CHAPITRE XIII
Evénements en rdssie.
Holifi de méeootentemeat contre Paul I^r, — Biaatrerie» de ce prince. Complot pour aon abdication. — Le généra) Pahlen. — OuTerturea faitea par ce général au grand>duc Alexandre. — Moyena employée pour engager le grand-dnc dana la conapiration. — loierrogaioirc de Palilen aur le complot, par Paul I". — Aaaaaainat de Paul. — Velléiié aaibiiieuae de Pimpéralrice. — Prévoyance audacieuae do général Fabien. — Obaenrationa aur la mort de Paul. — Conduite honorable de la cour de Berlin. — Rivalité de Fabien et dea SuboP. — Retraite du général Pahlen. — Convention entre PAnglelerre et la Ruaaie.
Les causes qui amenèreot la mort violente de Paul I*' sont de deux espèces, les unes d'ordre politique, les autres d'ordre intérieur, et elles se prêtaient, les unes aux autres, un mutuel appui. Toute suspension de commerce entre la Russie et l'Angleterre contrarie la noblesse russe, en restreignant les exportations de produits sur lesquels se fonde en grande partie sa richesse. L'embargo rois sur les bâtiments anglais, et la rupture qui en avait clé la suite, avaient froissé un grand nombre d'intérêts. Ces intérêts blessés avaient grossi te noyau du parti anglais qui existe toujours à Pélersbourg; parti composé d'hommes, les uns liés à ce système par des préférences d'opinion, les autres, vrais pensionnaires de l'Angleterre, occupé.^ à gaguer leur solde en secondant les vues de celte puissance. L'exaspération produite par les actes inlérieurs de Paul n’élail pas moins vive. Avec l'emportement de son caractère, sa justice avait dû plus d'une fois être trompée; et les hoDimcs punis ou exilés par ses ordres n'étaient pas toujours criminels. Peutêtre cependant, dans un pays accoutumé i souffrir en silence tout ce qu'ordonnent ses maîtres, les esprits étaient-ils rooios choques de ses rigueurs que de ses bisarrcrics.
Parmi ces dernières, deux surtout avaient clé vivement senties. L'une était ce puéril caprice qui, voyant un acte de jacobinisme dans rimilation des vêtements des Français républicains, avait été jusqu'à prescrire , même pour l'usage vulgaire dans les rues de la capitale, la forme et la coupe d'habillement qui était en usage en France avant la révolution. L’autre était le renouvellement de l'obligation autrefois imposée aux Russes de tout rang i
et de tout sexe, de s'arrêter, de descendre de voiture et de rester immobiles lorsqu'ils rencontraient soit l'empereur, soit quelque prince ou princesse de la famille impériale. Chei une nation qui n’est associée que depuis un siècle aux habitudes européennes, tant pour le costume que pour les relations de la vie sociale, on doit Datarellemeal tenir d'autant plus à suivre les variations ou le progrès des usages étrangers, que c'est en apparence marcher de pair avec les autres peuples dans la carrière de la civilisation. Par la manie rétrograde de Paul, sous les deux rapports qui viennent d'être indiqués, la noblesse russe se trouvait non moins vivement offensée dans son amour-propre, qu'elle était contrariée' dans scs intérêts par l'ctat d'hostilité avec l' Angleterre. A ces causes complexes, dont il ne faut pas séparer l'action secrète du parti anglais, joignez l'accessoire de quelques ambitions particulières qui se promettaient, sous un nouveau règne, une influence ou trop düTicile â obtenir, ou trop incertaine sous le règne actuel, cl la catastrophe du 23 mars est expliquée.
I/e complot, selon les conjurés, n'avait pour but que l'abdication et non la mort de Paul. Lorsque des corps politiques, comme des assemblées d’eUts, des ordres réunis ou séparés du clergé, de la noblesse et des communes, exercent, par suite d'uo litre constitutionnel, ou usurpent, au mépris des lois, le funeste droit de déposer leurs princes, il est possible, et tous les pays de l'Europe en ont offert des exemples, que la déposition d'un roi ne soit suivie que de son emprisonDcment ; mais lorsqu'un tel projet prend naissance dans une réunion I d'hommes privés, résoodrel'abdicaliond’un prince,
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CHAmnE xiii.
c'est proiiünccr sa sentence de inurt. Après uti tel attentat dénué de la garantie collective, plus assurée à un grand corps, il n'y a de sécurité pour le coupable que sur la tombe du souverain détrôné.
L'une des circonstances qui semblèrent confirmer la participation directe de rAnglcterrc à la mort de Paul, fut le Heu môme où sc rassemblaient les conjurés. Ce point principal de réunion était rhôlcl de madame de Gérebsow , qu'avait babituctlemcnt fréquenté lord \Vithworlh pendant son ambassade en Russie. Cette dame était sœur des bubuf, qui, tour à tour exilés et rappelés par Paul, avaient oublié leur rappel et ne se souvenaient que de leur exil. Mais au premier rang de la conjuration, l'homme qui en formait l'Ame et la tête, était le gouverneur de Pélcrsbourg, le ministre en crédilqui, depuis le renvoi du comte Rostopsin, avait remplacé ce favori dans la confiance illimitée de Paul , le général Pahlen. Si , même dans les républiques, beaucoup d'âmes généreuses sc soulèvent contre les amis de César devenus scs meurtriers, comment, dans un gouvernement absolu, faut-il juger l'homme qui, admis à l'intimité d'un maître, dépositaire de scs pensées, au lieu de profiter de sa situation pitur ramener dans de meilleures voies un esprit égaré, ne conçoit point de plus beau rôle que de trahir et d'immoler son bienfaiteur? Sous quelque point de vue qu'on envisage ce général, suit qu'on lui applique ou qu'on rejette la justification des Brulus, il faut rcconriailre en lui un grand fonds d'audace, de vigueur et de sang-froid. Comme, dans un pays tel que la Russie, en songeant à renverser un czar, on doit s'assurer de son successeur, le général Pahlen ne manqua pas de s'adresser au fils atnc de Paul, au grand-duc Alexandre; de lui représenter les malheurs politiques et intérieurs produits par les passions fougueuses de son père, et de chercher à le convaincre qu’à l'abdication de ce prince était attaché le salut de l'empire. La confidence était hardie. Alexandre y répondit en invitant le général Pahlen à servir l’empereur avec zèle, et à tâcher au moins d'atténuer le mal qu'il no pourrait pas empêcher. Plusieurs mois s'écoulèrent sans aucun changement dans la direction de la conduite de Paul; et il parait certain que les hommes qui méditaient sa perte ont favorisé ses écarts, afin d'en légitimer le châtiment.
Pour inspirer au grand-duc Alexandre une résolution qui révoltait sa piété Gliale, il fallait l'envelopper d'illusions, le convaincre que Paul I'' comprenait dans scs soupçonneuses inquiétudes jusqu’à ses fils et son épouse. Pahlen fit plus; il excita une véritable défiance dans l’âme de Paul contre sa propre famille; il nourrit, il fomenta
celte défiance, et, lorsqu'cnsuite il parlait au grandduc Alexandre de scs périls, de ceux de Cunslantiii cl de l’impératrice leur mère, ce n'était point d'une vaine chimère qu'il les entretenait. Les plans de Paul, selon lui, étaient de reléguer Alexandre en Sibérie, Constantin dans une forteresse, l'impératrice-mère dans un cloître. Plus d'une fois, dans scs entretiens avec la princesse Gagariii , objet alors de ses chevaleresques alTeclions, Paul avait effcclivcmcnt laissé éclater des intentions mena- ! çantes contre des personnes qui, disait-il, lui avaient été bien chères. I^e datiger pouvait cire réel, mais Pahlen était entre le danger et l'empereur. Il eût été difiicilc au grand-duc Alexandre d'échapper à un piège aussi habilement tendu. Tremblant pour lui-rnémc et pour sa mère, entraîné par les remontrances de Pahlen, il donna son consentement à l'abdication de son père, sous I la condition absolue qu'il ne serait pas attenté à I ses jours; restriclion bien naturelle de la part d'un I fils jusqu'alors soumis et respectueux, mais qui ' atteste en même temps toute l’inexpcrience de son I âge. Fort de rassenlimcnl du l'bérilier du trône,
: Pahlen mil la plus grande activité à prendre les j derniers arrangements avec les chefs de la conspi- > ration.
I Cependant un avis indirect du complot était par- I venu jusqu'à Paul, et cet avis, ou a pense que I Pahlen lui-méine avait eu le hasardeux courage de le lui faire donner. <■ 11 se forme, dit un jour cc n prince à Pahlen, une conspiration contre moi. »
M Je le crois, n répondit froidement ce généra). ■ Mon fils, reprit Paul, est d’accord avec les conn jurés. » « On peut le croire , » répondit encore Pahlen avec le même sang-froid. » Mais vous-nième, n vous en êtes aussi, » continua Paul, en attachant sur lui des regards scrutateurs. » Eh! si je n'en M étais pas, répliqua l’imperturbable conspirateur,
: » comment pourrais-je en suivre le cours et les I I* progrès? » Il engagea l'empereur à être tranquille, à se confier dans sa vigilance, et lui promit de lui rendre de tout un compte complet le lendemain. C'était le 29 mars que ce curieux interroga- [ loiro avait ru lieu.
[ Désormais tout est décidé. Reculer n’est plus ! une chose possible. Il ne reste plus qu'à bâter ' l’exécution. Les conjurés sont instruits par Pahlen du point où les choses sont arrivées. On convient ; qu'ils sc diviseront en deux troupes. L’une, sous ' la direction de ce général, ira prendre avec lui le régiment de la garde dont il est colonel, pour vc- ' nir fermer les issues du palais. L'autre, conduite par le prince Subof, adjudant de l’empereur, pénétrera chez le monarque et exigera son abdication. Paul était alors au palais Michel, où il s<
ÉVÉNEMENTS EN RUSSIE
croyait plus en sûreté qu'ailleurs , parce que ce palais, moins vaste, était entouré de bastions et que toute sa famille y était rassemblée avec lui. A la faveur de son titre d'adjudant, le prince Subof arriva jusqu'à la porte de l'appartement de Paul que gardaient deux hussards. L'un de ces hussards, ou plus dévoué ou plus clairvoyant que l'autre, ayant voulu fermer le passage à cette troupe suspecte, fut frappé d'un coup de sabre et mis hors d'état de continuer sa résistance. On entra dans la chambre de Paul. « Sire, lui dit Subof, je » vous arrête au nom de l'empereur Alexandre ; » et en même temps on présente à la signature de ce monarque un acte d'abdication préparé d'avance. Paul s’y refuse , il se débat contre les mains qui veulent le saisir, et, dans ce choc inégal, une écharpe passée autour du cou de l'infortuné finit la lutte, en terminant ses jours. Tous les récits du temps ont lié à cette dernière circonstance le nom (l’un homme qui commandera un jour les armées de l’empereur Alexandre , le nom du général Bénigsen. Pendant cette horrible scène, les deux grands-ducs étaient dans un appartement au-dessous de celui de leur père. Constantin n'avait été mis dans la confidence que le soir meme, et presque à l’heure où l’événement allait se consommer. A l'instant où Paul venait de cesser de régner et de vivre , le général Pahien arrivait au palais à la tête de son régiment, soit pour proclamer un nouvel empereur, dans le cas de succès, soit, dans l'hypothèse contraire , pour apparaître comme le gardien Gdèle de Paul et arrêter ses assassins. Le complot avait réussi ; Pahien se renditchez le grandduc Alexandre.
A sa vue , le premier mot du grand-duc fut de demander des nouvelles de son père ; Pahien ne répondant pas, Alexandre comprit son silence, éclata en gémissements, en reproches et contre les faux amis qui l’avaient trompé et contre loi-même, qui n’avait pas prévu la possibilité d'un crime, dont la honte rejaillirait sur toute sa vie. Sa douleur était profonde et sincère. Pahien sembla la partager, il lui laissa un libre cours , et ensuite , saisissant à propos le moment de rap|>eler au jeune prince que ce n'était pas des larmes que demandait, en une telle circonstance, la sûreté de l'empire, il le revêtit des grands cordons des ordres, à l'exception de celui de Malte.
Au désespoir du fils se mêla bientôt celui de l’impératrice. L'empereur vient de mourir, lui disait-on. Non, s'écriait-elle, il a été assassiné. Elle sort de son appartement, elle veut se rendre chez le grand-duc Alexandre; on lui fqrme le passage, elle s'irrite, elle tombe évanouie. On la relève, elle se ranime, elle arrive chez son fils; et, par une de
ces aberrations que peuvent seules expliquer des drconstances extraordinaires, elle réclame pour elle-même l'empire, comme lui appartenant, ayant été couronnée avec son mari. An milieu des agitations du fils et de la mère, Pahien, toujours calme et ferme, ayant laissé s'exhaler et les regrets et les velléités ambitieuses de l’impératrice, lui représenta, sans emportement comme sans faiblesse, que la Russie, dans l'état où elle se trouvait, avait besoin d'un maftre, et que ce maître étant un fils dont ràmc lui était connue, elle aurait tous les honneurs de l'empire, sans en avoir les chagrins et les peines. Étonnée elle-même des idées non réfléchies qui avaient jailli de son imagination surprise , l'impératrice revint bientôt à son caractère noble et généreux. Elle donna l'exemple de la soumission au nouveau czar. A neuf heures, Paul avait soupé avec sa famille. A onze heures, il n'existait plus. Deux heures après , on proclamait son successeur, et les régiments des gardes prêtaient à celui-ci serment de fidélité. On assure qu'Alexandre avait signé d'avance une proclamation pour annoncer son avènement. La prévoyance du général Pahien qui avait pu désirer pour toutes les chances une espèce de garantie, rend ce fait assez vraisemblable.
Le 33 mars, Paul avait encore expédié au baron de Krudener, son ministre à Berlin, une dépêche qu’il avait signée, et par laquelle il ordonnait itérativement à ce ministre de presser le gouvernement prussien d’occuper le Hanovre, menaçant, dans le cas de nouveaux délais , ou d’occuper luimême ce pays, ou d'inviter le premier consul à le faire occuper par des troupes françaises. Au bas de cette dépêche , on lisait ces mots écrits de la main du général Pahien : « L’empereur ne se porte pat bien aujourd’hui. » Le courrier, chargé de cette dépêche, n’étak arrivé à Berlin que quelques heures avant celui qui vint annoncer la mort de Paul. Ce dernier était envoyé par le jeune empereur, qui en avait , à tracert un torrent de larmes, expressions de sa lettre, transmis l'aflligeante nouvelle à ce même ministre en Prusse. Comme, à Berlin, sur le premier bruit de la fin soudaine de Paul, le mot d'assassinat se fit aussitôt entendre, le baron de Krudener, pour détruire ce soupçon, citait et donnait à lire le post-scriptum de la dépêche du 23 mars, relatif au commencement d'indisposition de ce prince. Ce trait précurseur, lancé par la main audacieuse de Pahien , n’appartient pas, sans contredit, à un homme d'une trempe ordinaire. Tel n'était pas en effet le général Pahien. Sa conduite offre une fixité, une persévérance remarquables. Rien en lui n’est incertain ; rien ne se dément. L’ensemble de ses actes , dans les premiers