CHAPITRE XXI
exprimé par le peuple français est celui du gouveriicmciit impérial cl « de Sa Majesté ellc-mémc ; « que ce vœu n'est pas un sentiment nouveau, qui date du jour où il s'accomplit, mais qu'il a été formé par S. M. et par scs ministres dés l'instant du rétablissement de la paix. La reine de Naples, qui se trouvait alors à Vienne, disait liaulemcnt : « Si j'avais eu à voler sur le consulat à vie, j’aurais » écrit: Je le nomme consul à vie, comme étant « l'homme le plus propre à gouverner les hommes. » Il est digne de régner, parce qu’il sait régner. »
Tandis que les cabinets étrangers applaudissaient, avec plus ou moins de sincérité, au changement qui perpétuait le pouvoir dans les mains du premier consul, un parti, peu nombreux à la vérité, de républicains mécontents , méditait encore , en France, un vain projet d'attaque contre un gouvernement qui ne les craignait plus. Des généraux, des sénateurs, forinaicnl le fond de cette conspiration, qui en réalité n’était guère qu’une misérable intrigue. A quelques hommes généreux, dupes de leurs illusions, se mêlaient des ambitieux qui ne pensaient qu’à eux- mêmes. Le héros de ce parti, ou plutôt de celte coterie, était le général Rernadotte L On voulait les avantages d’une révolution sans avoir à en courir les dangers. C’était par une mesure législative qu’on entendait renverser le premier consul. Il n’y manquait qu’un sénateur ou un tribun qui osât en porter la première parole. L’affaire transpira ; le premier consul y attacha peu d’importance , et tous ceux qui étaient entrés dans ce ridicule complot, à commencer par Bernadoltc, ne songèrent qu'à se le faire pardonner.
Quoique l’Europe fût préparée à voir se consommer rafTermissement de la domination française en Italie, par la réunion successive des diverses portions du territoire que les traités précédents avaient laissées à sa disposition, chacune de ces réunions rappelait les regards jaloux des principaux cabinets sur l’ensemble immense que ces adjonctions venaient grossir. Cependant telle était alors la préoccupation de CCS cabinets livrés à des calculs divers, que ces incorporations s’cffecluaicnl, non -seulement sans obstacle, mais même sans aucune remarque qui portât un caractère improbatif. Autrefois l’Europe jetait les hauts cris , et formait des alliances contre Louis XIV, pour la réunion de quelques misérables villages, exécutée par ordre
’ « Pendant que celte négociation très-dangereuse sc * conduisait, je voyais souvent le général Bernadotte
> et ses amis Bonaparte disait que l’on sortait tou-
« jours de chez moi, moins attaché h lui qu’on n’y était
> entré; enBn il sc préparait à ne voir que moi de cou-
des chambres de Besançon, de Urisach ou de Metz. Quelle distance de ces procédures de tribunaux aux séiiatus-consultes qui proclament la réunion de nie d’Elbe ou du Piémont, cl aux décisions du gouvernement , qui ordonnent l'occupation des Etals de Panne, Plaisance cl Guastalla !
A la vérité, la réunion du Piémont et de Plie d’Elbe existe déjà en réalité. A l’égard de cette Ile, le roi de Naples, d’une part, et d’autre part le roi d’Élrurie, en ayant cédé à la France les portions soumises à leur domination respective, cl l’Angleterre elle-ntéme ayant, en conséquence des préliminaires de Londres, remis Porto - Ferrajo aux troupes françaises, on ne peut guère voir dans le scnalus-coiisultc > qui prononce sa réunion à la France, que l’apposition du sceau de la légalité à une possession déjà reconnue.
Si l’incorporation du Piémont à la république était d’une nature à produire une tout autre impression, l’effet en était amorti d’avance. La mesure était prévue : elle était en quelque sorte autorisée par l’abdication ® de Charles-Emmanuel IV. Les instances de la Russie en faveur de ce prince ou de son successeur sc bornaient à la demande d’une indemnité. L’Autriche avait été franchement avertie que la réunion était inévitable; l’Angleterre ne l'ignorait pas davantage. Dans les discussions du parlement, que nous avons rapportées, M. Pitt, défenseur de la paix, lord Ilav^kesbury, son auteur, avaient, sans dissimulation, admis comme impossible le rétablissement du roi de Sardaigne dans scs possessions continentales; admis comme indisputable le pouvoir de la France, qui l’y avait remplacé. On ne pouvait donc regarder encore le sénatus- consulte ^ qui déclarait réunis au territoire de la république les départements du Pô, de la Doire, de Marengo, de la Sezia, de la Stura et du Tanaro, que comme une sanction de forcnc sur un fait existant, et, tacitement du moins, avoué par les principales puissances.
Quant aux Étals de Parme, Plaisance et Guastalla, l’occupation ® n’était point une réunion définitive. Ces pays avaient été mis à la disposition de la France par le traité du 21 mars 1801 avec l’Espagne, lequel avait transféré au prince infant de Parme la souveraineté de la Toscane, sous le nom de roi d’Élrurie; mais le duc régnant, don Ferdinand de Bourbon, ayant refusé la résignation qu’on attendait de lui, la France avait rcspcçjé son
• pabic parmi tous ceux qui t’claicm bien plus que moi. • Madame de Staël. Dix années d’exil.
■ 28 août.
» 4 juin 1805.
♦ 20 septembre. * 0 octobre.
INTÉRIEUR
refus, cl ce n'élail qu’après ia mort de ce prince qu’elle faisail usage des droits qui lui étaient acquis par le traite de 1801. Du reste, le sort du duché de Panne était sul>ordoiiné aux événements.
Tous les actes d’ordre intérieur et extérieur, que nous venons d'exposer, formaient, pour ainsi dire, la politique patente du premier consul. Sa politique secrète n'étaH pas moins heureuse ; les négociations les plus actives se suivaient en même temps à Paris , à Berlin , a Vienne et à Pétersbourg pour l'exécution du traité de Lunéville. Au milieu des intérêts divergents de l'Autriche et de la Prusse , ainsi que des États du second ordre, la Bavière, le Wurtemberg cl Bade, pour lesquels la Russie intervenait comme une partie qui sollicite, plutôt que comme un juge qui prononce, le premier consul, habile à mettre aux prises ces intérêts contradictoires les uns avec les autres, cl semblant se jouer de tous, se servant de la Prusse et de la Russie contre l'Autriche, exerçait seul une suprématie d'arbitrage sans conlestation ct sans limite.
St cette question des indemnités de l’empire fut pour la diplomatie française le triomphe de l’adresse cl do l'habileté , la médiation du premier consul è l'égard do la Suisse, qu’il sauva de scs propres fureurs, est le chef-d'œuvre d'un genre de politique trop rare, celui dans lequel l’ambition cl les intérêts du médiateur s’appuient sur la loyauté de son intervention , la droiture du but, et la sainteté du résultat.
Cependant cette année , si pleine de jours brillants, voit déjà se former des nuages précurseurs de tempêtes qui ne larderont pas à éclater. Nous n’avons pas encore rendu compte de l’expédition de Saint-Domingue , cl déjà se manifestent dans celte lie les principes d’une nouvelle insurrection; déjà aussi recommencent avec l’Angleterre de nouveaux débats, qui, après une trop courte paix, ramèneront la guerre implacable dont une grande catastrophe pourra seule terminer le cours.
Mais avant tout, il est quelques autres actes également d'ordre extérieur, qui, quoique moins graves, ne doivent pas être omis , parce que tous iis caractérisent la vaste inllucncc du premier consul sur les gouvernements et sur les peuples.
Le cours des siècles et surtout la révolution française ont tellement changé les anciennes proportions du monde politique, qu'à peine l'histoire fait aujourd'hui mention de petits États qui ont eu autrefois une certaine célébrité. Cette république de Lucques, où Machiavel a choisi un de ses héros politiques et guerriers, perdue au milieu des mas-
' Décembre 1801.
’ Le 20 juin.
scs européennes, regarde comme une faveur de recevoir une constitution t nouvelle , sous la protection du premier consul. Dans ces changements, eiïcctués par la France en divers pays, une remarque doit du moins consoler l'humanité : c'est que toqjours les nouvelles constitutions offrent, sous les rapports civils,*une amélioration essentielle par l’établisscnieut du principe d'égalité devant la loi.
Cette observation s’applique partout, et en Hollande comme dans la république ligurienne. La Hollande a subi la réforme politique dès 1801. Celle de la république ligurienne ^ s’opère à son tour et dans le meme sens; c’est-à-dire que le principe aristocratique se renforce dans le gouvernement : mais cette aristocratie n'a rien d’exclusif, et, sur les ruines de l'ancienne oligarchie, reste toujours en vigueur le grand principe de l’égalité des citoyens; ce qui, pour la masse des populations, est le bienfait le plus essentiel. Il serait superflu de s’arrêter sur les détails d'une constitution à laquelle la fortune ne destine pas une longue durée : seulement un y trouve le respect du premier consul pour les anciens souvenirs, par la disposition qui place le pouvoir exécutif dans les mains d’un sénat sous la présidence d'un doge. Ces mutations dirigées par le premier consul ne sont pas de sa part les vains jeux de la force qui fait parade de sa puissance : en donnant plus de nerf aux gouvernements alliés de la république, il se prépare de plus solides appuis. Celte pensée se décèle dans scs félicitations ^ au sénat de Gênes : U Que vos mbérables galères, dit-il, soient rempla- » cécs par de bons vaisseaux de guerre, qui protc- 0 gent votre commerce dans le Levant! »
Depuis qu’un passage ouvert à travers des montagnes, jugées jusqu'alors inaccessibles, avait conduit nos armées sur les champs de Marengo, cette route frayée par la victoire étant devenue une des grandes communications de la France et de l’Italie, il était à désirer qu’en aucun cas des influences ennemies ne pussent y apporter d’entraves. C’est par la volonté de la France que le Valais, jadis simple allié des louables cantons, était devenu partie intégrante do la république helvétique. D'après les changements survenus, qui rcndaienlcetétatdc choses contraire à un intérêt essentiel du gouvernement français , il avait été entamé avec le gouvernement helvétique des négociations ayant pour objet soit de céder à la France la portion du Valais nécessaire à scs communications, soit de détacher ce pays tout entier de la république hclvéli-
’ Leiirc du 30 août.
CHAl'ITRE XXI.
que, cl de loi rendre ane etislence indépendante. Celle demande, de la pari de la république fran* raise, n'était pas toul à fait celle d'un don gratuit. Oti ülTrait à la Suisse une compensation. Par le traité de Lunéville, l’Autriche avait cédé à la France le district du Fricklal et les autres posscs* sions autrichiennes situées sur la rive gauche du Rhin, entre Zurzach et Iléic. La France s'était réservé de faire la cession de ces pays à la Suisse; mais, jusqu’à ce moment, Ica conditions auxquelles la cession aurait lieu n’aTaient pas encore été déterminées. Ce fut un moyen de concilier tous les intérêts. On convint * que le Valais formerait un État séparé, sous la garantie des républiques française, helvétique et italienne. On convint de même que la roule qui conduit en Italie par le Simpinn serait construite et entretenue par les républiques garantes, et que les passagesen seraient gardés par la république française. En échange de celte concession, le Fricklal fut incorporé à l'HcIvélic.
Malgré le traité signe en 1801 , le dey d’Alger n'avait pas été longtemps à reprendre ses habitudes de piraterie. Il se flattait même que ta France aurait encore, comme autrefois, la faiblesse d'acheter de lui , par des sacriflecs d'argent, l’observation de la paix. Une lettre énergique ^ du premier consul , portée par un colonel * de l’année , et la présence d'une division navale commandée par le contre-amiral Lessègucs , ramenèrent bientôt le prince africain k d’autres sentiments : nonseulement le dey donna une satisfaction catégorique et complète sur les douze griefs énoncés par le premier consul relativement à la France et au royaume de Naples, mais il prit en outre, à l’égard de la république italienne , rengagcinonl formel de respecter son pavillon. uSiun autre, disait-il » dans sa réponse au premier consul, oi'eùt fait >• pareille proposition, je ne l’aurais pas acceptée n pour un million de piastres. »
t^uelquc gravité que ces faits et plusieurs autres eussent pu avoir en d'autres temps, ils disparaissaient presque, en 1802, devant les importantes questions dont les cabinets étaient occupés. Celle qui avait pour objet la distribution des indemnités de l’empire, ayant surtout donné lieu aux communications les plus actives, à des mouvements militaires, cl à diverses conventions entre les puissances continentales, nous nous ferons un devoir d'en rendre compte avec quelques détails.
Hais, avant de mettre en scène dans cette né-
’ Août et leptenbre.
* 15 juillet.
* L’adjiidim général Hulltn. La haute «isltire et l’air
godation les trois puissances les plus considérables du continent après la république française, il me semble indispensable, pour l’intelligence de , cette question spéciale comme pour l’explication ; de tous les événements de l'Europe dans les douze j années qui vont suivre, de faire connaître quel cLitl alors l'étal des cours d'Autriche, de Russie et de Prusse. Depuis l'avénenKnt du grand-duc Alexandre à l’empire de Russie en 1801 , les mémes princes continueront, jusqu’à la chute de leur I redoutable rival, à occuper les trônes de ces trois j muitarchies. Cest donc le moment de tracer, de { CCS cabinets et de ces cours, un tableau qui ne j changera presque plus relativement aux princi- ; paux pcrsuimagcs, A l'égard du gouvernement an- I glais, dont tous les actes sont soumis au grand I jour des discussions parlementaires, l'Europe est I toujours en étal de juger la pari qui, dans les opé- I rations et les entreprises de ce gouvernement , apparlicnl aux passions des hommes ou à des calculs d’intérêt bien on mal entendu. En France, mal- ' grc la servitude de la presse, Napoléon, consul ou empereur, communique aussi aux premières auto- ; filés de l’État les causes de guerre et de paix, en > mettant sous leurs yeux les principales pièces des négociations qui les ont précédées. A Vienne, à . Rcrlin , à Pétersbourg , nulle de ces formes n’est J suivie. Toul jugement serait donc à peu près tm- ^ possible sur les motifs des déterminations de ces < gouvernements, si, outre ce qu’on sait du principo ' dominant de leur conduite habituelle, une connaissance approfondie du caractère des princes, de I celui de leurs ministres dirigeants, ainsi que de la diversité des iiifluciices auxquelles ces cours sont sujettes, n'aulail à expliquer des résolutions qui parfois semblent peu d'accord avec le princi|>e réf pute fondamenlal de leur politique. Au reste ce 1 n'est pas seulement pour la vérité de l'histoire et pour la satisfaction des publicistes que celle connaissance est maintenant utile et précieuse, mais pour le perfcrlionncment de la science sociale. Plus les peuples seront misa portée de voir comment le pouvoir qui les régit dispose cl du fruit de leurs sueurs et du sang de leurs enfants, plus les cabinets sc trouveront, soit volontairement, soié malgré eux , réduits à compter pour quelque chose rinlérét direct , immédiat de la population , et à cesser de prendre leurs calculs d'agrandissement pour des moyens de bonheur à l’usage des nations qui leur obéissent.
maniai de cet officier parurent au premier consul de« qualités qui pouvaient ne pas être iniitUes i un ambassadeur auprès des Étals barbaresques.
AUTRICHE, RUSSIE ET PRUSSE