CHAPITRE Vm
AFFAIRES EXTÉRIEl'RES.
Franc* et Russie. — FranekUc de* aveux de l'empereur Alexandre. — Concession* de la Russie h l'ambition française.
— Valeurs projet* «rexpédiiion (Lins rinde. — Instance du cabinet russe pour l'aequisilton de la Moldavie et de la Valarbie.— Situation morale delà Russie.— Mén.i((cmeDts de la France pour le duc d’Oldenbourg. — première* paroles sur uoeentrevuede* deux empereurs.— Projet* de Napoléon pour raffranchUseinem d’Alger. — Satisfaction produite en Russie par raquisition de la Finlande. — Révolutions à Constantinople. — Coniiouaiion des inataocea de la Russie pour la spoliation des Turc*. — Détnonsiration de dérouemcDi de la Russie à l'empereur Napoléon.
— Prétention de la Russie & la poasession de Constantinople et de* Dardanellc». — Fixation de l'entrevue de* deux erapereur» au 27 septembre. — Offres de l'Autriche k la Russie. — Abandon du projet de mariage d’une s«ur d'Alexandre, par déferenee pour Napoléon. — Déclaration de la Russie è rAtiiriehe. —Levée de reçue* en Russie. —Message de Napoléon au sénat pour nue levée de conscription. — Contraste du gouverneraent français ci du gouvernement britannique. — Proclamation de FEmpereur A l'armée d’Espagne.
L’assentimcnl coiulilionnel de Napoléon à Tac* quisilion de la Moldavie et de la Valachîe par le cabinet ru$»c , moyennant an équivalent pour la France aux dépens de la Pru»^, avait mis à une rude épreuve la délicatesse de l'empereur Alexandre. Cependant la délicatesse cède^ le scrupule s’évanouit. Ce n'esl presque plus une objection morale que la Russie oppose ; c'est une considération politique qu'elle fait valoir. Maître de la Silésie^ l'empereur Napoléon toucherait à la frontière russe. I.C voisin.igc aurait des dangers pour une intimité qu'on veut rendre perpétuelle. Si Napoléon laisse cnlendrc qu'en demandant la Silésie, il n’a pas riulention de la garder pour lui-méme, on réplique an.ssit6L que le prince auquel il la donnera dépendra de lui, qu'il faudra des troupes françaises pour le protéger, et que l'inconvénient subsiste. Celle acquisitiou peut d’ailleurs devenir le moyen de renforcer le noyau dont on voudrait empêcher le développement, le duché de Varsovie.
Au risque de tomber dans des répétitions, je crois devoir citer un peu largement les paroles de l'eiDpcreur Alexandre et de son ministre des affaires étrangères, moins sur la situation embarrassante où Napoléon les place à l'égard de la Drosse, que sur la nécessité, suivant eux, impérieuse et pressante de se dévider au partage de la Turquie. Ce qae U Russie veut en 1R08, elle le voudra pro- Imblcinent encore dans vingt, dans trente ans;
2 BIOVOI. •
mais, en 1808, elle ne s'en cache pas, Alexandre le dit, le déclare sans détour, dans le léte-à-léte, à l'empereur des Français. Fias tard, le cabinet russe ne l'avouera pas ainsi; U le niera peut-être; il fora des proteshitions contraires ; peut-être même il accusera de calomnie quiconque lui supposerait une telle intention; mais, s<»il que les successeurs de rcmpercur Alexandre nourrissent les mêmes projets que lui , soit qu’ils y renoncent, il est toujours intéressant, autant que rare, de voir l’ambition sans voile et dans toute sa nudité. Le temps de la liaison de l'empereur Alexandre et de l'empereur Napoléon est le temps des aveux les plus cmnplels, on pourrait dire, de la plus grande bonne foi politique. Toute hypocrisie a disparu. C’est un vice de moins dans la diplomalic.
Comme en Russie, on a de vastes désirs, on est disposé à faire de larges coiicessions * A la France. Lorsqu'un reçoit à l’étcrsboiirg des détails sur l'occupation de Lislx>nne, loin de montrer un seiilimcnl d'humeur ou d’envie, on pardonne à nos troupes l'itivasion de celle capitale, •> |)arcc qu'els les pourront y protéger la flotte de l'amiral Siuta- » win. » <t Faites quelque chose pour rcmpercur, » dit M. de Romansof à M. de Caulaincourl. et tout » le monde ici sera Français. Vous ne pouvez pas » avoir de plus Qdéies alliés que nous. Vous voyez
' >VVnism peliinnsque «Inmosqiie \ieUsitn.* fiorare.
CIIAI'ITRK Vlil.
« le peu d'importance que nous attachons à ce qui >• se passe en Italie, en Portugal cl sur les fron- » Itères d’Espagne. » Ainsi déjà , même à l’egard de l'Espagne, on donne carte blanche à Napoléon. Cette fâcheuse certitude de l’acquicscenient de la Russie n'est pas un médiocre encouragement pour une ambition que les obstacles arrêteraient à peine, cl dont l'essor doit devenir bien plus audacieux quand elle les voit fuir devant elle; mais la diflieultc véritable est presque toujours là où elle est le moins soupçonnée.
Dés 1808, quelques débats ont lieu entre la France et la Russie relativement au duché d’Oldenbourg où sont entrées les troupes françaises. Nous en faisons la remarque , parce que c’est ce même duché qui, en 1811, fournira matière au premier éclat de mésintelligence entre les deux empereurs. D'apres les explications qui furent données par M. de Caulaincourl, les troupes françaises n'avaient pas occupé l’intérieur du pays, mais seulement les ports du duché, ce qui, disait-il, était couforme à l’article xii du traité de Tilsill et au grand système adopté contre l’Angleterre. Au reste on ne devait pas douter des égards de Napoléon pour un prince proche parent de l’empereur Alexandre.
De temps en temps la conversation se porte, entre ce dernier cl l’amhassadeur de France, sur une expédition dans l’Inde. L’empereur Alexandre en parle avec plaisir; mais les déserts! les vivres! les distances! « Les distances? répond l’ambassa- » deur ; les troupes venues d'irkutsch pour se bati> tre contre nous, avaient fait autant de chemin. » On ne renonce pas à l’entreprise ; mais elle a besoin d’être préparée. Il faut d’abord en rcconnatlrc les voies.
Il est inutile de rapporter que tout ce qui peut constater l’amitié la plus intime entre les deux empereurs éclate, à Pélersbourg comme à Paris, dans les procédés suivis à l'égard des ambassadeurs respectifs. L'empereur Alexandre surtout épuise ce que la courtoisie > a de plus délicat avec M. de Caulaincourl.
Jusqu’à présent les entretiens relatifs à la Moldavie et à la Valachie n’ont point encore amené, de la part de l’empereur Napoléon, une réponse précise. Sans cesse on en demande une, et on l’attend toujours. Provisoirement on se débat contre l’intention exprimée par la France de prendre un
' Se donne-l-il quelque fête de famille h laquelle on ne croie pas devoir inviter tout le corps diplomatique? il y a exception pour rnrabassadeiir de France. Celui-ci est-il eng.vgê & dîner cher rciupcrcur? le service se fait en porcelaine de Sèvres, présent de Na(>o]éon. Une querelle
I équivalent en Prusse, et, pour équivalent, la Silé- I sic. « C’est trop loin de vous et trop près de nous. ; i> L’Empereur dit que c’est pour la donner, mais >1 vous y aurez des troupes. Il peut en résulter des Il discussions dans l’avenir... C'est pour vous plus » que pour tious que nous faisons la guerre ; il » nous faut donc notre part d’avatitagcs. Si nous :• devons évacuer les provinces turques, comment » juslifterons- nous l'alliance française aux yeux » des Russes? L’empereur paraîtrait avoir été pris » pour dupe. Vous avez déjà tant de pays entre les » maitis. Cherchez -en d’autres, si vous voulez... H Les mêmes agaceries que nous a faites précédem- )> metit l'Angleterre nous sont renouvelées atijourn d’hui par le canal de la Suède, nous les méprii< sons. L’ctiipereur n’est ni allié ni ami à demi. Il » lient à vous par scntimcnl autant que par honn ncur. Ne nous éloignez pas malgré nous, » A ce langage de .M. de Uomansof, l'ambassadeur de France répondait que la Silésie, vu la distance de la métropole, ne serait qu’une colonie; que ce n’était tout nu plus qu’une position défensive; que la Moldavie cl la Valachie étaient d'une tout autre importance, puisqu’elles donneraient à la Russie la frontière du Danube. Ensuite, reprenant en ellemême la question du partage de l’empire ottoman, il mettait en doute si, dans l'état de guerre existant avec rAnglclcrrc, ce partage était vcrilabicmeiit dans l'intérêt de la Russie. Enlever aux Turcs , d’un côté, In Moldavie cl la Valachie, de l'autre, la Bosnie - cl la Moréc, ce serait livrer le reste de cet empire aux Anglais.
Ce raisonnement ne persuade pas plus l'empereur .Alexandre que M. de Romansof. On veut à tout prix les deux principautés, et, comme les conversations ne produisent point de résultat, la demande en a été faite par une lettre formelle de l’empereur Alexandre. En attendant, il repousse toujours l'établissement d’un point de contact entre lui et la France. « Davousl est à Varsovie, dit- » il : cela et la Silésie menacent trop notre Iranquil- » lité. Je veux que notre alliance dure, cl ne point Il laisser de prétexte à changer de système. La ligne Il de l’Oder serait pour la France une position ofn fensive. Puisque l’Empereur veut un équivalent, ■I qu’il le prenne en Italie et en Portugal. » L’équivalent était déjà pris, mais Napoléon n’entendait pas en tenir compte. Relativement à l'Italie, M. de Caulaincourl élude l’objection : ce n’est pas
d'ciiqiicitc vioni-clle à s’élever? c’est à l’ambassadeur franç.vis qu’on assure la préséance. L'empereur .Alexandre passe-t-il une graude revue? le grand-duc Constantin vient lui-même prendre l’ambassadeur à son hôtel,
’ Lot sup|K>sé de la France.
AFFAIRES KXTERÏELRLS.
h' royaume d’Ualie n»ais la France qui a Iraîlé k | Tilsilt. Ouanl au Porlujçal, qui sait ce que deviendra roerupalioit de ce rojaume? Au rcMe, comme c*esl tout récemmenl que la demande des priticipauté.s a élé exprimée d*une manière décisive et par écrit, l’affaire, selon M. de Ciiilaincourt, ne fait en quelque s«»rle que commencer, et sans doute i on p4iiirra parvenir à s’entendre.
Chaque fois qu'un courrier arrive à l'ambassade de France, le premier mot de l'empereur Alexandre est pour demander si ce courrier apporte des nouvelles de FEnjpercur sur la Turquie, et au$sit()l il retombe sur la question des équivalents; mais outre le Portugal, ne sont-fc pas des équivalents que le Hanovre , les Scpl-lles, Catlan»? On lui répond que les Scpt-Iles, le Tlanovrc étaient à la France, sans qu'il eût été question de la Moldavie j et de la Valachic. Quant k Cattaro, Rraunau nous i en répondait, U El l’Autriche? dit Alexandre. Ne »* ptuirrait-on pas s'arranger avec elle? lui prendre j rt la Bohême * pour quelque cession en Italie? » ; Sur les ot)sen’ations qui lui sont faîtes, il reconnaît ] la difficulté d'arrangements semblables. Cependant, | nu lieu do le décourager, la difficulté même d’un i démembrement partiel de la Turquie le reporte à I son texte favori d’un partage général ou presque général. Si on lui représente que |H>ur lui la conquête serait aisée, tandis qu'elle demanderait de grands efforts de la part de la France, il proteste (fu'il est disposé à coopérer, de tous scs moyens, à la prise de p«jssession des territoires que l’cfiipereur Napoléon voudrait s'approprier. Il ne tient nullement à faire intervenir l'Aulriclic dans celte opération. Elle n’y serait appelée qu'autanl que son concours entrerait dans les vues de la France. «Si » noua nons entendons, l’Empereur et moi, il fau- » dra bien que tout le monde s’entende. »
I.es mêmes instances que faisaient k Pétersbourg Alcxcandre et le comte de Romansof, l'ambassadeur russe en France, le général comte de Tolstoï, les faisait auprès de M. de Champagny et auprès de l’Empereur. Selon toute apparence, cet ambassadeur portait dans ses démarches une vivacité qui ' ne plaisait pas. Il voulait des réponses catégoriques ; et ne sc contentait point des paroles évasives par lesquelles on rbcrchail à différer la concc-ssion sans paraître s'y refuser enticremenl. Aussi l’Empereur fft-il parvenir h Pétersbourg, non par M. de Caiilaineourt, mais par une voie particulière, quelques remarques sur la roideur du comte de Tolstoï.
« On ne peut pas traiter, disait-il, avec les miltn taires; » et, pour atténuer ce que celte observation avait de personnel, il nommait aussi l'amlvassadeur d’Autriche en Russie, le général comte de Meerfeldt, et son propre ambassadeur à Vienne, le général Andréf>ssy. Informé parla correspondance de Jkl. de ('aulaincuurt que les rapports <le M. de Tolstoï n'étaient pas ilaiis un esprit très-conciliant. Napoléon lui parla un jour de manière à faire croire que c'était lui, arnhassadour, qui ne le c<imprenait pas. •< Qui esl-cc qui vous presse d'évacuer les » provinces turques? qui esl-cc qui vous dit que » je ne veux pas évacuer la Prusse? que je ne l’éva- » ciierai pas un jour? « Ces simples mots firent k Pétersbourg une très-agréablo sensation.
Nous ne sommes encore qu'à la fin du mois de février. C’est dans les deux premiers mois de 1X08 qu'ont eu lieu tous les entretiens dont nous venons de donner un rapide sommaire. M.de Cauhiiiieourl présentait, à celte époque, le tableau suivant de la situation de la Russie : Tout le monde se plaint à cause de l'inierruplion du commerce; mais personne n’est assez mécontent pour qu’on puisse craindre une catastrophe. Ec souvenir de Paul et la cruauté du grand-duc Constantin défendent mieux rem;»ercur Alexandre que les principes et l’honneur des premiers personnages de la cour et de rarmée. On est frondeur ici plus peut-être que dans les autres capitales. On se croit libre, paixic qu'on parle de tout sans gêne ni réserve. Quant A l'empereur, il a compté sur un agrandissement du côté de la Turquie. Il sera humilié s'il ne l'obtient pas. C’est une affaire dans laquelle son amour-propre est vivement intéressé. Pour peu que ce prince reprit les anciens penchants du pays, tout serait ici contre la France.
Sur toute autre question que la question turque, l'accord le plus parfait règne entre les deux puissances. I^ Russie avait dît un mol sur roccupatimi du duché d'Oldenbourg; elle avait eu presque aussitôt à remercier l'Empereur du rappel des troupes françaises. Les escadres russes à Lisbonne, à Purto- Ferrajo, à Trieste, ont reçu ordre d’obéir à ce qui leur sera prescrit par Napoléon. De jeunes Russes sontenvoycsàParis poury perfectionner et étertHre leurs connaissances. Un comité de négociants français et russes s'occupe à rechercher les moyens d'établir le plus d'écbanges |K>ssibles entre les deux pays. On compte telirnicnl sur la durée de l’union actuelle, qu'il est question de conslrairc
' Il DC pouvait supposer alors que f'éiaii k ce royaume que serait réunie la Toscane.
* Par ce mot de IVnipcreur Alexandre sur la Bohvine, on voit qu'aux yeux de rr prince, aussi bien qu'aux yeux
de Napoléon, l'Europe tout entière était un composé de matériaux disponibles, dont chacun d'eux pouvait choisir, avec ou uns compeouiion, ce qui était à sa convenance.