CHAPITRE XXXI
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1res , montre combien les principaux dc|>08itaires ! de l’autorité, outre les généreuses rémunérations qui ne leur manquaient jamais, trouvaient dans l’Empereur de procédés bienveillants et d’attention à leur épargner ce qui eût pu leur causer le moindre désagrément. Lorsque, dans le mois de janvier 1812, Napoléon disait au ministre de l’intérieur qu’il se proposait de rendre à ce ministère quelques attributions usurpées par le conseil d’Etat, . ce n’était pas une vague promesse dont le but fût seu- ! iement d’offrir à ce ministre une consolation pour ! ce que lui faisait perdre la création d’un ministère du commerce. Depuis quelque temps déjà, l’intention de réorganiser ce conseil occupait l’esprit de l’Empereur. Dès le mois de novembre 1811, il s’en était expliqué dans une lettre à M. Daru, qui avait remplacé comme ministre secrétaire d’État le duc de Bassano, devenu ministre des relations extérieures. U Le conseil d’État, tel qu’il est >, a pu et » peut encore m’étre utile; mais ce n’est pas une » institution permanente. » Du mometit qu’il s’agissait de donner encore au conseil d'État plus de consistance et un plus grand caractère, il eût fallu le dégager au moins d’une partie des affaires de détail qui lui avaient été déférées, ou dont il s’était lui-inémc saisi.
S'il est des abus qui ont échappé et survécu au gouvernement impérial, ce n'est pas qu'en général l’Empereur n’en ait désiré la réforme; mais il est certains désordres publics dont les racines doivent être bien profondes et les justifications bien spécieuses, puisque, menacés en 1811, ils ont subsisté jusqu’à ce jour. Telle est l’autorisation des jeux à Paris. « Vous chargerez écrivait l’Empereur à n H. Daru , les cinq présidents du conseil d’État, n le préfet du département de la Seine et le préfet » de i>olicc, de se réunir secrètement et de me faire » un rapport sur les questions suivantes:
i> l” Est-il convenable d’autoriser les jeux dans H la ville de Paris, ou faut-il les défendre et met- » Ire Paris à l’instar des autres villes de France?
» 2° Les mesures qui ont été prises pour suppri- X mer les jeux dans les différentes villes de France » ont-elles réussi? Quelle est à cet égard la situation » des choses?» Assurément la commission à laquelle l’Empereur confiaiteetexamen se composait d’hommes qui , d’après leurs fonctions , pouvaient être regardés comme des juges très-compétents; il voulait qu’elle lui présentât, dans toute sa vérité, le pour et le contre. Quoique les conclusions qu’elle , prit ne nous soient pas exactement connues, nous sommes fondé à croire qu’elles ne tendaient pas à
• Lettre du 19 novembre.
’ Lettre d.itée de Soini-Cluiid, du 20 novembre.
à une suppression prochaine ou du moins immédiate.
Certaines précautions, que l’Empereur prenait dans les derniers jours de 1811, laissaient trop bien entrevoir qu’il n’était pas sans inquiétude sur le maintien delà paix en 1812. A la fin de décembre il demandait à M. Daru, qui avait été plusieurs fois intendant général de la grande armée, de lui remettre sous les yeux l’organisation des transports militaires etdel’atnbulance, telle qu’elle avait existé dans les campagnes de Prusse et de Pologne; il indiquait particulièrement les époques d’Iéna, d’Eylau et deFriedland. Aussi voit-on qu’en 1812 les affairesderintérieur, quoique l’Empereur ne les négligeât pas entièrement, attirèrent beaucoup moins son attention qu’en 1811, et qu’il s’en occupa plus pour suivre ce qui était commencé que pour tenter des entreprises nouvelles. La guerre n’était encore que possible, mais une telle perspective suffisait pour lui imposer d’autres soins et des devoirs d’une autre nature. Pour les affaires militaires, sa correspondance était peut-être plus étendue encore et plus variée que pour les affaires civiles. Indépendamment de ses lettres au ministre directeur de l’administration de la guerre, au ministre de la guerre et au major général de l’armée, souvent l’Empereur donnait des ordres directs et quelquefois des instructions secrètes aux chefs des principales armes, notamment au commandant en chef de l’artillerie. Nous aurons, dans l’occasion , recours à quelques-unes de ces correspondances particulières, lorsqu’elles pourront servira l’éclaircissement des faits et à la découverte on à la confirmation de la vérité.
A côté du ministère de l’intérieur sont deux autres départements que l’Empereur ne surveille pas avec moinsde persévérance etd’assiduité, le ministère des finances et le ministère du trésor. Confiés à des esprits éclairés et à des mains pures, ces ministères ne font d’année en année qu’améliorer leur organisation et perfectionner leurs ressorts. Par la nature seule des fonctions dont ils sont chargés, les chefs de ces deux départements doivent désirer le maintien de la paix. Honorés l’un et l’autre d’une juste confiance par l’Empereur, ils lui témoignent, à la Un de 1811, leurs inquiétudes sur les dépenses inévitables d’une guerre portée à sept ou huit cents lieues de la France. Quoique ce ne soit pas dans les départements financiers que nous puisions ordinairement nos informations sur les vues politiques de l’Empereur, nous croyons pouvoir citer quelques mots d’une de ses conver-
’ Lcilre à M. Dnrii, du 29 décembre.
AFFAIRES INTERIEURES
salions avec le due de Gaëte, parce qu'ils s’accordent avec ce que nous aurons à exposer ailleurs. « J'ai la certitude disait Napoléon , en réponse I» aux remontrances de ce ministre, que la Rus- » sie prépare une rupture qu’elle ne diiïèrc que » dans l’espoir de nous afTaiblir, avant qu’elle se M déclare, par quelque dércclion ronientée par Il rAiiglelcrre. J’ai de fortes raisons de croire que n l’Autriche, qui marchera au printemps prochain n avec nous, marcherait contre nous un an plus » lard... Je ne puis donc me dispenser de préparer n la guerre, sans toutefois négliger il’en éloigner, « s’il est possible, l’époque ; ainsi, je ne fais qu’o- » béirà une nécessité de ma position... » Suivant les autres détails de ce même entretien , l’Empereur, qui semblait se proposer alors de faire une guerre en deux campagnes, espérait voir, à la fin de la seconde. l’Autriche se prêter au rétablissement de la Pologtic en échange de la cession des provinces illyricnnes, rétablissement qui serait un gage de sécurité pour celte puissance et pour tout le midi de l’Europe. Le succès de ce plan préviendrait les conséquences fâcheuses que le ministre redoutait pour les (inanccs de l’Etat.
Le langage de l’Empereur avec le ministre du trésor, M. Mollien, élaità peu près le même. Sans compter dans une guerre plus lointaine sur des ressources aussi abondantes que celles qu’on avait trouvées en Prusse et en Autriche, l’Empereur pensait que la guerre fournirait toujours au moins les moyens de défrayer l’armée. « Vous craignez » la guerre pour les iinances, n'cst-cc pas par la » guerre que je les ai rétablies? N’esl-ce pas ainsi » que Rome avait conquis les richessesdu monde?» Au reste, en adiiiellant meme qu’une expédition dans des climats stériles dut produire un grand surcroît de dépenses, l'Empereur possédait alors dans les caisses du domaine extraordinaire une réserve de près de deux cents millions de francs, sans y comprendre les obligations de l’Autriche, et surtout de la Prusse, pour des sommes encore fort considérables.
La correspondance de l’Empereur avec le ministre du trésor en 181 1 révèle quelques faits sur lesquels nous ne croyons pas devoir nous taire, parce qu’ils découvrent l’origine de certaines inimitiés qui plus tard se manifestèrent contre lui dans sa décadence, et surtout apres sa chute. Dans les années antérieures à l’iiicorporalion de Brème, Lubeck et Hambourg a la France, ces trois villes,
' M. de Scgiir, qui rapporté le* observation* faite* par le ministre de* finances ti l’Empereur, n’y a pas joint la réponse qu’elle* reçurent. Le duc de Gaiite, dans se* Mémoires, se plaint de cette omission.
pour conserver leur ancienne existence comme villes libres, avaient cherché partout, rencontré et chèrement payé des protecteurs. C’était eit 1804, pendatit la première occupation du Hanovre par les troupes françaises, qu’ayant conçu leurs premières inquiétudes, elles avaient travaillé à mettre dans leurs intérêts tous les agents qui résidaient ou chez elles ou dans leur voisinage, fonctionnaires civils et militaires, généraux, agents diplomatiques, et même de hauLs personnages en France. Lorsque le sénatus-consulte de décembre 1810 eut prononcé leur réunion à l’empire, les villes anséaliques formèrent auprès de l’Empereur des réclamations sur les sacrifices faits gratuitement par elles pour la garantie d’une indépendance qui ne leur avait pas été conservée, cl elles demandèrent qu'une somme de trois millions huit cent treize mille francs, employée sans fruit à cet usage , fût admise par le gouvernement français en déduction de leurs impôts; elles donnaient en même temps la liste des personnes entre lesquelles ces sommes avaient dû être ré|iartics, sans oublier les misérables intermédiaires de la corruption. Cette liste oITrait le plus étrange amalgame, le contraste le plus incroyable de noms illustres cl de noms obscurs, d’hommes élevés en grade cl d’individus du dernier rang. Il est plus que probable qu’en cette circonstance, comme presque toujours, les subalternes instruments employés dans ces sortes d’aiïaircs avaient souvent abusé du nom d'hommes fort honorables, tout à fait étrangers à ces intrigues. Cependant, h l'égard de quelques personnes, il existait des indications détaillées équivalentes à des preuves. Le premier mouvement de l’Empereur fut d’envoyer au ministre du trésor la liste fournie parles villes anséatiques, en chargeant ce ministre défaire poursuivre judiciairement comme détenteurs de deniers publics les personnages qui s’y trouvaient désignés. Il ordonnait de prendre des inscriptions sur leurs biens, et de faire lancer contre eux des mandats pour qu'ils eussent à restituer les sommes qu’ils avaient indûment reçues. A l'égard de quelques-uns, le ministre devait d’al>ord avoir des conférences avec eux. « Je ne veux pas » les perdre disait l'Empereur, mais il faut qu'ils n SC mettent en règle avec moi. » Le ministre pensa bien qu'un pareil ordre n’était pas de ceux qu’il fallait exécuter sans une nouvelle inslanee de l’Empereur. Il lui soumit des observations sur le scandale de pareilles poursuites. D'ailleurs quelques-uns des inculpés avaient, dans le temps, instruit l’Empereur de l'offre qu’on leur avait faite, cl ils avaient pris son silence pour un consente-
' Lclire au iniiiistrc du trésor, en dnic du 13 juin.
CHAPM KK \\\J.
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ment. De plus, ilcii èlaii plusieurs (|ui sembiaieiil avoir droit à des ménngcmenls. 1/un d'eux se trou* vait placé hors do France, au-dessus de toute juridiction. D'autres occupaient ou avaient occupé, dans l'État, de hautes positions, et l'Empereur ne ftouvail pas vouloir les dcslionorer. u Oui, réponn dait-il,dans ces noms je vois des hommes qui » m'ont bien servi, mais ils se désaiTcctionnent, « ils m’évitent , 1t faut au moins qu'ils sentent le » besoin qu'ils ont dcMiioi. n Les militaires étaient les moins coupables; leur part ne furmait pas la moitié de la somme réclamée. Les généraux avaient r.itt, cnirc les ofliciers qui les entouraient, une sorte de partage des sommes qu'ils avaient reçues, ne s*en réservant à eux -mêmes qu’une très-modique portion. L'Empereur se relâcha pour eux de sa sévérité, mais il Tut indcxiblc â l’égard de quelques agents de l’ordre civil. Plusieurs de ceux-ci se soumirent à la restitution sans attendre la contrainte. Si l’obéissance fut prompte, le ressentiment sera vif et profond. On juge bien qu’un jour ces hommos-là ne seront pas les derniers à se déclarer cimlre l'Empereur.
Parmi les personnes compromises dans des affaires d’argent se trouva, il faut bien le dire, un agent dipinmalique, un ministre de France à Hambourg, que nous ne nommerions pas, s'il ne s’était lui riiênic nommé, M. Bourienrie. Plus d'une accusation s'élevait contre cet agent, et en particulier, on lui reprochait d'avoir fait payer, à son pruiil, un droit pour la délivrance des certificats d'origine tendant i favoriser ta contrebande. Le même jour où l'Empereur chargeait le ministre du trésor d'opérer les recouvrements dont nous venons de parier, il prescrivait au ministre des iVlalions extérieures de faire vérifier comhien le droit perçu par M. Bourierme avait proiiuit. « Mon intention, écri- " vail > il , est qu'il compte * de clerc à maître, cl 4 qu'il verse dans la caisse des relations extérieures n soixante-quinze pour cent de ce qu'il a reçu. Cet » argent servira pour achever l'hotei ^ du miiiis- » tre. » Si nous en croyons M. Bourienne, le duc de Cadore lui dit que l'Empereur exigeait de lui un versement de six ^ iniIHuns. Nous ii'ignortons pas que cot agent avait été soupçonne d'avoir fait à Hambourg des gains illicites ; mais nous n'imaginions pas que l'Empereur en portât le montant à un chiffre aussi élevé. Oimme c'est M. Bourienne qui nous instruit lui-même de ce fait, ce singulier aveu nous semble, jusqu’à un certain point, expliquer ses dix volumes d'injures contre un bienfai-
’ Lettre au duc de Cadore, eo date du 15 juin.
' L'hôtel commenré «or le quai d’Oriwy.
* Mcfnoire* de M. Douriennr, torae VIII, page 520.
leur qui pourtant lui avait plus d'une fuis pardonné.
Nous venons de montrer l'Empereur dans scs sévérités. A propos de finances ausri, nous retrouvons en lui de l’iiidulgcncc, et, ce qui vaut mieux encore, cette indulgence tient à un sentiment auquel on ne peut qu'applaudir, la continuation de son allaclicntcnt à l’impératrice Joséphine. Pendant qu'elle partageait le trône de Napoléon, Joséphine se trouvait souvent dans l'emliarras pour des arriérés de compte assez considérables, qui exci- Uieiit le méconlenlemenl de rEni|)ercur, mais auxquels il finissait toujours par satisfaire. En sc séparant d'elle , attentif à lui assurer une belle existence, il lui avait assigné trois niillioris * de revenu. Malgré son divorce, Joséphine ii 'était pas devenue plus modérée dans scs dépenses. Napoléon qui connaissait ses habitudes, jugeant trop bien qu'elle n’y renoncerait pas aisément, ou même soupçonnant un commencement de désordre dans la situation pécuniaire de cette princesse, donna ordre à M. Jloliten, ministre du trésor, de s’en faire rendre compte. » Il serait déplorable^, écri- I » vait-il, qu'au lieu d'une économie de deux mil- ; n lions qu'elle devrait faire, elle eût des dettes à » payer... L'impératrice Marie-Louise a cent mille » écus, et ne dé|icnse point celte somme ; elle solde M ses comptes tous les huit jours et s’im|>osc des M privations, si cela est nécessaire.... Joséphine, n qui a des enfants et despctils-ciifaiits, doit écono-
» miser pour eux <• Au retour de son voyage
en llollamio. l'Empereur, reprenant celte question avec le ministre du trésor, lui dit d'un ton qui fat d’abord fort sérieux : «• L’impératrice Joséphine I n ne doit plus compter sur moi pour payer ses ' Il dettes. Je n'ai plus le droit de rien ajouter i ce » que j’ai fait pour elle. Il ne faut pas que le sort n de sa fatiiilie ne repose que sur ma tête. Je suis ‘ » inorlel et plus qu'un autre. >• Dans l’état de l'cm- I plui fait par Joséphine des fonds qui lui étaient I alloues, parmi des sommes mal placées peut-être I il se trouvait de nobles allucaliuus dues à la bonté de son cœur, noUmmcnl tnis pensions payées par elle à des ofiiciers émigrés qui avaient demandé du service au ministre de la guerre et n'en avaient pas obtenu. Selon son usage, après ses plaintes et ses murmures, l'Empereur s’adoucit sur les dissipations d'une feinnie qui lui était toujours chère, et. autorisant le ministre à y pourvoir, il ajouta : K Dites-lui que je ne veux pas qu'elle pleure. « Les trois officiers reçurent des brevets de service et furent mis en activité. En voyant rEinpercur s’ir-
t l'a niilHoii Iroiaceai mille francs sur le trésor public, ; et le reste sur la liste civile et la forêt (FEvreux.
1 * Lritre datée de Wescl, le noveoibro.
AFFAIKKS INTÉKIKUKKS.
riter avec raison contre l’iroprcvoyance de Joséphine, on se demande coininenl il se fait que ce même homme qui veut que les autres sc préoccupent de l’avenir semble ne pas en admettre les chances pour lui-méme ou ne pas vouloir en tenir compte.
L'administration des finances était si bien réglée, l’ordre et l’éconoinic présidaient si sévcrcinent à toutes les dépenses, que l’Empereur, en ouvrant la session du corps législatif, pouvait déclarer que, malgré l’alTectation récente d’une centaine de millions à des armements jugés nécessaires, il ne hausserait aucun tarif, et n’avait besoin d’aucun accroissement dans les impositions.
Le discours de l’Empereur, exposant, comme des événements simples et naturels, des réunions de territoire qui donnaient en accroissement à l’empire seize nouveaux départements, cinq millions d’habitants et cent millions de revenu, présentait en traits rapides la justification de ces pacifiques envahissements. La réunion des États romains avait eu lieu pour faire cesser le scandale de la contradiction existante « entre les vérités et » les principes de la religion, qui sont pour tout n l’univers, et des prétentions et des intérêts qui » ne regardaient qu’un très-petit coin de l'Italie.
n La Hollande était une émanation de l'empire; » sans elle il ne serait pas complet.
H Les principes adoptés par le gouvernement » anglais de ne reconnaître la neutralité d’aucun » pavillon, m’ont obligé, disait l’Empereur, de n m’assurer des débouchés de l’Eiiis, du W’eser » et de l’Elbe, et m’ont rendu indispensable une y> communication intérieure avec la Baltique. Ce » n’est pas mon territoire que j’ai voulu accroître, » mais bien mes moyens maritimes, n
L’Empereur parlait dans ce discours de scs bons rapports avec la plupart des puissances , notamment avec l’Autriche. Le nom de la Russie n’était pas prononcé; cette omission dut être et fut en effet remarquée à Pétersbourg.
En exprimant l’espoir que la paix du continent ne serait pas troublée malgré les efforts des Anglais pour mettre en jeu toutes les passions et exciter toutes les jalousies contre la France, l’Empereur sc réjouissait de voir l’Angleterre devenue en Espagne, d’auxiliaire qu'elle était, partie principale. U L’Angleterre, l'Écossc et l’Irlande, disait-il, :* sont dégarnies. Le sang anglais a enfin coulé à » grands flots dans des conilials glorieux pour les n armes françaises. Celle lutte contre Carthage, qui n semblait devoir se décider sur le champ de bail taille de l’Océan ou au delà des mers, le sera
' Discourt du 10 juin 1811.
I » donc désormais dans les plaines d’Espagne. Lors- II que l’Angleterre sera épuisée, qu’elle aura enfin Il ressenti les maux qu’avec tant de cruauté elle n verse depuis vingt ans sur le continent, que la Il moitié de scs familles seront couvertes du voile Il funèbre, un coup de tonnerre mettra fin aux af- II faires de la Péninsule, aux destins de scs armées. Il et vengera l’Europe et l’Asie en terminant celte Il seconde guerre punique, n Nous louchons ici le point critique de la carrière de l’Empereur; c’est ici qu’est le principe de sa ruine, ici que réside le germe qu’il eût fallu détruire avant de tenter au loin de hasardeuses entreprises. Le coup de tonnerre qui devait terminer les affaires de la Péninsule, c’est en 1811 qu’il eût dù éclater. Aller sc ! mettre aux prises avec la Russie, sans avoir aupa- J ravant vaincu l'Angleterre sur le terrain où elle i combat, est la faute capitale, décisive, irrémédiable de Napoléon. Les désastres mêmes de la campagne de 1812 ne seraient qu’un accident réparable, si l’FImpercur avait à sa disposition pour le lancer contre les Russes, soutenus même par la Prusse et l’Autriche, le noyau de vieilles forces qui se décompose partiellement et sans gloire en Espagne , ou plutôt si l’Autriche et la Prusse n’auraient pas cessé d’être ses alliées. C’est dans celte contrée, bien plus qu’en Pologne et en Allemagne, qu’existera le motif déterminant de leur défection. Comment l’Empereur, qui, en tant d’autres circonstances, se faisait une règle de ne pas entreprendre une opération nouvelle sans avoir fini l’opération commencée, a-t-il pu n’envisager celte terrible guerre que comme un accessoire qui n’appelait pas son action tout entière, même au mois de juin 1811 , époque où déjà la retraite de Masséna avait abandonné le Portugal aux Anglais cl amené leurs armées au centre de l’Espagne ?
Après le discours par lequel l’Empereur ouvrait la session du corps législatif, le ministre de l'intérieur vint, selon l’usage, présenter à ce corps l’exposé de la situation de l’empire. Ce tableau annuel est le dernier où l’Empereur n’ait eu à faire connaître que des événements heureux et un long détail de prospérités. La religion, l’administration , l’instruction publique , les travaux des fortifications, des ports, des canaux, des routes, les ministères de la guerre, de la marine, des finances, tout offre un aspect satisfaisant et promet pour l’avenir les plus brillants résultats; mais combien , dans cet exposé ministériel , se mêlent à des faits vrais des espérances exagérées, de déplorables illusions! u Tout homme raisonnable. Il dit le ministre, doit être persuadé que la France » peut rester dix ans dans l’étal actuel, sans éprou- » ver d’autres embarras que ceux qu’elle éprouve
ÜHAITFRK XXXI.
4if
» depuis dix ans, sans augmenter sa dette et en » faisant face à toutes ses dépenses. » Pour penser ainsi, tout homme raisonnable devait donc supposer la paix avec les grandes puissances continentales assurée pour dix ans de plus; mais l'Empereur pouvait-il, au milieu de 1811, regarder comme possible rette chance de dix autres années de paix? » Ne fùt-cc qu'apres quelques campagnes, l'Espa- » gne sera soumise et les Anglais en seront chassés. » La prédiction serait infaillible si nulle part il n’existait d'auxiliaires disposés à se déclarer en faveur de l'Espagne et de l’Angleterre ; mais ces auxiliaires SC préparent et l'Empereur suit de l'oeil leurs armements. Enfin, continue le ministre, relativement à l'impossibilité de faire la paix avec l'Angleterre MttHS garantie, u nous pourrons faire la » paix avec sûreté quand nous aurons cent cini> quantc vaisseaux de ligne, et la situation de » l’empire est telle qu’avant peu nous aurons ce X nombre de vaisseaux. » Cette assertion repose sur la même base que toutes les précédentes. Avec la certitude de la conservation de bons rapports entre la Russie et la France, toutes les énonciations du ministre seraient justes, exactes, vraies; sans cette certitude, clics ne sont que chimère, rêverie et mensonge. Sans doute meme en considérant comme à peu prés inévitable une rupture avec la Russie, l'Empereur doit se garder de laisser voir cette inquiétude à la France et à l'Europe; il doit toujours montrer une grande sécurité dans son langage ofRcicI; mais nous ne comprenotis pas qu'il ait pu agir comme s'il croyait à la vérité de son propre langage ; nous ne comprenons pas qu'il ait pu mettre assez peu d’importance aux elTorts réunis de l’Angleterre et de l'Espagne pour s’imaginer qu’il pourrait les combatlre et les vaincre dans la Péninsule, en meme temps qu’il avait à combattre et à vaincre la Russie en Russie. Cette présomption, qui aujourd'hui nous parait sans excuse, s'appuyait alors sur le contraste de l’état prospère de la France et des soulTrances intérieures de l’Angleterre.
La maladie iiientale.du roi, qui s'était renouvelée à la fin de 1810, avait fait appeler le prince de Galles à la régence, mais avec des pouvoirs trèslimités. Le prince, regardant ses fonctions comme temporaires, comme étant de pure forme plutôt que réelles, maintint à son poste l'administration existante, et laissa le gouvernement suivre le même cours. Au dedans, la situation des affaires publiques et privées n’était rien moins que satisfaisante. Si nous avons vu en France le commerce éprouver quelques embarras, la crise en Angleterre avait un caractère bien autrement sérieux, l’n comité d'enquête, nommé pour en rechercher
la cause, ayant supposé que la source du mal était dans les spéculations trop nombreuses qu'avait fait entreprendre l’ouverture des marchés de l’Amérique méridionale, on imagina qu’il serait possible d’y remédier en faisant des prêts aux négociants I moyennant caution. Tandis qu'en France une I vingtaine de millions de francs avaient suIR à soutenir, à ranimer toutes les industries, six millions de livres sterling, cent cinquante millions de francs, mis pour un pareil usage à la disposition * du ministère anglais, ne réussirent pas à réparer les désastres ni à prévenir la ruine des fortunes particulières. Ücs cris de détresse continuèrent à sc faire entendre à Glascow, Liverpool, Nottingham , et dans plusieurs autres villes commerçantes. Le brisement des métiers devint une espèce d'épidémie qui ravagea les pays de manufactures. Souvent il fallut le déploiement de la force armée pour arrêter les déprédations et dissiper les attroupements. Le crédit de la banque fut fortement ébranlé. On achetait publiquement des guinées avec des billets de banque à un prix qui s'élevait bien au-dessus de la valeur nominale de ces billets. On stipulait dans les contrats que l’on serait payé non en billets, mais en or. Quoique cette dépréciation des billets de banque ne dut pas avoir les suites qu'avait eues en France celle des assignats, les commencements sc ressemblaient, et cette circonstance ajoutait beaucoup au malaise général. L'équilibre était rompu entre les anciens et les nouveaux prix, entre les prix des marchandises et les salaires, entre le taux des nouveaux fermages et celui des anciens baux. Enfin le change de l'Angleterre avait baissé de plus de trente pour cent. Chassé récemment de Brème, de Lubeck et de Hambourg, comme il l'était déjà de Livourne et de Gênes, le commerce anglais avait dû placer ses entrepôts dans les Iles d'Iiéligoland, de Jersey, de Sardaigne, de Sicile cl de Malte ; scs bénéfices étaient singulièrement restreints, et pour envoyer scs marchandises par contrebande dans les pays qu'il trouvait fermés, et en France même, il fallait les donner au prix et quelquefois au-dessous du prix de la fabrication. En présence des banqueroutes sans nombre, des révoltes d'ouvriers et des troubles de tout genre qui désolaient l'Angleterre, Napoléon, fier de la tranquillité intérieure de I l'empire, du bon étal de scs finances et de l’acj livilé (le l'industrie, pouvait jusqu'à un certain point croire avec raison la paix encore plus nécessaire à l’Anglelcrrc qu’à lui- même. Au moment où fut prononcée la clôture de la session du corps législatif, l'Empereur ne négligea ]tas
' Bill en duic du 31 mars.
ri8M]
AFFAIRES INTÉRIEURES
de faire ressortir la dilTcrcni»; de la situation des deux pays. « Le gouvernement anglais, disait ' » un orateur du gouvernement, veut la guerre, » le monopole du commerce et la domination des n mers.
» Scs alliés sont ou détruits ou perdus pour lui; » il ruine tous ceux qu'il veut soudoyer; il épuise » son peuple en elTorls inutiles ; il est puni de l'é- » goïsme par l'isolement, et après avoir entassé i> emprunt sur emprunt, taxe sur taxe, assiégé de n plaintes, menacé de troubles, il est réduit à pro- » poser au peuple pour ressource, une monnaie X fictive, qui n'a d'autre gage qu'une confiance qui » n'existe plus.
» L'Empereur, au contraire , veut la paix et la » liberté des mers.
» Il a huit cent mille hommes sous les armes; » les princes de l’Europe sont scs alliés ; tout son » empire jouit d'une tranquillité profonde.
» Sans emprunts, sans anticipations, neuf cent » cinquante 'quatre millions levés facilement, asn surent la libre exécution de ses nobles projets , » et Sa Majesté ne nous charge que de vous porter » des paroles de satisfaction et d'espérance.
i> Que de confiance. Messieurs , doit inspirer ce i> parallèle ! »
Il était vrai , d'après le rapprochement de la situation de l'Angleterre avec celle de la France, la confiance était permise; il ne fallait, pour la rendre illusoire, pas moins que toute la puissance de Napoléon; mais ne devançons pas les événements. Le temps de scs fautes viendra trop tôt. Aujourd'hui il ne fait que profiter des fautes de scs adversaires, et le gouvernement anglais, on doit en convenir, donnait souvent prise à des reproches trop mérités. Vers la fin de 1811, par exemple, l'Angleterre fit jeter sur les côtes de France et de Hollande un assez grand nombre de vieux soldats et matelots, qui, blessés ou devenus infirmes dans scs armées ou sur scs escadres, ne pouvaient plus lui
être utiles; les uns étaient Français ou appartcnaientà des alliés de la France, les autres tout à fait étrangers. A son retour de Hollande , par Wesd, l'Empereur rencontra une cinquantaine de ces malheureux; après les avoir interrogés, il fit conduire les Français en France et les étrangers au delà des frontières. L’occasion était trop belle pour qu'il négligeât de signaler à l'Europe la cruelle avarice de l'Angleterre. Far scs ordres, les noms de ceux qui appartenaientà l'Allemagne furent insérés dans les gazettes de Hambourg, « avec des commcii- I) taircs - qui faisaient sentir l'ingratitude des An- » glais à renvoyer, ainsi dépouillés et iius, des » hommes qui les avaient servis. » Plus que personne, Napoléon, par son empressement à récompenser tous les services, était en droit de blâmer une conduite contraire dans les autres gouvernements. Un a peine à concevoir le procédé barbare et injuste de l'Angleterre. Quelle mesquine économie que celle qui refuse une misérable pension à quelques centaines d’invalides, surtout pour un gouvernement dont le budget monte à une somme double de celui de la France! Ce dernier, en elTet, avec toutes les réunions de territoires dont s’est augmenté l’empire, ne forme, pour 1811, qu'une somme de 1,105,567,000 francs que produisaient sans anticipation ni emprunt, les recettes régulières® de l’État.
Celui de l’Angleterre, se composait, pour la même année, d'un revenu de 64,427,571 livres sterl.; soit: 1,610,684,275 francs, et d’un emprunt de 10,981 ,500 livres sterl., soit : 42 4,552,500 francs.
Les nouvelles possessions dont s'était grossi l'empire n'avaient pas ajouté immédiatement à scs revenus dans la proportion de l'accroissement des charges qu'elles occasionnaient. En 1811 , tandis que les dépenses étaient évaluées à un milliard cent trois millions de francs, les recettes ne furent réellement que d’um milliard quarante-neuf inii-
' Discours prononcé par M. de Ségtir, conseiller d'État, le 23 juillet.
’ Lettre de l’Empereur, datée de Wesel le 1" novembre.
• Dépenses privut*.
Dette publique et pensions 148,000,000 fr.
Liste civile 28,300,000
Ministère de la justice 20,88.5,000
— des affaires étrangères. . . 8.050,000
— de l'intérieur 00.000,000
— des finances 24,487,000
A reporter 200,322.000 fr.
Report 290,322.000 fr.
* Ministère du trésor public 8,747,000
— de la guerre, personnel. . . 300,490,000
I — de la guerre, matériel. . . . 205,000,000
— de la marine 157,000,000
i — des cultes 10,050,000
— de la police générale. . . , 2,000,000
• Frais de négociation 9,082,000
! Fonds de réserve 3,503,000
I Dépenses départementales , travaux
publics et travaux militaires .-id- I diliunnels 103,307,000
Total 1,103,307,000 fr.
CIIAHTRE XXXI.
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lions, ce qui présentait un déficit^ de cinquanteqoalrc-miilions; mais ce déücil eût racilcnicnt disparu dans les recettes de Tannée suivante, sans les
' Par le acul exposé de la disiributioD ürt dépenses, on voit qu'il était au pouvoir de l'Enipereiir de réduire i rien le déficit de cinquante-quatre millions, co res-
I événements qui portèrent à Tempire (les coups I bien autrement désastreux qu'une si légère dimi- ' nuiion dans les recettes efleclives.
I Ireitraanl quelqurs-iins des travaux auxquels le dernier chiffre (le cent trois raillions devait s'appliquer.
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