CHAPITRE XXI
Le premier consul s'en montra fort contrarie, moins pour l’intérieur que pour le dehors. Il tenait beaucoup, trop peut-être, à l'opinion des gouverncmcnls etrangers, et il craignait que sa considération ne soulTrlt du peu d’accord qui paraissait exister entre le gouvernement et celui des corps de l'État que l’on considérait comme le représentant de l’opinion publique. Dans les réunions du conseil d'État, il donna un libre cours à son mécontentement contre le tribunal. » On ne peut pas X marcher, disait -il, avec une institution aussi » dcsorganisatrice. En Angleterre, les hommes qui » composent l’opposition ne sont point des fac- » tieux; ils ne regrettent ni le régime féodal ni la » terreur. Chez nous, ce sont les anciens privilé- » giés et les jacobins qui forment l’opposition. Il » y a une grande différence entre la discussion dans » un paj's depuis longtemps constitué, et l’opposin lion dans un pays qui ne l’est pas encore. Dans » le tribunat, les plus honnêtes gens courent après » les succès, sans s’inquiéter s'ils ébranlent l’édi- » (ice. Qu’cst cc que le gouvernement? liien, 9UI i> n’a pas l'opinion. Là où il n’y a pas de patri- » ciens, il ne doit pas y avoir de tribunat. A Rome, Il c’était autre chose. Encore les tribuns y ont-ils !> fait plus de mal que de bien. L’assemblée con- II stituaiitc mit le roi au second rang ; elle eut rai- » son. Le roi avait dans sa main la noblesse et le » clergé, il était le représentant du gouvernement Il féodal. Le gouvernement actuel est le représen- » tant du peuple. » Dans ces sorties du premier consul, il y avait un mélange de vrai et de faux. Peut-être lui était-il diflicile a lui-même de distinguer l’un de l’autre; mais l’effet le plus fâcheux de sa mésintelligence avec le tribunat était qu’il en tirait la conséquence que, dans le gouvernement tel qu’il était organisé et d'après sa situation en Europe, il ne fallait point d’opposition en France. C’est là, sans doute, une nouvelle preuve qu’il ne comprenait guère le gouvernement représentatif. L’un des avantages de ce mode de gouvernement est, en effet, que les passions dos hommes, leurs défauts même, l’ambition, le désir de la renommée, y entrent comme des éléments nécessaires de son action. Qu’il y ait eu dans le tribunat une vaine recherche de popularité, un orgueil de célébrité mettant sa gloire dans la résistance, et un genre de style encore empreint des couleurs des années antérieures; rien de plus naturel, c'est du mélange de tous les intérêts et de toutes les passions, auxquels se joignent aussi des sentiments généreux, de la loyauté, du désintéressement, un amour sincère de la patrie, que SC composent les divers partis dans les assemblées délibérantes. Le premier consul cùt-il en théorie compris le gouvernement représentatif, il
pensait, avec une sorte de raison, que le temps de son application complète, illimitée, pouvait n’étre pas venu pour la France, et qu’il fallait, pour celte application, un état général de choses qui n'existait pas. On ne peut se refuser à reconnaître, comme lui, que l’opposition a, dans un gouvernement nouveau, en butte à l’inimitié de puissances jalouses, des inconvénients qu’elle n’a pas dans un gouvernement affermi; et par conséquent il eût été à désirer que, dans les premières années du gouvernement consulaire, elle se fût abstenue de prendre un caractère aussi tranchant, dans la crainte de devenir par là un point d’appui pour l’étranger. Au reste, le gouvernement représentatif est une science qui ne s’acquiert que lentement cl par degrés. .Nous en avons fait l’épreuve depuis 1815; nous avons été en position de la faire avec moins de danger, grâce à l’heureuse circonstance d’un gouvernement non contesté et d’une paix générale; mais cette éducation était-elle facile, possible en 1802? El si beaucoup d’entre nous étaient alors fort arriérés à cet égard, conjinent le premier consul eût-il pu, seul ou presque seul, devancer le temps, lui qui, suivant l’esprit du pouvoir en général, SC croyait peut-être intéressé à contrarier cette éducation cl à en retarder les progrès? Si l’on veut épilogucr sur chaque article, disait avec plus de justesse M. Portalis, nul gouvernement ne pourra marcher. Il faut qu’en France comme en Angleterre, la majorité sache, au besoin, sacrifier son opinion particulière à l’inlérél de l'ordre public. Telles étaient les circonstances qui avaient préludé et occasionné la réduction du tribunat à cinquante membres.
A la suite de ces malentendus, le tribunat, sur le désir du gouvernement, consentit à se diviser en sections, qui se réunirent à des sections du conseil d’État, sous la présidence de l’un des consuls; et ces conférences, où la discussion était débarrassée de la solennité de discours adressés au public, furent très-avantageuses pour la préparation des lois, particulièrement pour le perfcclionncmcnl du Code civil. La loi n'était présentée ensuite qu’aulant que l’adoption en était à peu près certaine.
Relativement à ces démêlés du gouvernement cl du tribunat , la racine du mal , il faut le répéter, était dans le fatal système de notabilité qui avait livré au sénat la nomination des tribuns. Si ceuxci eussent été les élus directs du peuple, il y aurait eu nécessité pour le premier consul de les respecter, cl de chercher les moyens de s’entendre avec eux, pour lui qui reconnaissait que le gouvernement n’était rien sans l’opinion ; mais l’opinion do la France, il ne la voyait pas dans un corps nommé à Paris, par un autre corps, sous l’inQucncc des
INTÉRIEUR
IfiSI
alTcctions, des liaisons ou des passions particulières. La France, qui n’avait aucune part à cette élection, s'aperçut à peine d’un changement qu’elle aurait vivement senti, si elle s’etait vue privée de droits éicctorauxdontellc auraitcu la possession et l’usage.
Parle sénatus -consulte du 4 août, le premier consul au contraire sc présentait à elle comme loi rendant du moins une partiedes droits que lui avait enlevés la constitution de l’an VIII. C’est un ami de la liberté, c’est Sieyes qui a imaginé un régime où , en voulant faire participer le peuple à la nomination pour toutes les places, il lui a enlevé, de fait, tout concours à la moindre élection. C’est l’homme le plus jaloux d'on pouvoir sans limites qui veut faire cesser cette entière annulation des droits des citoyens. La raison élevée du premier consul repousse l’absurde, et cherche à le faire disparaître; mais son amour pour la liberté n’entend pas céder à l’action du peuple une bien large part, et peut-être cst-il encore véritablement dominé par la crainte d’élections pareilles à celles qui avaient eu lieu sous les gouvernements antérieurs. Cependant il admet des collèges électoraux de département, d’arrondissement, et des assemblées de canton. Les attributions de ces collèges sont inRniinenl restreintes. Elles sc bornent au droit de présenter deux citoyens pour les fonctions communales, départementales et nationales; mais du moins ce n’est plus une présentation dérisoire de candidats au nombre de cinq cent mille, de cinquante mille et de cinq mille. Avec le système des notabilités, il n’y avait nulle ombre d’élection populaire; il y en a du moins une apparence, un simulacre avec les collèges électoraux. Cet hommage, rendu par le premier consul au principe du droit d’élection, sera dans l’avenir très-important pour la France. Supposons que la restauration de l’ancienne dynastie se fût opérée pendant l’existence du système des notabilités de Sieyes. Est-il bien sûr que la royauté, qui, en 1814, sentira le besoin d’améliorer la composition des collèges électoraux, n’eût pas, à une autre époque, trouvé commode de s’en tenir au système existant, et de présenter même , comme un acte de condescendance démocratique, soti respect pour l’ouvrage de l’un des coryphées de l'assemblée constituante , de la convention et du directoire?
Le titre dernier du sénatus-consulle décernait au premier consul le droit de faire grdee, et réglait l’existence de ce droit. Celte disposition était peutêtre ecllc qui, eu marquant la borne du pas qu’on venait de faire, annonçait le mieux celui qu'on ferait infailliblement plus tût ou plus tard, selon que les circonstances viendraient à le reudre plus ou moins facile.
Éloignés d’une époque qui avait , au dedans et au dehors, d'autres difficultés à vaincre que celles qui se présentent à nous aujourd’hui, nous ne nous faisons nul scrupule de verser le hlàme et le mépris sur les constitutions consulaires ou impériales. Nous les regardons comme des œuvres de fraude, systématiquement combinées par des mains serviles pour fonder le despotisme. Il y a une prévention injuste dans ces jugements. Les Tronchet, les Portalis, les Barthélemy, Desselles, et autres honorables personnages qui prirent part à ces travaux, étaient-ils donc des hommes vils, qui vendissent au chef de l'État la liberté de leurs concitoyens? Non sans doute ; ils cherchaient de bonne foi à établir un ordre de choses, dans lequel la force du gouvernement pût sc concilier avec les droits de la nation, moins effrayés peut-être, il est vrai, des dangers du pouvoir d'un seul que du retour des désordres précédents. Pour le général Bonaparte, le pouvoir absolu n’était pas dans telle ou telle constitution, mais dans l’ascendant que lui avaient donné, sur l’Europe comme sur la France, et la pacification intérieure, et scs victoires sur les puissances étrangères, et scs traités de paix; il était dans son caractère personnel, dans son habitude du commandement, et, en meme temps aussi, dans la nature de sa position, dans le besoin toujours renouvelé, toujours pressant d'une grande latitude d’action pour résister à la conspiration permanente de partis intérieurs et de gouvernements ennemis, dirigée tout à la fois contre la puissance de la nation française cl contre le chef de son gouvernement.
Quoique la jalousie des cabinets étrangers eût mieux aimé voir la France livrée à des agitations qui l’eussent affaiblie, qu’à un système de fixité qui la fortifiait, tous se hâtèrent d’adresser au premier consul, sur sa nomination à une magistrature perpétuelle, des félicitations qui n’étaient sincères que sous un seul point de vue , la borne posée par ce fait au propagandisme de l’esprit démagogique. Il n’était pas difficile de s’apercevoir que, si on avait redouté la contagion des principes de la révolution française, ou regrettait au fond que la révolution n’cûl pas laissé en France le triste cortège dont elle avait été accompagnée, les désordres de tout genre, la ruine des finances, les combats des factions cl la guerre civile. On applaudit au premier consul qui a délivré la France de ces fléaux. On sourira aux intrigues britanniques qui bicntél travailleront à les lui rendre; mais laissons au temps le soin de révéler les pensées secrètes. Pour le moment, les divers cabinets lullcnt de courtoisie envers le premier consul. A Vienne même, on s’empresse de déclarcrque le vœu