‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 35 sur 298 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

[ISOOj

(Mi

vocaltons qui amenèrent de la part des Français des plaintes d'abord, et ensuite, sur l'inutilité de leurs plaintes, dos mesures plus vigoureuses. Le général Brune ayant requis en vain le marquis de Soinmariva de dissoudre l'insurrection, trois colonnes françaises se portèrent en même temps dans la Toscane : le général Dupont, commandant l'aile droite de l'armée, sur Florence, le général Clément sur Livourne, cl le général Monnicr sur Arezzo. Celle dernière ville, quartier général de l'insurrection, attaquée cl défendue avec fureur, fut emportée par les Français, qui firent un carnage affreux' des insurgés, cl démolirent tous les ouvrages de la place. Livourne, riche magasin de propriétés ennemies, offrit en légumes secs, en seigle et en froment, d'immenses approvisionnements pour l'armce. On y prit quarante-cinq bâtiments anglaisqui n'eurent pas le- temps de mettre à la voile. A peine on était en possession de cette ville, qu'on vil paraître sur les côtes l'escadre de l'amiral anglais Keith, portant douze mille hommes de débarquement, qui, celte fois encore, avaient le tort, si fréquent chez les Anglais, dans cette guerre, d'arriver trop tard. La prévoyance des Français se trouvait ainsi parfaitement justifiée. Dans le même temps, le général Roger de Damas, à la lélc d'un corps formé des meilleures troupes napolitaines, avait envahi les Étals romains. Le Piémont même s'agitait, malgré la présence des Français : les troubles du Piémont furent réprimés. Ou tint en respect le général napolitain dans les États ecclésiastiques ; et la combinaisçn ennemie, quoique bien entendue, mais habillent déconcertée par les Français, n'eut d'autre résultat que de leur livrer la Toscane et d’en légitimer l’occupaliou. «

Tandis qu'à l'exception de ces agitations secondaires, les grandes masses des armées, immobiles dans leurs lignes respectives, laissent pour qu'el()lt{i^ temps reposer leurs armes, sans cesser de les tenir prêtes pour des combats nouveaux, nous allons jeter on coup d'œil sur l'intérieur de la France, sur les changements graves qui s'élaiciil opérés dans les rapports de son gouvernemetil avec quelques puissances étrangères, comme aussi dans les rapports de ces puissances entre elles, et surtout avec l'Angleterre.

A son retour d'Italie, le premier consul avait été, comme il devait l'èlrc, entouré des hommages de la France entière. Si, dans les félicitations solennelles des premiers corps de l'Étal, la flatterie mêla son poison à des louanges d'ailleurs si justes et si bien méritées, rien n'élailplus franc, plus sincère que l'enthousiasme et l'admiration du peuple français.

Personne ne savait mieux que le premier consul

tout ce qu'un gouvernement acquiert de force par une sage dispensation des punitions et desTécompenses. Les unes et les autres furent distribuées avec une sévère justice. Sous le régime de la terreur, l'autorité publiqueavait été cruelle ; mais, en général, dans les individus qui l'exerçaient, elle avait été désintéressée. On était, à celle époque, moins avide d'argent que de pouvoir. Sous la dernière année de la convention et sous le gouvernement directorial, la corruption avait pénétré dans toutes les fonctions publiques , et on avait vu se multiplier la prévarication et la fraude. Il était essentiel d'opérer une salutaire épuration, mais sans violence, sans destitutions arbitraires. (Quelques exemples d'une rigueur bien placée envers des coupables, et surtout les encouragements donnés à l'intégrité reconnue, annoncèrent que,'sous le nouveau gouvernement, la probité et la droiture ne seraient pas d'inutiles moyens de fortune. Nulle part peut-être il n'a existé, sous le rapport du désintéressement pécuniaire, autant do pureté dans l'administration qu'il y en a eu en France sous le consulat cl sous l'empire. Les passions avaient pris un autre cours : on avait à un haut degré le désir de l'avancement, plus tard l'amour des distinctions et des litres ; mais, pour la morale, c'était toqjours un progrès que la soif des richesses ne fût point 1a passion dominante. * >

Une tâche plus douce pour le premier uinsul était la distribution des récompenses à tant de braves qui s'étaient distingués sous scs ordres en Italie, ou qui se distinguaient encore en Allemagne sous ceux du général Moreau. Des promotions à de plus hauts grades, des sabres d'honneur accordés [K)ur des traits de courage cl de dévouement, portaient une noble émulation dans tous les rangs de l’armée, parmi les généraux comme parmi les ofliciers et les simples soldats. Kellcrmann qui avait, par une belle charge de cavalerie, si puissamment contribué au succès de la bataille de Marengo, fut nommé général de division. Des sabres, portant l'iiiscriplion de celte même journée, furent décernés aux généraux Victor, Walrin, Murat et Gardanne. On frappa une médaille pour célébrer les victoires de l’armée du Rhin et son entrée à Munich. Au milieu des témoignages de satisfaction donnés à la bravoure heureuse, la reconnaissance n'oubliait point ceux qui avaient succombé en combattant pour la patrie. Un arrêté du premier consul ordonna que le corps du général Desaix fût transporté au couvent du mont Saint-Bernard, on il devait lui être élevé un tombeau. A l'aris, un quai, dont la construction venait d'être résolue, sc décora du nom de cet illustre guerrier.

Comme le simple soldat avait part aux récom-

POLITIQUE EXTERIEURE

penses naliunales aussi bien que ses chefs , un grenadier reçut alors des honneurs funèbres, non moins remarquables que ceux dont la mémoire de Desaix lui>uiènic était l’objet. Ce grenadier était la Tour d'Auvergne. Issu d'une branche bâtarde de la maison de Douillon, il avait été légitimé par la gloire. En lui revivaient les qualités morales de Turenne. Comme militaire, il ne tU point l’essai de scs forces sous un titre élevé. Sa modestie l'avait retenu au grade de capitaine. A l’armée d’Espagne, où il servit longtemps, il commandait, avec ce grade, une réunion de compagnies de grcifadiers, qui reçut le nom de colonne infernale parla terreur qu’ello répandait chez rennemi. Après la conclu- * sion de la paix entre la cour de Madrid et la France, lorsqu’il se rendait par mer de Rayonne en lirctagiie, fait prisonnier par les Anglais , il les avait étonnés et vaincus par l’opiniâtreté de son refus ù déposer sacocardc tricolore. Rentré en France, il y vivait dans la retraite, occupé de savantes ro^ cherches sur les origines gauloises, lorsque tout à coup il apprend que le lils unique d’un de scs amis vient d’étre appelé sous le drapeau. Il quitte sa solitude et scs livres, vole à l’armée, prend la place du jeune soldat et le renvoie à son père. Ce trait ne rc.sla point inconnu au premier consul. Il fallait une récompense d’un genre nouveau pour un homme qui n'avait point l'ambition des hauts grades militaires. Lci-j)reinicr consul saisit celle qui pouvait plaire le plus à un caractère de cette trempe. En lui envoyant un sabre d'honneur, il le nomma le premier grenadier de l’année. La Tour d’Auvergne fut tué, le ü messidor, à Oberhausen, par suite du combat qui avait eu lieu sur les hauteurs de Ncubourg. Un ordre du jour du général Moreau, en annonçant sa mort à l’armée, porta que, sur le lieu où il avait reçu le coup mortel j il lui serait élevé un tombeau conlié à la garde des braves do tous les pays. Chaqnc appel de la compagnie, â laquelle il avait appartenu, devait commencer par le nom de la Tour d’Auvergne, et le plus ancien grenadier répondait : Présent. Il le fut toujours, en effet, par scs inspirations et son souvenir. Son cœur, enfermé dans une boite de vermeil, était placé sur la poitrine du plus ancien des grenadiers, qui le portait comme un symbole d'honneur pour le régiment, et comme un gage de victoire. Par ce mode ingénieux d'apothéose , le général Moreau faisait revivre, dans toute son armée, le dévouement du brave qu’elle venait de perdre. Le sabre de la Tour d’Auvergne fut considéré comme une propriété publique. Le premier consul ordonna qu’il fut suspendu au temple de Mars.

Dans le nouveau gouvernement de la républi-

que, deux fêtes nationales avaient seules été conservées, le 14 juillet et l’anniversaire de la fondation de la république. Le premier consul les ennoblit en les consacrant à payer aux défenseurs de l'Etal la dette de sa reconnaissance. Le 14 juillet, toujours fameux, comme fête de la liberté, avait reçu, en -outre, une dénomination plus riante, celle de fête de la concorde, en mémoire de la pacification des départements de l’Ouest. Ce fut le jour de l'anniversaire du 1 4 juillet que fut posée la première pierre du quai Desaix et de la colonne nationale.

La fête ‘ de la fondation de la république eut encore un caractère plus imposant, et on pourrait dfre plus sacré. Outre la présentation des drapeaux pris sur rennemi par les diverses armées de la république, c’étaient des cérémonies tout à la fois patriotiques et religieuses (pic l’oraison funèbre des généraux Kléber et Desaix, et la translation des cendres de Turenne dans le temple de .Mars. Le nom du grenadier la Tour d’Auvergne vint naturellement se mêler à celui du grand homme dont il eût mérité l’adoption, et la vieille gloire d’un autre siècle ne perdit rien à se confondre avec la gloire d’un siècle nouveau. La réunion, dans un même jour, d’honneurs rendus à deux des plus illustres généraux de la France républicaine et à l'un des plus grands capitaines de l'ancienne monarchie, était une idée non moins française que politique et bien calculée. On ne pouvait pas plus habilement rompre la barrière que la révolution avait eu la maladrc.sse d’élever entre la nouvelle France et la France ancienne. Il n’est pas de cœur français qui, malgré les idées républicaines encore existantes, ne se rouvrit avec joie à un sentiment de vénération pour ce nom de Turenne, que notre jeunesse avait appris à respecter et à chérir. On savait gré au premier consul de joindre au culte des vertus actuelles, le culte des vertus d'un autre temps. La mort, qui avait préparé ce rapprochement, n'avait été que trop judicieuse dans scs choix. Turenne, le héros de tous les siècles, Turenne ne se fût point offensé de voir placer, a côté de son nom , les noms sans tache de Desaix et de Kléber. Dans ce même jour, déjà si rempli, le premier consul fit connaître à la France la signature de préliminaires de paix avec l'Autriche, la remise faite au général Moreau des places d’Ulni', Iiigolstadt et IMiilisbourg, les négociations ouvertes avec l’Angleterre pour la conclusion d’une trêve iiiariv time; et, tout en annonçant ces faits d’un si heureux augure, il réclamait le dévouement de la nation pour acheter, par un dernier effort, cette paix

' l.c 'J'J scpicinbro.

Page 1