EXAMEN DES TRAITÉS DE T1I.SITT
H Prusse u'a pas besoin d’entretenir une année, il j 7* n’est en guerre arec personne.... » Cependant il ' ue faut pas s'y tromper. Ce n’est pas une simple avidité d’argent qui dicte l'ciagération de ces demandes. Elle a un but plus important. Par J'impossibililé où est le roi d’y satisfaire, Napoléon est autorisé à demander des gages, et ces gages, ce sont les trois places de l’üdcr, qu'il gardera jusqu'à ce que la Prusse soit entièrement libérée; condi* lion pénible, à laquelle le roi Onira par être obligé de souscrire.
Au milieu de ces débats, le roi de Prusse, on le pense aisément, ne cesse de fatiguer de ses plaintes l'empereur de Russie, et d'implorer son interveo' Lion auprès du gouvernement français. Alciandre n’est pas insensible aux souffrances de son allié; mais livré à des idées nouvelles, il ne réclame en sa faveur que d’une voix faible et timide. uAssuré- » ment on ne pense pas à rien changer de tout ce » ce qu’il plaira à l'empereur (Napoléon) d'impo*
» ser à la Prusse, » mais Alexandre se rappelle que « c’est à ses instances qu'il a bien voulu conserver M l'existence de ce malheureux pays.... Il lui coûte X d'avouer ce qu'il éprouve de peine à penser que X ce n'est peul'étre pas contre la Prusse que l'emi> pereur prend des sûretés en gardant les forteres-
X ses prussiennes x Lorsque la Russie, en même
temps qu’elle se déclare contre l’Angleterre, aban* donne ainsi la Prusse même à la merci de Napoléon, celui-ci est-il donc si condamnable d'avoir fait au cabinet de Pétersbourg quelque concession du c6té de la Turquie ?
En rendant compte du traité de Tilsitt, tous les historiens, et même les plus acharnés contre l'empereur, lui font honneur de sa modération pour avoir restitué au rui de Prusse la moitié de ses États. <^uelques>UDS seulement n'y voieotqu'une modération relative. Je suis moins indulgent, et, je crois, plus juste qu'eux tous. Il n'y a là ni modération relative, ni modération absolue. Pour avoir triomphé d'un ennemi, pour être maître de son territoire par les armes, on n’en a pas acquis la possession légitime, et lorsque, sur neuf millions d’àmes, on en enlève près de U moitié à on souverain, on ne peut pas se prétendre modéré ni être cité comme tel; on a poussé le droit de conquête aussi loin qu'il peut s'étendre dans les temps modernes.
l.e reproche le plus plausible qu'on ait élevé contre l'empereur est d’avoir, à l’égard de la Prusse, fait trop ou trop peu. Il fallait, a-t-on dit, détrûner le roi ou s’en faire un allié sûr. L'un et l'autre de CCS partis extrêmes offrait plus de difficultés qu’on ne parait le croire. D’abord l'empereur Alexandre peut bien tolérer la diminution de la puissance prussienne, mais eût-il consenti de même à l’ex-
pulsion dû roi, à i’exhérédation de sa dynastie? Sa complaisance ne pouvait pas aller jusque-là. En second lieu, un roi, privé de tous scs Étals, une fàmille nombreuse et aimée de sa nation , des princes jeunes et militaires dès leur jeunesse, par cela seul qu’ils eussent existé en Europe, eussent été des prétendants redoutables pour le nouveau possesseur, cl heureusement nous ne sommes plus aux siècles où la politique suivait sans scrupule la commode maxime de faire périr toute une famille déchue pour la sécurité do l’usarpalion. Assis sur un trône rétréci, relégué sur la rive droite de l'Elbe, Frédéric-Guillaume était pour l’Europe un personnage moins intéressant que s’il eût été errant , fugitif, dépouillé de la totalité de sa monarchie. En lui laissant la moitié de ses Étals, Napoléon assurait la libre possession du reste au nouveau prince qu’il lui plairait- d'y établir. La prétendue modération de l'empereur n’avait donc été qu'une rigueur bien entendue.
Était-il en sa puissance de se montrer généreux de manière à se concilier la reconnaissance, l'affection de la naltun prussienne et de son gouvernement? Un tel essai de générosité eût été une tentative hasardeuse, imprudente peut-être, par cela seul que te succès eût été douteux. Outre qu’il fallait à la France un large dédommagement de ses dépenses et de ses sacriQces, il est fort probable que la cour de Prusse, rétablie dans ses Étals jusqu'aux bords du Rhin , n’eût jamais été qu'une puissance humiliée, rancunense, secrètement ingrate, à laquelle eût pesé le bieufait même de sa conservation. D’aillears il ne faut pas oublier que, dans ses ennemis du continent, c’est toujours l'Angleterre que l’empereur combat, et, par l’établissement de garnisons françaises tant à Dantsig que dans les places prussiennes de l'Oder, il assure la rigoureuse exécution du système continental jusqu'à la frontière de Russie. En tout étal de cause, du moment que la cour de Prusse, en s'agrandissant par ramilié de la France, depuis 1E(X> jusqu'à 180d, n'a pas voulu être pour elle un allié utile, Napoléon a pu croire qu'au lieu de mettre daus celte cour une conflancc qui pourrrail être encore trompée, il valait mieux former, à ses dé- }>ens, un État nouveau, destiné à rester nécessairement sous sa dépendance.
De plus, pour se concilier sincèrement la Prusse, il eût donc fallu aussi lui rendre ses provinces polonaises, dont les troupes venaient de combattre si vaillamment dans notre armée! L’empereur n’avait rien promis à la Pologne ; mais il avait accepté les secours de la portion de cet ancien royaume dévolue à la Prusse; il lui avait donné un gouvernement provisoire. Vainqueur, il lui devait l'indé-
f.HAPlTRB LXXIII.
pendance; il se devait à lui-même la conservation d’un auxiliaire qui ne pourrait manquer de lui être (Idèlc, car il lui serait toujours enchaîné par le lien de l'espérance. I/abbè de Montgaillard est peut-être le seul homme an monde qui ait pu dire que le résultat de la guerre devait être d'agrandir la Prusse, de conquérir, à force de générosité, l'affcclion de son gouvernement, comme si, en relevant sa puissance après l'avoir abattue, en plaçant de nouvelles armes dans ses mains, la France eût pu avoir la certitude qu'il ne les tournerait pas contre elle. Ces étranges raisonnements semblent n'avoir pour but que d'amener la comparaison de la situation du roi de Prusse avec celle de Porus; mats, si Napoléon avait suivi un tel exemple, ne l'cùt-ori pas blâmé, et avec beaucoup plus de raison, de manquer aux règles d'une politique raisoanablc, pour jouer un faux héroïsme et parodier le guerrier macédonien?
Dans tout ce qui a été arrêté à Tilsitt, il y a, diton, du gigantesque, du colossal, mais rien de complet ni d'achevé. On a raison sous ce rapport. Rien sur le continent ne pourra être achevé et complet, tant qu'on ne parviendra pas à la paix générale. La France, comme rAiiglclcrrc, est lancée dans les voies d’un envahissement sans Imrncs.
Il faut que chacune de ces deux puissances continue à s'accroître, jusqu'à ce que l’autre soit obligée de fléchir. C'est le mallicur du temps, ce n’esi pas une position de choix. Pour son compte, Napoléon en ressent l'embarras, il en connaît le danger, mais il n’est |>as en son pouvoir de s’y soustraire. Moins que personne, il ne s'abuse sur les périls attachés à une extension aussi prodigieuse; mais, s'il est maître du continent, il ne saurait espérer la paix inariliinc. Peut-être dans le fond de son irritation contre la Prusse so trouve-t-il la pensée que, si cette puissance eût voulu s'unir à lui de 1800 à 18015, il n'aurait eu à faire ni la campagne d'Austerlitz, ni celles d'Icna et de Friedland, et que dès longtemps la masse de puissance, qu'il a épuisée dans ces guerres, portée ailleurs, cUl forcé l'Angleterre à la paix.
La diversité des questions que je viens de parcourir, soit qu'un approuve ou non la manière <lont je les ai envisagées, aura toujours eu l'avantage de faire passer en revue les causes qui, à Tilsitt, purent agir sur l'esprit de Napoléon et les diiïércnls intérêts qu'il eut à balancer entre eux. Pour parvenir à l’accomplissement de la grande pensée qui absorbait toutes les autres considérations, la paix inarilimc, c'était bien le moins qu'en cciiange de l'appui d'uo grand empire, il eut abandonné, à l’imaginalion du rempercur Alexandre, des rêves ^ indéterminés sur la Turquie. Ce n'etait pas la en-
core le seul fruit qu'il en retirait. Par la reconnaissance de Joseph comme roi de Naples, l'empereur Alexandre abjurait le protectorat que son père et lui-mènie avaient été jusqu'alors si jaloux d'exercer en Italie; par celle de la confédération du Rhin, il livrait l'Allemagne tout entière, moins l’Auüriebe, à la domination française. L'édifice élevé à Tilsitt, quoique ce ne pût être qu'un ouvrage partiel et temporaire, ne manquait pas cependant de solidité, puisque malgré la guerre d'Autriche en 1800 et l’interminable guerre d'Espagne, il se soutiendra près de six années, et ne sera détruit que [lar la guerre de 1812.
Quant au système de Napoléon tendant à soulever le continent contre l'Angleterre pour la forcer à la paix, le succès pouvait-il être regardé comme certain ou seulement comme probable?!^ développement des événements qui ont eu lieu depuis autorise raniniiativc, mais, le système eût-il été mauvais, faux, inexécutable, était-il en la puissance de Napoléon d'en avoir un autre? Lorsqu'on est condamné à la guerre, il faut bien multiplier, généraliser les alliances jusqu'à laisser, s'il est possible, son ennemi seul contre le monde entier.
Quelles sont les causes qui avaient disposé l’empereur Alexandre à un rapprochement aussi complet avec Napoléon ? Généralement on n'a voulu en reconnaître qu'une seule, son mécontentement contre la cour de Londres du qui il n'avait reçu dans celte guerre qu'un misérable secours de quatre-vingt mille livres sterling. Dans le changement de ce prince, il entra cependant encore des motifs d'une autre espèce; cl le plus noble de tous, fut un juste repentir du sacrifice qu'il avait fait à la nécessité au commencement de son règne, en abandonnant les principes de neutralité maritime si énergiquement défendus par son aïeule et par son père. Si, dans sou association au gouvernement anglais, il avait pu fermer les yeux sur des mesures dirigées contre la France, alors leur ennemi commun, sa raison et sa justice avaient cependant toujours été blessées des violences exercées par l'Angleterre contre les nations neutres, cl dont le pavillon russe avait lui-même eu souvent à suulTrir. Il n'est pas douteux que Napoléon et lui n'eussent plus d'une fois traite celte question dans leurs cnlrulicns, et qu’Alexandrc, réconcilié avec un despotisme continental dont il devenait le complice, n’ail vu une lâche honorable a remplir dans la protection des nations commerçantes contre l'iniquité des prétentions brilatiniqucs et la barbarie des moyens empluyes pour les faire prevaluir.
Relativement au peu d'assistance fourni, dans cette guerre, à ta Russie, une foule d'écrivains ont accusé la politique de l'Angleterre qui, au lieu