‹ Histoire de FranceChapitre 8 sur 142 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

AFFAIRES INTÉRIEURES

Voyage de l'Eraperenr en Ilnlie. — Entrcrue de Napoléon et de son frère Lucien Bonaparte. — Adoption du prince Eugène par PEmpereur. — Réunion de la Tosraoe à la France. — Canalisation de In France.— Approvisionnemeui de Paris. — Finances. — Économie dans remploi de la liste civile. — Rétablissement d’une cour des comptes. — Intervention active de l'Empereur dans toutes .les affaires. — Correspondance de l'Empereur. — Création d’une nouvelle noblesse.

J'ai rapporté le décret de Milan, avant de parler du voyage de l’Empereur en Italie , la liaison des idées m’ayant conduit à m'occuper de ce décret sans Taire attention au lieu de sa date. Napoléon a beau changer de capitale, il n'y en a aucune d’où ses regards ne SC tournent sans cesse contre la seule puissance qu'il ne peut forcer à la paix, l’Angleterre.

Dans le courant du mois d’aoUt 1807, une députation du royaume d’Italie était venue Tclicitcr l’Empereur sur la paix de Tilsitt, et rinviter à visiter ce royaume agrandi par l'adjonction des provinces vénitiennes, conquête delà campagne de 180)5. A la tête de cette députation était le patriarche de Venise. Le discours du patriarche dut porter l'empreinte de la position particulière de ces provinces. Le jour qui les avait arrachées à la domination autrichienne, était devenu, pour elles, un jour de résurrection. Venise voyait un liltéralctir dans l'homme dont les premières victoires avaient causé la chute de l'ancienne république. Le gouvernement autrichien, si doux dans scs États héréditaires, a de tout temps étendu un sceptre de plomb sur scs provinces nouvellement acquises. Les distractions par lesquelles le sénat vénitien faisait oublier au peuple sa servitude, ces fêtes, ces amusements, qui lui rendaient sa chaîne plus légère, avaient disparu avec l'ancien gouvernement. Le despotisme seul était resté ; il était resté aussi ombrageux, aussi cruel et plus général. Les nobles maintenant étaient traités comme les plébéiens; et les plébéiens, que le commerce dédommageait autrefois de leur infériorité à l'égard des nobles, ne trouvaient plus les mêmes ressources sous une administration dont toutes les préférences étaient

pour le port de Trieste. Tout, sons cotto administration , avait langui , dépéri à Venise. Tout , comparativement, était vivant, animé, prospère dans le royaume d'Italie. Lajoie produite par la réunion était sincère, et, à part l'exagération inévitable du ' langage à cette époque, le patriarche en était le fidèle organe : « Vous avez racheté la France , di- » sait-il à l'Empereur, mais la nation italienne est

n tout entière votre ouvrage Venez visiter cette

1» Italie que vous avez tirée d’un abaissement si pron fond et rappelée à une nouvelle existence. « Dans sa réponse au patriarche, l’Empereur avait pris plaisirâ rendre hommageà la vaillance que les troupes italiennes avaient déployée dans les dernières guerres. « Pour la première fois depuis bien des » siècles, les Italiens se sont montrés avec honneur » sur le grand théâtre du monde. J'espère qu'un si » heureux commencement excitera l’émulation de H la nation; que les femmes elles- mêmes reiivcr- I) ront d'auprès d'elles cette jeunesse oisive qui laiii> guit dans les boudoirs, ou du moins ne les y rccc- » vront que lorsqu’ils seront couverts d'honorables Il cicatrices. » Appliqué à toute autre nation , ce latigage eût pu être déplacé. Pour l’Italie, qui avait si longtemps désappris le métier des armes , il fallait avant tout la rendre guerrière, afin qu’elle pùl conserver son indépendance.

L'Empereur avait quitté Paris au milieu du mois de novembre. Il était arrivé à Milan le 31. Le 38 il visitait Venise qu’il vil alors pour la première fois, s'étant abstenu de mettre le pied dans cette ville lorsque ses armes l’avaient conquise, et que la politique crut devoir la sacrifier au besoin de la paix. Aujourd'hui son entrée pacifiquement trioni-

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phale est tout bnnbear pour lui et pour le peuple i vénitien. Déjà, depuis sa réunion au royaume d'I- I laüc, l’aspect de Venise s’est ranimé; une activité nouvelle lui a rendu l.i vie. Son port, qui espère renaUrc au commerce, livré, en attendant, à un | mouvement militaire, oITre une flottille nombreuse \ de bricks, du chaloupes canonnières cl de barques armées, construites par les soins du vice-roi. Sept vaisseaux étaient en construction. Une frégate et une corvette furent lancées à l'eau en présence de l'Empereur. Le roi et la reine de Uavière prirent ))orl ao\ fetes qui lui furent données. Venise, sevrée de tous plaisirs sous le gouvernement de l’Autriebe, s’abandonna tout entière, avec une sorte d'ivresse, aux jeux, aux spectacles, aux divertisse- | ineuts qui autrefois lui avaient tenu lieu de liberté, | et, parmi ces jeux, on remarqua surtout une course de gornloles où éclata une magnificence à peine connue dans les jobrs les plus brillants <le ta république. (les spectacles. ces fêles, auxquels l'Em- |»ercur ii'était pas insensible, ne remplissaient qu’une faible partie de son temps. Là , comme ailleurs, ü voulut tout voir, tout comiaUrc; il rendit ! un décret d’organisation très-élendu sur toutes les branches de radministratioii pour lei nouvelles provinces; il s’occupa de rcmbcllissemcnt et de ^ l'assainisscmcnl de la ville, accorda des fonds pour | réparer le {>orl de Lido, pour ouvrir une nouvelle ; sortie à l’arsenal, cl pour diriger sur Malamocco un canal profond qui put donner passage à un vaisseau de sûixauUHjutone; il établit un port franc dans nie de Saint-Georges, et adopta toutes les disposi- \ fions soit d'uliif lé, soit d’agrément, que rédamaient l'iull^ du gouvernement ou le bien-être de la population.

l>aus son retour de Venise à Uilan, l'Empereur ^vi^ Trévise, l'aliiia-iNova, Udine, Oso|hj et Man- 2 ^lôué. Une ville qui lui avait donné des sujets de plainte. Paduue, en fut punie par son indiflereiicc. i Il passa autour de celte ville sans y entrer. Le fait ] qui avait excité le méconlcnleiiieiU de rKm(H'reur | ^ constate, d'un côté, le penchant incorrigible de toute aristocratie â se livrer, envers les iiumnies nouveaux, aux écarts d'une insolente Icinérilé, cuniiiie aussi sa promptitude à s'humilier devant la crainte du châtiment; d'autre part, il montre que, même après la paix de Tilsilt, on aurait eu tort de juger les opinions des Russes par celles de l'empereur Alexandre. La division russe de Corfou, après avoir remis les Iles Ioniennes aux Français, avait été transportée dans le royaume d’Italie, où on lui avait assigné la ville de Paduue |H»ur résidence, eu attendant la direction qui lui serait donnée par le cabinet de Pétersbourg. Tandis que j rempereur Alexandre, devenu l'ami de Napoléon, i

avait rompu d’une manière éclatante avec l'Angleterre. les ofliciers russes de celle division continuaient à manifester leur antipathie pour l’allié de leur maître par des actes inconvenants et injurieux, coiiinie si la France et la Russie avaient toujours été en guerre. La bourgeoisie de Padouc, spectatrice tranquille des dcmonslralioiis nflfensante« des Russes, s'ctail abstenue d’y prcn<)rc part, mais la noblesse n’avait pas gardé la même réserve. De là le dédain de Napoléon , qui ne leur faisait {jas l'honucur d’entrer dans leur ville. On avait été impertinent, on devint lâche, on craignit un ressentiment qui piU avoir des suites sérieuses. On s’inquiète, un s'assemble : les plus anciennes familles décitlent d’envoyer auprès de l’Empereur quelques-uns de leurs membres les plus illustres ]>our lui offrir des protestations propres à faire oublier leurs torts. Peu coiinants en cux-nièmcs. les membres de la députation imaginèrent de s’adjoindre, pour |>ortcr la parole, le plébéien abbé Césarotti, littérateur distingué, que l'un savait avoir été parliculièrcmenl dans les bonnes grâces du général Bonaparte dès ses premières campagnes. Césarotti, devenu l'organe de la députation, se renferma dans des cxprossiutis vagues de dévouement et de i^spect; mais l’Empereur ayant fait allusion aux scènes scandaleuses qui avaient eu Heu quelque temps auparavant : « Eh, sire, » répondit le spirituel abbé, inalignofiient infidèle à son mandat, <c ce sont les nobles seuls qui sont cou|>ablcs; cl si » les nobles de Padoue sont des insensés, faut-il » que tous les citoyens en souffrent? » La franchise caustique de l'orateur et l'embarras Irès-iialurel des nobles députés firent sourire l’empereur Napoléon; il leur dit qu’il ne se souvenait plus du passé, et qu'à son prochain voyage il ferait un séjour à Padoue. Césarotti retrouva dans l’empereur Napoléon la bienveillance que lui avait montrée autres fois le général de l'armée d'Italie. I.a pension ({u’il tenait de lui fut portée à (|ualre mille francs, et il reçut, en outre, la décoration de la Légion d’honneur. Les particularités de ce genre expliquent |K>urquoi Napoléon, armé d'un si vaste pouvoir, était, pour les masses, un homme populaire ; c'est qu’à scs yeux la première noblesse était toujours le mérite personnel.

Pendant le séjour de l'Empereur à Venise, le roi de Naples était venu l’y joindre. Outre scs intérêts politiques comme roi, Joseph avait vivement à cœur un intérêt de fatiiiile : il ilésirait réconcilier son frère Lucien avec l'Empereur. Parle conseil do Joseph, Lucien SC rendit à Manloue et y vit l'Empereur à son |>assagc.

La cause de la inésintelb’gcncc des deux frères est le second mariage contracte par Lucien sans le

AFFAIRES INTÉRIEURES

coiisentemcnl de Napoléon. Cclui-<i laxc de nullilé } ce second mariage; il en veut la dissolution, oITrant ' toutefois d'assurer une haute et brillante existence | aux enfants qui en sont nés et à leur mère. A ce < prix, il placera Lucien sur le Irùne de Furlugal. et mariera rainée de ses fîlies, du premier Ut, au prince des Asturies, la demande lui en ayant déjà été faitepar lerui d'Espagne. Malgré tous les cfTorts de l’Empereur pour décider Lucien, ce dernier demeura inflexible. En se séparant, rRinpercur lui laissa encore huit jours pour réflécliir sur les propositions qu’il lui avait faites; il l'engagea à en délibérer même avec sa femme et à faire connaître ensuite sa dernière résolution. Au bout de huit jours, la dclerminatioii de Lucien n'avait |K>iiil change. Dans cc conflit entre les deux friTcs, le rélc de Lucien est, sans contredit, fort honorable. C’est aussi un genre d'illustration digne de rcsliiiic publique que le refus d‘un tréne par respect pour l’honneur, pour tes devoirs de mari et de père. Peutêtre la politique eut-elle excusé la condescendance de Lucien; la morale applauüilà sa généreuse résis- Udcc.

AussUfkt que rF.mpcrcur fut rentre à Milan, il SC livra, Si‘lnn son usage, à rexamen de toutes les questions qui pouvaient intéresser la prospérité du royauim*, et il rendit plusieurs décrets importants sur des objets d'administration; mais des actes j d'un ordre plus élevé occupèrent surtout ralteiition publique. Un statut constilulionuel déclara Uadoplion du prince Eugène cl le désigna, à défaut d'enfants mâles iégiliines cl naturels, pour succéder au rnyaunie d'Italie. Comme héritier présomptif, il devait premirc le titre de prince de Venise. Un autre stalnt érigeait la consulte d'Étal en sénat consultant, fortitiait ta section légistative du conseil d'Etat et augmentait h dotation de Tordre de b Couronne de fer. Dans la séance des collèges des poiiidcnli, doUi cl commetxianti, où TEmj>cr(;ur donna comiminication des nouveaux statuts, après avoir félicité la nation italienne des [irogrès dont le jKiys avait eu à s'applaudir dans les trois dernières années, il ajouta : u Les divisions intestines de nos rt ancêtres, leur misérable égtusnie de ville prépa- >♦ rèreni la |>erto de tous nos droits. La patrie fut » déshéritée de son rang et de sa dignité, elle qui,

dans des siècles plus éloignés, avait porté si haut » Thoiim ur de ses armes et Téclal de scs vertus.

» Cet éclat, ces vertus, je fais consister ma gloire » à les reconquérir.

n Citoyens d'Italie, j'ai l>caucoup fait pour vous,

J* je ferai plus encore ; mais, de votre côté , soyez » unis de cœur, comme vous Tètes d'intérêt, avec » mes peuples de France; considéret-les comme » des frères aînés. Voyez constamment la source de

SM

I» notre prospérité , la garantie de nos institutions, » celle de notre indépendance, dans Tunioii de celle I* couronne de fer avec ma couronne impériale. » Ces conseils donnes aux Italiens, de fonder leur indépendance sur leur avec Tçmpire fran-

çais, étaient les conscils'^lvTa raison et dé la sagesse. Déjà nous avons signalé ailleurs l'impru- ; dence de quelques esprits ardents, qui, se pré-, tendant patriotes par excellence, rêvaient une Italie existant par elle-méntc, comme si alors elle eut pu échapper à la domination française sans ; retombersous la domination autrichienne. Ce rêve insensé entretenait une agitation dont la puissante autorité de Na|>oléon arrêtait seule les fâcheuses ! conséquences. Les hommes qui sclivraientàcéschU mères pouvaient être très-esiimableS pour Aars I intentions, mais ils étaient de bien mauvais ^lij tiques. Ce n’est pas que, comme eux, je ne forme le désir de voir un jour l'Italie tout entière sinon se réunir en un seul corps d'État, ce que la rivalité de ses dix capitales semble rendre impossible, du moins composer une grande confédération de peuples ou de princes italiens également soustraits à TAulrichc et à 1a France; mais en 1807, quand la France est engagée dans un combat où cite a !>csoin de Tappoi uniforme du continent pour lutter contre l'Angleterre, il est pou raisonnable de vouloir que Tempcrcur Napoléon ne garde pas <lans sa main toutes les forces dont U peut disposer contre son eniienii. j'ajouterai que la situation présente de l’Italie voulant absolument qu'elle eût un inaürc étranger, nul ne pouvait Télrc avec plus d'avantage pour elle que l'empereur Napoléon.

Le traité réccnimciit conclu ^ à Fontainebleau entre la France cl TEs|>agiic , et dont nous avons fait cunnaltrc les dispositions, avait procuré â J'empire français une nouvelle acquisition de territoire en Italie. D'aprè.<i cc traité, le roi d'Étruric, en échange de la Toscane, cédée à la France, recevait, en Portugal, un royaume nouveau formé des provinces entre Ducro cl Miriho, avec le titre de roi de la Lusitanie srptcnlriunalc. Le Portugal a été conquis tout entier; en ce moment il est occupé par les troupes françaises et espagnoles; mais le cours des événements qui vont bientôt cclorc ne permettra pas au jeune roi de prendre possession des provinces destinées à former son royaume. Cependant la prennère partie de Téchange est déjà consommée, Une proclamation de la reine régente Marie-Louise avait annoncé aux peuples de Toscane que sOn IHs, appelé à gouverner d'autres sujets, avait cessé d'êtix: leur souverain,

’ Le 27 octobre.

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