CHAPITRE I
[»rincc élnit rccl. Peut-être son inexpérience ne lui en avait-elle pas laissé apercevoir toute la gravité. Selon lui, les préparatirs faits en son nom avaient été exclusivement dirigés contre le prince de la Paix. Correspondance, ménioires, brevets, lettres à un souverain étranger, toutes les pièces saisies devaient indicjiier, par la forme même de leur rédaction, un plan de défense dressé contre le favori, bien plus qu'un plan d'attaque contre l'autorité royale : les mémoires écrits de sa main n'étaient que la répétition du cri public contre le ministre dirigeant ; la lettre à l'Knipereur, rieti qu’une invocation de secours contre le même personnage ; la commission expédiée au duc de l’infantado pour prendre le commandement général tles troupes, la désignation du comte de Florida-lllanca pour ebef du conseil , n’avaient été que des mesures éventuelles de précaution prises à une époque où la santé du roi avait donné des inquiétudes, qui beureusement s'étaient évanouies. Ainsi les expliqua d’abord le prince des* Asturies. Ici la vérité historique nous oblige de reconnaître que là où de tels moyens sont mis en usage contre les hommes investis, à tort ou à raison, de laconliancc du souverain, le trùnc même et la vie des rois ne peuvent manquer de courir les plus sérieux dangers. La justification du jeune prince n'avait rien d’invraisemblable, mais son caractère ne répondait pas au rôle qu'il avait voulu jouer. Son adversaire le savait; il sentit l'avantage do l'aTÎlir par un pardon , et ce pardon , le prince des Asturies le demanda par des lettres adresséesitan roi et à la reine , lettres cinpreintéO''dè" soumission et de repentir, dans lesquelles il dMgnait les coupables, et se faisait un titre de la faiblesse "même qui l'entraînait à les dénoncer Telle était la haine de la nation espagnole pour le favori, qu’elle excusa dans le jeune prince une si déplorable conduite. Le jour où le prince des Asturies rccou^ra la liberté fut un jour de joie publique. Les acclamations populaires qui retentirent de toutes parts auraient dù éclairer Charles IV et la reine. Elles ne firent que les fortifier dans leur antipathie contre leur propre sang, contre le fils destiné à régner après eux.
Si le pardon royal couvrit la faute du prince des Asturies, la procédure fut continuée contre les coupables signalés par lui-mémc,‘cl entre lesquels il faut distinguer surtout son précepteur, le chanoine Escoïquiz, et l'homme de sa confiance la plus intime, le duc de rinfantado. Atteindre les conseillers du jeune prince eût été pour le favori un
résultat iinmdlUe : rien ne fut épargné pour y parvenir : promesses, menaces secrètes, adjonction déjugés nouveaux, tout fut inutile. L’un des juges, don Eugenio Cavallcro, presque à l'agonie, s'était fait transporter au tribunal pour concourir à déterminer la sentence d’absolution. Les paroles par lesquelles il proclama rinnuccnce<lcs accusés furent les dernières qu’il prononça ; elles furent répétées avec enthousiasme par scs collègues. Le jour suivant, le cercueil de ce respectable magistrat fut entoure d’une pompe triomphale. Scs obsèques eurent cette magnificence qui ne se commande pas, les hommages de tout un peuple pénétré d'admiration pour son courage et de respect pour sa mémoire. Ce genre de protestation contre les volontés de la cour était, dans une monarchie absolue, un acte d’un peuple libre. ^ *
Tandis qu’à .Madrid le pouvoir est ainsi disputé par des ambitions rivales, le territoire espagnol, ouvert aux armées françaises pour l’invasion du l’ortugal, va se trouver lui-même occupé de toutes parts, presque à l’insu du gouvernement, qui ne reconnaîtra le mal qu'au moment où le remède sera devenu impossible. >
L’aspect déjà si alHigcant de la cour d’Espagne en 1807 ne présage que trop les catastrophes qui attendent aussi la branche cadette de la famille des Bourbons et qui doivent bientôt la faire inomcntanément disparaître du nombre des maisons régnantes. Avant de toml>er elle-même, clic travaille à la chute d'un trône voisin cl partage nominalement l'occupation du Portugal avec la France,
L’article b de l’alliance de Tilsitt avait déjà en partie reçu son execution -, Sommée de se déclarer contre rAnglelerre, la cour de Lisbonne s’y était refusée, mais son refus lui avait coUlé l’abandon de scs Étals européens, (gluant au Danemark, la luirbarie intéressée de l’Angleterre y avait pourvu. Par les violences aussi atroces qu'imméritées qui avaient préparé cl accompagné l’enlèvement de la flotte danoise, rAnglelerre avait pris à lâche de pousser ce gouvernement et ce peuple inoflensifs, non-sculemcnl à une guerre régulière contre elle, mais à une guerre envenimée par l'animosité cl l'exaspération les plus profondes et les plus légitimes. Aucun j)arli n’avait encore été pris à l’égard de la Suède. Il fallait, ou décider cette puissance à rompre avec le gouvernement anglais ou la traiter elle-même en ennemie.
Sur ce point les intentions de la Russie ne peuvent pas être douteuses. On sait s’il lui tarde de se
* «J’ai dennnre les coiip,ablc$, cl je prie V. M. de me
• pardonner et de permeiirc de baiser vos pieds h votre
• HIs reconnaissant. » Lettre du 5 norembre.
* Par cet arlielc, les deux empereurs sont convenus du sommer les trois cours de Cupeulinguc, du Sim-kholin et du Lisbonne, du fermer leurs ports au commerce augLiis.
POLITIQUE EXTÉIUEUIIE.
\üir hors de portée d'entendre dans sa capitale le catiun suc^dois de la Finlande. Cependant elle alTccte les formes d'une ambition peu pressée et lAche de paraître ne faire, que par ITmpulsiou d'autrui, ce qu’elle désire le plus. Napoléon, sans être dupe d'une lenteur simulée, dans son impatience de voir ce que peut produire en Afigleterre la clôture immédiate de tous les ports de la Baltique, provoque l'acliuii du cabinet de Pélersbourg. Cctlc considération, inainlciiarit pour lui la preiiiièrc de toutes, le rend iiifidèlc à l'ancienne politique de la France, qui, toujours au contraire, tendait à renforcer le boulevard de la i^uède contre U liussie.
Déjà toutefois les communications préalables avaient été faites par le niittistre russe à la cour de Stockholm. L’expédition n'est pas sans ditricullés, la saison est peu favorable; quelques mois vont être donnés aux préparatifs. C’est en 1808 que la Russie recueillera ce fruit de son altiaiice avec Napoléon, mais ce n’est pas celui qu'elle a le plus à cœur, assuré qu'elle est, que ccluidà ne peut guère lui échapper. Tous ses vœux, toutes ses pen* sées so portent du côté de la Turquie. Déjà plus d’une fois on en a entretenu le général Savary, aide de camp de Napoléon, qui résidait provisoirement auprès de l’empereur Alexandre. Les instances vont devenir bien plus vives à l’arrivée de l'ambassadeur, H. de Caulaincourl, qui sera connu plus lard sous le nom de duc de Viccnce.
L’accueil fait à cet amltassadcur répondit aux sciitimenls que montraient l’un pour l'autre les deux souverains. Toutes les impressions de Tilsitt semblaionlélrcencorc vivantes dansl’àinc d’Alexandre; il en rappelait avec détail les divers souvenirs, il parlait avec un plaisir extrême des moments qu'il avait passés avec l’empereur Napoléon , il voulait conserver la même intimité avec son ani- I>assadeur, ii'admcltanl de barrière entre eux que dans les jours réclamés pour réliqucllc. « Os jours Il là t, M disait-il â U. de Caulaiticuurl, u vous ferez n l'ambassadeur autant que vous voudrez; dans les n autres iiiuments, vous cunnaissez le chemin de » mon cabinet, je vous y verrai toujours avec plai- » sir. Il Dans de pareils procédés il y avait de la ücticalessc : c'était aussi de l’habileté, et surtout avec un earaclêre droit cl loyal comme celui de l'aiubassadeur franç;iis. La question de la Moldavie cl de la Valachie devint le texte des conversations de chaque jour. A entendre l’enipcreur Alexandre, celte question était en quelque sorte résolue; il y avait eu de la part de l'empereur Napoléon un consentement véritable sur lequel on ne pouvait pas revenir. » Les premières paroles sur ces deux pro-
* Lcürc de M. de Caulaincourl, du ^ décembre.
n TÎnees, ainsi que sur une troisième, ne sont pas » de moi, disait ce prince; c’est l’empereur Napo- » léon qui les a prononcées. Lui-même il a désigné H son lot, il SC considérait comme dégagé envers H les Turcs par la déposition du sultan Sélini. » Ce peu de mots révèle avec exactitude ce qui s’était passé à Tilsitt, A la première nouvelle des révolutions de Constantinople, tandis qu’on négociait encore, l'empereur Na|>olcon s’est montre refroidi sur les intérêts de la Porte Otloiiianc. Des paroles ont été échangées, des espérances autorisées d’une part, et accueillies de l'autre avec cnipresgBfttfcPt. On dit même que Napuléon a donné par ÆKmie explication conditionnelle; mais il n'y a poirnWae traité, rien n’a été conclu; rien, même en paroles, n'a été irrévocablement admis. On S’esl séparé; l'esprit des deux empereurs a, comme leur personne, fait n>u(c dans un sens contraire. L’imagination d'Alexandre saisit cl aniplllic tout ce qui flatte ses vues. En revanche. Napoléon cherche à reprendre les concessions verl^ales qu’il a pu faire; il Uchc de les rendre nulles, sans les rétracter ni les recoiinaUre, et rexpédient auquel il a recours est de demander un genre de compensation qu’il est difficile cl même impossible de lui accorder. Telle est Ja situation des choses à l’arrivée de JU. de Caulaincourl en Russie.
Le point de départ de l’empereur Alexandre est dans les conversations de Tilsitt. C’est à l’esprit de ces conversations qu'il en appelle. Pour lui tout est \k. Pour Napoléon il n’en est pas de même. A supposer que, dans ces entretiens, il ait, comme on le dit, désigné lut-méme son lut, il n'entend pas être lié par cette désignation purement éventuelle. 1! tient aux actes bien plus qu’aux paroles; il lient aux stipulations précises du traité et non à des hypothèses réciproquement énoncées, mais sans engagement réel. Comme celte discussion est destinée à se reproduire dans les temps qui vont suivre, je ne vois pas de meilleur moyen d'en rendre toutes les circonshinccs, faciles à démêler et à cumprcmlre, que de placer ici la substance des instructions données par Napoléon à son ambassadeur.
Napoléon sait avec quelle ardeur Pempercur Alexandre désire la possessioit de la Moldavie cl de la Valachie. Il y aurait là violation au moins apparente du traité de Tilsitt. Olte objection fil la fait, mais ce n'est pas elle qui l'arrétc. Voici son raisonnement. Si la violation a lieu, « elle ne n peut pas être au proflt d'une seule des deux parn lies cunlractanles. Elle doit être pour la France. N dans une partie des États de la Pru.ssc, dont ce n traité stipule la restitution, partie égale on ]>o- » pulalion, en ressources, en richesses, aux deux
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I» provinces turques. Dccette manière,! allié (le la » France, l'allié de la Russie, cprouveraicnl une » perte égale. I.a Prusse, il est vrai, n'aurait plus
» qu'4 peu prcsdeui millions d'habitants » A
cet égard, Napoléon cherche à établir, par des raisonnements i>lus spécieui que solides, qu'il n'j aurait pas pour la cour de Prusse un trèsgrand nialticur à subir ce nouvel airaiblisscmcnl. Peut-être même, au point où cette cour est descendue, vaudrait-il niicui pour elle être sur-lechamp replacée au rang des États inférieurs que (l'avoir à se débattre dans la fausse position d'une caislenoc mitoyenne , oii le regret de sa puissance (léchiè la livrait à des efforU dangereux, dans le vainespoir de recouvrer ce qu'elle a perdu.
En demandant, aux dépens (le la Prusse, l'équivalent des deux principautés que désire garder la Russie, l'empereur Napoléon va au-devant des propositions qu'on ne manquera pas de lui faire.
Il prévoit à merveille qu'on lui offrira les provinces de Turquie voisines de ses Étals italiens, la Bosnie , l'Albanie et autres. Sans doute l'offre sera inagniOque, sa prévoyance s'y refuse. I,a conquête serait difficile, la possession peu avantageuse ; les conséquences de la possession fécondes en hasards de toute cs|>cee. D'un autre cùté, ce serait la ruine totale de l'empire utluman , et celte ruine, « les >1 deux puissances doivent la reculer jusqu'au mon ment ou le partage de ses vastes débris pourra » se faire d'une manière plus avanlagvmse pour
n l'une et pour l'autre, sansavoiràcraindrcqu'unc
» autre puissance, leur ennemie , vienne s*en apn proprier, par racquisilioii de TÉgyple el des des, n les plus riches dépouilles, n L'Empereur déclare que c’est là sa plus forte objection contre le dcinembrcment de la Turquie. Comme il est possible cependant que la Russie s'obstine à vouloir se donner pour limites le Thalweg du Danuln; , c'est en l'russe, dans ce cas, qui faut une compensation à la France. Tout en écartant l’idèc d'un partage actuel, l'ambassadeur ne doit pas s'expliquer en termes trop absolus, dans la crainte que la Russie ne songe à faire intervenir l’Aulrichr sur ccHe question , niais il doit rappeler qu'il a etc convenu entre les deux empereurs de s'entemtre rcrbaletnent, de ne rien entreprendre sur cet objet sans un accord préalablcenlre eux, “ soit dont le voyage 1. H Parit que doit faire l’empereur Alexandre, X soit dans tout antre point où ils pourraient juger •* à propos de se réunir. »
Au reste, tant qu’on parlera du partage de la Turquie, l’ambassadeur de France doit tirer de ce projet la conclusion que « l’année française ne «• peut pas évacuer la rive gauche de la Vislulc. 11 ■ faut être prêt à tout cvéïiemeul ; l’cnipcrcur Na-
j, puléon ne peut pas désarmer lorsque do si grands » intéK'ls sont encore en balance. La Russie ocn cupe les places du Nicsler j elle occupe la Mol*
H davie cl la Valachie, elle y renforce scs troupes.
K II faut que les deux empereurs marchent d’un » pas égal. »
Par ccUc expression franche des vues de Napoléon, on voit qu’attentif à profiter de tout, il ne veut rien céder gratuitement. Pour le cas où la question devra rester quelque temps indécise , la Russie n’évacuant pas les principautés, la rive gauche de la Vistule ne sera pas évacuée par les troupes françaises ; mais c’est â la fin des instructions que se trouve exprimée sans nul détour sa verilablc pensée ; « Ce que l’Emiicrcur préfère à tout , n ce serait que les Turcs pussent rester en posses- » sion de leurs deux provinces. » Ce dernier trait autorise à croire que les prélenlions de l’Empereur sur les possessions prussiennes n’ont rien de sérieux, clqu’il n’a eu d’autre but, en les élevant, que de faire évanouir par là les prélenlions russes sur les possessions ottomanes.
Ces insinuations , dont Napoléon charge son ambassadeur à Petersbourg. ont déjà été faites à rambassadour rnsac en France , le comte Tolstoy. Alexandre en est vivement contrarié; l’idée de prendre en Prusse des compensations pour la France est une idée nouvelle ; il n’en avait pas été question à Tilsill. «(kmiment, s’écric-l-il, pourrais-je consenit tir à partager, de fait, les dépouilles d un inal- *• heureux prince, que l’Empereur a désigné à la » France cl à rEuro|»c, comme ayant été rétabli à - ma considération, et qui ne peut cesser d'être n mon allié tant qu’il n’est pas remis en possession n de CO que lui rend la paix? » Ainsi parlait l’empereur Alexandre. La réponse était facile. Toutes les raisons alléguées par lui pour ménager la Prusse, un pouvait, du côté de la France, les alléguer en faveur de la Turquie. D'ailleurs les positions ne sont pas les mêmes. La compensation en Turquie pour la France est une conquête à faire , tandis que, par la non exécution seule du traité de TilslU, la conquête au profil de la Russie est une chose faite. (,)uanl à la conquête à faire pour la France, répliqua reinpereur Alexandre , •» mes lrou|>es sont ■ prêtes. 1» 1! répéta encore : « Que le roi de » Prusse soit d’abord remis en possession de tout .. ce que l’Empereur a dit lui avoir rendu pour !• moi. n Et il ajouta celle fois ; « hnsuile il en » arritera co que Dieu voudra. » Üii aurait pu croire que c’était là une parole irréfléchie; elle était sérieuse. Ou la répétera plus lard. Par ce langage de l'empereur de Russie el de l’amliassadcur de France, on reconnaît à quel degré de franchise les conversations de Tilsill avaient accoutume les deux