CHAPITRE XXIII
par le traité de Lunéville, cette puissance^ qui déjà est en possession de tout ce que le traite lui accorde, n'a plus aucun titre qui l'autorise à se mêler des aiïaires domestiques de l'Allemagne.
A Berlin, Ilatlanl un orgueil germanique qui doit être aussi commun à la Prusse , elle exprime l'opinion que c'est aux deux premières puissances de l'Aliemagnc seules qu'il doit appartenir de prononcer sur ce qui les intéresse directement, l'indemnité de la Prusse et celle du grand-duc de Toscane. On distrihucraitensuile quelques abbayes aux autres princes, et la constitution de l'empire serait sauvée. La Prusse ne se méprend pas sur la tendance léonine de ces insinuations, ('omme, pour avoir droit elle-même à une certaine extension d'indemnité, elle sent très-bien que le même principe de générosité doit s'appliquer aux autres princes laïques héréditaires, elle insiste sur la base d'une sécularisation universelle.
Les démarches de la cour de Vienne obtiennent d’abord quelques succès à Pétersbourg Jalouse de se ménager la bienveillance du cabinet russe, elle fait entendre que, si quelque intervention étrangère doit concourir au règlement des indemnités, ce doit être celle de la Russie, qui n’a point été partie active dans la dernière guerre, et qui par conséquent pourra, plus que toute autre, porter dans cette affaire un esprit parfait de justice et de désintéressement. L'amour-propre du cabinet russe se laisse prendre à ces cajoleries. Le cabinet rêve un nouveau congrès de Teschen ; il se montre empressé à calmer toute aigreur entre l'Autriche cl la Prusse, propose une médiation dont le siège ne sera ni à Vienne ni à Berlin, et déjà M. de Panin a rédigé un plan de partage des indemnités, entièrement conforme aux intérêts de l’Autriche.
Les communications de la Russie sont accueillies à Berlin avec beaucoup d'égards. Le cabinet prussien aime à compter sur les bons offices de cette puissance en ce qui le concerne, mais il ne peut pas dissimuler que c’est surtout de la France qu'il doit attendre un indispensable appui pour le règlement de son indemnisation. Quels sont en effet les titres sur lesquels la Prusse fonde ses droits? Outre le traité de Lunéville, il existe encore deux autres titres pour elle, le traité de Bàlc et la convention de 1796. D’après ces contrats directs entre elle cl le gouvernement français, n*cst-il pas naturel que, pour leur pleine exécution, elle réclame le concours de ce gouvernement?
Peu inquiet de ces sourdes agitations, le gouvernement franr^ais se livre à des projets plus élcn-
* Au milieu de 1801, sous le iniaistère du comte de P.iiiia.
dus. Comme, par la paix de Lunéville, il a fait disparaître tout contact entre scs possessions et les possessions autrichiennes, il tâche d'obtenir le même résultat à l'égard de la Prusse , non-seulement pour la France, mais anssi pour la république balavc. Dans ce but, il propose au cabinet prussien de transférer en AVestphalic les ducs de Mecklenbourg-Schwcrin cl de Hccklenbourg-Strclilz, cl de donner en échange à la Prusse les États de ces deux princes. Le projet ne déplairait pas à Berlin , mais deux obstacles se présentent : l’un tient au caractère du roi, qui n'admettra cet arrangement qu'aulanl que les ducs de Blecklenbourg s'y prêteront sans contrainte; et, dUl-on vaincre celte première difRcullé, il y en aura une autre, qui sera invincible, dans l'opposition probable de l'empereur de Russie. H ne faut pas oublier qu’une des sœurs de l'empereur Alexandre, la grandeduchesse Hélène, a épousé le prince héréditaire de Mccklcnbourg-Schwerin. La prévoyance du cabinet prussien ne fut point trompée. Les ducs de Blecklenbourg préférèrent la conservation d'États possédés depuis longtemps par leur famille, à des établissements même beaucoup plus considérables, mais où ils n'auraient pas eu les mêmes racines; et la Russie ne manqua pas de les couvrir de sa protection. Pour ce qui la regardait, la Prusse avait été franche, u Afin d'éviter, disait un ministre du » roi, toute occasion de querelle avec un gouver- » nement comme celui de la France, que nous vou- » Ions toujours avoir pour ami, le sacrifice même » de Wesel ne nous eût pas coûté, si nous avions » pu trouver une indemnité suffisante en deçà du n Weser ! n On dirait que ce mot ne fut pas perdu â Paris. Un jour nous verrons Wesel devenir le sujet d’une transaction entre les deux gouvernements.
Quoique, dans aucun des cabinets directement intéressés, et encore moins dans ceux de Paris et de Pétersbourg, on n’eût guère l’intention de prendre pour règle précise de la répartition des indemnités, la mesure exacte des pertes de chacune des parties, celles-ci n’en montrèrent pas moins d’ardeur à présenter toutes, dans des colonnes de chiffres sans nombre, leurs pertes dont elles avaient soin dégrossir la quotité, leurs prétentions dont elles s’attachaient à déguiser l'étendue. Le sol, les hommes, tout se réduisait en calcul, milles carrés, nombre d'âmes, produit brut et produit net. C’était le triomphe d’une arithmétique toute nouvelle. Jamais la statistique de l'Allemagne n’avait été traitée d’après des bases si peu concordantes. Jamais on n'avait vu d'évaluations plus opposées et plus contradictoires. De tous côtés se rédigeaient les mémoires les plus volumineux, qui s’adressaient à Pétersbourg comme consultation, cl à Paris pour