CHAPITRE LXXIII
Pour s’assurer des scntimcnls des Turcs, l’cm- | pereur Napoléon fil, le 9 juillet, partir de Tilsitt le général Guilleminot, avec un officier russe, pour porter la notification des articles du traité de paix, relatifs à la Turquie, tant an général russe Michelson qu’au grand-visir ou an pacha qui commande l’armée ottomane. De là cet officier doit se rendre à Constantinople, où l’ainhassadcur Sébastian! insistera pour que ta Porte déclare positivement si elle accède ou non <i aux conditions du traité de ■) paix qui la concernent. » Dans le cas de l'affirma- ■ tive, le général Guilleminot a ordre de retourner auprès du général Michelson, afin de présider à la conclusion de l’armislicc et à tous les arrangements provisoires à faire entre la Porte et la Russie, conformément an traité de paix. Il lui est recommandé de ne pas perdre de vue que l’empereur est dans l’intention « d’extrêmement ménager la Russie tant » dans les choses que dans les formes, u l.c grandvisir et lu général Michelson s’étant prêtés à l’exécution des articles adoptés à Tilsitt, une convention d’armistice est signée entre eux , le Si août, à Slobosic, en présence du général Guilleminot. D’après l’article 3 de cet armistice, les troupes russes et les troupes ottomanes doivent également quitter la .Moldavie et la Valachie dans le délai de trente-cinq jours.
La médiation française ayant obtenu ce premier succès, l’empereur Napoléon ne songea plus qu'à faire donner suite à l’armistice du Si août et à fa- i voriser la conclusion de la paix entre les Russes ! et les Turcs. Alors s’ouvrit, entre les deux empereurs, une sorte de controverse dont les détails, que nous aurons ultérieurement à exposer, confirmeront l’exactitude de nos récits sur la nature de leurs arrangements et de leurs projets de Tilsitt.
Un jour, lorsque les Turcs, entraînés par l’Angleterre ou cédant à d’autres motifs, feront la paix avec les Russes à une époque où la cessation de la guerre sur le Bas-Danube sera un malheur pour la France, on prétendra que la Turquie, par cette détermination soudaine, n’aura fait que punir Napoléon d'avoir, en 1807, abandonné sa cause. On sera dans l’erreur. Quand Na|>oléon aurait, à Tilsitt, fait davantage pour la Porte -Ottomane, rien n’autorise à croire qu’il eût été mieux garanti contre l’inconstance ou la vénalité du ministère turc. Tout •SC réduit donc à savoir quel était, en 1807, le parti le plus utile à la France, ou de procurer à la Tur- { quie une complète satisfaction, ou de faire entrer ■ la Russie dans le système continental. Le choix alors ne pouvait pas être douteux. Ainsi s’explique i la conduite de Napoléon. On voudrait que, tout en j s’assurant, pour la plus importante de scs entreprises, l’appui du cabinet de Pétersbourg, il se fût ,
refusé envers ce cabinet à la moindre condescendance qui pût déplaire à Constantinople. En réalité le pouvait-il? I.oin de se plaindre qu'il ait demandé trop peu à l’empereur Alexandre, on doit s’étonner qu’il en ait tant obtenu.
Quant an reproche fait à l’empereur Napoléon d’avoir contribué à l’affaiblissement de la Suède, le fait de cet affaiblissement sera sans contredit l’une des suites de l’alliance formée entre les cabinets de Pétersbourg et de Paris ; mais ce n’est pas la Suède que la France eût voulu atteindre : c’est l’allié opiniâtre de l’Angleterre. Tout en désirant le maintien de l’intégralité de la monarchie suédoise, que peut faire Napoléon avec un prince qui ne veut entendre à aucun accommodement; qui , dans un moment où il connaît la bataille de Friedland , la suspension d’armes conclue entre les Français cl les Russes, l’ouverture des négociations de Tilsitt , a l’imprudence de dénoncer l’armistice de Schlatkow, et de défier seul l’armée victorieuse dont un faible détachement suffirait à sa ruine? L’arrivée d’un corps anglo-banovricn, sous les ordres de lord Cathcarl, la réunion de cinq à six mille Prussiens , sous les ordres du général BlQchcr, persuadent à ce prince que c’est à lui seul qu'il est réservé de changer les destinées de l’Europe.
Du reste, parfois la fortune capricieuse prend plaisir à réaliser, après un certain laps de temps, ce qui, pendant plusieurs années, avait paru être lcréved’un esprit en démence. Gustave-AdolphelV en est un éclatant exemple. Ce prince, dont les fautes conduiront ses sujets à le détrûncr, seul dans toute l’Europe persiste à regarder le rétablissement des Bourbons comme devant être le premier objet de toute guerre contre la France. En témoignant au roi de Prusse, par une lettre du 9 juin, son désir de concourir au rétablissement de l’ordre général, il ajoute : u Pour atteindre ce but » important, un doit, je crois, s’intéresser à la a cause légitime de la maison de Bourbon en se » déclarant publiquement pour elle et en ne per- " danl pas de vue les principes cl les droits sur i> lesquels est fondée rcxistcncc de tous les gouver- » nements légitimes et de leurs sujets. » Quand l’Europe entière oublie une dynastie renversée, il y a de la grandeur dans l’obstination courageuse qui combat cet abandon universel. Il est seulement à regretter que cet héroïsme de persévérance n’éclate que dans un caractère d’ailleurs inconsistant cl variable sous tous les autres rapports.
Le roi de Prusse, tout malheureux qu’il est luimême , n’a point négligé à Tilsitt de faire quelques efforts dans l’intérêt de Gustave IV. Il désire cm|H}chcr que la dénonciation d’armistice, faite
EXAMEN DES TRAlTéS DE TILSITT.
le 3 juillet par ce prince, n'amène la reprise des hostilités, et il fiiritc Napoléon à charger ses gcné> raui de renouer la ncgocialion avec le roi de Suède. « Napoléon, écrit-il le 10 juillet à tiustave, a paru n écouter ma proposition, et m'a engagé i m'em> i> ployer pour que les hostilités cessent entre n V. M. et lui; ce qu'il regarde comme egalement » agréable pour les deux |>arlie5, parce que la » Suède, par sa position géographique, ne pouvait N jamais être une ennemie de la France. » Celte disposition de l'empereur était sincère, malgré le ressentiment personnel que pouvait lui inspirer le monarque suédois. Ce dernier, dans une entrevue, le 4 juin, avec le maréchal Brune, avait proposé le rùlc de Munck à ce maréchal. Otto proposilion, à quelque principe qu'on la rapporte, attestait alors une ignorance absolue des temps, des hommes et des choses. Elle valut au roi, de la part du nia> rcchal Brune, le reproche public « d’avoir • pro- » fané la majesté royale en se chargeant directe- >• ment de tentatives de corruption qui déshonorent » toujours l'agent chargé de les faire autant que N ceux qui les ordonnent. Napoléon, distinguant la Suède de son roi, écrivait au maréchal Brune : « Vous parlerez ^ de ce souverain comme d’un » homme plutôt fait pour régner sur les prliles- M maisons que sur la brave nation suédoise. • Relalivetncnlà la Suède, l'empereur ne montre point, du moins à cette époque, d'intention hostile contre elle, et s'il commande d'occuper la Poméranie et d'assiéger Stralsund , c'est u alin d'avoir par là >• une province qui servirait de compensation, n quand on serait dans le cas de faire la paix avec n l'Angleterre, n li est encore à remarquer que, dans une circonstance où tout prescrit à Gustave de salutaires lenteurs, lorsque le maréchal français invoque un article additionnel conclu avec le général Essen, article portant que les hostilités ne recommenceront qu'un mois après la dénonciation de l'armistice, c'est le roi qui, pressé de courir à sa perle, $c refusant à l'exécution de cet article, consenti par le général en chef de ses troupes, veut renouveler les combats dans un délai de dix jours. II obtient ccUc triste satisfaction. Le 15 juillet, l'armée française passe la Peene sur quatre points; le 14 elle prend position devant Stralsund; le 15, clic achève rinveslisscment de celte place. Dans le même mofnent, le général Blûchcr se relire avec les troupes prussiennes en conséquence de la paix de THsitl, et les troupes anglaises, peu jalouses de défendre un allié malheureux, l’abantionnent à sa mauvaise fortune, sc réservant clics-ménics pour
' Ortlre «lu Jour du lOjoillet.
’ Lellre du 4 juillet.
une destination plus digne de la politique actuelle de leur cabinet; 20 du mois d'août, Stralsund ouvre ses portes; le 7 septembre, Gustave, pressé dans l'ilc de Rûgon et menacé de la révolte des habitants, fait signer une capitulation pour la reddition de cette lie aux Français. Aux dépouilles célèbres déjà réunies dans Paris par la victoire , vont SC joindre le sceptre et le bâton de commandement du premier vainqueur de I.utzen, de Gustave-Adolphe. Jusque-là, dans la querelle de la Suède et de la France, les torts sont-ils du côte de l'empereur?
En ce qui concerne la Prusse, je suis loin d’excuser la rigueur dos procédés de Napoléon. L'expliquer est moins difficile. D'ordinaire, les haines politiques s'étcigncnl dans les batailles. Ici les haines survivent à la guerre. paix n'est que nominale; clic est inscrite dans le traité; elle n’est pascniréc dans les âmes ni pour la Prusse ni pour la France. La meilleure explication peut-être de cette triste exception, c'est que la guerre a été une guerre contre nature; que Napoléon l'a regardée comme telle et faite à regret; que c'était un allié qu’il aurait voulu avoir dans la Prusse , et qu’en le forçant â renverser celle puissance, on l’a obligé en quelque sorte à sc mutiler lui-même. C'est encore qoe la guerre n'a point été, du côté de la cour de Berlin, une guerre de politique contre la puissance française, mais une guerre de passion personnelle contre l'empereur. C’est l'homnie qui a ; été attaqué; c'est l'homme que l'on niaudit encore,
I c'est l'homme qui sc venge. 1^ cour de Mémcl ne pardonne pas plus sa défaite à Napoléon que celuici ne lui pardonne la nécessité uu il a été mis de combattre. CcUc cour est vaincue; elle n'est pas changée. Les personnes qui sont le plus avant dans la confiance du roi et de la reine sont celles qui voulaient contre Napoléon une guerre à mort. Il le sait, et son ressentiment conserve toute sa violence. Quatre jours après la signature de la paix, ses bulletins ont encore la même aigreur * qu'au cummencemcnl de la campagne. Les traits de sa colère tombent sur le général Ruchel, qui, blessé à léna, soigné, laissé libre par les vainqueurs, s'est depuis conduit d'une manière odieuse envers des ' prisonniers français; mais dans Ruebei c'est la j cour même qu'il veut atteindre, parce qu'il voit,
! dans ta conduite de ce général, l'esprit dont la I cour est toujours animée.
j A son retour par la Saxe, Napoléon reçoit à I Dresde doux députations prussiennes, l’une de la I ville inéiiie de Berlin, l'autre du cumilc des Étals
I * Bulletin du 15JuilTet.