CHAPITRE Xm
mois da nouveau règne, comme dans les derniers mois du règne précèdent, autorisent à mettre en doute si, dépouillant U royauté des illusions et des prestiges dont elle doit être environnée, même dans rintérét des peuples; si, regardant comme un contre-poids naturel du pouvoir autocratique , l’usage sanguinaire, pratiqué par la noblesse russe, de se délivrer clle'méme des ciars dont le gouvernement lui est devenu insupportable, ce caractère froid jusqu’à l’insensibilité, fort jusqu’à la barbarie, n'avail pas réduit la question de la mort de Paul a ce dangereux calcul que la vie d’un seul homme ne doit pas être mise dans la balance avec le bonheur de toute une nation, auquel elle est un obstacle. Certes , il n’entre pas dans ma pensée d’absoudre de combinaisons aussi dangereuses dans leurs conséquences; mais, en observant la marche de ce personnage, et sa cooforinité constante avec lui-mëœe, on peut être indécis sur le point de vue sous lequel il mérite le plus d'clre condamné.
Un auteur de mémoires empreints d’un zèle ardent pour les principes monarchiques, après avoir parlé de la mort de Paul, qu'il reconnaît comme l'effet d'un assassinat, s’écrie, par distraction sans doute: « Quelle leçon pour les rois! « Si un des écrivains qu’on a nommés révolutionnaires, apres avoir raconté le jugement de Louis XVI cl l'exécution de ce jugement, eût ajouté de semblables paroles, la France n’aurait (>as eu assez de procureurs généraux, cl les procureurs généraux, pas assez de réquisitoires pour anathémaliser une exclamation aussi impie. Dira-t-oii qu’il n'y pas de comparaison à faire entre Louis XVI et Paul 1**7 Non ccrlaincmcul, Thistoire ne place pas ces deux princes sur la méatc ligne; mais l’explication ne ferait qu'aggraver le principe. Le crime ne serait pas dans l'aUeinle portée à la royauté , mais seulement dans l’atteinte portée à tel ou tel roi! L’esprit s'effraye de rélcndue des conséquences renfermées dans uue telle maxime. Le chef de justice Muncc, chargé de noUÜer à Chrisliern 11 la déposition qui venait d'élre prononcée contre lui par les étals, disait, après avoir rempli ccl office : U Mon nom devrait être înKrit à ta porte » de tous les mauvais rois. *• Ce mot n'est pas plus effrayant que celui auquel nous avons fait allusion. Ces considérations me conduisent à une question sur laquelle je ne m’arrêterai pas, parce qu’elle est autant et plus du domaine du moraliste que
' Cnc de ce* femme* qae la police compte parmi ses
ageoU , madame de R jolie et tpiriluelle peraonoe ,
écrivait à Fouché, k l'occaaioa d'une cérémonie qui avait eu lieu lora de ravénemenl d'Alexandre : « Le
de celui de l'bislorieo ; mais l’historien doit du moins l'indiquer, parce que nécesuirement elle se présente à lui dans le cours de son travail. Pourquoi la douleur légitime produite par la mort violente d'un roi, douleur qui se répand, avec tant de justice, en mouvements pathétiques et en tableaux déchirants, lorsqu’il s’agit de princes condamnés par des démagogies en délire, comme Louis XVI et Charles pourquoi, dis-je, cette douleur estelle généralement muette, silencieuse, sans expansion et sans éclat, quand le prince a été frappé par la main de courtisans qui se sont faits, nonseulement ses juges, mais ses propres bourreaux? On annonce une révolution de palais, uue révoloüon à la manière de l'Orient, cl tout est Oui. J’ouvre en effet les écrits modernes les plus remarquables par un royalisme exalté. J’y cherche les récits de 1a mort de Gustave 111 eide Paul I**'. Je ne trouve nulle énergie d'indignation contre les nobles meurtriers de ces monarques. On semble craindre de leur appliquer le nom de régicides, tandis qu’on réserve exclusivement ce nom , avec toutes les qualiftcalions analogues, pour les seuls q;tembres des assemblées délibérantes qui, dans un coupable égarement, ont osé citer des rois à leur tribunal, et porter contre eux de barbares sentences. Cependant, contre deux rois jugés, on en compte cinquante qui ont été égorgés sans jugement. I*a réprobation et l'horreur devraient-elles donc s'atténuer en raison de la multiplicité des chances ? Le meurtre par la main des courtisans serait-il moins odieux, parce qu’il est plus fréquent? ou bien, l’bistoirc serait-elle devenue la complice d'une aristocratie qui, ne voyant dans un roi qu’un de ses membres, accepté par elle pour chef, se réserverait le droit de disposer de lui le jour où il ne régnerait pas par elle cl pour elle? I>a démocratie augiaise avait pris pour texte : Tuer n'eet pae euêotêiner. Ne dirait-un pas qu'en certaines contrées l'arislocratie aurait renverse ce texte et façoiiiié les esprits à la devise contraire : Aittueintr n'eet pas iuer f La question que je viens d’exposer est grave et délicate. Elle mérite d’élre examinée daus l'intérêt de la morale publique.
S'il est dans le monde une situation où un prince soit à plaindre, c'est assurément celle d'un jeune empereur appelé au IrOnc par le droit de sa naissance, mais réduit, par des circonstances malbcureuses, à y monter sur le corps de son père, et con- ; traiul à s’appuyer sur les hommes * qui lui ont
• jeune empereur raarchait, précédé de* astatsins de
• son grand -pèas, «nivi de* aMa*«ins de son père, et
• entouré des siens. • Voilà, dit Fouché, une fenoie qui fait du Tacite.
ÉVÉNEMENTS EN RUSSIE
formé an si horrible piédestal. Telle fut la position d’Alexandre. Le choix même de quelques-unes des personnes qu’il chargea d’annoncer son avènement aux diverses cours de l’Europe, attestait son asservissement. On vit arriver à Berlin, pour remplir cette mission, un jeune homme qui, emporté par la légéreté de son âge et encore plein des idées ordinaires dans un complot, se livra de lui-même aux plus étranges indiscrétions. D’abord la curiosité les accueillit, les favorisa, les provoqua même; mais bientôt l’imprudent narrateur put reconnaître, par le repoussement glacial dont il devint l’objet, qu’on ne voyait pas du même œil, à Berlin, des actes dont on faisait parade à Petersbourg. L’unanimité de froideur et d’éloignement qu’on lui montra fut, pour sa jeunesse, une sévère leçon qui fait honneur à la moralité de la cour de Prusse.
En Rassie, le pouvoir, dépouille de Paul, fut, selon l’usage, la proie des chefs de la conjuration; mais ils ne le partagèrent pas en amis, ils se le disputèrent en rivaux. D’accord pour changer de maître et pour abolir les ordonnances vexatoires à l’intérieur, ils ne l'étaient pas sur la marche à suivre à l’égard de la politique extérieure. La question de la neutralité maritime fut entre eux un sqjet de division. Dans la persuasion que le meilleur moyen de concilier à leur attentat une sorte d’assentiment public était de donner une prompte satisfaction aux intérêts en souffrance, les Subof, liés d’ailleurs au parti anglais, sc montraient impatients de rendre un libre cours au commerce d’exportation avec l’Angleterre. Plus instruit, plus homme d'Etat, et dédaignant une vaine popularité acquise aux dépens des intérêts durables de la Russie, le général Pahlen voulait continuer à soutenir les principes de neutralité, objet de la confédératiou. De cette scission de la cour d'Alexandre en deux partis opposés, résulta la contradiction qui SC lit bientôt reconnaître entre le langage et les actes du cabinet russe, jusqu’à ce que le parti anglais étant devenu le plus fort, l’embargo fut levé le 18 mai, et, un mois après, le 17 juin, une convention fut conclue, par laquelle la Russie sacrifia, non -seulement ses propres droits, mais les droits de toutes les nations neutres, dont le dépôt était entre ses mains.
Le terme de la paissance du général Pahlen approchait, et il n’était pas homme à vouloir en prolonger la durée par des ménagements peu assortis à son caractère. Un fait particulier et d’ordre intérieur en accéléra le moment. L’impératrice-nière, qui avait sous sa protection un institut de jeunes demoiselles nobles élevées aux frais de l’État, avait fait placer dans une des salles de cet institut un tableau où l’on voyait Paul 1" représenté dans un
nuage, et invitant ses peuples à punir ses assassins. Le général Pahlen, de sa seule autorité, fil disparaître ce tableau accusateur. Blessée dans son autorité non moins que dans sa tendresse, l’impératrice-mere déploya auprès de son fils toute la puissance de ses reproches et de ses larmes. Une vive explication eut lieu entre le prince et le ministre ; et, dans ce dialogue qui rappela des faits si délicats pour l’un et pour l’autre, les oreilles d’un maître et le cœur d’un fils eurent également à souffrir d’une audacieuse allusion à une exécrable solidarité. Fabien reçut ordre de se rendre dans son gouvernement de Livonie. Une telle punition était une grâce; il n’en voulut pas ; il donna sa démission de tous ses emplois et se retira dans ses terres. Ce fait fut l’occasion de sa retraite sans en être la véritable cause. La cause première, qui avait affaibli son ascendant sur l’esprit alors incertain et timide d’Alexandre , était la fermeté avec laquelle il avait résisté au parti anglais, et défendu la dignité nationale dans l’indépendance de son pavillon.
Du moment qu’il était devenu manifeste que le cabinet de Pétersbourg ne serait pas inébranlable dans le maintien des principes de la convention maritime , les puissances secondaires , le Danemark et la Suède , furent forcées de fléchir. La Prusse seule, avec plus de résolution et de vigueur, eût pu soutenir le courage de ces deux puissances; mais, outre qu’il ne s’agissait pas pour elle d’un intérêt de premier rang, devait-on s’attendre qu’elle communiquât à d’autres une énergie qu’elle n’avait elle-même reçue que d’inspirations étrangères? Elle fit plus, et ce fut un acte d’une politique peu généreuse. Tout en tâchant de se rapprocher de l’Angleterre, le Danemark aurait désiré prolonger la clôture de l’Elbe, de manière à faire de son désistement ultérieur une condition pour la restitution des Iles danoises aux Antilles, Sainte-Croix, Saint-Barthélemy et Saint-Thomas, que l’on supposait, avec raison, tombées au pouvoir des Anglais. La Prusse, dans l’intérêt privé de son commerce, et caressant l’Angleterre aux dépens d'un allié, tandis que, pour son propre compte, elle n’était nullement disposée à se dessaisir du Uanovre, insista auprès de la cour do Copenhague pour rétablir sur l’Elbe la liberté de la navigation. A cet effet, on accord fut conclu entre le ministre britannique à Hambourg et le prince Charles de Hesse, commandant des troupes danoises, sous la médiation et en présence du ministre de Prusse. En conséquence de cet accord, que le général danois communiqua, le 20 mai , au sénat de Hambourg, celte ville fut évacuée le 23. D’un autre côté, l’embargo levé en Russie, le 18 mai, ayant été aussi levé, le 19 du même mois, en Suède,
CIIAPITRK XIII.
l’Anglclcrrc, en revanche, révoqua de même celui qu'elle avait mis sur les bâtiments danois, suédois et russes. Les relations commerciales de la Grande- Bretagne et des puissances neutres étaient ainsi rétablies avant qu'aucune transaction eût réglé les points contestés, première cause des mesures hostiles auiquelles, de part et d'autre, ou venait de mettre un terme.
Quoique délivrée, par la chute de Paul, de son plus redoutable ennemi dans le Nord, l’Angleterre, que la nécessité disposait alors à la paix , même avec la France, eût incontestablement consenti à quelque niodiiicalion cssenliellcde ses prétentions, pour peu que le cabinet de Pélersbourg eût montré d'insistance et de force pour la défense de l’inlérét commun des confédérés. Adroite à proGter de la faiblesse du cabinet russe, celte courafTccta une fausse condescendance sur des dispositions secondaires qui l'intcrcsstienl peu, mais resta inflexible contre l'admission des deux points qui seuls composaient tout le système des neutres. Ainsi, par la convention du 17 juin, la Russie abandonna le principe fundamcntal que : le pavillon courre la marchandite; et le gouvernement anglais conserva, pour scs vaisseaux de guerre, le droit de visiter les bàliincnts neutres, même naviguant $oui convoi; c'est-à-dire qu'il fut reconnu que les seuls droits des neutres seraient ceux dont il conviendrait à ce gouvernement de leur permettre l'usage.
A la vérité, l’Angleterre admettait dans la nouvelle convention des dispositions qu’elle avait autrefois rejetées. Ces apparentes concessions méritent peu de reconnaissance. Parmi ces dispositions, deux lui étaient indilTércnlcs. La troisième, par la mutation des temps, tournait à son avantage.
On bornait, par exemple, aux vaisseaux de guerre le droit de visite, tandis qu'auparavant rAnglelcrrc l'avait réclamé meme |H)ur les corsaires, armateurs et autres bâliincnls non appartenants à la marine royale. Ce changement clail-il un bienfait? Non, c’était un calcul, une combinaison utile au commerce anglais. Dans le moment, toutes les mers étaient couvertes de vaisseaux de guerre britanniques. Du côté de la France, la puissance navale, c'étaient les corsaires.
Le droit de blocue était défini avec beaucoup de soin ; mais qu'importe au gouvernement anglais la savante et minutieuse spéciücatiun des circonstances dans lesquelles un bâtiment neutre peut être pris devant un port bloque, quand l'ensemble de la convention permet d'arrêter tout bâtiment neutre même en pleine mer? Nous verrons, dans une guerre prochaine, quel compte ce gouvernement
entendait tenir do la merveilleuse définition du blocus, lorsque, d'un seul mot, il créera des blocus artificiels et fermera cent lieues de côtes par une simple déclaration du conseil.
L’Angleterre, qui a tant crié contre la révolution française, n’est pas la puissance qui a te moins profité de ses leçons et mémo de son dictionnaire. On sait quel rôle le mot euepect a joué en France. Le mol auepiciùH a été de même habilement rois en œuvre dans U convention du 17 juin. 11 ne suIBl pas pour la sûreté d'un navire, même sous convoi, que ses papiers soient reconnus en règle, il faut encore qu’il n’existe pas <* de motif valable de suspicion; ■ et qui ne voit où peut conduire un prétexte de suspicion dont le visiteur est le seul juge?
Dans la nouvelle nomenclature des objets de contrebande, les munitions navales, comme bois, chanvre, goudron, ne sont pas comprises; mais tout n'esl-il pas contrebande, quand tout peut être arrêté en vertu du seul mot ?
l.a convention du 17 juin est un des traités les plus honteux qu’ait jamais signé une grande puissance, parce que l’abandon des droits les plus précieux, d’un intérêt permanent cl de l'honneur national, ne s'y trouve point couvert par la grande excuse qui seule peut légitimer de tels sacrifices, l'excuse de la nécessité. La contradiction existante entre les principes proclamés le 16 décembre 1800 et ceux qu’on admet le 17 juin 1801, est une de ces preuves trop fréquentes qui constatent combien est misérable un pays où tout est instable comme la vie et le caprice d’un homme. La confédération de 1780, renouvelée en 1800, avait été une révolution glorieuse pour la liberté des mers. I.a convention, signée le 17 juin, en forme la contre- révolution. La première était un pas immense vers le perfccliunneincnl des rapports qui lient entre elles les sociétés humaines. I.a seconde fait remonter les peuples au moyen âge. De tontes les coalitions qui aient, â aucune époque, réuni pour un même but un certain nombre de puissances, jamais il ri’cn avait existé qui parlât autant au cœur des peuples, qui obtint à un aussi haut degré leur approbation, et pour laquelle ils eussent été capables de plus généreux ciïorls. C'est bien à une confédération de celte nature qu'eût pu s’appliquer, avec le plus de justice, ce nom de sainte al- ' liancc qu’on a profané en le faisant servir à mas- I quer la conspiration du pouvoir absolu contre les i libertés des nations européennes. Deux terribles accusations pèseront à jamais sur la mémoire de l’cnipcrcur Alexandre. Il fut le fondateur de la sainte alliance continentale de 1813. Il fut le destructeur de U sainte alliance maritime de 1800.