiné à devenir public? L’oppresseur est bien con- ! damnabic, mais son complice! Le jugement de ; l'empereur de Russie était bien peu formé à cette I époque , si ce prince pouvait croire qu’un appui d'une telle nature et dans une telle forme, donné ' à la Prusse, fût honorable pour le protecteur.
On se dispense d’énumérer ici les pays, villes et châteaux rendus au roi, c’était tout ce qu’il possé- I dait sur la rive droite de l'Elbe, moins la Prusse I méridionale et une petite portion de la Prusse occidentale, c’est-à-dire, moins les possessions qui étaient des démembrements de la Pologne Une \ nouvelle destination était donnée à ces pays par I l’article 5. Toutes les provinces qui, au !«' jan- : vier 1773, faisaient partie de la Pologne et qui depuis avaient passé, à diverses époques, sous la do-
» charmes. Il me fallut beancoiip d'attention sur moi- | » même pour demeurer exempt de tout engagement et j • de toute parole douteuse. » |
Mémoirf de Lot Ctieee. \ ' L’empereur racontait que, si la reine de Prusse ! ét.vit arrivée au eommenceraent des négociations, elle ! eût pu influer bcaueoup sur leur résultat. Heureusement , lorsqu’elle arriva , les choses étaient tellement >
avancées qu'il put se décider et conclure aussitôt après.
j1/rmoirr.i de La* Cote*.
‘ Les dispositions des articles 4, 5, etc., jusqu’à l’article 18 inclusivciiicnt étaient réputées des concessions de la France h l,i Russie. Les articles 14, 15, etc,, jusqu'.à l’article 35 formaient les concessions de la Russie à la France.