‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 53 sur 298 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

quelles sa position la dispensait de prendre part, tout en appelant ainsi le danger sur le Danemark, ne faisait aucune disposition utile à l'intérôt commun. Cependant la clef du Sund était véritablement entre ses mains. Comme il était reconnu que les batteries du château danois de Cronborg no sulHsaient pas pour atteindre et encore moins pour arrêter une flotte ennemie, la longueur du Sund étant de deux mille sept cents toises, dans le point même le plus resserré, et le canal ayant surtout plus de profondeur du côté de la Suède , c'était essentiellement sur la côte suédoise, au-dessus d'Helsingborg, qu’il eût été nécessaire d'élever de redoutables batteries , dont le feu eût écrasé les vaisseaux assez téméraires pour s'engager dans ce dangereux passage. I.es torts sont à Stockholm : le châtiment en tombera sur le Danemark.

Après le simulacre de négociation de II. Vansitlard avec le gouvernement danois , et de l'amiral Parker avec le gouverneur de Cronborg , la flotte anglaise, le 30 mars au matin, s’approchant de la côte de Suède, reconnut avec joie que, sur cetic ligne de hauteurs d’où elle eût pu être foudroyée, une négligence criminelle, si elle n’était perfîdc, s’était refusée à tous les avantages d’un terrain favorable, et avait laissé ouverte une voie qu’il eût été si facile de fermer. Les boulets du fort de Cronborg SC perdirent dans le canal sans causer presque aucun dommage aux vaisseaux anglais, tandis que , sur la côte suédoise , une misérable batterie de huit pièces de canon, qui n’avait pas même été remise en bon état, sembla plutôt saluer le passage de l’ennemi que vouloir y mettre obstacle. Des informations tardives, ordonnées contre quelques chefs militaires par la cour de Stockholm, ne seront jamais qu’une justifleation peu satisfaisante sur un fait aussi grave, qui a peut-être décidé pour longtemps de la grande question de neutralité maritime. A la fin de ce même jour, 30 mars, la flotte anglaise était devant Copenhague. Deux jours furent employés par l'amiral anglais à sonder les bancs et à reconnaître les points les plus favorables pour l’attaque.

Entre l’Ilc de Saltholm et Copenhague, sont deux passes étroites par lesquelles on arrive du Categat dans la mer Baltique, passes qui sont rétrécies par l’interposition d’un banc, nommé le Middcigrund. C'est dans la passe, ou dans le canal entre le Middelgrund et la ville, que les Danois avaient fait leurs principales dispositions de défense. Une ligne d'embossage de vingt vaisseaux rasés, vrais block ships ou pontons, formant autant de batteries flottantes, avait pour objet de tenir l'ennemi éloigné, de manière à empêcher le bombardement. La droite de cette ligne s'appuyait à l’Ile d’Amack,

et la gauche à la forte batterie de Dntycrone ou les Trois -Couronnes, point habilement fortiflé, garni de soixante-dix bouches à feu et défendu par quinze cents hommes. L’entrée même du port était protégée par l’importante batterie de Dreycrono dont il vient d’étre question, par deux block-thip$ ou pontons , par deux vaisseaux de ligne bien armés et bien équipés , et par la citadelle qui est au ^ nord de la ville. Ce point parut tellement redoutable aux Anglais, qu'ils renoncèrent à l’idée de l’attaquer de front. Les .Anglais étant séparés , par le Middcigrund , de la ligne d’embossage qui protc- ' geait Copenhague, n’avaient, pour attaquer cette ligne avec succès , qu’une seule chance et qu’une chance très-hasardeuse, c’était de pénétrer dans le canal où clic était établie, ct de se placer entre elle et l’ile de Saltholm. La hardiesse de l’entreprise n’arréla point Nelson. Le 2 avril, douze vaisseaux de ligne, quatre frégates et trente bombardes ayant été mis à sa disposition par l’amiral Parker, Nelson osa encore une fois , comme devant Aboukir, se coniier à la fortune. Le début ne fut pas heureux. Trois de scs vaisseaux échouèrent sur le Middelgrund et furent fort maltraités par le feu des Danois. Obligé de renoncer à son premier projet, qui était de s'emparer de la batterie des Trois-Couronnes, il porta la principale masse de scs forces contre l'extrême droite des Danois, qui, en raison de son étcnduc,.étail la partie la plus faible de la défense, attendu qu'on avait négligé de la soutenir par des batteries de terre, qui eussent pu être placées dans nie d’Amack.

Malgré cet inconvénient, malgré le désavantage d’une force immobile contre une force qui change <à volonté de position, les Danois combattirent avecune ardeur incroyable et une rare opiniâtreté;

I l’un de leurs pontons surtout, la Provesteen, fatij gua et l’impétuosité et la constance des Anglais, i Attaqué par quatre vaisseaux qui furent ensuite ' relevés par quatre autres, le capitaine danois vit : périr à ses côtés plus des deux tiers de son équi- ' page, démonter toutes scs pièces, excepté deux, et résista jusqu’à ce que, prêt à tomber au pouvoir , de l'ennemi, il finit par se jeter à la nage et gagna l'Ile d'Amack avec le petit nombre d’hommes qui ! lui restaient. Ce brave marin sc nommait Lassen.

{ Partout les Danois avaient déployé le même sang- I froid et le même héroïsme. La journée fut belle \ pour les vainqueurs; mais ils avaient eu, pour auxi- I liaires de leur triomphe, la puissance d’une artillerie beaucoup plus considérable, et surtout la fa- ' cililé de la multiplier par sa concentration, de mn- I nière à réunir des forces triples cl quadruples sur , les points les plus faibles de la ligne danoise. La , palme de la vraie gloire, comme la justice de la

POLITIQUE EXTÉRIEURE

cause, appartenait aux vaincus, si même on peut | appeler vaincus ces généreux Danois, dont les uns, . fermes encore sur les pontons presque désarmés, j bravaient, sans songer à se rendre. le feu de l’en- j nemi; dont les autres, ayant éprouve moins de dommage, foudroyaient plusieurs vaisseaux anglais qu'ils avaient mis dans la position la plus périlleuse. Ce véritable état de choses n'échappait point à l’amiral Parker, et cet amiral donna le signal de cesser le combat. Nelson lui-mème sentait la nécessité d’obéir ; mais, en homme habile, il voulut essayer s'il ne serait pas possible de compléter par la négociation un succès que les armes laissaient presque indécis. Un parlementaire se présenta de sa part avec un billet portant que, si on ne faisait pas cesser le feu des batteries danoises, il allait brûler cinq pontons dont il était maître et dont il ne pourrait pas sauver les équipages. Au bas de ce billet étaient écrits ces mots : Let Anglaii à leurs frères les braves Danois. Le feu cessa, et bientût on vit s’échouer trois vaisseaux anglais, du nombre desquels était celui même de Nelson, vaisseaux qui eussent été perdus sans ce commencement d’armistice. En y consentant, le prince royal avait rempli un devoir d’humanité. Il avait dû ce sacrifice au dévouement de scs braves compagnons d’armes; c’était eu vrais citoyens que les Danois avaient combattu , et non-seulement pour leur ville, pour leurs foyers, mais pour l’honneur national et l’indépendance de leur pavillon. Sur les vaisseaux de ligne, sur les pontons, dans la place, la même ardeur embrasait toutes les âmes; vieillards et jeunes gens, adolescents même, tous étaient sous les armes, enviant le sort de ceux qui occupaient les postes les plus avancés. Un aide de camp du prince royal s’était rendu auprès de Nelson pour entendre ce qu’il voulait proposer ; lier de la situation où le mettait l’armistice, Nelson commença par former les prétentions les plus inadmissibles. Abandonner la convention des neutres, former alliance avec l’Angleterre, ouvrir Copenhague à la flotte anglaise, telle était la loi qu’il voulait imposer ; tel était le prix qu’il réclamait de sa prétendue victoire.

L’honneur danois se souleva contre de si humiliantes conditions ; mais Nelson, qui n’avait eu pour but que de reconnaître Jusqu’où il pouvait élever ses demandes, annonça qu’il allait venir s’expliquer lui-mème avec le prince royal. Il se rendit au port et traversa la ville à pied pour se rendre auprès du prince ; ce trajet fut une leçon pour lui ; la contenance flère des habitants, des murmures qui éclatèrent à sa vue, arrachés par l’indignation et contraints toutefois par un juste sentiment de dignité, l’ordre parfait qui régnait partout et attestait l’heu-

I reux accord des sujets et du souverain, lui ûrent . comprendre qu’une si brave nation avait droit à ! plus de ménagements. Toutefois, on ne put d’abord I s’accorder que sur un armistice provisoire ; alors, ; et au milieu meme de la discussion, survint la nouvelle de l’un de ces événements dont la gravité peut changer en un instant la face des affaires générales. Dans la nuit du 25 au 24 mars, Paul D' avait cessé de vivre. 11 avait cessé de vivre, comme son père Pierre III, par la sentence et par les mains de ses courtisans. Depuis le 23 mars, Paul n’existait plus, et le 29, le 30 de ce même mois, il commandait, il régnait encore sur le nord de l’Allemagne. C’était l’esprit de Paul qui avait rédigé les déclarations prussiennes ; c’était l’image, l’ombre de ce prince, qui avait conduit les troupes prussiennes et danoises dans l’élcclorat d’Hanovre et à Hambourg. Un si terrible incident eût abattu un courage vulgaire, que n’eussent point soutenu le sentiment de l’honneur national et la justice de sa cause. Il dut aflligcr, inquiéter le prince royal de Danemark, mais ne le fît point descendre à l’acceptation des injurieuses propositions des Anglais. Au lieu d’une renonciation formelle au traité do neutralité maritime, ainsi que l’exigeaient les amiraux Nelson et Parker, la seule concession à laquelle se prêta le prince royal fut que ce traité serait, relativement à la coopération du Danemark, suspendu aussi longtemps que la trêve resterait en vigueur. Par une convention qui fut signée le 9 avril, la durée de la trêve fut fixée à quatorze semaines. Les vaisseaux armés et bâtiments de S. M. danoise demeuraient dans l’état où ils se trouvaient. Copenhague et la plus grande partie des États danois devaient être respectés par les forces britanniques; mais un immense avantage était accordé aux Anglais, c'était la faculté de se pourvoir à Copenhague et sur les eûtes danoises de tout ce qui pouvait être nécessaire pour les besoins de la flotte. Cet avantage leur avait coûté cher; ils avouaient eux-mêmes qu’ils avaient eu neuf cent quarante-trois hommes tués ou blessés, et plusieurs vaisseaux avaient été mis dans un tel état, qu’il fallut les renvoyer en Angleterre. La perte des Danois en hommes avait été presque du double; cependant ce premier choc, malgré sa violence, n’était point décisif. L’Angleterre ne s’était mesurée encore qu’avec une seule des puissances confédérées, et n’avait obtenu avec celte seule puissance qu’un succès incomplet. La Russie et la Suède poursuivaient leurs armements avec activité. Le Danemark lui-même n’était paralysé que pour un temps. Il avait donné un bel exemple à ses alliés. En ce qui dépendait de lui, la question était encore tout entière.

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CUAPITEE XII.

DOUTClIe de la mort de Paul 1" fut accueillie j à Londres par des cris de victoire et de joie. Elle excita en France un mouvement général d’indignation et d'horrenr : ces sentiments furent ceux de la nation entière, comme du premier consul*. On a fait, à l'égard de la reine Isabelle de Castille, l’observation que toujours ses ennemis mouraient à propos. Pour qu’on eût pu appliquer cette observation au gouvernement britannique, il lui avait manqué le succès du 3 nivOsc. Au premier bruit de la mort de Paul, l’Europe.entière fit un rapprochement qui était inévitable; tous les esprits furent frappés de la coïncidence de cet événement avec l'entrée de la flotte anglaise dans le Sund. La remarque en fut faite sous le toit do simple citoyen , comme dans les réunions ministérielles et dans le cabinet privé des rois. A ce rapprochement manifeste pour tons les yeux, le Moniteur français joignit cette courte réflexion : m L’histoire » nous apprendra les rapports qui ))cuvent exister » entre ces deux événements, n L’histoire n’apprendra rien de plus que ce qui fut connu alors. Le ministère britannique fut-il l'auteur de la mort do Paul !<’>'? ni plus ni moins qu’il avait été l’auteur de la tentative du 3 nivése contre le premier consul. (,)ue ce ministère désirât des changements à Pétersbourg comme à Paris, qu’il formât des vœux contre l’autocrate de toutes les Russies aussi bien

’ • Pour la première foi* de *a vie, dit sir Waller » Scott, rélonnemcnt et le regret lui arrachèrent le cri » passionné de tnon Dieu/ > Ainsi il n'eût jamais dit ; mon Dieu I sans l'assassinat de Paul !

que contre le chef de la république française, rien de plus naturel, rien de plus certain. Que, sans se mettre en peine des suites qni pouvaient en résulter pour l’intérêt de la royauté en général, l’ambassadeur, lord Withworth, aussi longtemps que Paul souffrit sa présence en Russie, y jetât des semences de haine contre ce monarque; que des intrigues anglaises , même après le départ de cet ambassadeur, aient ponssé, jusqu’au plus haut degré d’irritation, le méconlentement que Paul faisait naître par ses imprudences et scs écarts, rien n’est plus vraisemblable encore; mais là aussi, comme en France, se borne probablement l’aclion du gouvernement anglais. Ce gouvernement fùt-il convaincu d'avoir acheté des âmes vénales et versé des fonds dans des mains avides, d’avoir fait naître, excité , favorisé le complot sous lequel Paul avait succombé , il aurait encore pour lui l’excuse des rois trop bien servis , dont des amis indiscrets dépassent l’intention et exagèrent les vengeances. Pour l’instruction des rois sur les malheurs trop souvent attachés au pouvoir absolu, nous placerons ici une esquisse des causes qui préparèrent la mort de Paul, des personnes qui y concoururent, et des circonstances qni l’accompagnèrent. Les détails que nous donnerons sont l’extrait d’informations ^ recueillies, à l’époque même, auprès de personnes qui n’avaient pas été étrangères à l’événement.

» C’est A Berlin , où j’étais alors, que j’ai recueilli ces renseignement*. Tout ce qu’on a publié depuis me parait en avoir confirmé l’exactitude.

ÉVÉNEMENTS EN RUSSIE

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