‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 85 sur 298 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

AUTRICHE, RUSSIE ET PRUSSE

ylulrichf. — Comie de Collorédo. — Comte de Cobenizl. — Arehidiic Charles. — Goût de l’emperenr pour la vio privée. — Isolement de la ramille impériale. — Car.acicrc du ('oiivcrncment autrichien. — Finances de PAu- Iriche. — Ranqiicdc Vienne. — Monnaie de cuivre. — Dette fondée. — Doiiccnr du gonvemement et économie de In cour. — Politique du cabinet. — /fusne. — Tendance du gouvernement vers la civilisation. — Début brillant du règne d'Alexandre h l'intérieur. — Finances de la Russie. — Contributions principales de la Russie. — Économie dans les dépenses de In cour. — Habitudes modestes de l’empereur Alexnndro. — Changements fréquents de ministres dans les premières années. — Insubordination de In diplomatie russe. — Penchant d’Alexandre vers In Prusse. — Pru*se. — Supériorité de l’administration prussienne sur celle d’Autriche et de Russie. — Avantages de la neutralité du nord de l’Allemagne. — Finances do la Prusse. — Établissements financiers en Prusse. — Agrément de laTcour de Berlin. — ASaiblissement relatif de la puissance prussienne. — Comte d’Uaugvviz. — Politique de la Prusse.

La cour de Vienne , difTérctilc dans scs formes sous Marie-Thérèse , sous Joseph II cl sous Léopold, présente aussi, sous François II, un aspect particulier, sans rapport avec les autres cours de l'Europe. Le caractère du prince est celui d’un honiiuc droit qui désire le bonheur de scs sujets; mais, pour satisfaire aux véritables intérêts d’un peuple, il faut autre chose que la pureté de l'intention. Le goût de François II pour la retraite, forlilié par un pcticbant setnblable chez l’impératrice, le sépare de sa cour et même de sou gou verneincnl. Dans cet étal de choses, le pouvoir appartient à i'Iiummc auquel est acquise la confiance intime de rcmpercur. Ce personnage est le comte de Collurédo, ancien gouverneur de ce prince, et aujourd'hui son ministre du cabinet. Le choix était naturel. Le comte de Collorédo veut le bien du monarque et de la monarchie; mais déjà vieux, ne pouvant suffire à tout, oblige particulièrement de prendre un guide pour certaines affaires , il avait eu recours aux talents du baron de Thugut. Longtemps il avait été le soutien de ce ministre. On suppose que, malgré l'exil de celui-ci à l'rcsbourg, il le consulte et suit encore scs conseils.

Le comte de CohentzI , quoique revêtu du titre de vice-chancelier de cour et d'Étal, et en cette qualité chargé de la direction de la politique au dehors, n'a de crédit auprès de l'empereur que

celui qu'il obtient auprès du comte do Collorédo, dont tous scs soins tendent à conserver les bonnes grâces. Malgré son habileté cl sa longue expérience, M. de Cobenizl, aimable, spirituel, vieilli dans les négociations cl fait pour plaire eu tout pays , est très-peu agréable à l’cmpcrcur François, peut-être par les avantages mêmes qui l’eussent recommandé ailleurs. Quoique assez en faveur auprès du comte de Collorédo, il ii’a point sur lui un ascendant véritable; en sorte que l’homme qui traite avec les gouvernements étrangers, au nom de son. souverain, non-sculcmcnl ne peut pas donner sa propre opinion pour celle du pHiice , mais a besoin de la faire adopter par un intermédiaire, avant que celle du prince vienne la sanctionner.

I.e comte de Cobenizl a cependant le privilège d'un travail direct avec l'empereur ; mais pour les autres ministères, à l'exception du département de la guerre, dirigé par l'archiduc Charles, le travail est présenté au monarque par M. de Collorédo, qui seul, sous le nom du souverain, prononce sur tout en dernier ressort. Les véritables auxiliaires de ce ministre sont des référendaires ou conseillers privés, hommes obscurs, non admis à la cour, dont les noms même y sont à peine connus, et dans les mains desquels toutefois repose l'autorité réelle pour toutes les questions de finances, de justice et d'administration intérieure. Remarquons, en pas-

cJiAmnn XXII.

»anl, que celle prcpondêrance eiciusÎTe d'un seul niinislrc .«e maintiendra pendant tout le règne de François II. Après le romlc de Coliorèdn, nous verrons un tnnmenl à sa place le eonUe de Siadiun. et bientôt ensuite M. de Mctternicb, dout l’ascendant dure encore au moment où je vais publier cct ouvrage.

Un homme seul s'élève à Vienne rc|>oussanl la domination du comte de CoUoredo et runipani la monotonie de tant de médiocrités^ c'est l'archiduc Charles. Far malheur, le mauvais étal do sa santé, qui éprouve des crises fréquentes, empêche le succès de ses riïuris pour faire entrer le gouvernement dans de meilleures voies. Alin de détruire ou d’aiTaiblir du moins l'ascendant du ministre du cabinet , l’archiduc Giarles parvient h faire créer un conseil d'Etat * cl des curifcrcnccs qui doit se réunir une fuis par semaine , et dans lequel toutes les affaires se décideront en présence de rempe* rcur. Ce conseil se coni(K>sc de cinq ministres a, de trois référendaires et d’un secrétaire du conseil , en tout dix |)orsonncs, l’empereur compris. Quelques réunions ont lieu; mais bientôt, excepté le minislrc de la guerre qui conserva son indépendance , les autres ministres rentrent sous le joug accoutijiné, et i’enipereur se renferme plus que jamais dans sa première solitude.

l’tus lard on fera un nouvel eflbrt }>our l'en retirer. On décidera qu’il y aura cercle à la cour tous les dimanches, ainsi que l'usage en existait sous Joseph 11. Os apparitions obligées fatigueront aussi remi>ereur. et on ne tardera pasà y renoncer. 11 ne reste ainsi de représentation que dans deux ou trois jours principaux de l’année. Ces juurs-li , et ces jours iè seulement, les grands seigneurs rivalisent de luxe en livrées et en équipages. On fait sortir de leurs écrins les diamauts héréditaires, on frappe d'un éclat inouï les regards de la niullilude , et le lendemain tout disparaît; il n’y a plus decour, ù proprement dire, et l’empereur iui-méme rentre dans la vie privée.

I«a vie privée, il faut encore en faire la remarque, ne Comprend pas la famille tout entière. Elle ne comprend que l’empereur et l’impératrice avec les personnes qui les servent. I/X famille impériale semble prendre plaisir h s'isoler et A sc fractioiiiicr cUe-mémc. L’archiduc Charles, qui devait faire son orgueil, ta gène et l'c'inbarrasse. H est trop grand pour elle. La reine de Naples, dont les sentiments sont ceux de rim|)ératricc sa liile, redoute et combat le crédit de ce prince. Scs frères euxmêmes. les autres archiducs, lui portent envi^; et

* Cm tnimvtres êtrieni ; r«rebiduc CbaHes, I* comte

l’empereur, tout en reconnaissant les services qu’il lui a rendus, est jaloux de la puissance d'opinion dont il est environné. Dans les rechutes qui plus d'une fois font craindre pour la vie de l’archiduc Charles, rafniclion n'est |)as au milieu des hommes qui gouvernent, clic est dans la nation, mais IA elle est générale et sincère. Outre que la guerre a entouré ce prince d’une gloire que oc partage aucun autre membre de sa faiiiillo, seul, illustre A U guerre, il a toujours conseillé la paix, il cunsUtuc seul le parti de la paix. Hein d’estime pour le premier consul, qu'il proclame sans égal comme guerrier, et qu’il n’admire pas moins comme .vdminis- Iralcur, il tient l>eaucoup pour lui-mèaïc A èlrv favorablement jugé et par le premier consul et par la nation française , et met du prix à prévenir de nouvelles ruptures entre les deux guuvcrnciiienls. Aussi lorsque la nation autrichicuitc troiiible pour l'archiduc Charles, elle Iremhle poureilemcine, elle craint de voir reparaître le baron de Thugut et triompher la faction de la guerre.

D’après le mode suivant lequel le pouvoir s’exerce, on juge sans peine que le gùuvcrucmeiit autrichien doit être, ce qu’il est en effet, sombre, taciturne, mystérieux, ferme dans les routine^ établies et ennemi de toute iunovaiion. principe dominant A rinlcricur est rîinmobililé. La diffusion des lumières serait uu principe de mouvement cl de vie. li est donc tout naturel que noiiscuicmenl on ne fasse pas d'efforts |>uur la gcoéraliscr, mais que l’on donne A i'iiistruction autorisée un cours et des limites qui la rendent sans danger pour les al)us cxislaots.

Comme le mystère qui couvre les fliunccs de l'Autriche, de la Prusse et de la flussio uc nous permet pas de passer en revue leur budget annuel. ainsi que nous le faisons pour l’Angleterre cl la France, nous croyons devoir présenter au moins quelques notions approximatives de la silua- I lion linancièrc de ces trois puissances, de inauière I à établir des termes généraux auxquels les esprits paissent sc reporter dans les circonstances ultérieures.

Avant la guerre de la révolution, les revenus de i’Autriclic qui, en 1770, étaient de quatre-vingtdix millions de florins, avaient été portés, |>ar les possessions nouvellement acquises, les provinces polonaises et autres , A un total d’A peu près cent six millions. La paix de Campo-Funnio, qui n’ap- }N>rU qu’une diminution de cinq cent rtnquanle mille Ames dans la population de cette monarchie, n’avait point produit de réduction dans ses reccl-

(le Collorédu, l« comte do Coèeoul , le comte de Traiiimantdorf et le rontle de Collotvralh.

[I8MJ

AI TIUCÎIE, RUSSIE ET PRUSSE

t«s. Le< États vénitiens lui donnaient des rentrées au moins égales à celles qu'elle avait perdues par la cession des Pays Aas et de la Lomt>ardie. Le revenu annuel du gouvernement autrichien, en y comprenant une taxe de guerre, imposée en 1794, peut être regardé comme montant à 11S millions de florins au moment de la paix de Lunéville. La population était alors de 27,600,000 habitants.

On s'étonnera tout à la fois qu'une population aussi considérable ne présente qu'un tel revenu , et qu'avec un revenu aussi restreint, la cour de Vienne ail pu entretenir une armée qui n'est jamais au-dessous de 300 mille hommes ^ parmi lesquels près de 30 mille hommes de cavalerie. On doit remarquer d'abord que le produit net de 113 millions de florins ne forme que U somme qui entre au trésor, et qu'en outre il est beaucoup de dépensesauxquelles il est pourvu, dans les localités mêmes, par les caisses provinciales. Ajoutons en outre que, dans toutes ses guerres, depuis 1792 jusqu'à 1813, l'Autriche, sans compter les subsides anglais, a employé concurremment plusieurs sortes de ressources, des emprunts au dehors et à l'intérieur, une émission progressive d'une plus grande masse de billets de banque, et une fabrication de monnaie de cuivre qui était aussi un vrai papier-monnaie.

La banque de Vienne, fondée en 1 702 par Marie- Thérèse, n'avait d'abord émis que pour douze millions de billets; elle en émit pour vingt millions sous Joseph II. A dater de la guerre avec la France, l’émission prit un cours beaucoup plus rapide. Dés 1797, la perte de ce papier était très-considérable. Lorsque la marche victorieuse du général Bonaparte jeta la terreur dans Vienne, les porteurs de billets s'ctanl présentés en foule à la banque, le gouvernement, dans l'impossibilité de salisléire â la dixième partie de ces demandes, ordonna de n'échanger qu'une somme de vingt-cinq florins à chaque personne, mesure qui ne pouvait encore qu'ajouter au discrédit des billets. A la paix de 1 sot , il en eiisLail au moins pour 340 millions de

' En 1807, le département de la guerre demandera cent militooa de florins pour Tarmée a«ule. Le miniatre Zinaeodorf prétendra qu'en 1785 l'armée auiriebienne, quoique moniaot à iroU cent deux mille bommea, ne coûtait que vingt-buil milUona de florini; qu'aujourd'hui, le papier perdant cinquante pour ceoi, U dépense ne devrait être que de ctoquanle-aix à aoixaote mUliona. Le débat a'éiablira eoautie aur la force de l'amtée en 1807, et il n'y aura pas moins qu'une différence de deux cent mille hommes entre les estimations eoniradictoires faites per l'arebidiie Jean et M. ZimendorL C'eat ainm que l'on procède et qtie l'on s'entend dans les gouvernements oq il n'y s pas de publicité- 1 iir.vflv.

florins. 1^ numéraire étant presque cntiéremeiil disparu, la coupure des billets, dont les pins petits étaient de cinq florins, s'était trouvée encore trop forte, et il avait fallu, en 1800, faire des billets de deux et même d'un florin.

A sa monnaie de papier, le gouvernement autrichien avait gjouté des billots de cuivre. La fabrication en avait commencé en 1793. Les premières pièces frappées portaient une suscripUon de douze kreutzers. Elles n'en avaient que six de valeur intrinsèque. Ces procédés sont la science du moyen âge. Us sont encore à l'usage des Turcs. Dans les premières années de celle fabrication, le gouvernement autrichien en tira un bénéfice annuel de huit millions de florins. Il y aura , eo 1807, dans la circulation pour quatre-vingts millions de cette monnaie.

Indépendammentde la monnaie de cuivre et des billets de banque, il existait en Autriche des papiers d’Élal sous divers autres non», comme obligations des déliés d'Élat étrangères, obligations de la chambre des flnances, de la chambre de Hongrie, enlln obligations des emprunts faits en Allemagne, à Florence, a Gènes, en Suisse et en Hollande.

A la flii de 1a guerre de sept ans, la dette fondée moulait é 367 millions de florins. L'administration économique de Marie-Thérèse en avait depuis éteint les deux tiers; mais le cabinet autrichien ayant eu é faire de nouvelles dépenses, auxquelles rimpOl ne sufiisail pas, la somme était encore de 200 millions de florins en 1788. C'est la dette ancienne.

La dette nouvelle s'est formée par des emprunts faits à l'occasion de la guerre contre les Turcs et surtout de la guerre contre la France. Au commencement de celte dernière, les emprunts s'opéraient avec assez de facilité au dedans et au dehors. Le gouvernement lui-méme en tarit la source en cessant d'en payer les intérêts en numéraire effectif, d'abord aux préteurs autrichiens et ensuta aux préteurs étrangers. Il ne lui était resté qôè te triste expédient de faire des emprunts forcés > à l'inté-

* G«xwuBgefier-Kriegs-D«rieho. — Toiet on exemple récent de la manière dont à Vienne on procède en finances. Le banquier de la oour, baron de Braun , te &it adjuger U régie d'un octroi qu'il propose d’établir sur les boissons dans ceruioes provinces. Outre des sommes assez fortes pour treitemeoi , frais de lohrnée et autres, on lui accorde dix pour eeot de tous les produits s'ils s'élèvent au delà de deux millions de florins, et de quinze pour cent s'ils dépassent deux miUions et demi. CeUe proposition onéreuse est réprouvée par /« cAoasèrs pénémls des jtnanoss. Mois le baron de Braun «St une dee personnes «dnrisM anx fêtes obscures de riotérieur par lesquellea rimpérstrioc lèche d'srouser

ciiAi’rnvE x\n.

[isoii

rieur. Nous tfonnerons en tA07 le chîlTre cerlain auquel sa dette sera élefée à cette époque.

Malgré ces vices du gouvernement autrichien, il ne faut pas fermer les yeux sur les cAtés favora* blés qu'il présente. Kn général, l'administration est douce et paternelle dans les Etats hcré<iitaires. Elle n'est persécutrice et vexaloire que dans les possessions iiuu\cllemcut acquises, dont ra(taclie> ment est encore suspect. Dans aucun grand Ktal la cour ne fait aussi {>eu de dépense, l/arcbiduc Jean et le prince Charles ont seuls une sorte d'existence publique. Les autres archiducs réjouissent que d'un revenu extrêmement borné et sont aperçus à peine. Des publicistes, que blesse eu France l'énormité de la liste civile accordée au roi et à la famille royale, invoquent comme un bienfait un gouvernement à bon marché. Le bon marché en ce genre est désirable sans doute, mais le gouvernement autrichien prouve qu'il n'y a pas incurnpatibilité entre le bon marché et le pouvoir absolu. La preuve se reproduit à Fétersbourg et à Berlin, sous l'empereur Alexandre et Frédéric-Cuillaumc 111.

Dans la cour de Vienne, dans le gouvernement, dans le cabinet ainsi composés et dirigés, il existe, relativement à la politique extérieure, des principes liies et permanents, des principes d'une ambition systématique , au niveau de laquelle se trouvent les esprits les plus médiocres; ce qui, dans des circonstances données, produit des entreprises hardies, téméraires même, dont on s'étonne que ridée ait pu venir à des hommes sans audace et sans génie. Telles seront les levées de boucliers de l80lj et de 1809.

Pour te moment, la disposition vraie est une renonciation temporaire à toute tentative qui exigerait un grand développement de forces.

Un est contrarié par la France, mais on sent le besoin de la ménager. On abandonne tout aujourd'hui, sans désespérer de tout reprendre un jour. Les haines ne sont qu'assoupies. L'ambition n'est réprimée que pur le sentiment de l'impuissance aclurlle.

L'irritation est profonde contre la Prusse. Indépendamment de ces vieilles haines qui, i Vienne, ne s'éteignent jamais, l'orgueil autrichien a été vivement blessé du langage tenu à Ealisbonnc, par la Prusse de concert avec le gouvernement français.

Assurée dans tous les temps des secours de l'Angleterre, l'Autriche ne voit sur le coiitiiient qu'un

•rtn aagiuie époux; l'impêt lui est livré sans égard pour le v<rii roniraire de la chambre dea linaoeex. Ce fait m |»m grave eu Ini-mémr; août le citons seulement comnie

seul cabinet dont l'ainitic soit précieuse pour ellcf le cabinet de Petersbourg. Si l'on a montré peu de reconnaissance des services de Paul, on ne les a pas oubliés. On est convaincu que c'est à Petersbourg seulement qu'on peut trouver une assistance elïicace, soit pour combattre une influence ennemie, soit pour reconquérir tout ce qu'on a perdu; car le cabinet autrichien prétend toujours avoir perdu, lors même qu'il a été largement indemnisé. II ne tient pas compte de ses acquisitions nouvelles, il ne tient compte que de ses pertes. On ne sait pas encore quand on rentrera dans l'arène des combats; on sent qu'on a besoin auparavant de quelques années de repos. Mais c'est déjà un point fondé de religion politique que si, plus têt ou plus tard, suivant l'uccasioii, un se décide à un mouvement contre la France, ce ne sera qu’autant qu'un sera d'avance assuré du concours de la Russie.

Tandis que l'Autriche, slalionnarre par système, (end plutôt i comprimer qu'â étendre le développement de l'intelligeiKc humaine, le gouvernement russe, associé seulement depuis un siècle aux mœurs de l'Europe, a cotislammenl, sauf une légère intermitlcnce sous Paul I”^, travaillé, avec plus ou moins de succès, à faire germer des semences de civilisation dans les sauvages provinces de ce vaste empire. Catherine 11, qui croyait avoir beaucoup avancé ce grand ouvrage, pour s'assurer qu'il serait coiilinuc un jour, s’était chargée de présider elle-même à l'éducation des flis de Paul , les grands-ducs Alexandre et Constantin. Un Vaudois, le colonel l.aharpe, le même que nous avons vu depuis figurer dans Icsévénements de ta Suisse, avait été choisi par cetlc princesse pour 1a seconder, et ce choix avait été une inspiration heureuse. Les soins du maître ne furent point perdus pour les élèves, surtout pour le graiid-duc Alexandre. Lorsque, dans les premières années de la révolution française, Catherine, paraissant s'ciïrayer de l'application des principes qu'elle avait approuves en théorie, récompensa le colonel Laharpe par un renvoi mêlé d'ingratitude, les leçons du maître avaient déjà fructilié pour son disciple favori; mais le pouvoir de l'éducation ne va pas jusqu’à changer la nature de rhoiniiic. Il sc borne i en faire sortir les fruits auxquels le terrain ne sc refuse pas cnlièrcmcMt.

Le fond du caractère du grand-duc était un penchant inné à l'exaltation. L'avenir de ce prince, l'avenir des peuples destinés i lui obéir, dépendait de la direction qui serait donnée à ce penchant. Si

preuve de l'êtat où se trouve l'adminisiration fisaocièn' en Aiitriehe. et de la faron étrange dont se règlent les impôts |K>ur les peuples qui manquent d'inslitulions.

AI:TR1CHE, RUSSIE KT PRUSSE

Mlle direction i'a porte vers des sentiments libé* raox et généreax, qui ont marqué de leur noble empreinte les deux premiers tiers de son règne, la Russie en a eu l'obligation au colonel Laliarpe. I«e tiers du même règne qui s'csl perdu dans une exallation contraire est la suite d'un principe de faiblesse et de mobililé qu'il n'était pas donné k l'éducation de détruire. Nous n'aTons heureusement à présenter dans cet ouvrage que la première partie du tableau.

Le commencement do règne de l'empereur Alexandre est une de ces époques rares, chères au genre humain, parce qu'on y voit le gouvernement marcher vers le but de son institution, l'amélioration du sort des peuples. Outre la réparation des fautes et des rigueurs du règne précédent, ]>ar le rappel des exilés, par la réintégration des senileurs fidèles destitues injustement, par la révocation des connscations iniques et arbitraires, tous les actes de gouvernement et d'administration du jeune prince sont dictés par le désir sincère de remonter à l'origine même du mal, en adoucissant l’atrocité des luis, en répandant quelques lueurs d'instruction parmi les populations grossières de son empire, et en licbanl d'assimiler par degrés leur mode d'exislence i celui des autres nations européennes. De là des ukases multipliés qui, pour la première fois, ne furent plus des sujets de crainte, la suppression de la peine corporelle du knout, l'abolition de la question et de la torture, la restitution ou la concession de droits précieux à des classes d'habitants qui en étaient privés, et les mesures prises pour hâter la rédaction d’un code civil et d’un code pénal. De |à encore l'accès ouvert â l’introduction des livres étrangers, la protection accordée aux academies des sciences et des arts, la création d'académies nouvelles et de nouvelles universildt , ou l'extension donnée à celles qui existaient diyà, et la formation de commissions pour établir dea écoles en faveur du peuple. De là enGn la réforme portée jusqu'au sein du gouvernement, et sinon la destruction du pouvoir absolu, du moins rétablissement d'une sentinelle autorisée à l'avertir de ses écarts. C'est dans celte pensée que fut donné au sénat, proclamé conservateur des lois, le droit important de remontrance. Si ces ébauches d'institutions ne produisirent pas tous les avantages qu'on s'était trop pressé d'en attendre, ce fut toujours un mouvement nouveau imprimé à la civilisation, au détriment de la barbarie.

Mais, à Rélcrsbourg comme ailleurs, et peut-être plus qu'ailleurs, la civilisation des peuples n’est

' L« rouble d'argeai, rompotê de 105 kopecks, vaiii cinq Franc*. Le rouble en papier eai tombe d'abord â

pas un but, c'est un moyen. C'est comme inslrument de force et de puissance que le cabinet considère les progrès qu'il fait faire à la population. f.a pensée à laquelle tout se rapporte est d'acquérir soit du territoire, soit de la prépondérance au dehors. Depuis surtout que Catherine 11, pro- Hlanl de la faiblesse de la cour de Versailles, vint, à Teschen, partager et surpasserrinfluence française en Allemagne, c'est un principe, une passion dans le cabinet de Pélersbourg de jouer un rôle actif dans les affaires de celte contrée et même dans celles de tout l'Occident. Ce principe de cabinet, il n’est pas au pouvoir de l'empereur Alexandre de s'en préserver. I«a politique étrangère est Ia branche du pouvoir à laquelle, dans une grande monarchie, de jeunes princes s'attachent presque toujours avec le plusd'cmprcsscmenl,parccquec'estlà qu’ils se forment la plus haute idée de leur propre puissance; lâ qu'ils croient voir pour eux la grandeur et la gloire. L'intérêt de ccUc politique se mêle à tout, et, dans un certain sens, il faut presque s’en réjouir, puisque la force rccile ne peut que s’accroître du perfectionnement de l'adinidistralion intérieure. C'est pour cet intérêt surtout qu'on cherche à mettre de l'ordre dans les finances.

Dans nos temps modernes, où les goavcrneroenls demandent aux |>euples tout ce que ceux-ci peuvent supporter d'im(>ôls, l'uii des éléments qui peuvent servir à juger l’état de culture d'un pays et le degré de civilisation des habitants, est de comparer la quotité de la population avec celle des contributions qu'elle paye. A la fin du règne de Pierre I*', en 17i3, époque où Ia population était déjà de plus de vingt millions d'ànies, les revenus du gouvernement ne s'élevaient qu’à treize millions de roubles * (soixante -cinq millions de francs), et celte somme suffisait à l'entretien d'armées de terre et de mer, montant au moins à trois cent mille hommes. En 1783, la population s'éleva!^ au delà de vingt-sept millions d'âmes, et, grossie ensuite des provinces polonaises, de la Crimée et autres acquisitions récentes, elle pouvait être considérée comme parvenue , en 1803 , à trentecinq ou trenle*$ix millions d'habitants. Le revenu, en 3787, était évalué à cinquante millions de roubles, et par conséquent avait augmenté dans une proportion plus que triple de la population. Avant celte année 1787, la somme de papier en- circulation était peu considérable : elle fut alors portée à cent millions, et, depuis cette époque, la trace des émissions successives a été perdue; le rouble en papier, par une détérioration graduelle, a fini par

quatre, pui* â trois, puis k deux francs et aii-dessnus.

Digilized by GoogU*

CHAI'ITnE xxri.

n*avoir plus que la valeur d*un franc dans les reta> lions de la Russie avec l'Europe ; d’où il est résulté que les estimations récentes failes des revenus de l'empire russe ont varié suivant la différence de leur date. Il manque à toutes ces estimations une base fixe, la détermination pour le rouble d'une valeur constante et uniforme. Certains calculs, comptant le rouble comme numéraire, assignent à la Russie, au commencement de la révolution française, soixante et dix millions de roubles de revenu annuel. D'autres plus récents, mais qui laissent indéterminée la valeur du rouble, la portent h cent vingt-cinq millions. 11 semble qu’on pourrait, avec quelque vraisemblance, estimer ce revenu annuel à trois cents millions de francs, valeur réelle en 1803. somme comparalivcmenl modique à Paris et à Londres, mais répondant en Russie aux mêmes besoins qui exigeraient le double en France, et le triple en Angleterre. Peut-être serait-il malaisé au ministère russe lui -même de donner une situation exacte de ses recettes et de ses dépenses, et surtout de réduire i une somme précise la valeur de scs recouvrements. D'abord il J a une grande différence entre le cours du rouble en papier dans rinléricur de la Russie, et le cours de ce même papicc i l’égard de l'Europe. Ensuite nulle part l’impét n'est composé de contributions d’une nature si différente, et nulle part encore une aussi gnnde partie de contributions ne se pajrc en nature. Le recrutement, opération si onéreuse dans les autres pays, forme en Russie une véritable recette, chaque propriétaire, qui fournit un ou plusieurs hommes, devant payer en mémo temps une certaine somme pour leur équipement.

La capitation, cet impùt qui atteint l'homme uniquement parce qu’il existe, qui, sous diverses formes, trouve accès même dans les États libres, est rimpél essentiel des gouvernements despotiques. Elle est la première et la plus forte des recettes pour Pétersbourg comme pour Coiistaiiliiiople. En Russie particulièrement, c’est une véritable contribution foncière, établie sur les serfs, comme ailleurs sur les charrues. Les bourgeois la payent comme les serfs. Seulement la somme diffère : elle est, par exemple, de ciiK] roubles par télé d'homme libre, de deux roubles par tète d'esclave. Après la capitation, les branches de revenu les plus productives sont la vente des liqueurs spirilueuses, dont le bail s'élève h vingt-cinq et même trente millions de roubles, les douanes de mer et de terre, les mines de la couronne, les taxes sur les maisons et boutiques, la fabrication des monnaies, cl quelques Impôts particuliers i ce pays. <,)uiti qu'il en puisse être de la quotité exacte du revenu annuel, il est un fait dont nous avons eu la preuve

sous les yeux pendant quinte années : c'est que le gouvernement russe, qui sc suffit à lui-même tant qu’il renferme son action dans les limites de son territoire, ne peut entreprendre aucune opération au dehors, sans recourir à des moyens extrêmes, ou sans recevoir des subsides de {'étranger. 11 a fallu des subsides anglais k Paul !«', en 1799, à l'empereur Alexandre, en 1803, en 1807 elen 1812. En 1807, Alexandre a même emprunté au roi de Prusse, réfugié i Ronigsberg, ce qui restait de fonds disponibles dans les caisses échappées de Berlin.

Sous Paul D', les dépenses de la cour de Russie étaient assez considérables. L'empereur Alexandre y o|)éra d'impurlaiites réductions; la simplicité, l'économie, dont il donna l'exemple, ne furent ap préciésque par un petit nombre de personnes. O n'étaient pas des vertus failes pour plaire à des nobles, qui regrettaient les dons excessifs prodigués par Catherine il aux dépens de la Pologne, et par Paul, aux dépens de la Russie cllc-ménae. Aussi, en plus d'une circonstance, put-on craindre que le règne d'Alexandre durât peu, et sc tcrnunil comme celui de son père. Comme i Vienne, il n'y avait à Pétersbourg de grande représentation qu'à des jours déterminés.

La sévère étiquette, établie par Paul I*', disparut entièrement; mais peut-être tombait-on dans l'inconvénient contraire. Il y avait un milieu à garder, dont le pays même avait offert un exemple qui n'était pas bien éloigné encore : c'était la familiarité imposante, la dignité gracieuse de la cour de Catherine IL

Alexandre n'avait pas manqué, dès les premiers jours de son règne , de révoquer l'ordre qui prescrivait de descendre de voilure lorsqu'on rencontrait l'empereur. Cet hommage n'étant plus commandé, on prenait plaisir à le lui rendre. Pour s'y soustraire, l'empereur et rimpéralricc, au lieu de faire usage des équipages de la cour, se servirent de simples voilures pareilles à celles des particuliers. Ce godt de modestie est resté depuis dans les habitudes de l'empereur Alexandre.

Marié fort jeune à la belle princesse Élisabeth de Rtide . ce prince était devenu bientôt époux indifférent ; mais il demeura toujours le meilleur ami de cette princesse. Une affection constante l'a tenu presque toute sa vie attaché à une belle et aimable Polonaise, la comtesse de Nariskin , auprès de laquelle il cherchait le délassement des contrariétés de l'empire. C'était une grande faveur que d'être admis dans celle société particulière. Dans leurs missions successives à Pétersbourg, les aides de camp de Napoléon y trouvaient l'occasion de voir et d'entretenir l'empereur Alexandre avec une fami-

AUTRICHE, RUSSIE ET PRUSSE

liarité utile que ne compurleiit point les audiences ' dans les palais impériaux.

Dans les premiers moments de son avènement i l'empire, distrait et tuuriuciité par les rivalités des assassins de son père, occupé à se débarrasser du joug de Fabien, pour satisfaire les Subof, et du Joug des Subof, pour satisfaire à sa propre conscience et à l’opinion publique, Alexandre avait débuté par un acte d’une condescendance illimitée pour l'Angleterre, par l’abandon de tous les droits des neutres, de ces mêmes droits que jadis Catherine avait mis sa gloire à faire triompher, et pour la défense desquels Paul avait formé la confédération du Nord ; mais autant le cabinet russe avait été facile sur cette question d’honneur national, qu’il ne considérait pas comme étant pour lui d’un intérêt de premier ordre, autant il mettait de prix i porter son intervention dans toutes les affaires continentales.

Au lieu de donner, comme l’empereur d’Allemagoé, la direction absolue de sa politique à un seul homme, rcinpercur Alexandre, pendant les dix premières annèc.s de son régne, renouvelle sans cesse son ministre des affaires étrangères. On voit passer tour à tourà la tète de ce département MM. Pahlen, de Panin, Kotsebubey , Kurakin, Alexandre Woronzof, Czartoriski, Budberg et Romanxof, jusqu’à ce qu'enffn M. de Nesseirode qui, pendant plusieurs années, en remplira les fonctions avant d’en avoir le litre, finira par y devenir immobile, a l’époque où l’empereur Alexandre se déclarera le champion de toutes les immobilités.

Malgré la mutation des hommes, la tendance de la politique sera la même. Toujours on se présentera comme protecteur de tels ou tels princes pour se former un titre à entrer dans toutes les discussions; les prétentions auront plus ou moins d’étendue, scion les circonstances; elles s’élèveront par degrés, cl finiront par n’avoir presque plus de bornes; mais, en 180S, elles étaient ménagées et discrètes. Ce sont les dispositions de cette époque que iiou's avons à rappeler ici.

(Quoique l’admiration pour le chef d’un grand Etat, pour on rival de puissance, ne puisse jamais être tout à fait exempte d’inquiétude, l’admiration de l’empereur Alexandre pour le premier consul était franche et sincère. Il y avait de la bonne foi dans ses procédés personnels, pour tout ce qui se rapportait à la France; mais à Pélersbourg alors le penchant personnel du prince ne suffisait pas.

Instruit par l’expérience, l’empereur Alexandre, dans les dernières années de son règne, a employé,

' Le conte Rasamoweki, anbaMadeor en permanence à Vienne.

I de préfércnce.pouragenls diplomatiques, desélraiigers, tels que MM. Anstedl, Pozzo di Borgo, Oubril et autres, parce que ces étrangers, sans racines en Russie, ne connaissaient de volonté que la sienne. A son avènement au Irène, le corps diplomatique qu'il trouva en activité, souple et docile sous la main de fer de Paul, devint un corps indiscipliné dont chaque membre avait scs amitiés et ses haines. Tel agent était autrichien * , tel autre anglais * ; celui-ci était anglais et autrichien ensemble ; celuilà était porté pour la Prusse ^ ; très-peu l’étaient pour la France, et de ce nombre surtout n’étaient pas ceux qui les premiers furent envoyés à Paris, MM. de Kalitschcf et de Markof. Les instruments dont l’empereur Alexandre dispose, ne le servent donc pas d’abord exactement suivant sa volonté. De là résulta pour loi l’habitude d’avoir, outre ses missions diplomatiques, des correspondances secrètes, pour lesquelles il employa en plusieurs pays des émigrés français, tels que H. d’Antraigues et autres.

Quand de grandes puissances ont été , pendant dix années, en société d’efforts contre un ennemi commun, l’interruption d’on moment ne peut pas détruire en un jour les habitudes qu’a formées une longue suite de relations antérieures. Cette remarque explique la situation respective de l’Angleterre, de la Russie et de l’Autriche. H est impossible que, de la première et de la seconde coalition , il ne soit pas resté une foule de points de contact entre Londres, Vienne et Pélersbourg. Là se trouve en grande partie la clef de leurs rapprochements à venir.

Cependant, en 1802, l’empereur Alexandre, qui n’avait pas encore oublié la conduite des Autrichiens en 1799, était loin d’incliner on faveur de la cour de Vienne. Une sorte de penchant sympathique le portait vers la Prusse, où régnait un prince à peu près du même âge que lui, et qui, sans avoir la réputation d’un monarque brillant, avait à juste titre celle d’un monarque sage , puisque seul , au milieu de l’embrasement de l’Europe, il avait su faire prospérer sa nation sous l’abri d’une salutaire neutralité. Une circonstance particulière, car c’est souvent à de telles circonstances que tiennent les liaisons des princes et les destinées des peuples, avait établi, d’une manière indirecte, un commencement de rapports privés entre eux. Une sœur de l’empereur Alexandre, la grande-duchesse Hélène, mariée au prince de Hecklenbourg-Schwerin, était venue à Berlin en 1800. La peinture qu’elle avait faite à son frère des qualités aimables de la famille

’ Le comte Simon Woronzof, de même en Angleten'e.

' M. d'Alopeus, de même à Berlin.

COAI’ITRK XXII.

[IWî]

royale de Prusse, de la bonté et de l’agrément qui distinguaient cette cour, avaient, autant et plus que 1rs considérations de la politique, inspiré à l'empereur Alexandre le désir de faire la connaissance du roi. Leur première entrevue aura lieu cette année à Memel. Ainsi, à celte époque, les sentiments dominants de l'empereur Alexandre étaient, pour le premier consul, admiration et bienveillance, non sans crainte de l’avenir; pour l’Autriche, au moins indifTcrcncc cl plutôt désir de son abaissement que de sou élévation ; pour la Prusse, préférence mar> quée et résolution de marcher avec elle.

Il y a des siècles entre la situation du gouvernement de Prusse et celle des gouveriiemcnls d’Autriche et de Russie. Tout en Prusse a aussi été calculé dans un système de force ou de puissance; mais, abstraction faite du but, ou plutôt par une connaissance plus éclairée des moyens propres à y conduire, tout a été réglé dans un esprit admirable d’ordre et de justice. La grandeur de ce pays date de Frédéric II. Ce prince ayant toujours gouverné par lui-meme, scs ministres avaient eu peu d'illustration; ils n'avaient été pour lui que des secrétaires plus ou moins habiles, et à la tête de ceux-ci SC trouvent le baron d’Urrzbert, qui rédigeait des mémoires pour prouver le bon droit de la Prusse, landisque Frédéric complétait la preuve par l’invasion de la Saxe et de la Silésie. Frédéric mort, Hcrzberl se crut l’aigle de la |>oIilique européenne ; il lança le nouveau roi dans îles entreprises hardies qui curent quelques succès, comme l'invasion de la Hollande et le congrès de Reichenbach. Le roi ensuite se livra aux illuminés; puis s’élant déclaré le champion de l’émigration française, il vint compromettre la gloire de son armée en Champagne. Dans les onic années de son régne, il avait dissipe le trésor amassé par le grand Frédéric, et laissé des dettes à son successeur. Cependant la paix conclue avec la France en 179S, et une première convention de neutralité pour le nord de rAllemagnc, suite immédiate de la paix, avaient permis à la Prusse d'achever, avec la Russie, le partage de la Pologne. Une seconde convention de neutralité, signée avec la France en 1796, avait étendu la ligne de démarcation tracée par la première, et promis à la Prusse, ainsi qu'au prince héréditaire d'Orange, une indemnité pour les provinces prussiennes de la rive gauche du Rhin, et pour les pertes faites par le prince d’Orange en Hollande. Frédéric-Guillaume II, en mourant, laissait un royaume épuisé, mais tranquülp, endetté, mais agrandi.

A son avènement au trùne en 1797, Frédéric- Guillaume III, aujourd'hui régnant, avait donc trouvé, pour compensation du vide des caisses, un

étal de paix Solidement afTerroi , un protectorat assez étendu sur divers princes placés sous sa sauvegarde, et, dans le bienfait de la paix, les avantages d'une féconde neutralité. A l’abri de ce salutaire rempart, les États prussiens jouissaient d'une pleine liberté d’importation et d'exportation, et de plus ils étaient le canal obligé par lequel l'Angleterre communiquait avec la plus grande partie du continent. Le commerce de tranatfful pour cette monarchie la source de bénéflees considérables, le véhicule de son retour à une brillante prospérité. Ce bonheur des circonstances ne s’adressait point à une cour ni é une administration ingrates. On en proRlail et on savait le ménager.

Le caractère du jeune roi le rendait très-propre à tirer parti de celle position. Ce prince n'avait pas eu, comme l’empereur Alexandre, l'avantage d’une éducation bien dirigée. Le choix absurde de ses maîtres avait toujours été inexplicable; mais son éducation s’était faite par la comparaison de deux grands contrastes, le règne de son grandoncle et celui de son père. Si tous les exemples de Frédéric 11 ne sont pas faciles i suivre, il en est qui sont i la portée de tous les esprits raisonnables; tels que celui de la régularité et de la modération dans les dépenses. Le secret de la science financière, dont on ne se doutait ni à Pélersbuurg ni à Vienne, était, avec succès, mis en pratique i Berlin, secret si simple qu’il a échappé longtemps aux esprits faux, le principe de la lidélité aux engagements.

A la mort de Frédéric 11, en 1786, la population de la Prusse était de sept millions d’habitants; le revenu annuel, de trente et un millions de thalcrs, cent onze millions six cent mille francs. Sous Frédéric-Guillaume 11, par les derniers démembrements (le la Pologne, par l’acquisition d’Anspach et Bayrculh, la population avait été portée à neuf niiliiuns d'émes. Le revenu était monté de trente cl un millions de lhalers à trente-six millions. A la vérité, non-seulement le trésor de Frédéric 11, qui consistait en soixante cl dix millions de thalcrs (deux cent citiquantc-deux millions de francs) était disparu, mais Frédéric-Guillaume 11 avait, en outre, légué à son flls une dette de vingt-huit millions de lhalers. La situation était difficile. Heureusement le principe des institutions de Frédéric avait survécu à son trésor. En dépit des objections contraires, Frédéric 11 avait prouve que le crédit n'est pas incompatible avec le pouvoir absolu. Seulement, avec ce pouvoir, le crédit est accidentel, il tient à un homme, il peut tomber avec lui, tandis que, dans un gouvernement constitutionnel, il est attaché à la forme même du gouvernement.

Frédéric avait fondé divers établissements financiers qui tous se sont soutenus et ont été des points

[IWWl

AtmUCHE. RUSSIE ET PRUSSE.

d'appui utiles à les successeurs. Os ëlahlisseinenls étaient, i Berlin, la banque royale et ta société du commerce maritime ; dans les provinces, c'étaient des caisses hypothécaires, des associations des possesseurs de biens nobles, qui émettaient des obligations foncières, Pfand liriej«, afin de ménager, dans tous tes temps, aux proprietaires de terres nobles, des emprunts à un taux raisonnable. Os dernières caisses pouvaient devenir et sont devenues des moyens, pour les provinces, de faire des emprunts considérables, parlicalièrcmenl pendant l'occupation française. A Berlin, la banque royale et la société du commerce maritime, tout en opérant pour leur propre compte, étaient les instruments habituels du gouvernement dans scs mesures de Gnances. La moralité du roi, qui accréditait auprès de sa personne les hommes désignés par l'opinion, lui assurait d’uUles coopérateurs. Ainsi par son économie, que secondait le loyal et habile chef de ses Gnances, le ministre Struenséc, les de(l^ laissées par FrédériC'ftuillaume II s'acquittaient gtiducllement ; une partie se convertissait en ^téféls consolides, tous les services étaient au roiftant, et dans les années 1803 et 1804, on commençait à faire déjà des épargnes assez considérables.

I*ar la situation seule des Gnances de la Prusse, sa |>olitiquc, pour quelque temps du moins, était tracée. I^a prudence lui commandait de conserver la paix, et d'éviter toute entreprise qui pùl interrompre l'amélioration, chaque jour plus sensible, du bien-être intérieur et l'augmentation de la richesse de l'État. Tel était aussi l’unique but des efforts de son cabinet. Depuis plusieurs années, toutes les démarches du ministère avaient en meme temps pour objet de s'assurer la faveur de la France et de la Russie, pour obtenir une ample indemnité des provinces transrhénancs cédées à la république par le traité de Bàle. Nous allons en effet voir se terminer cette grande question, et noos en donnerons le résultat. Ici nous nous bornons à dire que la Prusse va recevoir en population un accroissctneiit de mille âmes; en revenu, une somme annuelle de d, 373,000 thalcrs (8,530,000 fr.). Les revenus Gxes de la Prusse, à partir de 1804, seront ainsi de 38,375,000 thaiers (cent trente-huit millions cent cinquante mille francs).

Nous devons faire observer, pour la Prusse comme à l'égard de l'Autriche, qu'il ne s’agit là que des sommes qui entrent dans le trésor, et qu'il y a beaucoup de dépenses, faites par les cais-

‘ l.a portion disponible est celle qui reste au gouvernement, après le prélcvement des somme* nécessaires

Ses provinciales pour le compte de l'État, dont il serait fort difficile de déterminer la quotité. 8Î, par la nature des impôts que paycntles peuples, on peut juger du degré de leur civilisation, peut-être trouverait-on aussi , pour ce jugement, une règle non moins sûre dans la répartition des dépenses de leurs gouvernements. En Autriche, en Russie et en Prusse, les deux tiers au moins du produit des impôts étant appliqués au service militaire, on peut en conclure que la pensée principale des gouvernements de ces États est surtout dirigée vers des acquisitions territoriales, que te premier besoin est de s'étendre , de multiplier le nombre des sujets pluLét que de faire prospérer ceux que l’on possède déjà, et qu'aitisi la civilisation y est beaucoup moins avancée qu’en France, où les dépenses réunies deâ ministères de la guerre el de la marine n'cxigenl pas la moitié de la portion disponible 1 du budget annuel.

I«es principales difficultés qu'avait éprouvées le nouveau règne ayant été une fois vaincues, la cour de Berlin était devenue la plus agréable de l'Europe. Ce ii'étail peul-élre pas une cour dans l’accoption du mot; c'était bien mieux. Rien de plus populaire, même de plus démocratique, que cette cour d'une monarchie absolue. I.C despotisme, de droit, disparaissait dans le caractère humain et bienveillant du monarque. Ce qu'une parcimonie consciencieuse sacriGaît de luxe etd'étiquette était remplacé, avec avantage, par l'éclat attaché à la seule personne de la reine cl par l'affection respectueuse qu'elle inspirait. Nulle barrière ne séparait la cour de la nation. Les assemblées, les bals donnés par la cour lui étaient rendus par les principaux personnages du pays; mais ces réunions brillaient plus par le goût que par la dépense, par la grâce que par la richesse. Les dernières classes du peuple n'enviaient point ces plaisirs de leurs maîtres, parce qu'elles savaient qu’ils ne coûtaient pas cher au trésor de l'Étal. Il est beaucoup de femmes dans Paris dont chacune dépense beaucoup plus pour sa toilette que ne le faisait la reine de Prusse. Les jouissances de l'esprit n'étaient point étrangères aux amusements de la cour. Dans tous les hivers, il y avait quelques fêtes où par des quadrilles, par des scènes dialuguées , par la représentation de (rails historiques, on mettait en jeu d'innocentes rivalités et on rompait la monotonie des divertissements ordinaires. Une parfaite conformité de goûts réunissait dans les mêmes idées la reine et les princesses de la famille royale. I.C5 frères du roi el leurs cousins les Gis du vieux

pour les tnièrèts de la dette publique, la liste civile et b catue d'amartisaemeoi.

Page 1