CHAPITRE XXIX
du duc de Dalmatie virent successivement disperser les troupes espagnoles qui les infestaient : l'armée de Murcie fut battue dans le royaume de Grenade; les troupes espagnoles devant le camp de Saint-Roch, sous les ordres de Ballcsteros, éprouvèrent plusieurs échecs, qui chaque fois les obligèrent de chercher un asile sous la protection de Gibraltar.
De son côté le duc de Raguse, après avoir débloqué aussi Ciudad-Rodrigo, assiégé par un corps de l'armée anglaise, avait établi son armée dans une nouvelle ligne depuis Salamanque jusqu'à Tolède.
Dans le nord de l’Espagne, les Français n'avaient guère à lutter que contre des guérillas commandées par Portier > dans les Asturies, par Espoz y Mina en Navarre.
Macdonald tenait en respect la Catalogne, et reprenait la place de Figuières, livrée à l’ennemi par trahison.
Suchet, toujours heureux et nommé maréchal de l’empire après la prise de Tarragone gagnait la bataille de Sagonle, faisait capituler ce fort célèbre*et investissait Valence, dont il se rendra maître dans les premiers jours de 1812.
Ainsi l’ensemble des résultats en Espagne était favorable , mais sans avoir un caractère décisif.
Les seuls progrès essentiels pendant l'année 1811 étaient la prise de Badajoz, celle de Tarragone, et la possession assurée de la province de Valence.
Cependant le pouvoir qui représentait en Espagne la vieille royauté absente, les cortès déployaient pour sa cause des armes patriotiques, que cette royauté ingrate brisera un jour sur la tète de scs défenseurs pour prix de sa délivrance et de son rétablissement. Ces armes étaient des principes et des exemples empruntés à la révolution française. Tous les décrets des cortès avaient pour objet le développement d'idées libérales ou l'application de mesures révolutionnaires. Leur premier soin, en 1811, fut de déclarer nuis tous les actes qu'aurait pu faire le roi, pendant la durée de son oppression, en Espagne et hors d'Espagne ; de régler provisoirement l'organisation du pouvoir exécutif; de créer une junte pour la confiscation cl la vente des biens appartenant aux amis des Français, dans le but d'indemniser les Espagnols fidèles à Ferdinand, dont les biens seraient conlisqués par le gouvernement usurpateur. Resserrées dans un coin de l'F.spagnc, à la vue du drapeau ennemi qui Ooltait à leurs portes, les cortès discutaient tranquillement diverses dispositions pour l'encouragement
' Connu tout le nom de Marquetilo.
’ Le 38 juin.
de l’agricallure et de l’Industrie dans les provinces de l’Amérique. A l'imitation de l’assemblée constituante française , elles prohibaient la violation du I secret des lettres, et prononçaient l'abolition de la I torture. Attentives à fortifier le patriotisme en ré- ' compensant les services rendus à l'État, elles célébraient l'anniversaire du 2 mai en rhonneur des . premiers martyrs de l'indépendance nationale; elles déclaraient que la ville d'Aslorga, par son héroïque résistance aux armes françaises, avait bien mérité de la nation espagnole, et que les orphelins de parents morts en soutenant le siège seraient considérés comme les enfants de la patrie. La fête de ' Ferdinand VII, prisonnier à Valençay, était célébrée avec un enthousiasme que Ferdinand, remonté sur le trône, ne retrouvera jamais.
Au milieu du dévouement le plus sincère à la famille royale, un principe démocratique s'introduisait par degrés dans la législation. En votant l’impôt, les cortès tâchaient de le faire peser de préférence sur la richesse C'est le 4 août 1789 qu'a été votée en France la suppression des droits féodaux; le même mois fut, aussi en Espagne, fuj neste aux privilèges nobiliaires. Le 6 août 181 1 , les cortès détruisirent toutes les juridictions seigneuriales , reconnaissant à la nation seule le droit de dispenser la justice ; elles abolirent les noms de vassaux et de vassclage , ainsi que tous les droits exclusifs et prohibitifs , tels que pèches, moulins et autres, n’accordant d'indemnité que pour les droits acquis à litre onéreux.
La liberté venait d'ètre conquise, l'égalité arriva bientôt à sa suite. Jusque-là les nobles seuls avaient été admis daus les écoles militaires aux places de cadets, qui conduisaient à tous les grades dans l'armée de terre et dans la marine. Un décret * des cortès, en considération des services rendus à la patrie par les Espagnols de toutes les classes , déclara que toutes les portes de l'honneur et de la gloire devaient être ouvertes aux enfants de tous , sans obligation de produire des preuves de noblesse, afin que les fils pussent joindre à la valeur qu'ils héritaient de leurs pères l'instruction qui s'acquiert dans les écoles.
On juge bien que dans le fond de sa pensée la noblesse était loin d'approuver les décrets qui la dépouillaient de ses privilèges, cl môme de ses honneurs ; mais elle se résignait aux nécessités du I temps, espérant bien que tous scs anciens avantages lui reviendraient le jour où se relèverait l'an- I cienne monarchie.
’ 22 mars. Impôt sur les carrosses et les voilures d'agrémenl.
t En date du 17 août.
POI.myUK KXTÉHIKLRE.
Le même esprit qui portait les insurgés à vou> loir la liberté à Tinlérieur, les rendait également jaloux de leur indépendance au dehors. L’Angleterre^ malgré ses sacrifices pour leur défense, n*é> chappait pas à leurs soupçons; ils l'accusaient ouvertement de ne prêtera leur cause qu’un secours intéressé, et avec la volonté secrète de s’agrandir à leurs dépens. Les attaques contre l’ambition de celle puissance furent portées si loin que l'envoyé britannique, sir Henri Wellesley sccrut • obligé de donner un démenti à toutes ces imputations; d’assurer rormcllemenl que ni son souverain ni son gouvernement n’avaient eu l’odicusc intention qu’on leur attribuait de vouloir s’emparer de Cadix ; qu’ils ne se proposaient d’autre but que de concourir, sans aucun calcul d'intérét direct, au succès des glorieux elTorts de la nation espagnole.
Les biens ecclésiastiques, dont les corlès n’auraienl pas pu sans danger disposer, comme on l'avait fait en France, pour le service de l’État, devinrent du moins, entre les mains du gouvernement, un moyen d’acquitter la dette de la patrie envers ses plus courageux défenseurs. H fut ordonné que les prébendes a ecclésiastiques vacantes seraient de préférence réservées aux braves qui s’étaient le plus distingués à Saragosse, à Girone et dans les antres places dont la défense avait fait éclater I un si haut point la vaillance espagnole.
Le nom de don Mariano Alvarez, gouverneur de Girone, fut inscrit en lettres d'or dans la salle des délibérations des corlès, et l’on décida qu'il serait élevé un monument en son honneur sur la place de cette ville.
Quoique la science financière , i cette époque, ne fût pas bien avancée en Espagne, les corlès comprenaient qu'il n’y a point de ressources assurées pour un gouvernement infidèle aux engagements qu’il aurait pris. Elles reconnurent en conséquence, comme dette publique, toutes les obligations contractées depuis le 18 mars 1808. Afin de -régulariser la dette et de pourvoir aux besoins du service, elles créèrent une junte nationale de crédit ^ public.
Les ennemis politiques des cortès ne pouvaient eux-mémrs méconnaître 1a forte impulsion donnée par cette assemblée au soulèvementdcs masses contre les Français. L'ambassadeur de Napoléon à Madrid, M. Delaforét, ne le dissimulait pas à son gouvemetnent : « On s'est moqué *, écrivait -il, de » quelques actes ridicules des cortès ; mais on ne » saurait disconvenir que, depuis leur installation,
• Note remue par lir Henry Welle^Iey au aecn-iaire J’Élal üardaxi, eo date du 5 août.
• Décret du août.
» les autorités insurrectionnelles ont marche avec » une vigueur et un esprit de suite que n'avaienl » eus ni la junte centrale de Séville ni ensuite celle » de Cadix. »
Il s'en fallait de beaucoup cependant que l'on entrevit alors la possibilité du triomphe futur de l’insurrection. En suppi>sant le maintien de la paix ronliiientale pour une ou deux années de plus, la doinin.vlion complète et incontestée de la Péninsule ne pouvait échapper aux armes françaises. Aussi n'était-ce pas le fantôme de Ferdinand qui effrayait le roi Joseph; il ne craignait que l'Empereur ou même ses lieutenants. Olui qui lui inspirait le plus de défiance était le maréchal duc de Dalmalie. Le roi disait à scs conseillers les plus intimes que précédemment, dans des heures d’abandon , le maréchal lui avait fait quelques demi-aveux sur certains essais de 1809, et il craignait encore que l'ambition, qui avait échoué en Portugal, ne se réveillât en Andalousie. Cette inquiétude d’ailleurs ne portait pas sur le maréchal seul;elle remontait à l'Empereur même. Joseph sc figurait que, dans l'hypothèse d'un grand démembrement de la monarchie espagnole, l'Empereur aimerait mieux peutêtre, (lour souverain des portions qu'il n’envahirait pas, des hommes étrangers à sa famille, et pure création d’une volonté politique, qu'un frère à qui il semblerait n'avoir d'abord donné un puissant roy.'iume que pour ne lui en laisser ensuite qu'un malheureux débris. Si les observations de ses ministres le tranquillisaient jusqu'à un certain point sur l’invraisemblance de l’opinion qu’il se formait à l'égard du duc de Dalmalic, elles ne le consolaient qu’à moitié, et il n’en persistait pas moins à se plaindre du maréchal. Eo admettant qu’il ne dût pas le regarder comme un concurrent dont il eût à craindre la candidature au trône, il voyait toujours en lui un rival actuel qui ne songeait qu’à étendre sa propre autorité; qui, dans les provinces occupées par ses troupes, n’admettait aux emplois civils et militaires que des personnes dont le dévouement exclusif lui était assuré, et qui ne laissait à la royauté, dans ces provinces, qu'un titre nominal sans aucun pouvoir effectif, I<es plaintes du roi Joseph sont assurément naturelles et dignes d'cicuses; mais, d’autre part, pour on général en chef guerroyant sur une terre étrangère, c’est on point bien essentiel de pouvoir compter, avec une entière certitude, sur le xcle des hommes investis de quelque fonction dans toute l’étendue de son commandement.
* Décret du % «epicnibre.
t Lettre du 0 novembre.
•us