‹ Histoire de FranceChapitre 102 sur 142 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

» prince ne peut pas conserver la souveraineté, » mais que même il ne peut avoir la jouissance de U scs biens patrimoniaux que pour un temps; que Il le pays devant être gouverné par les lois françai- I) scs, tous droits féodaux, seigneuriaux, etc., sont » supprimés, et qu'avant six mois ce pays aura » changé * de face... Vous direz au duc que je lui

» donne Erfurt » L'Empereur indiquait les

compensations plus ou moins larges qu'il voulait offrir aux autres princes dépossédés, et ordonnait au ministre des relations extérieures de présenter à sa signature des lettres par lesquelles il leur annoncerait lui-même ces dispositions. « Il faut sur- II tout, lui recominandait-il, appuyer, dans ces Ict- » très, sur ce que les ordres du conseil britannique » ont nécessité ces mesures, et sur le nouveau » système qu'ils ont introduit dans le monde. » Tels sont les raisonnements plus spécieux que solides par lesquels Napoléon cherchait à justifier scs usurpations. On ne marchait pas en Russie aussi vite qu'en France. A Pélcrsbourg, le mécontentement égalait la surprise. Dans les premiers jours de janvier, l'empereur Alexandre avait dit au duc de Viccncc : n Savez-vous que la France a <le nou- » veaux départements? » Et, relativement au duché d'OIdenbou rg compris da ns les terri toircs qu'englobait la France, ce prince ajoutait qu'il y avait là une atteinte au traité de Tilsitt. L'indépendance du duc avait été garantie par son accession à la confédération du Rhin. Le duché ne pouvait guère être utile à la France. » On ne pouvait donc voir, n dans l'occupation de ce pays, qu'un dessein mar- » qué de faire une chose oiïcnsantc ^ pour la main son de Russie. D'ailleurs, suivant M. de Roman- ■I zof, la France ne pouvait pas ignorer que ce pays Il avait été, dans l'origine, acquis par la Russie en n échange d’une partie du Ilolstein et qu'elle n l'avait donné ensuite à la branche de sa maison N qui le possédait actuellement. » Tandis que Napoléon croyait remédier à tout en proposant de donner au duc la principauté d'Erfurt et le comté de Blankenhaym, on était loin à Pétersbourg de trouver cette indemnité suffisante, et même on éludait la question d’indemnité. C'était le fait de la dépossession qui formait seul le texte des plaintes. Le duc préférait à tout dédommagement la conservation de scs domaines héréditaires, malgré les entraves auxquelles ils pourraient être soumis par leur interposition au milieu de territoires devenus

' Dire ntl duc d'OIdenlMHirg que le pays dont on le dépouille sera mieux ntlniinislrc par ta France que par lui peut bien être une vérité, mais le talent de gouverner mieux qu'un légitime possesseur ne justifie pas sa spoliation.

français ; il l'avait déclaré à l'agent Bâcher, envoyé auprès de lui. Pourquoi promettre d’abord de laisser l'option à ce prince, lorsqu’un instant après on faisait prononcer la réunion par un sénatusconsulte? Les objections étaient fortes et la réponse dilRcile. Pour calmer l’humeur du cabinet russe, le duc de Viccncc s’efforçait de faire entendre que l'on pourrait trouver des compensations aussi favorables que le désirerait la Russie. Il représentait que ce changement avait été indispensable pour prévenir des diHicultés, des collisions, et que maintenant , le fait étant consommé , il n'était plus au pouvoir de l'Empereur de revenir sur une mesure sanctionnée par un sénatus-consultc. Ces observations étaient froidement accueillies, et le dernier mot du comte dcRomanzof fut : « Nous ne pouvons nous dispenser de nous mettre en règle et de protester contre cet acte, a L’empereur Alexandre tenait le même langage; en reprochant à la France de manquer aux traités, il disait que, pour son compte, il y restait fidèle, u Si l’empereur Napo- » léon, continuait-il, venait sur mes frontières, son » premier coup de canon me trouverait aussi éloi- I» gué de l’Angleterre que je l’étais il y a trois ans... >• Il aurait la preuve que le dévouement de la Rus- » sie à la cause du continent est le résultat du désir n de maintenir la tranquillité générale et non celui » (le la faiblesse. » Le duc de Viccncc, en rendant compte de CCS propos de l’empereur Alexandre, informait le ministère français du changement survenu dans sa position personnelle. Jusque-là, il avait été en quelque sorte le vice-roi de l'empereur Napoléon à Pétersbourg. Alexandre lui témoignait une confiance sans borne , cl même de l'amitié. Aujourd'hui, tout a pris une autre face : intimité, confiance, crédit, rien de tout cela n’cxislc plus. Le monarque russe est blessé; il se croit trompé, et c'est à lui, ambassadeur, qu’il l’impute.

Quelques jours après cependant, l'empereur Alexandre, reprenant avec lui des conversations amicales, l’avait entretenu de lettres qu’il avait reçues de M.dc Czcrnichcf, qui, comme on l’a vu précédemment, s’était rendu à Paris par la Suède. Suivant ce que mandait ce colonel. Napoléon, trèssatisfait de voir que la Russie n’élevàt aucune prétention au delà du Danube, désirait sincèrement qu’elle terminât bientôt scs difTcrcnds avec les Turcs. Ce ne serait pas la France, mais bien l’Angleterre qui pourrait vouloir y mettre obstacle.

’ Lettre du duc de Viccncc, en date du 17 janvier. Le duc régnant cuiit oncle de t'cmpcrcur Alexandre. Le prince héréditaire avait épousé sa sœur In gr«udc-<luches.xe Catherine.

^ ’ Lettre du lucmc, vu date du 4 février.

POLITIQUE EXTÉaiEURE.

Pour lui, U no formait qu'un vceu : c’était que l'Europe restât unie, cette union étant plus nécessaire que jamais ; il ne songeait nullement à aller provoquer la Russie; léê arméet ru$tti pouvaient certainement avoir plu» cTanrte dé venir à Pari* que lui d’aller à Pétersbourq. Après avoir lu ccttc lettre au duc de Vicence, Alexandre ajouta : u Man- » dez à l'Empereur que je tiens toujours à lui et » à l'alliance, s'il tient toujours à l’alliance et a » moi. «

L'obligation où l'on prétendait être en Russie, de protester contre la réunion du duché d'Oldenbourg, ne se réduisit point à une vaine menace. Au milieu du mois de février, le prince Kurakin adressa au doc de Cadore une note, au;niravant annoncée comme devant renfermer une protestation. Le duc de Cadore reporta au prince Kurakin son envoi sans l'avoir ouvert, ne voulant pas, lui dit-il, si c'était une protestation, la recevoir,

« parce qu'une protestation * est un acte (»eu ami- » cal. et que cela, joint à l'ukase sur les douanes,

■ ne laisserait plus de doute que la Russie ne vou- » lût sc séparer de la France, n <

Comme l’cmpcrcur Alexandre voyait une allein te > au traite de Tilsitt dans le déplacement du duc d'Oldenbourg, Napoléon de son cAlé en trouvait une dans l'ukase sur les douanes. Il faisait en conséquence rappeler â la Russie l'article V de ce traité , qui, en attendant la conclusion d'un nouveau pacte ' de commerce, rrlablissail les relations coinincrciales des deux pays sur le pied où elles étaient avant la guerre. S'il fallait admettre que l'ukase dût aussi s'appliquer à la France, ce serait le cas de rem- ' placer, par un traité nouveau et spécial, l'ordre de choses détruit en violation de cet article. Le duc de Cadore demanda par une note ^ au prince Ku- , rakin si telle était l'intention de son gouverne- | ment.

Le duc de Vicence, en attribuant par sa dépêche > du i février le changement de sa situation en Rus- | sic à la mauvaise humeur produite par la réunion [ du duché d'Oldenbourg, oubliait que dès le 1 3 dé- \ cernbre 1 810, jour même où était adopté en France ; le sénalus -consulte relatif aux réunions, il avait écrit : ■ Ou se tait avec moi ; la confiance que l'on . » m'accordait ici est osée. » Le silence gardé envers cet ambassadeur dès le commencement de décembre, le refroidissement des rapports de l'empereur Alexandre avec lui, reroonlaienl ainsi à une époque antérieure aux actes sur lesquels s'appuient les récriminations russes : cette cour avait donc

' Lettre du doc de Cadore au duc de Viccoce, en date du 90 février.

* En date du 10 février.

déjà un parti pris d'avance. Ce n'est pas le sénatuscnnsuUc français qui a causé le changement de ses dispositions; il a été l'occasion qui a manifesté ce changcmetit. (^)iioi qu'il en soit, le duc de Vicence. malade et contrarié, espérant peu faire renaître entre les deux empereurs la même natnre de relations longtemps entretenue par scs soins, demandait séricusetnent son rappel : Napoléon y consentit. Jaloux de montrer encore , en ccttc circonstance, combien il avait à cœur de complaire à l'empereur Alexandre, Napoléon fit connaître à ce prince, par le duc de Vicence lui-même, les personnes sur lesquelles il jetait les yeux pour le remplacer, M. de la Rochefoucauld, qui avait été ambassadeur à la Haye; M. de Narbonne, actuellement ministre à Munich, et le général Lauriston, son aide de camp. II désirait savoir quelle était celle de ces trois personnes dont le choix serait le plus agréable à l'empereur Alexandre.

Avant que le duc de Vicence quittât la Russie, l’Empereur lui fil donner encore des instructions sur le langage qu'il devait tenir au sujet du duché d'Oldenbourg. I.cs ternies ^ du sénatus-coiisulte » sont précis. J'ai fait ce qui dépendait de moi en » oITrant au duc une exacte et réelle indemnité. » Vous chargerez le duc de Vicence d'avoir une » coriférencc avec M. de Roinanzof et avec l'cm- » percur, de déclarera l'un et à l'autre que je per- » sisie dans l'alliance; que je n'entrevois aucune B circonstance possible où je fasse la guerre contre I» la Russie, le seul cas excepté où ta Russie sc n mettrait avec l'Angleterre; que je n'ai d'alliance Il avec aucune puissance, et que ma politique est n dans la même situation. » Cesdéclaraltoiis éLaieiit vraies : nulle autre alliance n'avait été formée, nul engagement contracté ; nulle part même il n'y avait de négociation entamée, et pour quelque temps encore on sc bornera, même avec l'Autriche, â do semi-ouvertures, ou plutôt à la provocation indirecte d'ouvertures , provocation déguisée, n'iiidiqoaot nulle urgence et seulement dans un but hypothétique et conditionnel; tuais nous avons mieux â faire que de mêler ici nos froides réflexions à une politique vivante qu’il est bien préférable d'entendre clle-mémc : c'est de laisser parler l'Empereur, de le laisser parler dans celle langue qui n'est qu'à lui, avec ces formes et ces expressions qui ne peuvent être qu'à l'usage d'un puissant prince envers un prince à pim près son égal, placés l’un cl l'autre hors de la ligne vulgaire des souverains. lettre que nous allons citer presque dans toute son

* Lettre de l'Empereur à son roinistre desaffairesètranijèrcs, eu date du 17 février.

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