‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 51 sur 298 · CHAPITRE Xir · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xir

» ressusciter son cummcrcc et sa marine. » Voili le fantôme qui épouvante ce grand homme d'Etat ( Du commerce, une marine en France, cl l'Angleterre est perdue. N'cst-cc pas un préjugé des temps d'ignorance, un préjugé fait pour arrêter toute ci< rilisalion. que cette croyance dominante qu'il n'y a pas de place dans le monde pour la prospérité de deux grandes nations ; qu'il faut, pour que l'Angleicrrc soit forte et heureuse, que la France soit abais- | sée, humiliée, enchaînée dans te dévolop|>emciit de son industrie, et que. pour la conduire à ce point de ' miscTC, d'avilissement et de servitude, l'Angleterre peut fouler aux pieds tous les droits de la nature | et des gens? Sans doute l’état de guerre autorise à faire à son ennemi autant de mal qu'il est possible; mais il est entendu qu'on doit se renfermer dans des règles, dans des lois communes i toutes les parties belligérantes. Ces lois, ces règles invoquées par les neutres sont, ajoute M. Pitl, •> un principe » jacobinique des droits de l'horomc, qui nous con- I» duirail à renoncer à tous les avantages par Ics- N quels noua avons , depuis si longtemps et avec n tant d'utilité, déployé toute l'énergie anglaise, i» Heureusement pour l'humanité, cette politique de destruction n'est pas toujours récompensée par le succès, ou ne l'est du moins que par des succès temporaires et chèrement achetés.

Qu4iiquc depuis neuf ans l’Angleterre n’ait été atteinte que dans ses alliés du continent ; quoique, sous le rap|K>rl maritime, sa domination ne souffre pins de rivalité; quoique les passions, les fausses doctrines du gouvernement eussent passé dans l'esprit d'une grande partie de la population, il s'en fallait beaucoup que son état intérieur offrit en effet celte prospérité dont M. Pitl faisait parade dans ses discours. Les manufactures étaient en souffrance. Du sein des richesses entassées dans la Grande-Bretagne et qui ne trouvaient plus de dé* Imuciiés sunisanls, s'élevait le spectre hideux de l'indigence et de la famine. Les marins seuls et quelques marchands trouvaient, dans le pillage du commerce étranger et dans les faciles adjudications des tribunaux anglais, une abondance fugitive et toujours renouvelée. Dans le langage de U. Pitt, la prospérité était la puissance sur mer, l'acquisition successive de toutes les colonies françaises cl balavcs, et, par suite de l'exagération donnée au système de crédit, la facilité de pourvoira d'énormes emprunts; et cependant le but principal de la guerre, poursuivi avec tant d'obstination, était devenu une chimère! on était réduit à l'abandonner. Un s'était flatté de changer la forme du gouvernement de la France, de rendre à cet Étal son ancienne dynastie et son ancienne frontière , et la France avait un gouvernement qu'il ne paraissait

plus facile de renverser! et la possession de la Belgique , qu'on avait voulu lui enlever à tout prix, venait pour la seconde fois de lui être cédée de la manière la plus solennelle! et la nouvelle frontière de la république s'clail étendue en sens inverse des efforts du gouvernement anglais ! L'Italie était interdite à l'Angleterre, le Nord sc soulevait contre elle, et déjà les armées qui avaient vaincu les Autrichiens dans tant de batailles rentraient en France pour menacer le dernier allié du gouvernement anglais, le Portugal, et l’Angleterre clic -même jusqu'au sein de ses foyers !

Si l'on doit de l'admiration à la constance d’un homme qui se joue du genre humain, du sang des nations, et des destinées des générations futures dont il dévore d'avance les ressources, M. Pîlta mérité la palme de 1a persévérance. L'allégation des arguments que nous avons cités était évidemment on ap|>el au jugement des armes. Pendant la durée de la discussion, des escadres s'armaient dans les ports britanniques. Insensible aux maux de ses compatriotes, M. Pitt va sans scrupule les engager dans une lutte nouvelle, avec des ennemis nouveaux, avec des puissances qui auraient voulu rester neutres , avec des alliés devenus des ennemis. Comme nous ne voulons pas supposer que la catastrophe qui décidera l'issue de cette lutte fût entrée dans les calculs de M. Pitl; comme, en envoyant une flotte dans la Baltique, ce ministre n'avait pu compter sur un succès certain, nous devons louer en lui la prévoyance qui lui lit prendre la résolution de quitter le ministère, tandis que la question était encore indécise, puisqu'il pouvait arriver que le sort des armes obligeât l'Angleterre à renoncer aux prétentions dont il avait juré qu'elle ne se départirait pas, et qu'en dcfînilive, à l'égard de la France, tout autre négociateur que lui pourrait se présenter avec plus de convenance et d'avantage. C'est là, c'est dans celle abdication du pouvoir que j'honore M. Pitt. L'abdication, je le sais, n'est que momentanée. Les ministres qu'il choisit pour ses successeurs ne seront que ses instruments. Il ne place le timon de l'État entre leurs mains, que comme un dépôt qu'il se propose de ressaisir un jour. Ces remarques sont vraies ; mais il est vrai aussi que M. Pitl a reconnu les souffrances réelles de son pays , et qu'il veut ou les terminer ou du moins les suspendre. Il a reconnu que la position dans laquelle il s'est mis envers le chef du gouvernement français, peut former obstacle à une paeîflcalion qui devient chaque jour plus nécessaire, et il résigne volontairement la puissance ; il se sacrifie à la paix. M. Pitt est en ce moment plus qu'un grand ministre; il est citoyen.

Si la considération qui le portait à se retirer me-

l'OMTlOUE EXTÉRIEURE.

rtlait de jusle$ éloges, il eût été beau, sinon de la proclamer, ce qui eût pu trop coûter à son amourpropre, du moins de donner à sa retraite un prétexte qui ne Tût pas susceptible <le blâme. Sous ce rapport, l'inspiration de M. Pill ne fut pas heureuse. Le choix du motif qu’il allégua fut tout à fait sans générosité. Lorsque, l'année précédente, l'Irlande avait été réunie à ta Grande-Bretagne, ce ministre avait promis aux Irlandais ralTranchis.sement des exclusions qui pesaient sur eux, et leur admission à régalitc de droits politiques avec les protestants. L'intention pouvait être louablcencorc, mais la promesse avait clé un acte d’imprudence et de présomption, M. Pilt n'ayant pas pris soin auparavant de s'assurer du coiisetitcmenl du roi. Ce consentement n’était rien moins que probable, et, en effet, lorsque la proposition en fut faite à ce prince, Georges III sc montra inflexible dans son refus, prétendant qu'une telle concession serait une violation du serment de son sacre. Peu de temps après, des symptômes de ralicnalion mentale dont le roi avait été précédemment atteint, sc reproduisirent d’une manière inquiétante, et la crise était dans toute sa force au moment où U. Pitt annonça qu'il allait sortir du ministère. Pour déguiser la cause réelle, et en elle-même Irès-hoiiorahle, qui le délenniiiail à prendre ce parti, il fit circuler, surtout en Irlande, uii écrit qui expliquait S.1 retraite par l'impossibilité de tenir les engagements qu'il avait pris avec les catholiques, engagements que l'opinion contraire du roi l'empéchait d’accomplir. Un cri d'indignation s'éleva de toutes parts contre une telle conduite. Dans le parlement, l'attaque fut vive du cûlé de l'opposition. La défense était difficile pour M. Pitt : elle ne manqua ni d'adresse ni d'habileté. Au fait, il n'y a point d’excuse solide pour un ministre qui, eu se retirant, se fait l'accusateur du prince dont il a eu la conflance. En une telle conjoncture, c’est manquer non-seulement à la délicatesse, mais a un devoir positif, que de chercher pour soi-mème de la popularité aux dépciisdu rcs|>ccl dû à la personne du roi; cl quand il s'agit d'on roi souffrant dont une maladie cruelle a dérangé tes organes, ajouter au malheur de sa situation, en jetant de l'odlcux sur scs actes antérieurs, est un trait rcvnllant en tout pays, et qui dans nos mœurs surtout l'csl plus encore, parce qu'il offre une teinte confuse de barbarie cl de lâcheté. Peut-être en Angleterre un tel jugement pourrait-il paraître trop sévère. Résomons le fait sous des couleurs moins sombres. M. Pitt, dont l’esprit est vif et pénétrant, voit que la paix est une nécessité pour l'Angleterre, et que sa retraite est une nécessité pour la paix. Bon Anglais, attaché avant tout à son pays, il se relire.

I S'il laisse sommeiller son ambition, il n’y renonce pas. En quittant le pouvoir, il songe à le reprendre. Il se ménage d'avance un nombreux parti. Pour natter ce parti, poursc donner le relief d'une grande Rdélité à ses engagements, il faut accuser le roi dont il sc sépare, cl auprès duquel il compte remonter un jour. Cet inconvénient ne l'arrête pas. Aristocrate envers la démocratie, M. Pitt est démocrate à l’égard de la royauté. M. Pilt a le cœur sec. Les émotions du sentiment lui sont étrangères. 8a téle froide ne connaît que des calculs. Il me semble que, dans ce trait seul, on voit l'homme tout entier avec scs qualités comme avec ses défauts. On a depuis imaginé un autre motif pour I expliquer la retraite de M. Pitt : le seul honorable j pour ce ministre est celui que nous avons allégué, le sacrifice temporaire de sa puissance au rétablissement de la paix.

Les mois «le janvier et de février ont été dans le Xord, comme en Angleterre, employés en prépa- : ratifs militaires et maritimes, mais les dispositions ; pour l'attaque seront plus promptes que pour la défense. Gc n'csl pas que la Russie, le Danemark et la Suède, même en laissant de côté ce qui, dans leur marine, n'était pas en état de servir, n'eussent à opposer au gouvernement anglais des forces doubles, |)ar leur réunion, de celles que ce gouvernement pouvait porter dans la mer Baltique; mais le danger étant inégal entre les puissances du Nord, et là où le danger n'est pas iminlrienl, la défense étant toujours moins active, pcal-clre ni la Suède ni la Russie ne firent-elles pas tout ce qui dépendait d'elles pour leur royal allié, le Danemark. De tous les gouvernements européens, le plus juste, le plus inoffensif, le gouvernement danois, est celui que sa position topographique livre aux premiers coups de la vengeance anglaise. Bar la fermêlé courageuse, quoique toujours mesurée et prudente, avec laquelle le cabinet de Copenhague a soutenu les droits des neutres, il a d'ailleurs mérité cette fatale préférence. Ce cabinet ne cédera point sans combat, ne succombera point sans gloire. Le prince royal, dépositaire du souverain pouvoir, en raison de l'état de maladie du roi, avait eu une entrevue avec le roi de Suède pour concerter avec lui les moyens de fermer le Sund aux Anglais. Les précautions necessaires pour cet objet furent malheureusement trop négligées par la cour de Stockholm, et, sur ce point, la conduite de celte cour n’est rien moins qu'irréprochable.

Dés le 12 mars, la lloUe anglaise, forte de dixhuit vaisseaux de ligne, quatre frégates et trente bombardes ou chaloupes canonnières, en tout ciiiqnantc-doux voiles, était sortie d'Tarmonth pour naviguer vers le Nord. Le 20, elle était entrée dans

CIIAPITRK XW.

le Calégat et avait mouille auprès de nie d'Anholt. Pour paraître atténuer l'odieux de l’agression la plus inique par quelques formes d’une négociation préalable, un messager de guerre, sous le nom de messager de paix, M. Vansittard, était, le 20 mars, débarque à EIseneur, et avait porté à Copenhague, non les propositions, mais les ordres de la cour de Londres, ilcnoncer à la convention du 16 décembre, ouvrir le Sund à l’escadre anglaise, s’abstenir de faire convoyer les bâtiments marchands, telles étaient les conditions péremptoirement exigées du Danemark. On connaissait trop la fermeté et les nobles sentiments du prince royal, pour douter qu'elles fussent rejetées ; mais ces démarches d’apparat, ces vaines démonstrations sont de celles que la consciencieuse Angleterre se ferait un scrupule d'omettre. Le 23 mars, la flotte anglaise avait quitté l’ilc d’Anholt et avait fait voile vers Gillelcic, sur le nord de la Zélande. De là, le commandant en chef, l’amiral Parker, continuant aussi le jeu insolent d’une négociation dérisoire, demanda, par une espèce de note diplomatique, au gouverneur du château de Cronborg, s’il était dans l’intention de faire feu sur les vaisseaux anglais, lorsqu’ils franchiraient le Sund. Le gouverneur danois ayant répondu qu’il ne pouvait pas permettre à une flotte, dont les intentions ne lui étaient pas connues , de s'approcher du fort qu’il commandait, l’amiral Parker affecta de voir dans cette réponse une déclaration de guerre, et annonça qu’il ne pouvait pas différer plus longtemps les hostilités, ajoutant toutefois qu’il serait toujours disposé à recevoir les ouvertures de la cour de Danemark pour le rapprochement des deux puissances.

An moment où la flotte anglaise se dirigeait vers Copenhague, les puissances confédérées répondaient >,aux menaces de cette tyrannie maritime par des mesures continentales qui, en apparence, ne manquaient ni de vigueur ni d'ensemble. Il est trop vrai que la cour de Danemark, par un juste sentiment de scs dangers, et la cour de Prusse, par le désir de ménager l’Angleterre, même en rompant avec elle, ne se prêtaient qu'avec lenteur à l’exécution de ces mesures, qui cependant étaient essentielles et indispensables dans le système adopté. Ces deux cours s’y laissaient entraîner, presque malgré elles, par les excitations pressantes du gouvernement français, et surtout par les boutades anti-britanniques de Paul 1».

Dans l'un des accès de sa prompte impatience, ce prince, informé que des productions et des marchandises de Russie avaient été exportées pour

• Ukase du 23 janvier.

l’Angleterre par la voie de la Prusse, n’avait pas hésité à faire prohiber ^ sur-le-champ toute exportation de produits russes vers le territoire prussien. Peut-être ces brusqueries étaient-elles nécessaires pour déterminer la marche du cabinet de Berlin. Lorsque les ministres de Russie et de Suède insistaient auprès de ce cabinet pour la clôture des fleuves et l’occupation du Hanovre, le ministre des affaires étrangères, comte d’Haugwiz, objectait qu’il attendait une réponse du cabinet britannique à sa note du 12 février, réponse que retardait sans doute la maladie du roi Georges. A cette frivole allégation, ces envoyés répliquaient que, si le roi Georges était malade, ses amiraux ne l'étaient pas; qu'une flotte anglaise allait entrer dans le .Sund ; que tous les jours on enlevait à force ouverte des bâtiments suédois, danois et russes; qu’à la vérité les bâliincnts prussiens étaient épargnés; mais qu’on ne supposait pas la cour de Berlin capable de sacrifier ses alliés à la perfidie d'une si injurieuse exception ; que la Prusse d’ailleurs n’avait pas demandé à l’Angleterre une réponse, mais un fait, la levée de l’embargo, et que, l’embargo n’ayant pas été levé, l’Angleterre avait répondu. Poursuivi dans ses derniers subterfuges, le ministre prussien rejetait ses retards sur la nécessité d'un concert avec le Danemark , pour occuper simultanément les deux rives de l'Elbe. Il était évident, par cette temporisation, que le cabinet prussien eût désiré voir la question, sinon se résoudre sans lui, du moins donner jour à des incidents qui, dans un certain sens, l’eussent empêché d'agir, ou qui, dans un sens contraire, eussent rendu l’action de sa part facile et sans conséquence. Une telle politique n’était plus de saison. La France qui, six mois auparavant, avait ramené vers elle la Russie par la Prusse, dominait en ce moment la Prusse par la Russie. Il était diflicile que la finesse du cabinet prussien réussit longtemps avec des caractères actifs et énergiques comme ceux du premier consul et de Paul D*'. Cette vigueur même de résolution, qui, à l’égard de l’empereur Paul, formait sa principale espérance, fut précisément ce qui trompa tous les calculs de ce cabinet.

Depuis que la paix de Lunéville avait autorisé les princes dépossédés sur la rive gauche du Rhin, à réclamer le dédommagement de leurs pertes, la cour de Berlin, qui déjà depuis longtemps méditait l’acquisition des évêchés de Bamberg et de Wurlzbourg en Franconic, s’était empressée de demander à l’empereur de Russie son assentiment à l’occupation de ces principautés par les troupes prussiennes. D'après l'état des rapports existants entre la Russie et la France, elle jugeait avec raison que cet assentiment de Paul I*’' entraînerait infail-

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