SIÈCLES AVANT LA MONARCEIE
somptueux. On peut en voir, dans presque toutes les villes que nous vei.ons de citer, des restes magnifiques. Les arènes d'Arles et de Nîmes, les arcs de triomphe d'Orange, de Reims, de Besançon, de Saintes ; les aqueducs de Fréjus, de Metz, celui, surtout, que nous avons appelé le Pont du Gard, un des plus beaux monuments qui existent ; les restes de voies romaines, qui sillonnent partout le sol de la France, prouvent que, pendant cette longue période, notre pays gagnait en richesse ce qu'il perdait en liberté.
Pont du Gara 1.
Malheureusement cette richesse profitait peu à la nation. Les grands propriétaires, retirés dans les villes, où ils s'abandonnaient au luxe, faisaient cultiver leurs terres par des paysans ; ceux-ci, possédant à peine assez de terrain pour payer les redevances et les impôts, ne tardèrent pas à vendre leur petit domaine, à se vendre eux-mêmes. Presque tout le sol gaulois fut bientôt cultivé par des esclaves, qui, n'ayant aucun intérêt aux produits, laissèrent dépérir l'agriculture. Rome, de son côté, toujours impitoyable quand il s'agissait de percevoir des impôts, ruina la Gaule par ses exactions. Pour faire taire les notables du pays, on leur donnait des titres, des dignités. Chaque
1 Voyez h. la fin du volume Y Explicat'On raii-onnce des figures., n" 3.
4 0 IIISTOIKE I)i: IRA>Cr.
ville était administn'e par une ciirio. esp; ce de conseil municipal dont les membres, nommés curiales. étaient élus par le peuple, et présidées par deux magistrats, appelés duumvirs. Ces curies, représentant la nation, auraient pu devenir un pouvoir formidable ; mais la politique romaine y avait poursai. Les curiales étaient responsables des impôts et des levées de soldats : ces charges devaient être d'abord acquittées à leurs frais ; c'était à eux ensuite de les répartir sur le peuple ; et on comprend que cette dernière fonction les rendait peu populaires, d'autant plus que leur intérêt les forçait de l'exercer avec rigueur.
Huit légions romaines, c'est-à-dire quarante-huit mille hommes, échelonnées sur les bords du Rhin, garantissaient la frontière de la Gaule, qui était celle de l'empire. Ces légions occupaient des camps retranchés : on trouve encore partout dans ces contrées des traces de leurs campements.
Le christianisme paraît s'être introduit dans la Gaule vers la fin du iv siècle, malgré les traditions qui feraient prêcher l'Evangile à Reims dès le règne de Tibère, en 46. par saint Xiste et Sinicius . et à Trêves, sous Claude, par saint Materne, Euchaire et Yalerius. Si ces prédications eurent lieu, elles laissèrent peu de traces. Les premières qui répandirent les lumières de la foi furent celle de saint Trophime, à Arles, vers l'an loO, et celle de saint Bénigne, martyr, à Dijon, en 178. Le christianisme fit alors de rapides progrès. En 202. il y eut à Lyon une grande persécution. L'année 245 fut marquée par le martyre de saint Saturnin, à Toulouse, et par celui de saint Amarand. à Vieux, près de Gaillac. Les plus illustres martyrs de la foi furent ensuite, dans ce m^ siècle, saint Denys et ses compagnons, près de Paris \ en 257 ; saint Rogatien et saint Donatien, à Xantes. en 290: saint Victor, à Marseille, en 292.
La société chrétienne, en se développant, remplaça la société politique qui tombait en ruines. C'était un nouveau
1 Ils fureut exécutés sur la colliae appelée depuis Monl-Martre [monl du Martyre).
SIECLES ÀVA>'T LA MOIVARCHIE. 4 l
monde qui s'élevait sur les débris du monde romain ; et l'Église, en donnant l'exemple des vertus, offrait également le modèle d'une constitution plus conforme à la dignité humaine. Les évêques, choisis par l'assemblée des fidèles, étaient en même temps les représentants et les chefs de la société. Ainsi le principe de liberté et celui d'autorité grandissaient ensemble; et dans le christianisme naissant, on pouvait déjà lire les destinées de l'humanité.
Mais pour ce nouvel ordre de choses, il fallait des hommes nouveaux; il fallait que l'empire romain, qui, après avoir englouti toutes les nations de l'antiquité, succombait luimôme sous le poids des révolutions, descendît à son tour dans l'abîme avec ses vices ignobles et ses folles croyances. Les temps marqués par Dieu pour la régénération des races humaines étaient près de s'accomplir, et ceux qui devaient sauver le monde allaient, sans comprendre leur mission sainte, se mettre bientôt en chemin.
Au nord de l'Europe et de l'Asie, d'innombrables populations se pressaient sur le bord des grands fleuves, sur les rivages des mers, dans les profondeurs des vastes forets. A mesure qu'elles se multipliaient, la chasse, la pèche cessaient de suffire à leurs besoins, et des millions de bras, inhabiles à la culture, mais actifs au pillage, devenaient, au moindre signal, des instruments de conquêtes. Ces peuples auraient pu s'exterminer les uns les autres ; mais à quoi bon ? puisque tous étaient pauvres, tandis que les contrées du Midi leur offraient une proie facile, et leur promettaient d'immenses richesses, des terres fertiles, un séjour délicieux. Tous s'y précipitèrent.
On a signalé dans ces mille nations trois races bien distinctes : la race germaine, la race slave, la race tartare.
La première occupait, du nord au midi, les contrées qui s'étendent du fond de la mer Baltique jusqu'au Danube.
La seconde possédait presque tout l'espace compris aujourd'hui par la Pologne et la Russie d'Europe.
La troisième, si connue dans l'histoire ancienne sous le
4 2 IIISTOIIIE DE rRA?«ci:.
i;(>m de Scythes, s'étendait dans tout le nord de l'Asie, depuis le ^A'olga jusqu'à la Chine.
1° La première race nous est plus connue que les deux autres, parce que les historiens de Rome, et, en particulier. Tacite ^ l'ont plus étudiée, parce que d'ailleurs elle nous a fourni beaucoup plus d'aïeux. Elle se divisait en un grand nombre de peuples dont voici les principaux :
Au nord, par delà la mer Baltique et sur les cotes de l'Océan, les Scandinaves, si célèbres depuis sous le nom de Normands (Nord mann, hommes du Nord).
Au bord de la Baltique, qu'ils traversèrent bientôt pour venir occuper la vallée de la Yistule. les Gotlis. Après cette migration, ils s'étaient divisés en trois peuples, les Ostrofjoths (Goths du levant), les Wisigoths (Goths du couchant) et les Gcpides ftraîneurs).
Dans le bassin de l'Oder, les Vandales, nation nombreuse, à laquelle il faut rattacher les Hernies, les Ij)mhards et les Burgondes (Bourguignons), que les Vandales eux-mêmes nommaient ainsi, parce que seuls ils habitaient dans des bourgades. Quant au mot Lombard, il est romain [Longobo.rdi).
Dans le bassin de l'Elbe et jusqu'au Weser, les Saxons, peuple de pirates.
Entre le Weser et le Rhin, la confédération des Francs. réunion de plusieurs peuplades dont chacune avait son gouvernement particulier : il y avait les Francs Saliens, les Francs Bructères, les Francs Ripuaires, les Francs Angrivariens. etc. Franc signifiait libre.
Plus haut, sur la rive droite du Rhin, s'étendait jusqu'au pied des Alpes et à la rive gauche du Danube, la confédération des Allemands. C'était aussi une réunion de petits peuples, parmi lesquels on distinguait les Suèves. Le mot Allemands signifiait tous hommes [Aile mann).
Le mot générique de Germam voulait dire homme d'armée [Heer mann).
1 De moribus Germa, lorimi.
SIECLES AyA>'T LA MONARCHIE. 4 3
2" La seconde race , ies Slaves , comprenait des peuples nombreux, presque tous cultivateurs. Aussi, dans le grand mouvement des nations, ils furent plus souvent vaincus que vainqueurs, et profitèrent peu des dépouilles de l'empire. Les seuls d'entre eux qui s'avancèrent vers nos contrées, furent les Quades et les Sarmates^ célèbres par leur cavalerie et par leurs cuirasses écailleuses, faites de lames de corne cousues sur une étoffe. Toutes les conquêtes des Slaves se bornèrent à occuper l'espace laissé libre par les nations germaines, quand celles-ci eurent envahi l'empire romain.
3° La troisième race, les Tartares, se composait de peuplades errantes, qui avaient en horreur les villes et la culture. Vivant du produit de leurs troupeaux, leurs tribus changeaient de place quand elles avaient épuisé le sol : des chariots couverts de peaux de bêtes abritaient les femmes et les enfants; les hommes montaient à cheval, et la nation entière s'en allait au pillage. Ces peuples ne vivaient que par la destruction. Ceux d'entre eux qui, après leur rapide passage, laissèrent chez nous leurs descendants, furent les Tayfales, les Alains et les Huns.
Pendant un siècle, ces nations innombrables s'agitèrent à peu près dans les limites que nous venoi.s de tracer, les tribus germaines tendant sans cesse à franchir le Rhin ou le Danube. Nous allons indiquer rapidement ces divers mouvements.
L'an 253, des hordes de Francs passèrent le Rhin pour la première fois : vaincus par Posthumus, général de l'empereur Gahen (256), ils n'en continuèrent pas moins leur voyage, et allèrent piller l'Espagne.
La route était ouverte : les guerres civiles qui survinrent dans les Gaules, et qui ne se terminèrent qu'à la défaite de l'usurpateur Tetrlcus ^ par Aurélien, près de Châlons, en 273, fournirent aux Francs et aux Bourguignons de nom-
1 II avait été consul : il se fit déclarer empereur à Bordeaux, et régna pendant quelques années sur la Gaule, l'Espagne et ia Bretagne.
breuses occasions de ravage. Ils ruinrrent. dit-on. soixantedix villes.
Probiis. successenr d'Aurélien, chassa les Bourguignons et les Francs, en 277. Cet empereur étendit en Gaule la culture de la vigne : il employa les légions à d'immenses travaux de fortifications pour garantir la vallée du Rhin. Il divisa les barbares en incorporant dans ses armées une partie de leurs tribus, en transplantant les races vaincues à d'énormes distances de leurs habitations. Ses projets étaient vastes, et son activité répondait à son génie ; mais le despotisme militaire dont il avait besoin pour exécuter ses grands travaux fut la cause de sa perte : ses propres soldats regorgèrent en 282. Rome était condamnée à périr ; elle devait détruire elle-même tout ce qui pouvait reculer sa ruine.
Après Prubus. les ravages recommencèrent jusqu'au règne de Dioclétien, qui comprit que. pour défendre l'empire menacé de toutes parts, il fallait répartir entre plusieurs la tâche de la défense. Il se chargea de l'Orient, et se donna le vainqueur des Bogaudes K Maximien, pour collègue; il lui confia l'Afrique et l'Italie. Deux Césars furent adjoints aux deux empereurs : l'un d'eux, Galerius, protégea l'Illyrie et veilla sur le Danube : l'autre, Constance-Chlore, eut en partage l'Espagne, la Bretagne et la Gaule, et la garde du Rhin fut laissée à sa vigilance. Ce fut en l'an 292.
Depuis l'avènement de Constance jusqu'en 306, année de sa mort, la Gaule fut assez tranquille, bien que Constance ne put empêcher les invasions. Surpris lui-même en 305 par les Allemands devant Lan grès, il fut obligé de se faire hisser par des cordes sur les murs de la ville. Toutefois il chassa les barbares et en fit un grand carnage. Du reste, comme Probus. il distribua sur tout le sol de la Gaule les cai)(ifs qu'il faisait dans ses expéditions, et l'empire eut des cultivateurs germains sur ses terres, comme il eut des
1 On appelle Bagavde> les paysans gaulois que l'excès de leurs souiïranccs avait poussés à l'iusurreclioii; Maximien les avait vaincus en 28G.