‹ Histoire de FranceChapitre 72 sur 142 · CHAPITRE XXL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXL

Mécontentement de la Russie et ses véritables motifs. — Voyage du comte de Mettemich à Paris. — Ouvertures pour une alliance faites à rambassadeur de France à Vienne. — Conduite réservée du gouvernement français. — Franchise de Napoléon envers la Russie. — Fête pour le mariage de Napoléon troublée par un incendie. — Bons procé<lés de Napoléon envers l'cmpcrcur d'.iutriclic. — .Situation intérieure de la monarchie autrichienne. — Pencliant des Russes pour l'espionnage politique — Situation de In Prusse. — Retour du roi à Berlin. — Conseils dounés h la Prusse par Napoléon. — Nomination du baron d'llnrdcnl>erg au poste de premier ministre, avec le titre de chancelier d'Ëtat. — Mesures sages adoptées par le baron d'IIardeiiberg. — Dette de In Prusse envers la France.

— Mauvais esprit h la cour de Berlin. — Système continental. — Sévérité de Napoléon provoquée par le roi de Hollande. — Traité entre l'Empereur et le roi Louis. — Actes du roi de Hollande favorables à l'aneicnne aristocratie.— Blàmede l'Empereur sur ces actes. — Avertissements donnés au roi Louis par Napoléon. — Proeédésdu roi Louis propres à blesser l'Empereur. — Abdication du roi de Uollondc. — Jugement sur l'Empereur par le roi Louis.

— Envoi de AI. Decazes auprès du roi fugitif. — Allocution de l'Empereur au fils de Louis.

Comme la grande question du continent, depuis 1807, est le maintien de Tunion que la paix de Tilsitt a établie entre Napoléon et Alexandre , union qui, malgré quelques intcrmillenccs de légères plaintes de part et d'autre, n’a pas, jusqu'à la Rn de 1809, souffert d'atteinte sensible, nous soinnies presque conduits à ne considérer, pour 1810, les événements relatifs aux autres États, que sous le rapport de l’influence qu'ils ont pu avoir sur l'intimité de ces deux grands arbitres des destinées européennes.

Et d'abord est-il vrai, comme le fait entendre l’empereur de Russie, comme le dit nettement le cliancelier de Romanzof, que le mariage de Napoléon avec une archiduchesse ait diminué le prix qu’il attache à l'alliance russe? Nous ne le pensons pas. Le vrai grief d'.AIoxandre et de son ministre contre l'empereur des Français se trouve tout entier dans le refus fait par celui-ci d’adopter, pour la convention projetée à l'égard de la Pologne, l’inconcevable rédaction voulue par le cabinet de Pétersbourg. Eh bien ! c’est notre conviction profonde qu’abslraction faite de toute relation nouvelle avec une autre grande puissance, jamais l'Empereur n'aurait admis une rédaction semblable. Je conçois que l'empereur .Alexandre se soit de bonne foi mis en tête que, pour lier Napoléon d’une manière irrévocable , il fallait lui imposer une formule qui jiortàt en clic un grand caractère d'incommutabilité; je conçois même que le duc de Vicence, dans le louable désir de rendre indissoluble l'amilié des deux empereurs, se suit mépris sur la portée et la

convenance de rengagement qu'il a souscrit. Je ne concevrais pas Napoléon ratifiant un acte conçu dans de pareils termes ; il n'eùt pu le faire à aucune époque, pas plus en 1809 qu'en 1810. Époux de Joséphine, il l’cùt rejeté, comme il l'a rejeté, époux d'une archiduchesse. Le fait du nouveau mariage n'a été pour rien dans sa détermination. Maintenant, que le cabinet russe affecte de croire le contraire, qu’au lieu de reconnaître la justesse des raisons alléguées par l'empereur des Français, il veuille trouver, dans sa juste résistance, une conséquence des rapports de famille récemment formés par lui avec la maison d'Autriche, c’est là un jeu de politique assez naturel, c'est en même temps aussi un moyen de déguiser, sous un prétexte mal fondé de méconleiitcincnt, le dépit que l’on a pu éprouver de voir Napoléon trop promptement dédommagé à Vienne de l'orgueilleuse temporisation de Pétersbourg. La conduite de la Russie, en cette circonstance, est toute simple. L'humeur existe, mais la cause à laquelle on l’altribue n'est pas la vraie, ou du moins la seule vraie.

Sans contredit, l’empereur Alexandre a pu penser avec quelque apparence de raison que, du côté de l'Autriche, il y aurait un certain penchant à profiter de l'alliance de famille pour arriver à une alliance politique avec la France, ou du moüispour gagner du terrain auprès de Napoléon. Cette tendance s'est manifestée en effet, mais n’a rien produit et ne produira, dans un temps prochain, rien dont la Russie puisse avoir à SC plaindre. Suivons le cours des faits.

CIIAPITRK XXI.

A peine le mariage de Napoléon et de Marie- Louise venait d'être décide, que le ministre des aiïaires étrangères, comte de Mettcrnicli, exprima le désir de se rendre à Paris. Sur l'avis qui en fut donné en France par l'ambassadeur, BI. Otto, l'Empereur fil répondre * qu’il verrait ce ministre avec salisractioii ; seulement il devait être entendu qu'il ferait ce voyage ou pour son agrément, ou dans un but d'aiïaircs, mais nullement pour accompagner l'impératrice. Dans un rapport ^ à ce sujet, le duc de Cadorc disait à l'Empereur : ■> Si M. de ■> Blellernieli vient, ce doit être sans caractère di- » plomatique. S'il avait une mission, elle ne pour- )• rait être que confidentielle. Du reste , il serait » traité comme l'avait été ÎI. de Romanzof n Le comte de Mcttcrnich arriva, le l'' avril, à ('onipiègne; il fut présente le même jour à Napoléon, et lui remit une lettre de l'empereur François. Pendant son absence, il était remplacé à Vienne par le prince de Metternich son père. Ce dernier, aussitôt qu’il fut entré en fonction, montra le désir d’un étroit rapprochement avec la France, et il en fondait la nécessité sur le danger prochain des succès des Russes, qui déjà cernaient l’Autriche sur ses points les plus vulnérables. Selon lui , il était urgent qu’un concert immédiat entre la France et l’Autriche mit un terme aux empiétements d’une puissance moitié barbare qui pesait sur toute l'Europe, et réprimât un esprit de conquête qui , depuis la iMponie jusqu'à la mer Égée et au delà du Caucase, menaçait de tout engloutir. Peut-être M. Otto, d’après la disposition qui porte tout ambassadeur à se persuader que là où il réside, là se trouve le plus grand intérêt du pays qu’il représente, fut il un peu ardent à saisir ces communications et à les présenter sous un jour favorable. A l’cn croire, tout ce qu’il y avait d’hommes sensés à Vienne était d’accord dans ce vœu; mais les hommes sensés, il en convenait, formaient le petit nombre. Le parti Metternich, si c'était un parti, n’oiïrait qu’une faible majorité. « Tout ceci, disait le prince ministre par intérim, » ne tient qu’à un fil; il faudrait bien peu de chose » pour le rompre. » En effet, beaucoup de personnes attachées au système de l’Angleterre avaient encore la confiance de rcmpercur, comme le comte de Zichy et autres. L’ambassadeur, voyant de grandes influences s’agiter contre la famille .Metternich, en concluait que c’était une raison pour la France de la soutenir. Un grand engagement politique lui

paraissait le seul moyen de fixer les principes toujours variables de cette cour, et d’amener la conclusion de la paix maritime. Deux fois seulement la paix continentale avait eu une longue durée, c’était par l'accord du cardinal de Fleury et de Robert AValpole, du duc de Choiseul et du prince de Kannitz. L’empereur François lui-même entrait alors vivement dans ces vues. Les lettres de sa fille comblaient de joie son cœur paternel : « Je suis, lui Il écrivait-elle, aussi heureuse qu’il est possible de » l’être : l’Empereur et moi, nous nous convenons Il parfaitement. Cette situation semblait si douce au monarque autrichien, qu’il eût voulu la rendre éternelle. Se défiant de sa propre faiblesse, et persuadé qu’il y avait des intrigues pour le compromettre avec la France, il disait à ,M. Otto : k Ces » intrigues ^ n’auront un terme que par la signa- II ture d’un traité d’alliance. i< Voilà quelles idées occupaient à Vienne l’ambassadeur Utto et les amis très-peu nombreux du gouvernement français.

A Paris, on était plus calme et plus mesure. Le comte de Mcttcrnich, mieux place que le prince son père pour juger la situation et la convenance des temps, ne montrait pas des alarmes aussi vives sur les concessions de la France à la Russie. On ne lui cachait point que ces concessions ne dataient pas de la veille; que, dès l’entrevue d’Erfurt *, l’Empereur avait consenti que la Russie acquit, d’une part, la Finlande, de l’autre, les principautés turques. Si maintenant l'effet de ce consentement devenait désavantageux pour l’Autriche, cette puissance ne devait s’en prendre (|u’à elle-même. Il avait bien fallu le donner pour s’assurer de la Russie contre elle. L’empereur Napoléon sera fidèle à sa parole. Dans le cas où la Russie voudrait aller au delà, et que l’Autriche en prit de l’ombrage, celle-ci pourrait confier à l’Empereur scs inquiétudes et scs déterminations, sans crainte de l'x trouver indifférent. Ce dernier mol est le seul trait un peu significatif échappé au ministre français; mais ce mol. l’ambassadeur ne devait ni l’écrire, ni même le dire, tout au plus pouvait-il le laisser soupçonner; de manière que, s’il faisait naître des espérances , on ne pùl pas prétendre avec justice que nous les eussions autorisées. Du reste, l’empereur Napoléon ne croit nullement probable la chance que l’on paraît redouter. Il est persuadé qu’un mol de lui empêcherait les Russes de porter leurs demandes plus loin. Il n’est nullement disposé à leur permettre de s’établir sur la rive droite

' Lettre du duc de Cadore à M. Otto, du 95 février. * Rapport fait h l'Empereur, à Cumpiègiic, le 2f iii.ars.

’ M. de Romauzof, après l’entrevue trErfurt, s’était

rendu à P.tri.s et y avait fait un séjour de plusieurs mois. •' Dépêches du 12 et du 18 juillet.

^ Lettre du duc de (^dorc à M. Otto, en date du 25 juillet.

POMTIQUB EXTÉniETRE.

du Daiiul>c, ce fleuve ctaiil, à yeux, la seule I frontière qui puisse garantir Texistcnce de Tempirc ottoman, dont, cuininc l'Autriclic, il veut la conservation. Ainsi la seule parole qui admette pour le gouvernement français la possibilité d'entendre des ouvertures relatives à l'extension de la Russie, porte sur riiypothèsc que la Russie elle*mcmc violerait ses traites avec la France, et voudrait envahir plus que les traités ne lui accordent. Ce langage, que Napoléon tenait à Vienne, était loyal, car U le tenait en meme tem'ps à Pétersbourg. Dans la crainte que les progrès des Russes, le passage du Danube, la prise de Silystrie, ne conduisissent ce cabinet à étendre scs vues d'agrandissement. Napoléon Gt connaître toute sa pensée à son ambassadeur. tiSa Majesté ne peut écrivait le duc de ; :• Cadorc, souffrir, à aucun prix, que le Danube » cesse d’étre la barrière qui sépare l'empire ollo- » inan de la Russie; il s'opposera à toute transac- | » tion qui donnerait aux Russes la possession d’une » seule place sur la rive droite du Danube. Vous » n’éles point chargé de faire celte déclaration.

» L'Empereur la croit inutile; mais il vous recom- N mande de rappeler au ministère russe, sans lé- M moigner de déGancc, 1a nature de scs engage- » ments avec nous. L'Empereur lient à ce qu’il » a promis à la Russie; la Russie ne doit pas N être moins scrupuleuse à observer les promesses » qu'elle lui a faites. » Assurément rien n'obligerait l'Empereur à une dissimulation honteuse, et, s'il annonce persister dans le système établi, c'est que telle est sa volonté franche et sincère. Dès le mois de mai, il en avait fait donner en Russie les plus expresses assurances, «Le mariage a produit ^ ) N ce qu'il devait produire, un échange de procédés | » et de démonstrations bienveillantes; mais là se n borne rcifcl de la relation de famille avec l'Au- » triche. Il n’y a, de ce cété, aucun lien politique,

» ouctiRc inientioH d'en former, h

Le ministre ajoute: « Kn ce moment, il est ques- » tion de remettre la France en possi'ïssion de la » Croatie autrichienne qui nous a été cédée à la » dernière paix, et dont les Bosniaques se sont cm- » parés pendant la guerre. I>c5 Grroans du Grand- » Seigneur en ont ordonné la restitution. Cette cir* i * constance ue change rien à nos rapports avec la | » Porte oltuinanc : ili $ont iel$ çuo la liussie a dé- » $iré qu'ilt fuesent, n Deux mois plus tard, l'Empereur répétait ^ « Je verrai avec plaisir que la M Turquie fasse sa paix en cédant la rive gauche du » Danube; mais la Russie violerait ses engagements

' Leitre du 30 juillet au due de Viccoce.

* Lettre du 18 mai au duc de Vicencc.

* Lettre de Napoléon au duc de (iedore, 10 juillet.

M avec mot, si elle gardait quelque chose sur la « rive droite..., » Touchant celle quesltoii de la Turquie, M. de Romanzof paraissait ajouter peu de foi aux protestations françaises, et il laissait cu^ tendre que l’obstination de la Porte à refuser la cession des principautés tenait à quelque encouragement secret donné par la France. L'Empereur s’indignait de ces suppositions. S'il avait voulu s'opposer à la cession des provinces turques, ce ne serait point par de misérables intrigues ce serait avec quatre cent mille hommes qu'il appuierait les refus du Grand-Seigneur. Les propos amers ou piquants de H. de Romanzofavaient blesse Napoléon. Nous avons vu précédemment que plusieurs fois ce ministre avait dit : * L’Empereur s'éloigne » de nous; mais il nous reviendra.» — «Je ne sais, M répondit Napoléon, ce que M. de Romanzof en- » tend par notre éloignement et notre retour. Il n parait qu'il a entièrement dètappri» ce pax»-ci.^ En réalité, il ne s'est opéré aucun changement dans la politique de Napoléon. Jusqu'à présent j nous ne pensons pas non plus qu'il y ait encore j volonté de cliangenicnl en Russie, mais il y a moins de courtoisie, et même, comme on le voit, un peu d'aigreur dans les formes de part et d'autre. Avec i'Autri<;^c, au contraire, les formes sont devenues plus gracieuses, et les circonstances domestiques, qui rapprochent les personnes, font croire à des innovations de cabinet, qui n’existent, pas.

L'Europe retentissait encore du bruit des soIclnités et des réjouissances qui avaient célébré le mariage de l'Empereur, lorsque, trois mois après, elle fut effrayée par l'accident terrible qui marqua la dernière de ces fêles. L'art, qui construisait à la hAte des salles immenses pour les plaisirs d’un jour, improvisait à merveille rélcgance et récial, mais non la solidité. Un incendie changea en scènes de deuil le bal donné ^ à l'Empereur par l’ambassadeur d'Autriche. Napoléon, après avoir fait retirer l'impératrice, revint présider lui-même aux mesures nécessaires pour diminuer le désordre et éviter de plus grands malheurs. Beaucoup de personnes furent grièvement blessées, et, entre autres, l'ambassadeur de Russie, prince Kurakio. Une femme périt; ce fut une mère, qui, échappée ellc-niêroe au danger, retourna au milieu des flammes pour chercher sa üllc, que la Providence avait sauvée par d’autres mains. Celte généreuse femme était la princesse Pauline de Schwarzenherg, épouse du frère de l’ambassadeur. Ce cruel éve-

< Lettre du duc de Cadorc au duc de Viccoce, du Su juillet.

* lefjuiJlet.

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