GOUVERNEMENT PROVISOIRE
Il semble qu'une meilleure classilicalion aurait flü prévaloir sous le gnuvcrnemcnl consulaire. Le premier consul prenait un essor assez élevé pour qu'une démarcation prorondc pùt se creuser entre le cher irresponsable de l'État et des ministres responsables. Le principe : le roi no peut mal faire , aurait du être appliqué au premier consul et à l'empereur, de manière que le tribunal eût eberebé, dans la responsabilité ministérielle, un recours contre les actes abusifs du gouvernement; mais, outre qu'en 1800 les questions d'ordre constitutionnel n'elaient pas aussi bien entendues qu'elles 1e sont aujourd'hui, le caractère personnel de Bonaparte mettait obstacle h cette importante distinction. Comme il éüiit lui-même, ainsi qu'on en a fait la remarque, sou I.ouvois et son Turenne, qu'il prétendait être son Colbert et son bully, qu'en lin mot il ne voyait dans la plupart de ses ministres que des commis, que des instruments d'exécution, il eût été presque dérisoire d'élever contre tel ou tel d'entre eux une accusation noniinatirc pour des actes dont on savait fort bien que la pensée première ne leur appartenait pas. Le principe du mai, au reste, remontait à la constitution de l'an III. La question de la responsabilité ministérieilc avait été si peu comprise par les rédacteurs i de cette constitution, que, suivant une de ses dis- ^ positions spéciales, u les ministres ne rorment point ! un conseil; » disposition inexplicable, puisqu'il faut, au contraire, que les ministres rurnient un conseil duquel émanent toutes les mesures de gouvernenient, pour qu'il existe une véritable responsabilité. Le système contraire place nécessairement la responsabilité trop liaut, ce qui peut en faire une cause de bouleversement, mais ce qui le plus souvent la rend illusoire. Là où le tribunat n'avait point d'action possible, la presse ne pouvait pas en avoir davantage. .N'ayant point à qui se prendre au-dessous du chef de l'État, ,pu elle était condamnée à se taire, ou elle se trouvait forcée de s'attaquer à ce chef lui-même, cl c'était naturellement ce que celui-ci devait être peu disposé à lui permettre.
D'un autre côté, si depuis la restauration, en pleine paix, sous le règne d'une maison reconnue et appuyée par toute l'Europe , le gouvernement n'a consenti à l'alTrancbissemcnt de la presse qu'après quatorze années de résistance, conçoit-on que cette liberté de la presse, entachée d 'a lïli géants souvenirs, et signalée par d'horribles abus que la loi n'avait pas encore su réprimer, dût paraître bien compatible avec un gouvernement à sa naissance, dont l'existence était contestée tout a la fois par des factions intérieures et par les puissances étrangères? Sans doute, en y renonçant. Bonaparte,
consul ou empereur, se privait d'un précieux avantage. La presse eût pu lui ouvrir les yeux et l'arrêter dans sa marche, lorsqu'il courait vers un abîme; mais aussi cette liberté, utile auxiliaire I d'un gouvernement affermi , pouvait être un cn- I nemi mortel pour un gouvernement qui n'avait point de racines dans le vieux respect des peuples et dans les entrailles du temps. ()uc l'on songe à la puissance d'un tel levier, manié par des mains hostiles, ayant son point d'appui à Londres, dans les caisses du ministère anglais. H est plus que probablequele nouveau gouvernement de la France eût été jeté dans de graves embarras, et qu'il n'eût pas manqué de chercher son salut dans des mesures extra constitutionnelles. Avec une telle certitude, il fut peut-être convenable de ne point faire mention de la liberté de la presse, et de lui rendre hommage par le silence, en évitant du moins de profaner son nom.
t^luoiquc sir Walter Scott, au sujet de la constitution de l'an VIII, ait porté, sur la conduite du général Bonaparte, un Jugement plus impartial que ne l'ont fait beaucoup d'écrivains français, la raison de l'bisloricn n'a (>u résister au plaisir de terminer ses réllcxioiis par un trait déjà bien vieux pour être encore brillant, u Bonaparte, .i-t-il dit, n pouvait jouer le rôle dé Washington ; il préféra I) celui de Cromwell. » Cette idée, pour avoir été reproduite mille et mille fois, n'en est ni plus juste, ni plus solide. Le rôle de Washington ne convenait pas plus à la France, que celui de Bonaparte aux États-Unis. Si un gouvernement républicain , pouvait s'établir dans un grand État de notre Europe actuelle, ce serait en Angleterre plus que pari tout ailleurs, parce que la position insulaire de I ce pays, le mettant à l'abri d'une brusque invasion, laisserait aux partis de l'intérieur le loisir d'user leurs armes les uns contre les autres, jusqu'à ce qu'ils pussent parvenir à une organisation de république qui eût quelque consistance. Cependant l'Angleterre elle-même a échoué dans cette tentative. Four la France, ta dilliculté était plus grande I encore. Transporté en France, le Washington des ; États-Unis n'eût pas dû y être le même homme ' qu'en Amérique. Avec le même désintéressement personnel, le même amour du bien public, il n'eût pas dû vouloir pour la France une magistrature de courte durée, qui, tous les cinq ans, eût remis en question le repos et l'existence même d'un grand État. « Je ne pouvais être qu'un Washington court ronné, a <lit le captif de Sainte-Hélène... Il me » fallait auparavant la dictature universelle... Il il me fallait vaincre à Moscou. « Nous n'examinons point pour le moment ce qu'il peut y avoir de vrai ou de faux dans cette nécessité prétendue
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rie vaincre à Moscou et d'obtenir la dictature universelle; mais si Napoléon a seulement voulu dire que. parvenu au pouvoir, il a dù vouloir triompher de tout ce qui l'empêchait de rendre ce pou>oir solide et durable, celle assertion n'a rien qui ne puisse se soutenir. Tant que les puissances conlinenlales de premier ordre conserveront leur forme de gouvernement actuelle, ce serait une calamité pour la France qu'une magistrature suprême, dont le titulaire ne fût pas inamovible ci même liércdilairc. i/cs rotiouvellcmcnls périodiques de ce titulaire no pourraient que devenir l'occasion de coniniolioiis intérieures, aggravées par rintervenlioii publique ou secrète de puissances ennemies ou jalouses, et ne manqueraient pas d'amener une usurpation violente, orageuse, sanglante, qu'aurait pu prévenir un établissement opéré sans secousse et revêtu du sceau de la légalité. Le tort du général Bonaparte, coninic homme d'Élal, ne sera pas d'établir un Jour l'hérédité dans sa famille; ce sera de mcconnallrc qu'un prince nouveau ne peut (MIS tenter les mêmes hasards cl supporter les mêmes épreuves qu'au monarque issu d'une ancienne dynastie.
De toutes les observations précédentes sur la constitution de l'an VIII et sur la manière dont elle fut rédigée, on doit conclure, à ce qu'il me semble, que les défauts de celte constitution tenaient en grande partie à la difficulté des temps ; maison doit, surtout, forcément reconnattre que scs imperfections, ses incohérences, n’étaient point l'ouvrage, et surtout f ouvrage prémédite du général Bonaparte , puisque le vice le plus grave de tous, la disposition qui enlevait aux citoyens la nomination directe des législateurs et dos tribuns, entrait dans rcnscmhic d'un système, à la conception duquel il avait été absolument étranger. Il y a donc de l'injustice à prétendre qu'il avait d'avance tout combiné pour la destruction de la Illvcrié et l'oppression de la nation française. Le fait, même réalisé dans des temps ultérieurs, ne prouve pas l’existence d'un odieux calcul en 1799. Tout ce que pouvait et devait désirer le général Bonaparte, c'était de devenir, sous un titre quelconque, le pre-
mier personnage de la France. Le reste devait dépendre de son génie cl de la fortune.
La constitution avait été, le S4 frimaire (Itl décembre), soumise à l'acceptation de la France. Le recensement des votes , qui sera publié le 19 pluviôse (8 février), donnera pour racceplalion trois millionsonze mille suffrages, c’csl-à-dire, une sorte d'unanimité. Celte adhésion empressée des citoyens tenait plutôt à un sentiment juste en lui-même, qu'à un examen réfléchi du pacte nouveau par lequel on allait être régi. Depuis deux mois, la France semblait vivre d'une vie nouvelle; on éprouvait une sécurité, un bien-être, dont depuis longtemps on avait perdu l'idée. En tête de la constitution, on voyait les mots : Liberté, éÿalité, goucernemeni reprétentalif. On recevait pour premier magistrat l'homme qui, depuis quatre ans, avait inspiré une admiration toujours croissante; on voulait du repos, de la gloire, et le nom de la république : tous ces vœux claicnl satisfaits. Le respect pour les formes eût voulu que l’iiislallaliui) du gouvernement constitutionnel suivit, au» lieu de le devancer, le recensement des votes. On se crut dispensé d'attendre un résultat qui ne pouvait pas être douteux. Il fallut à Cromwell huit mois i d'uncdictature violente et irrégulière avant de parvenir à l'clablissernent de Vintirumetti d'État qui le déclara lord protecteur. Deux mois d'une dictature collective et paisible ont suffi à la fondation du pouvoir du general Bonaparte comme premier consul. De fait, la dictature va sc perpétuer en sa personne seule, mais par un assentiment général, et quelque temps sans oiïciise pour les lois. Le 1 1 nivôse de l'an IX (l"Janvier 1800), le provisoire avait cessé, l’ordre constitutionnel prenait son cours, la représentation nationale ouvrait scs séances; et le général Bonaparte avait commence, sous le nom de premier consul, ce règne prodigieux, i'éloiincmcnt du monde, archive 4e faits inouïs, époque monumentale dans laquelle se réunissent les plus belles comme les plus effrayantes leçons pour l'inslrurj (ion des peuples et des rois.
' Du .110 avril ICTiSaii 16 dêcomiire de la Diêmeannêr.
l'OLlTIQL'E EXTÉRIEURE.