‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 296 sur 298 · CHAPITRE LXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXIV

7ia

avait même fait entrevoir pour issue dans celle nouvelle roule le sort de son père. Ces craintes n'étaicnl rien moins que chimériques. Le parti anglais ne prenait nullement la peine de dissimuler son improbation de la conduite de l’empereur. Dans certains salons on portait la liberté du langage jusqu'à l'inconvenance. Celait une révolte ouverte contre la volonté impériale. Des pronostics cITrayants pouvaient faire craindre pour la vie de ce prince. Pétersbourg avait, selon l'usage, son écho à Vienne. Dans la colonie anglo-russe de l’Autriche, on parlait publiquement de l’assassinat prochain de rcinpercur Alexandre eomme d’un événement infaillible, naturel et presque nécessaire. Les correspondances de Russie avec l’Allemagne faisaient connaître et probablement exagéraient cette fâcheuse disposition des hautes classes à Pétersbourg. Des lettres , où se manifestaient ces sinistres présages, ayant été interceptées parles Français, le maréchal Soull en fut tellement frappé que, bien assuré de répondre aux sentiments de l’empereur Napoléon et sans attendre scs ordres, il en donna sur-le-champ connaissance au général Savary, alin de mettre l’empereur Alexandre en garde contre les périls dont il était entouré. Le danger était réel. L’empereur .Alexandre, tout en le bravant, ne douta pas de son existence. U sut gré de l’avertissement et prit lui-même quelques précautions. D’autres furent concertées avec les personnes de son intérieur qui lui étaient le plus sincèrement attachées. Tel est le partage habituel de ce pouvoir sans bornes tant désiré par les rois. La vie d’un exar est en jeu, des qu’il contrarie les intérêts ou même les passions souvent insensées de l’aristocratie dont il est environné. Ces despotes superbes qui se jouent de tous les droits des peu- |)les, sont, en certaines circonstances, des esclaves couronnés sur lesquels chaque noble a droit de vie et de mort. L'a*utocratie russe est la monarchie absolue, tempérée par l’assassinat. Quelle distance de cette royauté de caprice à la royauté vraie dans un gouvernement représentatif!

Napoléon connaît la position d’Alexandre. D y aura plus d’une fois égard et trop peut-être pour l’intérêt de la France. Alexandre a pris son parti avec franchise. La perspective menaçante qui s’offre à scs yeux ne fait point impression sur son esprit. Subjugué à Tilsitl par la supériorité de Napoléon, par des démonstrations amicales qui peutêtre aussi ne manquaient pas de sincérité, il espère trouver dans les avantages qui résulteront pour lui de l’alliance française le moyen de ramener les \/ Busses à son système, et l’alliance en cfTel ne sera pas stérile pour la Russie, u Les armées françaises « et russes, disait un jour ce prince à M. Lesseps,

» ont appris réciproquement à s’estimer. J’ai passé « des moments bien précieux avec l’empereur. Je » n’oublierai jamais les bons avis qu’il m’a donnés.

Il Enfin nous nous sommes connus, nous voilà » amis et nous le serons toujours. On dit qu’une » flotte anglaise est entrée dans la Baltique.

» Croit-on m’intimider? Eh bien! on n’y réussira n pas. » C’était efTcctivement une mesure faite pour attirer toute l’attention de la Russie que le seul envoi d’une flotte anglaise vers le Sund, lorsque nul indice n’avait annoncé la moindre mésintelligence entre des puissances du Nord et l’Angleterre.

Le niinislérc russe s’empressa d’inviter lord Lewisson-Gower à faire connaître les motifs qui avaient pu engager le gouvernement britannique >■ à des procédés si extraordinaires contre le Danc- !> mark. » La réponse de cet ambassadeur se composa des mêmes arguments que le manifeste précédemment cité. L’existence de l’Angleterre était menacée ; la flotte danoise pouvant servir à l’exécution du projet de descente formé par les Français, S. M.britanniqucavaildù prendre les moyens indispensables pour la sûreté de son empire. Bientêt on apprit à Pétersbourg et les sommations faites au Danemark, et les courageuses résolutions du prince royal, et l’incendie de Copenhague. Cet événement y souleva, comme partout, un sentiment naturel d’indignation, mais ce sentiment ne fut vif et durable que chez l’empereur Alexandre et le nouveau ministre des affaires étrangères qu’il venait de se donner, le comte de Roinansof. Une note de ce ministre à l'ambassadeur britannique lui flt connaître l’impression douloureuse qu’avait éprouvée S. M. I . à la nouvelle des malheurs qui venaient de frapper un prince auquel il était uni par les liens du sang cl par ceux d’une longue amitié. Garant de la tranquillité de la Baltique, l’empereur SC doit à lui-même de ne pas rester indifférent à ce qui peut la troubler. Lorsque l’Angleterre a envoyé une flotte et des forces considérables pour attaquer le Danemark , comment se fait-il qu’aucune communication n’ait été donnée à S. M.? « Ce » silence , celle extrême réserve pouvaient servir » de preuve que le cabinet de Saint-James jugeait t) lui-même que ce qu’il entreprenait était direc- » Icmcnt contraire aux intérêts de la Russie. »

' Lord Lewisson-Gower ne désespérait pas encore I de ressaisir l’influence prêle à lui échapper. Il crut qu’un langage ferme pourrait être de saison et il alla jusqu’à l’inconvenance. A son tour il se faisait { accusateur. Insistant pour la communication des ' articles du traité de Tilsilt, restés jusqu'alors inj connus, il renvoyait ironiquement à M. de Roman- I sof les termes dont s’était servi ce ministre. « Le

POLITIQUE INTEtUEURE ET POLITIQUE EXTÉIUEURE.

» silence * de la Russie sur les articles secrets , son « extrême réserve pouvaient servir de preuve que *• le cabinet impérial jugeait lui*mémc que ces V arrangements étaient direclementconlraires aux H intérêts de la Grande-Bretagne. » Lord Gower ne tarda pas à reconnaître qu'une telle conduite notait plus de saison. Grâce i la nomination de M. de Romansor, il y a maiiilctianl dans le cabinet russe deux hommes qui tiennent i l'alliance française, et c'en est assex. Sur ces entrefaites était arrivé à Petersbourg le colonel Wilson, chargé de dépêches pour lord Gower, et surtout de libelles contre la marche actuelle du cabinet impérial ; mais en vain l’ambassadeur anglais, le colonel Wilson et leurs partisans s'agitent pour effrayer l'empereur j en vain lord Gower fait de büêêéi a/ brillanteê propositions; les propositions sont rejetées, les intrigues échouent, et les libelles ne servent qu'à nourrir une baine impuissante. Les sujets anglais, saisis d'une juste inquiétude, songent à leur sûreté, et leurs bâtiments dans les ports russes se hâtent d'en sortir.

Après l'attentat commis contre le Danemark, le cabinet de Londres n'a pas craint d'inviter l’empereur Alexandre à intervenir u pour rappeler ^ » le prince royal à une appréciation moins pas- X sionnée des véritables intérêts de ce pays. » A une telle demande, la Russie Ct la seule réponse ’ qui convint alors à‘sa dignité par la rupture de toute communication avec l'Angleterre, par celle de tous les liens qui avaient précédemment existé entre les deux puissances. Celte ruplnrc étant un des grands événemenU du commencement du siècle, et ayant contribué à favoriser , pendant cinq années, la domination de la France sur le coiilincnl, le manifeste russe est un document essentiel dont nous croyons devoir citer les principaux passages.

M Deux fois l'empereur a pris les armes dans » une cause où l'intérêt le plus direct était celui » de l'Angleterre; il a sollicité en vain qu'elle y

■ portât une coopération conforme à son propre

■ intérêt; il ne lui demandait pas de joindre ses » troupes aux siennes, il désirait qu'elle fil une » diversion; il s'étonnait de ce que, dans sa propre X cause, elle n'agissait pas de son côté; mais, froide X spectatrice du sanglant théâtre de la guerre, qui X s'était allumée à son gré, elle envoyait scs trou- » pes attaquer Buénos- Ayres; une partie de aes » armées, qui paraissait destinée à faire une diver- H sion en Italie, quitta finalement la Sicile où elle

• Noie du iStepierabrc.

* To a more diapaaaionaie conaideraiion uf ihc real iitiereats of hia couniry.

X était assemblée; on avait lieu de croire que c'é- X tait pour se porter sur les côtes de Naples. On K apprit qu'elle était occupée i essayer de s'appro- X prier l'Égypte.

X Hais ce qui toucha sensiblement le cœur de K $. M. I., c’était de voir que, contre la fui, contre X la parole expresse et précise des traités, l'Angle- X terre tourmentait sur mer le commerce de scs X sujets, et à quelle époque 7 Dans un moment où X le sang des Russes coulait dans ces combats glo- X rieux qui retenaient et fixaient contre les années X impériales toutes les forces militaires de S. N. X l'empereur des Français avec qui l'Angleterre X était et est encore en guerre, x

Ici le cabinet russe rappelle l'offre de médiation qu'il a faite récemment au gouvernement anglais pour amener la paix générale, les réponses évasives de ce gouvernement, l'acte inouï do violence auquel il vient de se porter contre une puissance tranquille, modérée, distinguée par une longue ct inaltérable sagesse, placée au premier rang par sa dignité morale dans le cercle des monarchies, le tout pour exercer la plus inique et la plus odieuse spoliation.

L'empereur Alexandre s’indigne qu'après l'avoir blessé lui-méme dans l'intérél de ses peuples, dans ses engagements avec les cours du Nord, en violant une mer fermée, dont la tranquillité a été garantie par les puissances riveraines, l'Angleterre ait porté l'inconvenance jusqu'à lui proposer de sc faire l'apologiste d'un attentat qu'il réprouve, et de rallier le Danemark soumis, dégradé, à la puissance britannique. Il rend hommage aux nobles sentiments du prince royal qui repousse avec horreur l'avilissemenl auquel l'Angleterre voudrait le faire descendre.

V Touché de la confiance que ce prince met en X lui, ayant considéré ses propres griefs contre la X Grande-Bretagne, ayant mûrement examiné les X engagements qu'il avait avec les paissances du K Nord, engagements pris par l'impératrice Calbc- X rine et par feu S. M. l'empereur Paul, tous deux X de glorieuse mémoire, l'empereur s'est décidé à X les remplir.

X S. H. I. rompt toute communication avec l'An- X gleterre; elle rappelle toute la mission qu'elle y X avait et ne veut pas conserver près d'elle celle de X S. H. B. Il n'y aura dorénavant entre les deux X pays aucun rapport.

X L'empereur déclare qu'il annule , et pour X toujours , tout acte conclu précédemment entre

* Noie de M. de Romanxof, du 97 octobre — 0 novembre.

Page 1