‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 46 sur 298 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Négociations de Lunéville. — Limitation des pouvoirs donnés au plénipotentiaire autrichien. — Instances de M. de Cobenir.l pour l’admission d'un plénipotentiaire anglais. — Propositions de l'.Autriche pour des préliminaires de paix. — Propositions de In France pour une paix définitive. — Changement opéré parla bataille de Hohenlinden. — Admission des bases voulues par la France. — Débats sur la sécularisation des biens ecclésiastiques. — Ultimatum remis par Joseph Bonaparte. — Désignation de Salzboiirg pour indemnité du grand-duc de Toscane. — Nécessité de la ratification de l'empire germanique. — Examen du traité de Lunéville. — Omissions du traité de Lunéville. — Intervention de Paul pr en faveur S. M. sicilienne. — Opérations militaires en Toscane. — Ménagements du premier consul pour la cour de Rome. — Arrivée d'un envoyé de Paul l*' en Italie. — Signature de préliminaires de paix entre la France et le royaume de Naples. — Examen du traité de paix conclu entre la France et S. M. sicilienne. — Traité conclu entre la France et l'Espagne pour l’établissement de l'infant de Parme en Toscane. — Observations sur le traité entre la France et l'Espagne. — Résultats principaux de la paix de Lunéville. — Dispositions de la France contre le Portugal.

I^a guerre continentale est à son terme. Elle s'est épuisée par sa propre énergie. La vigueur des coups portés en Italie et en Allemagne a produit des campagnes courtes et de longues suspensions d'armes. En quelques mois, nous avons vu se conclure, se prolonger, se renouveler les armistices. Le temps de la pacification est à la fin venu. Jamais année n’a été si féconde que 1801 en transactions diplomatiques. Le traité de Lunéville est le premier anneau auquel s’attachent tous les autres. Nous allons remonter au commencement de la négociation, en novembre 1800, pour la conduire jusqu'à sa conclusion.

Le cabinet autrichien, qui met une partie de son habileté à conserver de nos jours les finesses du moyen âge, avait donné à son plénipotentiaire des pouvoirs rédigés en termes ambigus et susceptibles d’un double sens, ce qui lui permettait d'admettre ou de rejeter l'une ou l’autre signification, suivant les événements et les circonstances. Ces pouvoirs l'autorisaient : « à signer la paix conjointement » avec le plénipotentiaire de S. M. britannique. ■> Fallait-il inférer de ces expressions qu’il ne pouvait la signer sans ce concours? Le négociateur français , Joseph Bonafiarte , qui voulait avance* .

1 BICXOX.

sans disputer sur les formes , jugea ces pouvoirs * égaux aux siens, par la considération qu'ils étaient facultatifs et non restrictifs dans la mention faite de l’Angleterre. Pour le moment, la temporisation était dans le système de l'Autriche. Cette interprétation fut rejetée par M. de CobentzI, qui prétendit que scs pouvoirs devaient être entendus dans un sens restrictif. Il faudra la bataille de Hohenlinden et toutes ses conséquences pour fixer, dans le sens contraire, la véritable acception de la phrase contestée.

Cependant, malgré la dissidence qui s'était élevée sur la nature des pouvoirs autrichiens, et même en raison de cette dissidence, plusieurs notes furentéchangées entre les plénipotentiaires. Au lieu de s'attacher à la question de la paix, M. de CobentzI éleva des réclamations sur l'occupation de la Toscane par les troupes françaises, réclamations que le ministre français écarta en considérant le sujet de ces plaintes comme un de ces faits sur lesquels avaient dd s’entendre les généraux en chefs des deux armées. I..a cour de Vienne étant alors résolue à reprendre les hostilités, le langage

• Le 9 novembre.

CHAMTRE Xï.

de son plcnipotcnliairc clail devenu plus ferme, quoiqu’il exprimât toujours une entière disposition à traiter, pourvu que le premier consul admit l’Angleterre dans la négociation. Outre que la France n’avait pas pu se mettre d’accord avec le gouvernement anglais pour la conclusion d'un armistice naval, le plénipotentiaire français représentait * qu’il n’y avait rien de commun entre les intérêts que l’Autriche était appelée à discuter avec la France, et ceux sur lesquels la France et l’Angleterre auraient à s’entendre, différence qui rendait inutiles la réunion cl le concert des deux alliés. En effet, disait Joseph Ronaparte, «que font » à rAnglclerre, par exemple, répuisement de la i> France et de l’Autriche , et la désolation de la I’ moitié de l'Europe? Que font à l’Autriche la » ruine des colonies françaises, renvahissement du i> commerce, l’oppression des mers et la dcstruc- » lion de tout équilibre maritime? Dès qu'il est » évident que l’Angleterre peut faire tourner au » proflt de son ambition Jusqu’à la lassitude même » de la France et de l’Autriche, il ne convient pas » de l'inviter à prendre part à leurs explications, à >1 moins qu’elle ne s’identifie avec leur situation.... » Si le gouvernement français n’avait offert de né- » gocier qu’à l'Autriche seule, on pourrait suppo- » scr peut-être qu’il veut diviser les alliés pour i> continuer la guerre avec rAnglclerre ; mais il n'a >> fait aucune proposition de paix à S. M. impériale >• qu’il n’ait également adressée à S. M. britanni- II que. il a mis une condition au concours des deux » alliés. Il ii’«n a mis aucune à des négociations » séparées avec eux, et s’est toujours montré dis- » posé à les conduire simultanément, quoique non » conjointement. »

La discussion sur ce texte se prolongea jusqu’aux premiers jours de décembre, moment où le renouvellement de la lutte en Allemagne allait donner aux affaires une face nouvelle. M. de CobentzI fil alors un pas de plus. Il proposa verbalement » de » faire marcher de front, avec une négociation pa- » lente dans laquelle l’Angleterre serait admise » pro formâ, une négociation secrète et séparée •I dunton déterminerait d'avance toutes les bases. » La principale de ces bases était que l’Autriche recevrait en Italie les indemnités qui, aux termes du traité de Campo-Forinio, lui étaient ducs en .Allemagne. àloycnnanl ces conditions, le plénipotentiaire autrichien était autorisé à signer des préliminaires de paix. En cas de refus, il avait ordre de se retirer à Francfort. La proposition était grave. Elle fut transmise au gouvernement français.

L’admission d’un plénipotentiaire britannique,

' Note (lu 22 novembre.

sous quelque forme que ce fût, ainsi qu’une nouvelle suspension d’armes, furent refusées; mais le premier consul offrit de signer avec l’Autriche une paix définitive, d’en tenir les ratifications secrètes jusqu’à la fin de février; et, pour faciliter un prompt dénoùment, il exprima en termes clairs et précis les conditions auxquelles il était prêt de souscrire : <1 Pour l'Autriche, la ligne du Mincio avec le Maiii> louan jusqu’à l’Oglio; pour le grand-duc de Tosit cane, un Étal composé du Ferrarais , du Polonais » et de la Romagne; pour le duc de Parme, la Tos- I* cane ; pour le roi de Sardaigne, le Piémont jus- X qu’à la Scsia. La république cisalpine aurait pour n limites la Sesia et le ülincio. » Celte offre, qui at: testait du cftté de la France un vif désir de la paix, était pour la cour de Vienne un coup de fortune, si elle avait su s’en saisir; mais l’empressement même de la France encouragea les prétentions de cette cour. M. de CobentzI, sans discontinuer ses instances pour l’admission d’un plénipotentiaire britannique, voulait pour sa cour la limite de l’Adda, avec les trois légations de plus; le rétablissement pur et simple, tant du grand-duc en Toscane, que du roi de Sardaigne en Piémont; et à ces demandes il joignait de nouveau la menace de se retirer à Francfort, si elles n’étaient pas acceptées. Sur ces entrefaites, la victoire de Hohenlinden étant venue changer la position des parties belligérantes, le plénipotentiaire français modifia, quoique légèrement, scs propositions; mais le comte de CobentzI n’en persista pas avec moins de fermeté dans les siennes jusqu'au 26 décembre, époque où venait d’être signé l’armistice de Slcyer. Alors seulement, il déclara que .ses pouvoirs dcvaientêtre entendus dans un sens facultatif, cl qu’il était autorisé à signer des préliminaires, quoique toujours sous le secret. Cinq à six jours se passèrent encore en communications peu précises. Le 2 janvier seulement, la négociation prit une marche régulière, et on inséra dans un protocole le résultat des conférences.

L’Autriche a laissé échapper le moment favorable. On ne lui accorde plus en Italie la ligne du .Mincio. Elle est obligée de se réduire à celle de l’Adigc. Dès la quatrième conférence, le 13 janvier, le comte de CobentzI avait été obligé d’admettre deux grandes bases , la limite de l'Adige dans la péninsule, à l'exception de Mantoue, et pour la France, à l'égard de rAllemagnc, la limite du Rhin. Le 215 , il fil encore deux concessions de la plus haute importance, l'une, l'abandon de Mantoue; l’autre, le consentement de l’empereur à traiter simultanément pour lui-même et pour l'empire germanique. A celte occasion on a depuis ffccusê li la tranchante politique de Bonaparte, i>

POLITIQUE EXTÉRIEURE

qui avait forcé Pempcrear à s'affranchir des liens sacres de la constitution de l'empire. Cette loi fondamentale, a-t-on dit, principe conservateur des droits des princes et États, n’avait jamais été violée. On se trompe; cette loi fondamentale avait eu ses exceptions; et le procédé adopté en 1801, n'était que la reproduction d’un mode semblable, suivi à Rastadt et à Bade, en 1714. Au reste, ce n’était pas là une diRiculté bien réelle du côté do l’Autriche. Il en était une autre sur laquelle sa résistance fut beaucoup plus opiniâtre ; c’était le principe de la sécularisation des biens ecclésiastiques. La cour de Vienne se prêtait, d’une part, à laisser dépouiller les princes héréditaires de l'empire sur la rive gauche du Rhin, et, de l'autre, se refusaitau seul moyen qui existât de leur en donner le dédommagement sur la rive droite. Ce système formait le fond d’un projet, remis le 16 janvier, par le comte de CobentzI; mais il ne pouvait pas trouver accueil du côté de la France, qui se proposait, non-seulement de donner aux princes laïques une compensation de leurs pertes, mais encore d'augmenter leurs possessions, et de s’attacher ces princes par le bienfait d'un agrandissement dont ils seraient redevables à son appui. L'opposition du gouvernement français amena ]U. de CobentzI à modifier sa demande. Il admit le principe de l'indemnité par le moyen des sécularisations, mais en plaçant les électeurs ecclésiastiques sur le même rang que les princes héréditaires, et en les transportant aussi sur la rive droite , oiï ils auraient reçu un équivalent de leurs pertes. Cette modilication étant contraire au but principal de la France, puisque son application eût seule absorbé une grande partie des biens ecclésiastiques disponibles en Allemagne, fut obstinément rejetée par le plénipotentiaire français, quoique reproduite et soutenue pendant plusieurs jours, avec chaleur, par le ministre autrichien.

Après avoir longtemps réclamé les trois légations pour elle -même, l’Autriche était arrivée à ne les plus demander que pour le grand-duc de Toscane, comme la proposition en avait d’abord été faite par la France; mais les temps étaient changés, et la F'raiice ne se prêtait plus à stipuler d'indemnité pour ce prince ailleurs qu’en Allemagne. Le i février, Joseph Bonaparte remit au comte de CobentzI un ultimatum qui, à peu de chose près, formait le traité, tel qu’il a été conclu. Le gouvernement français avait alors un grand avantage dans la négociation. La concordance des vues de Paul I" avec les siennes lui offrait un important appui. Comme la France, Paul l*' voulait l’indemnisatlbn des princes héréditaires par le moyen des sécularisations. Lorsque l’Autriche, pour gagner du temps , parlait de faire intervenir dans la négociation un plénipoten-

tiaire du roi des Oeux-Sicilcs, on lui répondait qu’on allait incessamment traiter de la paix avec le roi de Naples , sous la médiation de la Russie. On faisait même entendre que telle était l’animosité de Paul !•' contre l'Autriche, que, si la France voulait eu tirer parti, il pourrait entrer dans les vues de ce monarque de rendre l’État de Venise à son ancienne organisation. Les exigences de l’M/Ztmatum étaient fortes. La résistance fut vive. M. de CobentzI alla jusqu'à dire qu’il resterait encore à l’Autriche des ressources dans son désespoir, « si » nous lui donnions des ukases à signer. » Le plénipotentiaire français avait été autorisé à se relâcher sur quelques-unes de scs premières demandes, notamment à l’égard du fort de Cassel et autres fortifications vis-à-vis de Mayence, sur la rive droite du Rhin. En général, la France consentait à remettre à qui il appartiendrait les places qu'elle occupait sur la rive droite , Dusseldorf, Ehrenbreitslein, Philisbourg, Kehl et Vieux -Brisach, mais sous la condition de la démolition de ces places. Il serait humiliant pour ceux auxquels ces places seraient rendues d'être condamnés à les démolir. <t Démantelez-lcs vous-mêmes, dit M. deCoblentzI, i> et nous stipulerons qu'elles devront demeurer » dans l'état où elles seront remises. » Cette variante fut, comme on le juge bien, adoptée sans peine par la légation française.

Il restait toujours deux points vivement défendus par le négociateur autrichien; la translation des électeurs ecclésiastiques sur la rive droite du Rhin, et une indemnité en Italie pour le grandduc de Toscane. Sur le premier point, la négative fut formelle du côté de la France. A l'égard du grand-duc de Toscane, tout en persistant à renvoyer en Allemagne l’indemnité à lui fournir, le gouvernement français ne refusait pas de déterminer sur-le-champ cette indemnité, et il offrait d’y affecter, par un article secret, l'archevêché de Salzbourg. On était arrivé au moment décisif. Le plénipotentiaire français déclara que son gouvernement n’admettrait plus de modification sur aucune de scs demandes, qu'il fallait ou y accéder on recourir de nouveau au jugement des armes. Il ajoutait que, si le sort de la guerre était favorable à la France, » la maison d’Autriche devait s’attendre à n trouver le thalweg de l'Adige sur la crête des Al- » pes Juliennes, et qu’il n’était aucune puissance » en Europe qui ne vit avec plaisir les Autrichiens n hors de l'Italie. » La désignation de Salzbourg pour l’indemnité du grand-duc de Toscane, l'abandon du fort de Cassel et autres forts de la rive droite du Rhin, donnèrent au plénipotentiaire autrichien la consolation de n'avoir point admis un ultimatum absolu et sans aucun désistement. La

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