‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 14 sur 52 · LES FRANCS · texte numérisé non relu

LES FRANCS

Le Rhin et le Danube ne couvraient plus l'empire : les Goths étaient dans la Thrace, les Francs dans la Gaule; un enfant régnait à Gonstantinople, un enfant à Milan. Indignes fils d'un grand homme, Arcadius et Honorius ne pouvaient plus inspirer ni confiance aux Romains, ni crainte aux Barbares.

Alaric, roi des Wisigoths, donna le signal de l'attaque, et se jeta sur l'Italie (401). Pour le combattre, Stilicon, général d'Honorius, rappela les légions du Rhin. Alors toutes les nations germaines, refoulées par l'invasion tartare, qui s'avançait toujours du côté de l'orient, tournèrent leurs regards vers la Gaule : Vandales, Bourguignons, Hérules, Gépides, Saxons, Allemands; et dans la race slave, lesQuades et les Sarmates; et dans la race scythe, les Tayfales et lesAlains, tous se mirent en mouvement.

Alaric avait été vaincu par Stilicon, en 403. Rhadagaise, un des chefs de la grande invasion, le fut en 406, mais aussi en Italie; et le 31 décembre de cette même année, tous les peuples que nous venons de citer passèrent le Rhin sur- la glace, près de Mayence, abandonnant pour jamais les vallées du Weser, de l'Elbe, de l'Oder et d la Alstule, à ceux des peuples slaves qui n'avaient pu les suivre, et que les Huns chassaient devant eux.

Les Francs avaient essayé de défendre l'entrée d'un pays qu'ils regardaient déjà comme leur domaine ; vaincus et emportés dans le mouvement général, ils ne songèrent plus qu'à prendre leur part de cette belle proie, car la Gaule

était riche encore. Jusqu'alors ses provinces frontières avaient seules été ravagées. La tyrannie romaine avait seule exploité l'intérieur. Cette fois le désastre fut immense, universel : les barbares, ne trouvant nulle part une armée à combattre, se divisèrent en des milliers de bandes, qui pillèrent toutes les villes et ravagèrent toutes les campagnes. Cette horrible dévastation dura six ans: l'action du pouvoir romain, ne se faisant sentir sur aucun point du territoire, s'effaça presque partout : tout fut en proie à la décomposition, à l'anarchie. Les Allemands s'établirent au pied des Vosges et les Bourguignons au pied des Alpes et du Jura, les Bretons et ceux des Celtes qui n'étaient pas sur la grande route de la conquête, se constituèrent en république sous le nom d'Armoricains K tandis que les Vandales et lesSuèves, ne trouvant plus l'Aquitaine assez riche pour eux, franchissaient les Pyrénées et s'en allaient ravager l'Espagne.

Pendant ce temps, les AVi^igoths, sous la conduite d'Alaric. avaient pillé Rome en 410: le vainqueur mourut subitement à Cosenza, et les AVisigoths, après avoir détourné le lit d'une rivière pour y enterrer leur chef, allaient peutêtre renverser le trône chancelant d'Honorius, lorsque le faible prince imagina de les attacher à sa cause. Il donna sa sœur Placidie à leur nouveau chef Ataulf (Adolphe), et céda aux AVisigoths le midi de la Gaule, à condition qu'ils chasseraient d'Espagne les Vandales. Narbonne vit le mariage du roi barbare avec la fille des Césars, et Toulouse devint la capitale du royaume wisigoth.

Une concession i^areille, en 413, abandonna aux Bourguignons toutes les provinces situées entre le lac de Genève et la jonction delà Moselle au Rhin.

La part des Francs n'avait pas été faite : ils se la firent eux-mêmes.

Si ce peuple avait pu dès lors se réunir sous un seul chef, sans doute il eût fait disparaître en ce moment les restes de

1 Mot celtique qui siguitie voisins d( la mer.

la domination romaine. Les Bourguignons, les Wisigothsse reconnaissaient vassaux de l'empire : les Francs ne voulaient rien devoir qu'à leur framëe; mais toutes leurs tribus étaient restées rivales les unes des autres. Jaloux de leur indépendance, les Francs ne supportaient l'autorité même du chef qu'ils avaient élevé sur le pavois, qu'à condition que ce chef serait seulement le premier des hommes libres, et ne régnerait que sur le champ de bataille. La tribu des Saliens, pourtant, semblait reconnaître une sorte de pouvoir héréditaire : une famille qu'on a appelée les Mérovingiens^ du nom d'un certain iMenvig, ou Mérovée, un de leurs anciens héros, jouissait du privilège de voir toujours un de ses membres élu roi par les guerriers de la nation. \jn de ces rois, qu'on appelle Pharamond, a été longtemps regardé, sans aucune raison, comme le fondateur de la monarchie française. On ignore ses actions, et rien ne prouve son existence. Glodion, qu'on dit son fils, étendit ses conquêtes jusqu'à la Somme; mais il fut défait, près de Lens, par Aétius (447).

Aétius peut être regardé comme le dernier Romain. Fils d'un Tartare mort au service de l'empire, connu et estimé des barbares, il fut choisi par le faible Valentinien III, fils dePlacidie, et petit-fils du grand Théodose, pour gouverner et défendre la Gaule. Pendant plus de vingt ans que dura son règne, car on peut appeler de ce nom une administration indépendante, que nulle autorité supérieure ne pouvait ni entraver ni soutenir, une sorte d'équihbre s'établit entre les nations qui se partageaient cette malheureuse contrée. Mais il fallut des combats, et Aétius, qui n'avait pas oublié son origine, ne triomphait des Celtes et des Germains que par le secours des races tartares. Il plaçait les Alains à Valence, pour dominer le cours du Rhône : il lançait la cavalerie des Huns contre les Armoricains, et à la tête de ces mêmes barbares, il faisait lever à Théodoric, roi des AA'isigoths, le siège de Narbonne (436). Aétius, en repoussant aussi les Francs vers le bas Rhin, et les Bourguignons vers les Alpes (433-443), élargit l'espace de la domination ro-

maine. et commençait à constituer un nouvel empire, lorsqu'une invasion plus terrible que les précédentes s'avança de l'Orient, menaçant de tout engloutir. C'était la nation entière des Huns, conduite par Attila.

Cet orgueilleux conquérant se croyait né pour châtier les peuples, et voulait tout soumettre pour tout détruire. Son empire s'étendait depuis le Danube jusqu'à la Baltique, si l'on peut appeler empire des terres désolées par le pillage et l'incendie, des ruines de villes et de villages, des débris de nations dispersées, des rois esclaves. L'empereur d'Orient. Théodose IL surnommé le Co.lligraphe. parce que sa belle écriture fit toute sa gloire ^ payait tribut au barbare, et la petite-fille du grand Théodose, Honoria, sœur de Yalentinien IIL lui avait offert sa main et la couronne d'Occident. Sous prétexte de recueillir cette dot chimérique, Attila remonta la vallée du Danube, traînant à sa suite des hordes innombrables, descendit dans la vallée du Rhin près de Constance, puis, longeant les Vosges, s'avança vers la Moselle. Metz fut prise et brûlée ; tous ses habitants furent massacrés. Reims eut le même sort: Troyes avait été garantie parles prières de saint Loup, sonévêque; l'intercession de sainte Geneviève sauva Paris.

Aétius était à Arles. Il avait envoyé à Théodoric. roi des M'isigoths, le sénateur Avitus, Auvergnat, pour lui faire comprendre que l'intérêt de tous les peuples de la Gaule était de résister à Attila. Les Bourguignons aussi prirent les annes ; les Armoricains accoururent. Vers le nord, un roi des Francs-Saliens. Mérovée, chef de cette tribu depuis -448, se joignit à l'armée confédérée. Aétius, à la tête de toutes ces nations, de la cavalerie des Huns et des Alains soumis à ses ordres, et des vétérans légionnaires qui avaient obtenu des terres dans la Gaule, alla chercher Attila.

Déjà le conquérant touchait les rives delà Loire : Orléans assiégée allait succomber, lorsque son évêque, saint Agnan,

1 II fit publier les édits de ses prédécesseurs, et les réunit en un code qui porte son nom (433). Mais aucune pensée de législation ne présida à celte œuvre. Théodose II ne fut qu'un triste rhéteur.

CIINQUIÈME SIÈCLE. 5 3

annonça aux habitants leur prochaine délivrance et ranima leur courage. En effet, Aétius arrivait, et Attila, pour mieux développer son immense cavalerie, se retira dans les plaines de Ghâlons-sur-Marne.

C'est à trois lieues au nord de cette ville, près du village de Guperly, sur la Cheppe, que fut livrée, dit-on, la grande bataille qui décida du sort de la Gaule. Théodoricy fut tué; le carnage fut horrible. Attila vaincu s'enferma le soir dans une enceinte formée par ses chariots. Aétius n'osa pas l'attaquer, et, le lendemain, le barbare reprit sa route vers l'Italie.

Cet événement eut lieu l'an 451.

Ce fut la dernière victoire de l'empire romain. L'empire, du reste, n'en retira aucun fruit. Aétius fut assassiné {\M-) par son empereur, Yalentinien III; celui-ci, par ses serviteurs, et Rome fut pillée (455) par les Vandales, établis en Afrique. La puissance colossale d'Attila s'évanouit aussi vite à la mort subite du conquérant (453).

L'Auvergnat Avitus fut proclamé empereur à Toulouse, et couronné à Arles ; mais il ne jouit pas longtemps du pouvoir. De cette année 455 à 476, la dernière de l'empire d'Occident, neuf empereurs se succédèrent. Un chef des Hérules, . Odoacre, déposa le dernier, Romulus Augustule.

Trois monarchies puissantes s'élevaient en Gaule : celle des Bourguignons, celle des Wisigoths, celle des Francs ; la dernière, qui paraissait la plus faible, devait s'incorporer les deux autres, et la nation française allait commencer.

Les Bourguignons et les Wisigoths étaie it moins barbares que les Francs : les premiers, par les habitudes mêmes de leurs aïeux, qui avaient toujours aimé le séjour des villes ; les seconds, par leurs longs rapports avec l'empire romain, étaient parvenus à un degré de civilisation assez élevé. Ces deux peuples étaient chrétiens, bien qu'hérétiques ariens ; établis sur les terres de l'empire par un traité, qui leur avait concédé les deux tiers des propriétés gauloises, ils se l'egardaient comme les propriétaires légitimes du sol. D'ailleurs, un principe de gouvernement Ibrt

5 4 HISTOIRE DE rr.A>CE.

sngc semblait devoir consolider leur puissance. Chacune de ces deux nations ne reconnaissait qu'un seul chef.

Les Francs, au contraire, étaient restés païens et ignorants: leur nation, toujours morcelée eu uu grand nombre de tribus rivales, n'avait ni un chef unique, ni des intérêts uniformes. L'esprit d'indépendance, naturel à ce peuple, tenait toujours les sujets en garde contre leurs rois. Tous pouvaient être un moment d'accord pour conquérir ; mais la discorde recommençait après la conquête, et il semblait impossible de les maintenir longtemps et sur le même sol, et sous les mêmes lois. Mais ils avaient sur les AVisigoths et sur les Bourguignons l'avantage d'une force de corps développée par de continuels exercices, d'une valeur qui ne calculait pas les dangers, et d'une vigueur de volonté que rien ne pouvait rompre. Et puis, premiers agresseurs de la Gaule et longtemps protecteurs de ses frontières, une sorte de croyance superstitieuse leur faisait regarder cette contrée comme leur propriété, et ils ne tenaient pas au coin de terre qu'ils y avaient conquis, parce qu'ils songeaient à tout posséder.

Les limites des Bourguignons avaient beaucoup varié vers le nord. Cependant, le quart environ de la France actuelle leur appartenait : ils possédaient tout le cours du Rhône et de la Saône. Gondebaud, qui régnait sur eux depuis 463, lutta longtemps contre deux de ses frères. Chilpéric et Godemar. A'aincu par eux près d'Autun. il les surprit ensuite dans Vienne, fit brûler Godemar. tua Chilpéric de sa main, fit jeter dans un puits le fils de ce dernier, et laissa la vie à sa fille Chlotilde. réservée par la Providence à de grandes destinées.

Chez les AMsigoths, Thorisniond. fils de Théodoric, avait été détrôné et tué en 453 par son frère. Théodoric U. Celuici s'empara de Xarbonne. et étendit ses Etats jusqu'au Rhône. Euric. son frère, qui l'assassina à son tour en 466, conquit l'Auvergne, la Provence. Arles. Marseille, et régna depuis la Loire jus(|u'au Yar. Il mourut à Arles, en 483. Alaric IL son fils, encore enfant, lui succéda.

Chez les Francs-Saliens, Ghildéric avait succédé (458) à Mérovée, un des vainqueurs d'Attila. Chassé par ses sujets (/frôl), il s'était retiré chez les Francs de Tliuringe : pendant ce temps, les Saliens obéissaient au comte Egidius, gouverneur romain . Mais ils rougirent bientôt d'avoir accepté ce joug et rappelèrent (463) Childéric qui défit Egidius près de Cologne. Quelque temps après son retour, Childéric eut un fils et lui donna le nom de Chlovis (Clilodowig). Il mourut à Tournai en 481. On y a trouvé son tombeau en 1655.

Lorsque Chlodowig, qu3 nous appellerons Chlovis, fut élevé sur le pavois, à l'âge de quinze ans, il n'y avait plus d'empereur à Rome. Celui de Constantinople était censé régner sur l'Occident comme sur l'Orient, et un fantôme de puissance impériale subsistait encore en Gaule dans la personne de Syagrius, gouverneur romain, filsd'Egidius. Syagrius, qui s'intitulait roi des Romains de la ^«w/e, résidait à Soissons, et n'avait, pour protéger son autorité, que quelques troupes mercenaires, ramas de barbares sans possessions et sans patrie. La confédération armoricaine, le royaume des Wisigoths et celui des Bourguignons, occupaient le reste. Les tribus des Francs couvraient les rives du Rhin, de l'Escaut, de la Moselle et de la Somme.

En 486, Chlovis partit de Tournai pour aller, de concert avec Ragnacaire, roi des Francs de Cambrai, attaquer Syagrius. Le Romain fut vaincu près de Soissons, et s'enfuit à Toulouse. Le jeune Alaric II l'envoya à Chlovis, qui le fit mourir en prison .

Nous ignorons les actions de Chlovis jusqu'en 493, époque de son mariage avec Chlotilde, nièce de Gondebaud. Ce mariage fut célébré à Yilliers-le-Brùlé ^

Chlotilde était chrétienne, et ne partageait pas les erreurs de l'arianisme. Pieuse et fervente, elle chercha à éclairer son époux des lumières de la foi. Une circonstance éclatante détermina la conversion du barbare.

1 A IG Ivilomètres esl de Tro\cs.

niSTOIRE DE FKA>'CE.

Les Allemands, au commencement de l'an 490, avaient passé le Rhin près de Cologne. Chlovis, déjà célèbre chez les

Francs par quelques expéditions, réunit plusieurs de leurs tribus , et alla combattre les Allemands à Tolbiac. La victoire demeurant incertaine, il invoqua le Dieu de Cl(jtilde, promettant de se faire chrétien, s'il était vainqueur. Les Allemands lurent mis en déroute.

Saint Rémi , évéque de Reims, fut chargé d'enseigner aux Francs les vérités de la religion, et le jour de Noël 496, le roi franc et trois mille de ses guerriers reçurent le baptême dans la cathédrale de Reims ^

En considérant les conséquences immenses de la conversion de Chlovis, on a voulu faire honneur à sa politique de cette grande détermination. Certes, le roi barbare était loin d'en prévoir toutes les suites. Listrument des volontés divines, il obéissait à des inspirations qu'il ne pouvait comprendre : c'est déjà un assez grand mérite pour lui d'avoir eu assez de génie pour en profiter.

Le pape Anastase le félicita : tous les évêques de la Gaule, souffrant des progrès que l'hérésie d'Arius avait faits chez

1 Voy. à la fin du volume V Explication raisonnée des figures, n° '6.

2 Cette cathédrale, bâtie par saint Niçoise, un peu avant la conquête d'Attila, portait alors le nom de son fondateur : détruite par un incendie le 6 mai 1210, elle fut remplacée par la basilique actuelle, un des plus beaux monuments de l'Europe cluétienue.

Bataille de Tolbiac 1.

les Wisigoths et les Bourguignons, saluèrent de leurs acclamations et secondèrent de leur influence le nouveau Constantin. L e développement rapide du christianisme dans les diverses tribus des Francs abaissa devant l'autorité de Ghlovis celle des petits rois ses rivaux. Les Allemands, dont la confédération se décomposait de plus en plus, se souvinrent qu'ils avaient avec les Francs une origine commune et qu'ils parlaient lameme langue; ils acceptèrent lamême croyance, et s'unirent à Chlovis. Les Armoricains, impuissants à se défendre contre l'empire wisigoth, qui s'agrandissait chaque jour, reconnurent (499) un protecteur dans cet homme prédestiné, dont le nom retentissait dans toutes les églises : car, depuis cent ans, le christianisme avait pénétré jusque sur les rochers du Finistère ^ Ainsi, à la fin du v^ siècle, et dans l'espace de quatre ans, un royaume s'était organisé de lui-même entre le Rhin, l'Océan et la Loire, et le signe de croix tracé par saint Rémi sur le front de Chlovis avait créé une monarchie.

Cette monarchie était menaçante pjur le s deux autres. Le mariage de Chlovis avec la fille de Chilpéric lui donnait pour alliés tous ceux des Bourguignons qui avaient servi la cause de ce frère de Gondebaud. La guerre éclata, l'an 500, entre les deux rois voisins. Gondebaud, avec son dernier frère Godegésille, s'avança pour combattre Chlovis. Les deux armées se rencontrèrent à Fleurey-sur-Ouche^. Godegésille était d'intelligence avec Chlovis : au moment de la bataille, il passa du côté des Francs, et Gondebaud vaincu s'enfuit jusqu'à Avignon. Chlovis l'y poursuivit, et, après avoir ravagé les environs de cette ville, consentit à un traité qui rendait les Bourguignons ses tributaires, et ramena son armée vers la Seine.

Vienne alors vit encore un fratricide : Gondebaud s'y vengea de Godegésille et l'égorgea. Puis, seul maître de la

1 Coreutin fut le premier évêque de Quimpcr, en 398. Ou rapporte à la même année la fondation de révèche de Vannes par saint Paleruc, et celui de Dol par Senior.

2 A 8 kilomètres ouest de Dijon,

s 3 niSTOIRE Dr FRAXCE.

lîuiiriïogiie. il cessa d'ùlre tyran pour devenir législateur : il|tul>lia le code des lois appeli-es de son nom lois Gombdti'S{DOi). Ces lois régirent la Bourgogne jusqu'au ix^ siècle.

Les Francs avaient aussi leurs lois, sous le nom de loh saUqueSj lois ripuaires. etc. Ces lois, qui existaient avant la conquête, rr-irlaient la condition des personnes, fixaient la natnre des délits et le tarif des peines, car toutes les peines étaient pécuniaires ^ Plusieure dispositions des lois franques concernent les terres.

Au v^ siècle, il y avait des terres allodiales, des terres bénéficiaires et des terres tributaires.

Par le mot à' alleux on désignait les parties du territoire gallo-romain que les conquérants avaient prises pour eux -, après les avoir divisées par lots, ils les avaient tirées au sort. Les terres bénéficiaires ou bénéfices (du mot latin beneficium. bienfait) étaient celles que le roi ou les chefs influents détachaient de leurs domaines pi'opres pour payer les senices de leurs compagnons, ou leudes ; elles étaient cédées tantôt pour un temps déterminé, tantôt pour la vie. Au moyen âge, le fief ne sera pas autre chose que le bénéfice du v^ siècle. Enfin on appelait tributaires les terres que les Francs avaient laissées aux anciens propriétaires à condition de tributs en argent et en nature.

En cas de guerre nationale, landwehr (défense du pays), tous les hommes libres, propriétaires de biens allodiaux, étaient forcés de prendre les armes, lorsque l'assemblée du Champ de Mars l'avait décidé, et que le roi avait publié son ban.

S'il ne s'agissait que d'une guerre privée, fehde, entreprise sans une décision nationale, les leudes du roi seuls étaient contraints au service militaire.

Les terres libres ne payaient aucun impôt. Quant aux terres laissées aux colons romains, elles produisaient peu de revenus, et ces revenus ne profitaient guère qu'aux sei-

1 Ces peines étaient de deux sortes: la composition [Tf'ehrgeld) et Tamende {freduyn). La composition se payait au plaignant et r amende au magistrat.

gneiirs (jui, sous le nom de ducs etde grafions {graf, comte), administraient les provinces conquises. Les rois mérovingiens n'eurent pas de trésor public : ils vécurent du produit de leurs terres, et, par conséquent, durent perdre leur puissance quand ils eurent distribué en bénéfices tous les domaines dont ils pouvaient disposer. Cette pénurie sert aussi, au moins autant que la férocité naturelle de ces barbares, à expliquer un grand nombre de leurs crimes. Les frères tuaient les frères, les rois faisaient péjîr les rois, leurs rivaux, pour avoir leurs trésors.

Le Franc faisait la guerre à ses frais. Son équipement d'ailleurs, dans ces premiers temps, devait être peu coûteux. Il marchait au combat, si l'on en croit Agathias , la tète , les épaules et la poitrine nues, le reste du corps seulement couvert de hauts-de-chausses de toile ou de peau, sans autre arme défensive qu'un bouclier. Quant à ses armes offensives, c'étaient l'épée, l'angon et la francisque. L'angon était une petite lance armée de crochets, et la francisque une hache à deux tranchants , qu'il lançait avec vigueur contre l'ennemi. Le Franc se rasait la barbe, laissait croître sa moustache, et se coupait les cheveux en rond, ou les relevait en aigrette sur le sommet de sa tète. Les rois seuls avaient le privilège de laisser croître et flotter leur cheve lure ; jamais les ciseaux ne devaient y toucher.

Francisque ou hache d'armes 1.

1 Voyez a la fui du volume VExplicalion raisonnée des figures, n" 6.

GO HISTOini: DE I KA.NCE.

LES MEROVINGIENS.

Il ne faut point s étonner de voir à cette époque des royaumes se former et disparaître en fort peu de temps. Si l'on a fait attention au mélange, à la confusion des races qui se croisaient alors sur le sol de l'Europe, on comprendra que toute organisation durable était impossible. 11 faut des siècles pour former les langues, pour fondre ensemble les idées et les mœurs des peuples différents : quelque puissant que soit un homme, quelque sage que soit une législation, la volonté de l'un ne fait que passer, les règlements de l'autre doivent attendre, pour être exécutés, que tout le monde les ait compris : c'est ce que ne sentent pas toujours les conquérants et les législateurs ; ils veulent improviser les nations ; Dieu seul peut les faire, parce qu'à Dieu seul appartient le temps.

Encore aujourd'hui, lorsqu'on y regarde de près, on découvre dans le caractère des peuples qui habitent le midi de' la France, quelques traces de défiance et d'antipathie pour les hommes du Nord. On tracerait encore la limite entre l'Aquitain et le Celte, entre le Wisigoth et le Franc. Ne soyons donc pas surpris si, à une époque de confusion, dans cette espèce de tour de Babel où toutes les langues et toutes les mœurs se trouvaient en présence, la force brutale décidait seule les questions, créait ou renversait des royaumes en une bataille. La conquête n'était pas une organisation nouvelle ; c'était simplement la présence d'une armée victorieuse qui pillait, et celle d'un nouveau maître

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SIXIEME SIECLE. G l

qui disait : Vous êtes à moi. Le vainqueur une fois passé, le pays avait peut-être changé de nom, il n'avait point changé de face.

Ainsi Chlovis décida, en 507, qu'il fallait aller détruire le royaume des 'Wisigoths, parce que les Wisigoths étaient ariens. Après avoir prié à Tours sur le tombeau de saint Martin, il partit pour Poitiers où Alaric II l'attendait. On combattit à Vouglé, à quelque distance de cette ville. Alaric fut tué : le royaume des Wisigoths fut détruit. Alaric venait de publier à Aire son bréviaire du Code Théodosien : la loi du glaive l'emportait.

Les villes ouvrirent leurs portes au vainqueur : pendant que Théodoric (Thierry), fils de Chlovis, allait soumettre l'Auvergne, le roi des Francs entrait dans Angoulême, Bordeaux, Toulouse. Les Wisigoths, fuyant devant lui, avaient emporté leurs trésors à Carcassonne, entre autres un vase d'or d'un grand prix, présent d'Aétius. Chlovis alla les y assiéger.

Heureusement pour eux, leurs frères les Ostrogoths vinrent à leur secours. Le grand Théodoric, roi de ce peuple, avait fondé un puissant royaume en Italie, à la fin du V® siècle : Alaric II était son gendre. Ses Etats, qu'il avait étendus jusqu'au Rhône, confinaient à ceux des Wisigoths. Il envoya une armée pour combattre les Francs. Ceux-ci, repoussés devant Arles (508), se replièrent sur Carcassonne, dont Chlovis fut forcé de lever le siège.

Les côtes de la Méditerranée continuèrent donc d'appartenir aux Ostrogoths d'une part, de l'autre aux Wisigoths : Carcassonne et Narbonne firent partie du royaume de ces derniers, dont le siège se maintint en Espagne. Les Francs s'adjugèrent le reste de l'Aquitaine.

Chlovis, au retour de sa conquête, trouva à Tours un ambassadeur d'Anastase, empereur d'Orient, qui lui apportait le diplôme de consul avec un diadème orné de pierreries. Aussitôt il revêtit, dans la basilique de Saint-Martin, la tunique de pourpre et la chlamyde- consulaire et ceignit le diadème envoyé par Anastase. A partir de cette époque,

IllST. DE FR. — T. I. 4

Chlovis se considéra comme l'héritier légitime de la domination romaine en Gaule.

Chlovis était devenu un souverain puissant. La dernière année de sa vie fut marquée par des crimes : il fit périr successivement par trahison ceux des rois francs qui pouvaient encore lui porter ombrage, et lorsqu'il mourut, en 51 1, à l'âge de quarante-cinq ans. il ne restait plus de princes pour gouverner cette nation que ses quatre tils, Thierry, Chlodomir, Ghildebert et Ghlothaire.

Chlovis avait fixé sa résidence à Paris : il agrandit cette ville, et fit élever sur la colline où s'étendait le palais de Julien, une église qu'il dédia à saint Pierre et saint Paul ^ : c'est là qu'il fut enterré. Plus tard, cette église fut dédiée à sainte Geneviève, et la colline prit le nom de la sainte, qui devint la patronne du royaume des Francs. Cette sainte, née à Xanterre. près Paris, en -422, ne mourut que le 3 janvier 512 : elle vit naître la monarchie française.

Après la mort de Chlovis, les lois des Francs, qui maintenaient le principe d'élection, laissaient la nation libre de régler la succession au trône. L'assemblée du Champ de Mars décida un partage entre les quatre fils, et ce pai'tage fut bizarre. Tous quatre eurent des possessions dans le nord et dans le midi: et quoiqu'on désigne ordinairement leur royaume par le nom des villes où ils résidèrent, il faut bien se garder de croire que ces villes fussent les capitales d'un territoire immédiat. Thierry, roi à Reims, avait des terres en Aquitaine et en Armorique : Chlodomir, roi à Orléans, Childebert. roi à Paris, Chlothaire. roi à Soissons, possédaient aussi de grands domaines dans le Limousin et le Poitou. N'oublions pas que tous étaient fort jeunes; car, à l'exception de Thierry, tous étaient nés de Chlotilde, et l'aîné des trois ne pouvait pas avoir plus de dix-sept ans. L'assemblée des Francs, par ce partage, se réservait donc le pouvoir souverain.

1 Lorsqu'il choisit le terrain que devait occuper ce monumcutJUança, dit-on, devant lui sa francisque, et voulut que l'église couvrît l'espace que l'arme avait parcouru. La tour de l'éjrlise subsiste encore dans les bâtiments du Lycée Napoléon (ancien collège Henri IV).

Le royaume s'agrandit sous le règne de ces princes.

Thierry, aidé [»ar Chlotliaire, soumit l'ancien pays des Francs, et étendit ses conquêtes jusqu'au Weser. Les crimes lui frayèrent la route comme les combats, car il excita Ermanfrid, un des rois de Tliuringe, à faire mourir ses deux frères, et il l'assassina ensuite dans une entrevue à Tolbiac, en 530. Alors se forma le royaume des Francs Ostrasiens, (|ue le Rhin traversait par le milieu, et dont Reims toutefois resta la capitale.

En Bourgogne, Sigismond avait succédé à son père Gondebaud (516). Les trois fils de Chlotilde se liguèrent contre lui. Pris par Chlodomir auprès de Saint-Maurice, dans le Valais, en 524, le malheureux roi fut amené à Orléans et jeté dans un puits àCoulmier \ non loin de cette ville, avec sa femme et ses enfants. Il fut canonisé plus tard, et ses reliques sont à Prague, en Bohème. Godomar, son frère, le vengea la môme année : Chlodomir fut battu à Yézéronce ^ et sa tête fut portée au roi des Bourguignons.

Chlodomir laissait une femme et trois fils. Chlothaire épousa la femme, et, de concert avec Childebert, égorgea deux de ces fils (526). Le troisième, nommé Ghlodoald, échappa au massacre, se coupa les cheveux, et se fit moine. Ce fut lui qui fonda l'abbaye de Saint-Chlodoald (Saint- Cloud), oti il mourut en 560.

Puis les Francs recommencèrent la gueri'e contre les Bourguignons. Godomar, vaincu en 534, disparut, et la Bourgogne fut soumise (534). Toutefois on lui laissa ses lois.

Pendant ce temps, Thierry ravageait l'Auvergne, qui s'était donnée à Childebert. Théodebert, son fils, le plus brave et le plus habile des rois francs, assura cette conquête. Successeur de son père, en 534, il se rendit célèbre par sa campagne d'Itahe.

Justinien, empereur depuis 527, avait formé le projet de détruire le royaume des Ostrogoths. Bélisaire, son général, vainqueur des Vandales en Afrique, avait repris la Sicile et

1 A 12 kilomètres ouest d'Orléans.

2 A 8 kilomètres nord de la Tour-du-Pin, département de l'Isère.

liome. Mais il lui fallait un appui du côté des Alpes : il en fallait un aussi au roi des Ostrogoths, Vitigès, trop faible pour résister seul. Tous deux envoyèrent des présents à Théodebert. qui promit son secours à tous deux, et passa les Alpes en 539. à la tùie d'une armée qu'on dit avoir été de cent mille hommes. Il battit les Ostrogoths, puis les Grecs de Bélisaire. pilla Gênes et Pavie. et repassa les Alpes, emportant les dépouilles de l'Italie, et laissant dans ses champs des milliers de soldats francs, morts de la dyssenterie.

Il avait cependant gagné à cette expédition la Provence, que les Ostrogoths lui avaient cédée, et cpie Justinien lui laissa, par impuissance de la reprendre.

En même temps. Childebert et Chlothaire attaquaient les ^^'isigoths. Chlotilde, leur sœur, avait épousé le hlsd'Alaric II. Amalaric. Mais insultée à Narbonne par les ariens, frappée outrageusement par son mari, elle implora le sec<jurs de ses frères <531). Narbonne fut prise et pillée par les rois francs : les AMsigoths tuèrent eux-mêmes Amalaric à Xarbonne. et rendirent Chlotilde. A ce prix, ils conservèrent la Xarbonnaise. alors appelée Septimanie. Cette province resta aux Wisigoths jusqu'au viii^ siècle.

En 54-^. Childebert et Chlothaire firent une seconde expédition en Espagne, et s'avancèrent jusqu'à Saragosse. Mais ils furent repoussés et perdirent beaucoup de soldats dans les Pyrénées.

Théodebert mourut en 547. laissant un fils de quatorze ans, Théodebald. faible d'esprit et de corps. Les Francs Ostrasiens qu'il envoya, ou plutôt qu'il laissa partir pour le pillage de l'Italie, y périrent presque tous; et à sa mort, en 553, Chlothaire, son grand-oncle, épousa sa veuve et s'empara de ses Etats. Mais les Saxons refusèrent de le reconnaître; les Francs de Thuringe se révoltèrent aussi, et Chlothaire fut battu sur les bords du A^'eser (555).

Childebert. jaloux de l'agrandissement des Etats de son fj-ère. souleva contre lui Chramme, son propre fils, et ravagea la Champagne. Mais tombé malade dans cette expédition, il mourut à Paris, en 558. ne laissant que des filles.

C'est ce roi qiii fonda l'église de Saint-Vincent, depuis Saint-Germain des Prés ^

Le terrible Ghlolhaire s'avançait avec les Ostrasiens t Chramme s'enfuit en Armorique (Bretagne). Son père l'y poursuivit, l'atteignit au moment où il allait s'embarquer, le fit renfermer dans une chaumière avec sa femme et ses tilles, lier sur un escabeau avec des linges d'autel, et ordonna qu'on mît le feu à la cabane. La malheureuse famille fut brûlée vive 2 (360).

Ghlothaire, à cinquante ans, se trouvait seul chef de tous les Francs, seul héritier de Ghlovis, et beaucoup plus puissant que son père ; car l'empire des Francs avait pour limites le Weser, les Alpes, la Méditerranée, la Septimanie, les Pyrénées, l'Océan, la mer du Nord. Plus jeune et plus habile, Ghlothaire aurait pu organiser une formidable monarchie; d'autant plus qu'il avait pour cette organisation deux éléments qui avaient manqué à son père, une force militaire facile à réunir sous un môme commandement, et des populations plus attachées au sol, qu'elles commençaient à cultiver en paix. L'Église aussi, devenue plus puissante, plus riche, était prête à concourir avec un roi législateur au développement de l'autorité monarchique. Mais Ghlothaire n'était qu'un barbare, usé par les fatigues de la guerre et par la débauche; il ne conserva pas deux ans son immense pouvoir : il mourut à Gompiègne, en 361 , en s'écriant : « Ta ! que pensez-vous que ce soit ce roi du ciel qui fait mourir de si grands rois ! »

Ghlothaire avait eu plusieurs femmes. L'une d'elles, Radegonde, fille de Berthaire, roi des Francs Thuringiens, avait plu à son vainqueur, qui l'épousa. Mais désolée du ravage de son pays et de l'assassinat de son frère, elle se retira, en 344-, à Poitiers, oti elle fonda un monastère, dont

1 II fonda aussi, eu bol, l'évêché de Saint-Pol de Léon, en Bretagne, dont saint Aurélien fut le premier évèqiie.

2 Cet événement se passa sur la côte où s'élève aujourd'hui Saint-Servan, visà-vis de Saint-Malo. Cette dernière ville s'appelait alors A/-?; ; mais elle avait depuis deux ans pour évèque saint Malo, qui devait lui donner son nom.

l'église prit son nom quand clic fut canonisée. Celte église subsiste.

Chluthaire laissait quatre fils, Charibert, Guntchramn

Église de Salnfe-Radegonde 1.

(Gontran), Chilpéric et Sighebert. Tous quatre étaient rois d'après la coutume des Francs. Chilpéric essaya cependant de s'emparer de l'autorité en se rcJidant maître du trésor de son père et en surprenant la ville de Paris. Mais ses frères, qui y entrèrent après lui, le forcèrent à un partage. L'assemblée nationale divisa en quatre lots les pays conquis, aussi régulièrement que pouvaient le faire des hommes qui n'avaient étudié la géographie que dans leurs courses aventureuses. Charibert eut Paris et l'Aquitaine; Chilpéric, Soissons et les provinces de l'Ouest ; Gontran. Orléans et le royaume des Bourguignons ; Sighebert, Reims et les provinces de l'Est. Ce fut alors que se dessina nettement le

' Voyez à la fin du volume VExflication raisonnée des figures, n"^ 7.

royaume d'Ostrasie dont Metz devint la capitale, Reims se trouvant trop à l'extrémité. Le royaume de Cliilpéric fut appelée ISeustrie \ Gontran, qui régna trente-deux ans, donna aussi de la consistance au royaume de Bourgogne, et il fixa sa résidence à Chalon-sur-Saône. Quant à Gharibert, roi de Paris, comme il mourut jeune (567), il n'eut pas le temps de constituer sa petite monarchie, qui fut bientôt partagée ou plutôt lacérée par ses frères.

Le règne de ces princes n'offre guère qu'une suite de crimes odieux et de guerres intestines. Les Francs se divisent pour ainsi dire en quatre nations]différentes. Ceux d'Aquitaine tendent à s'isoler et à se rendre indépendants. Le long règne de Gontran consolide les habitudes et les institutions bourguignonnes, qui se rapprochent du caractère romain. La Neustrie [Francia Romana) redevient presque gauloise sous Chilpéric, barbare à demi civihsé, qui, en lui imposant son despotisme sanguinaire, fait des vers latins et traite des questions de théologie. L'Ostrasie {Francia Teutonica}^ au contraire, en contact perpétuel avec les confédérations d'outre-Rhin, en lutte avec les races tartares conquérantes du Danube, conserve le caractère primitif des Francs et méprise la civilisation des vaincus.

Cette division se manifesta dès le commencement. Eno62, une grande invasion menaça l'empire mérovingien : c'était celle des Avares, peuple tartare établi sur les rives du Danube. Aucune assemblée générale n'eut lieu : il s'agissait pourtant d'une landwehr. Sighebert seul et les Francs Ostrasiens repoussèrent l'attaque, et ce qui fut plus extraordinaire encore, pendant ce temps Chilpéric prenait et pillait Reims, ville de son frère.

De nouvelles causes de discorde ne tardèrent pas à désunir les petits-fils de Chlovis. Sighebert avait éjjousé Brunehilde (Brunehaut), hlle d'Athanagilde, roi des AMsi-

1 Je ne sais pas pourquoi ou a tant cherché l'origine du mot Neustrie. C'est la réunion des deux mots allemands neueste-reich; nooissimiun regman, royaume tout nouveau : ainsi Ostrasie^ qu'on disait aussi Ostrie, vient des deux mots allemands os^reicA, royaume du levant. C'est le nom actuel de l'Autriche, (^s^reic^.

goths (5661. qui avait transporté à Tolède le siège de son empire. Chilpéric voulut aussi la fille d'un roi : il demanda et obtint Galswinthe. sœur de Brunehilde (557). L'infortunée jeune fille, amenée à la cour du barbare, se vit bientôt efiacée dans le cœur de son mari par une ambitieuse maîtresse, Frédégonde. et avant que la première année de son union fût écoulée, on la trouva un matin étranglée dans son lit. On dit que Chilpéric pleura, et Frédégonde de^^nt reine.

La jeune reine d'Ostrasie jura de venger sa sœur. Dès lors une guerre terrible éclata entre les deux frères. Chilpéric envoie son fils Théodebert. qu'il avait eu d'une première femme, nommée Audovère. pour conquérir ou plutôt ravager la partie de l'Aquitaine échue à Sighebert après la mort de CMldebert. Pendant tpe le digne fils de Chilpéric met tout à feu et à sang dans la Ton raine et le Poituu. le roi d'Ostrasie appelle à lui les Francs d'outre-Rhin, païens encore, et à la tète de ces hordes féroces, il va piller Paris etlaXeustrie. Pendant huit ans. malgré l'intervention du roi des Bourguignons, que Grégoire de Tours ^ appelle le bon roiGuntchramm. malgré les instances des plus pieux évèques. la monarchie de Chlo^-is est mise en lambeaux par les Francs eux-mêmes, jusqu'à ce qu'enfin Théodebert est tué. et les chefs neustriens voyant la lâcheté de Chilpéric. caché dans Tournay avec sa femme et ses trésors, offrent à Sighebert de le reconnaître comme leur roi. Brunehaut accourt à Paris pour jouir de ce triomphe. On s'assemble à Vitry. entre Arras et Douai, et Sighebert est élevé sur le bouclier.

Mais Frédégonde avait pour vaincre d'autres moyens que les combats. Entourée d'hommes dévoués, qu'elle excitait au crime par des boissons enivrantes, elle en choisit deux à qui elle promet des richesses s'ils réussissent, des prières s'ils succombent; elle les arme du scramasax. poignard

1 Georgius Florentius Gregorius. dit Grégoire de Tours, parce qu'il fut évêque de cette \ille. était né en Auvergne, Ters Tan 540. Nous avons de lui une histoire des Francs, qui renferme des documents très-^récieui sur ces temps barbares. Elle s'étend de 417 à 591. Grégoire mourut eu 595.

dangereux des Francs, et leur ordonne d'aller tuer Sighebert. Ils obéissent : à peine descendu du pavois neustrien, répoux de Brunebaut tombe mort, frappé par les poignards empoisonnés (o7o).

Tout change alors : Chilpéric sort de sa retraite, fait inhumer en grande pompe son frère à Lambres, près de Douai, sur la Scarpe. et conduire à Rouen Brunebaut prisonnière. Les Neustriens se hâtent de lui rendre le pouvoir : les Ostrasiens s'enfuient, et s'occupent d'organiser chez eux l'autorité aristocraticpie, tandis que le duc Gondebaud sauve et conduit à Metz le fils de Sighebertet de Brunebaut, Cbildebert II, un enfant de cinq ans ^

L'évêque de Tours, Grégoire, qui nous a transmis ces tragiques événements, se promenait un jour avec l'évêque d'Albi, Sylvius. devant le palais ou plutôt la grande métairie royale de B raine, à cpiatre lieues de Soissons : « Yoistu, lui dit Sylvius, quelque chose sur ce toit ? — Je vois le pavillon que le roi Chilpéric vient de faire construire. — Ne vois-tu pas autre chose? — Non, et toi? — Je vois le glaive de la vengeance divine suspendu sur cette maison criminelle. »

Sylvius disait vrai, cette famille cruelle était condamnée. A peine la veuve de Sighebert était-elle à Rouen, que le second fils de Chilpéric et d'Audovère, Mérovée, en devint amoureux et l'épousa. Chilpéric, furieux, fit raser son fils et l'enferma dans un monastère. Brunebaut était perdue, si les Ostrasiens ne l'eussent réclamée avec menaces. Chilpéric fut forcé de la rendre.

Mérovée s'enfuit à Tours, où il invoqua le droit d'asile, que Grégoire sut faire respecter. Attiré au dehors par les intrigues de Frédégonde, il erra longtemps de village en village, en Bourgogne et en Champagne. Trompé enfin par les habitants de Thérouanne, qui lui offraient de le reconnaître pour roi, il fut livré par eux, et, pour éviter la vengeance de son père, il se fit percer d'une épée par un ami.

1 II le ût descendre du haut des murs de Paris, dans une corbeille pendant la nuit.

Le ti'uisiL'iue fils d'Audovùrc, Chluvis, fut livré par Ghil- |)i'ric 1 li-mùme ùFrédégonde, qui l'accusait d'avoir fait pc'rir par des maléfices les enfîinls qu'elle avait eus du roi. Frédi'gonde le lit poiguarder. La reine Audovère mourut dans les tortures, après avoir vu succomber ses trois fils.

Quant à Prétextât, évoque de Rouen, qui avait béni le mariage de Mérovée et de Brunehaut, Chilpéric le fit condamner à l'exil par un concile qu'il assembla dans l'église de Saint-Pierre et Saint-Paul, à Paris. Prétextât, rétabli dans son siège après la mort de Chilpéric, fut assassiné, au pied de l'autel même, parun émissaire de Frédégonde. Cette iémme eut l'audace d'aller voir mourir le malheureux évèque, qui se ranima à ses derniers moments pour lancer sur sa tète les malédictions du ciel (586).

Chilpéric, que Grégoire de Tours appelle le Néron et rHoi'ode de son siècle, périt de mort violente, comme il le méritait. Un inconnu le poignarda à Chelles, en 584. au moment où il descendait de cheval en revenant de la chasse. Ainsi fut réalisée la vision de Sylvius.

Le règne de Gontran en Bourgogne avait été plus heureux, et surtout beaucoup moins cruel. Bien que ce prince eût laissé échapper quelquefois des traits du caractère mérovingien, il aima la paix, chercha à réconciher ses frères, et, peu guerrier lui-même, il sut faire choix d'hommes capables de protéger son royaume. Vn Romain, Mummolus. qu'il mit à la tète de ses leudes, s'acquit beaucoup de gloire par la défaite des Lombards. Ce peuple, d'origine germanique, était descendu en Italie, l'an 568, sous la conduite d'Alboin. En 572. maîtres du nord de ce pays, ils repassèrent les Alpes, et se jetèrent sur le royaume des Bourguignons. Mummolus les défit près d'Embrun. Quatre ans après, en 576, le même Mummolus battit, près de Limoges, Desiderius (Didier), duc de Toulouse, qui avait pris le parti de Chilpéric, et ravageait, en Aquitaine, l'héritage du jeune Childebert II, dont Gontran avait embrassé la défense. A la mort de Chilpéric, ce bon roi, qui ne rêvait que la concorde, prit sous sa protection Frédégonde et son fils, Chlo-

tbaire II. âgé de quatre mois. Mais ce besoin de conciliation, qui le poussait tantôt dans un parti, tantôt dans l'autre, lui faisait des ennemis de tous côtés. Les seigneurs francs, d'ailleurs, en Neustrie comme en Ostrasie, ne tendaient qu'à s'affranchir du pouvoir royal, tombé dans, les deux pays aux mains d'un enfant, et envahi par deux femmes également détestées, Frédégonde pour ses crimes. Brunehaut pour son despotisme. Une aristocratie puissante, belliqueuse, s'élevait de toutes parts, et Gontran n'avait ni assez de génie, ni assez de force pour la soumettre. Mummolus lui-même l'abandonna, et se jeta dans le parti des grands d'Ostrasie. Un d'entre eux, Gontran Boson ou Bose (en allemand Bose^ diable, esprit malin), alla chercher à Constantinople, où il s'était réfugié, un fils adultérin de Chlothaire I", Gondovald, et l'amena dans l'Aquitaine, qu'il chercha à soulever en sa faveur. Une circonstance favorable lui avait fourni l'argent nécessaire pour cette révolution. Peu de temps avant sa mort, Chilpéric avait fait partir pour l'Espagne sa fille Rigonthe, qui devait y épouser un fils du roi des AVisigoths. Des trésors considérables, car ils chargeaient, dit-on, cinquante chariots, suivaient la jeune princesse, qui venait d'arriver à Toulouse au mois d'octobre 584, lorsqu'on apprit dans cette ville la mort de Chilpéric. Désidérius, duc de Toulouse, s'empara des trésors, et aurait fait périr Rigonthe, si elle n'eût cherché un asile dans l'église de la Daurade. Alors Gontran Boson et Mummolus partirent d'Avignon avec Gondovald qui s'y tenait caché, et l'amenèrent à Brives où il fut reconnu roi. L'argent de Rigonthe lui procura des partisans, et la guerre commença.

Gondovald s'empara de Poitiers, de Bordeaux, de Toulouse ; mais pendant ce temps, le roi Gontran, qui avait persuadé à son neveu Ghildebert II que leur intérêt commun était de chasser l'usurpateur, parvenait à réunir une puissanté armée, composée d'Ostrasiens et de Bourguignons. Leudegille, qui la commandait, pressa vivement Gondovald, qui se vit bientôt abandonné par les seigneurs d'Os-

li HISTOIRE DE FRANCE.

trasie. Desiderius lui reprit une partie des trésors de Rigoijtlie. Guutran Boson lui vola le reste, et tous deux se t^t'•parèrent de lui. Chassé de ville en ville, le malheureux Gondovald se vit forcé de se renfermer dans Commiages (585).

Cette petite ville, autrefois Lugduman Convenarum^ aujourd'hui Saint-Bertrand, est située sur une montagne isolée, au milieu d'une des plus belles vallées des Pyrénées, à douze kilomètres sud de Saint-Gaudens. Sa position l'eût rendue imprenable ; mais elle manque d'eau. Pour s'en procurer, il faut descendre au pied de la montagne, qui est fort escarpée \ Gondovald s'y vit bientôt bloqué par Leudegille, et peut-être s'y fût-il défendu en héros, si Mummolus lui-même ne l'eût trahi. Un seigneur franc le poussa du haut du rocher dans le précipice, et lui brisa la tète avec une pierre pendant qu'il se relevait. Mummolus fut puni de sa double trahison, car Leudegille le lit périr. Quant à la ville, elle fut rasée de fond en comble, et ne se releva que cinq siècles après, en 1085. par les soins de l'évéque Bertrand, qui lui donna son nom.

Gontran-Boson n'échappa pas non plus à la vengeance des rois francs. Childebert et son oncle le suivirent à Trêves, où il s'était réfugié dans l'église. On y mit le l'eu pour l'en faire sortir, et il fut tué à la porte.

Le roi Gontran continua jusqu'à sa mort son système de ménagement entre l'Ostrasie et la Neustrie, entre Brunehaut et Frédégonde. Il conclut, avec la première et son fils Childebert (587). un traité de partage à Andelot -. traité par lequel il nommait Childebert son successeur : puis, en 591,

1 On attribue la fondation de cette ville à Pompée : sous la domination romaine, elle était beaucoup plus grande, et s'étendait au pied de la montagne jusqu'à la Garonne, dans l'espace occupe aujourd'hui par le village de A'al-Cabrère. 11 parait même que la ville actuelle n'était que la citadelle de la cité romaine, et que l'eau y arrivait des hauteurs voisines par un aqueduc. Les remparts qui l'enferment sont ceux qui existaient à Tépoque dont il est ici question.

«Petite ville à 12 kilomètres nord-est de Clermont. — Le traité d'Andelot dont Grégoire, évcque de Tours, fut le principal rédacteur, stipulait aussi que les rois maintiendraient lesieudes daus la possession des dons qu'Us leur avaient accordés ou leur accorderaient dorénavant, et qu'ils leur rendraient tous les bénéûces qui leur avaient été enlevés injustement depuis la mort de Chlothaire I".

à la demande de Frédégonde, il tint sur les fonts du baptême, à Nanterre, près Paris, son neveu Clilotliaire II, alors âgé de sept ans. Le bon roi mourut à Clialon-sur- Saône, le 27 mars 593.

La mort de Gontran laissa un libre cours aux passions et aux fureurs que sa sagesse avait contenues. Childebert II, qui, deux ans auparavant, avait failli être assassiné à Marlheim, en Alsace, par un émissaire de Frédégonde, réunit une armée de Bourguignons et d'Ostrasiens, et l'envoya sur le territoire de Soissons. Frédégonde appela la Neustrie au secours de son jeune roi, et Landeric (Landri), qui gouvernait sous son nom, se mit à la tête des sujets de Chlothaire II. Les armées se trouvèrent en présence près de ïrucy K Frédégonde parcourait les rangs de ses défenseiu's. portant Chlothaire dans ses bras. On dit que les Neustriens étant arrivés le soir, Frédégonde, pour surprendre Tennemi. fit mettre des sonnettes au cou des chevaux, et couper une grande quantité de branches d'arbres qu'elle fit porter aux premiers rangs de sa cavalerie, de sorte qu'au point du jour on crut voir une forêt dans laquelle paissaient des chevaux. Les Ostrasiens furent vaincus.

Trois ans après, en 596, Childebert II mgurut à vingtcinq ans, en même temps que sa femme, empoisonné, selon les uns, par Frédégonde, selon d'autres, par sa propre mère Brunehaut, selon quelques-uns enfin, et ceux-ci ont peut-être raison, par la coalition aristocratique que sa mère et lui contenaient à force de violences et de cruautés.

Au reste, les seigneurs seuls avaient intérêt à ce crime, et seuls ils en profitèrent. Childebert laissait deux fils, Théodebert, âgé de dix ans, roi d'Ostrasie, et Thierry, âgé de neuf ans, roi de Bourgogne : Chlothaire II , en Neustrie, avait onze ans. Les Francs ne pouvaient pas obéir à trois enfants ; ils ne voulaient pas obéir à deux

1 Ce village est situé à 12 kilomètres sud deLaon.

femmes. Il fallait des chefs réels à la nation, on plntôt aux trois nations rivales. Alors commença le pouvoir des maires du palais ^ Landeric en Neustrie, Quintrio en Ostrasie. Warnachar en Bourgogne, disposèrent de l'administration de la justice et des forces militaires, et lesleudes devinrent de plus en plus indépendants dans leurs bénéfices.

Frédégonde et Brunehaut se débattirent en vain contre ce pouvoir, qui devait écraser la monarchie mérovingienne. La première mourut à Paris, en 597 ; l'autre, après avoir fait tuer Quintrio, fut forcée, en 599, de céder à la révolte que ce meurtre excita. Les Ostrasiens la chassèrent. Seule, à pied, sous un déguisement, l'orgueilleuse reine fut obhgée de fuir à Arcis-sur-Aube, et d'aller chercher un asile en Bourgogne.

L'année qui précéda sa mort, Frédégonde avait remporté une victoire sur les Ostrasiens, dans un Heu nommé Lotofaou -.

Le siècle finit par une grande bataille que les Ostrasiens livrèrent aux Neustriens, à Dormeilles-sur-l'Ouaisne. Il y eut un carnage affreux, et Chlothaire II fut vaincu. On disait qu'un jeune homme, d'une taille gigantesque, avait paru dans les airs, agitant un glaive sanglant sur les deux armées. Cette victoire fut le premier succès important de l'Ostrasie. Le traité qui la suivit réduisit aux plus étroites limites le royaume de Chlothaire. On ne lui laissa, avec sa capitale Soissons, que le pays qui s'étendait de là jusqu'à la mer. La vallée de la Seine appartint au roi d'Ostrasie, celle de la Loire au roi de Bourgogne. Tons deux possédèrent la France jusqu'à l'Océan.

Mais toutes ces limites que traçait l'épée. un nouveau coup d'épée les faisait disparaître, et les traités, bien qu'é-

1 D'abord simples intendants de la maison royale [majordomes], les maires du palais ue tardèrent pas à tenir des grands leur titre et leur pouvoir. Aussi ou les vit s'unir avec eux contre la royauté qui n'avait conservé que le droit illusoire de les confirmer.

2 C'est le village de Liffou, autrement .MorviUieis, à 3 kilomctres sud-ouest de Xeufchàteau, dans les Vosges.

crits avec le sang des hommes, n'étaient que des jeux d'enfants. Personne ne prenait souci de ces partages, pas même les rois : le vaincu ne connaissant pas les lieux qu'il cédait, ni le vainqueur ceux dont il devenait propriétaire. Aussi on ne débattait pas longtemps les questions politiques, puisqu'il n'y avait au fond de tout cela aucune question de gouvernement, aucun intérêt social.

Le clergé seul poursuivait lentement, et dans l'ombre, sa tâche de civilisation. Il préparait des idées et des vertus à ce peuple sauvage, à cette monarchie brutale. Mais le règne de ces idées et de ces vertus était bien loin encore.

76 UISTOIllE DE FR.4.>CE.

NEUSTUIE ET OSTRASIE.

Brunehaiit, arrivée en Bourgogne comme fugitive, n'avait pas tardé à y exercer le pouvoir souverain. Ce pays, où les mœurs étaient moins barbares, les esprits plus façonnés à l'obéissance, lui offrait moins de résistance que la sauvage Osti-asie. Le roi Thierry, son petit-fils, était fort jeune ; elle l'entoura de voluptés pour l'asservir : Berthoald, maire des Bourguignons, successeur de Warnachar. s'opposait seul à ses volontés: elle l'envoya rançoimer les villes de la Seine, nouvellement acquises, et lit prévenir Landeric, maire de Neustrie, qui l'attaqua avec des forces considérables, auprès d'Etampes. Berthoald fut tué, mais les Bourguignons furent vainqueurs. Protadius, Romain, que Frédégaire ^ dit avoir été l'amant de Brunehaut, bien qu'elle fût d'un âge assez avancé, fut élu maire sous son influence; mais les Bourguignons ne tardèrent pas à s'en repentir. Brunehaut ayant voulu, en 605. soulever la Bourgogne contre l'Ostrasie, les seigneurs Francs de Bourgogne refusèrent de marcher contre leurs frères, et massacrèrent Protadius.

Ce n'était pas d'ailleurs la seule résistance que rencontrait Brunehaut. Les évêques lui reprochaient hautement ses vices et ceux de son petit-tils. Elle s'en vengeait par des crimes. Saint Didier, évéque de Vienne, fut assommé à coups de pierres, par ses ordres, le 22 mai 607, près du

1 Sous le nom supposé de Frédégaire, ou désigne un chroniqueur du vu» siècle, mort vers 6S0. Il nous a laissé une histoire en cinq livres, dont les trois premiers ne sont qu'une compilation de la chronique d'Eusèbe ; le quatrième est un abrégé de Grégoire de Tours; mais le cinquième continue cet historien et relate les faits jusqu'en 041.

village (le l'Isère qui porte son nom aujourd'hui. Saint Golomban, Irlandais, fondateur de l'abbaye de Luxeuil \ fut chassé ignominieusement, et ne dut son salut qu'à la protection dont les peuples le couvrirent sur sa route.

La haine que Brunehaut portait aux Ostrasiens qui l'avaient bannie, s'étendait sur leur roi, son petit-fils, dont la faiblesse l'avait sacrifiée. Ce Théodebert, presque imbécile, n'en était pas moins cruel, car il fit tuer sa femme pour épouser une jeune fille qu'il aimait. Brunehaut voulait la guerre contre l'Ostrasie, et elle réussit à trouver un motif de conquête. L'Alsace avait été détachée de l'Ostrasie par Ghildebert II pour entrer dans le partage de son fils Thierry, roi de Bourgogne. Théodebert revendiqua cette province. Ce fut une raison suffisante. Thierry rassembla une armée à Langres, et marcha contre son frère. On se battit près de Toul. Théodebert vaincu s'enfuit jusqu'à Cologne. Thierry l'y poursuivit, et, pour la troisième fois, les champs de Tolbiac furent témoins d'une grande bataille (612). Vaincu encore, Théodebert fut pris, et son frère l'envoya à Brunehaut, qui le fit raser, l'enferma dans un monastère et bientôt le fit périr. Mérovée, jeune enfant de Théodebert, avait eu la tête brisée par ordre de son oncle Thierry. Ce digne petit-fils de Brunehaut se voyait maître de presque toute la France, lorsqu'une mort subite l'enleva, à Metz, à l'âge de vingt-cinq ans.

Ainsi toutes les entreprises de Brunehaut tournaient contre elle : démon fatal à la monarchie, elle faisait crouler tous les trônes sur lesquels son pied se posait une fois. Son plus grand crime aux yeux des Francs, qui lui auraient pardonné 'tous les autres, fut de soutenir le pouvoir royal et d'avoir voulu dompter l'aristocratie : pour eux, la mort de Théodebert fut une victoire, la mort de Thierry en fut une aussi, et, quoique ce dernier prince laissât quatre enfants en bas âge, c'en était fait de l'autorité des rois. Celle des grands, celle des maires du palais allait commencer.

1 A 16 kilomètres nord-ouest de Lure (Haute-Saône).

C'est cette cause que défendait Chlothaire II. le roi de Soissons: c'est à lui qu'où eut recours pour briser ces quatre couronnes. Appelé par tous les vœux. Chlothaii'e quitta son petit royaume, et s'avança sans obstacles. En vain l'infatigable Brunehaut courut des bords de la Moselle à ceux de l'Elbe pour appeler des défenseurs : parmi les leudes de ses arrière-petits-fds. les uns refusèrent leur service, les autres accoururent pour la trahir. Rencontrée par Chlothaire sur les bords de l'Aisne, elle vit son armée tout entière se disperser au premier choc. Forcée de fuir ellemême, elle se dirigea vers la Saône avec les quatre enfants de Thierry. Ils furent pris avec elle, à l'exception de l'un d'eux, Clîildebert, qu'on ne retrouva jamais : on les conduisit à Chlothaire. qui se trouvait alors à Renève. petit village sur la Yingeanne ^ Le vainqueur fit tuer deux de ces enfants, se contenta de condamner l'autre au cloître, parce qu'il l'avait tenu sur les fonts, accabla d'injures la vieille reine, lui reprocha la mort de dix rois, et la fit promener sur un chameau dans toute l'armée. L'imprudent ne voyait pas qu'en livrant Brunehaut à la risée des grands, il jetait à leurs pieds la couronne mérovingienne. Mais c'était trop peu encore pour le fils de Frédégonde. La mère de tant de rois fut attachée par une main et par un pied à la queue d'un cheval fougueux, qu'on lança dans la campagne et qui mit son corps en pièces. Ainsi périt, l'an 613, cette femme dont le génie, dans un temps moins barbare, eût été la gloire de son siècle. Bien supérieure à Frédégonde, qui n'eut que la célébrité du crime. Brunehaut a laissé sur le sol français des traces d'une administration puissante. Elle a fait ouvrir des chemins, construire des ponts, élever des églises -. Elle eut certainement organisé la monarchie, si les Francs avaient pu obéir à une femme. Chlothaire II se trouvait maître de tous les Etats qu'avait possédés Chlothaire I", son aïeul. Il gouverna ces vastes

1 A 30 kilomètres est de Dijon, route de Gray.

2 Ou trouve encore, dans certaiues contrées de l'Est, des restes de vieux chemins qu'on appelle chaussées de Brunehaut.

SEPTIEiME SIECLE. 79

contrées pendant quinze ans. et il reste dans l'histoire fort peu de traces de son règne. Naturellement i^acifique, il chercha à rétablir l'ordre dans le royaume, et il y parvint à force de concessions aux grands et au clergé. Ainsi, à la suite d'une assemblée de seigneurs et d'évêques, tenue à Paris, en 614, il promulgua une ordonnance dite Constitution perpétuelle^ et d'après laquelle 1° tous les impôts établis par les quatre fils de Ghlothaire I" étaient abolis; 2" tous les biens et bénéfices enlevés aux leudes et aux églises leur étaient restitués et toutes les concessions qui leur avaient été faites étaient confirmées; 3° l'élection des évoques était réservée au concile provincial, au clergé et au peuple des cités, le roi n'ayant que le droit de confirmation; 4° les clercs étaient soustraits à la juridiction des officiers royaux et la connaissance d'une foule de crimes publics et privés était attribuée aux tribunaux ecclésiastiques; 5° les juges ne devaient pas obéir aux mandements du roi, lorsqu'ils étaient contraires à la loi, etc.. En outre, Ghlothaire II. donna un maire à la Neustrie, un à l'Ostrasie, deux à la Bourgogne; car il forma un gouvernement de la Bourgogne transjurane; enfin un gouverneur particulier à l'Aquitaine. Il jura de leur conserver ce pouvoir qu'il créait pour eux, et deux circonstances assez graves prouvent qu'il tint sa promesse; car l'auteur des Gestes des rois francs raconte qu'il vengea cruellement la mort de Herpon, maire de la Bourgogne transjurane, assassiné par le peuple, et que Dagobert, son propre fils, encore enfant, fut forcé de se cacher longtemps pour éviter le châtiment terrible que lui réservait son père, irrité d'un affront que le jeune prince avait fait à Sadregille, gouverneur d'Aquitaine. Il fit donner aussi l'évêché de Metz au jeune Arnoald (depuis saint Arnould), un des seigneurs Ostrasiens qui lui avaient livré Brunehaut. Il était loin de soupçonner que la famille d'Arnoald détrônerait la sienne. Saint Arnould, né au village de Lay, près de Nancy, vers la fin du vi^ siècle, avait, lorsqu'il fut nommé évoque, un fils nommé Ansigise. Cet Ansigise fut père de Pépin d'Héristal, aïeul de Pépin le Bref.

8 0 IIISTOllli- DE F II A-ACE.

Les Ostrasicns ne tardrrent pas à se repentir d'avoir appelé un roi Neiistrien. Metz avait cessé d'être une capitale, et le royaume d'Ostrasie n'était plus (pi'une province, (^hlotliaire, pour les apaiser, associa à la couronne son fils Dagobert, en 622, et l'envoya régner en Ostrasie. Il avait, pour ce partage, réduit l'Ostrasie à ses anciennes limites; mais, trois ans après, Dagobert, alors âgé de dix-huit ans, vint avec l'éveque Arnould et d'autres seigneurs trouver son père à Glichy, près de Paris, et obtint de lui, bon gré mal gré, la cession de toutes les provinces qui avaient appartenu aux rois d'Ostrasie, à l'exception pourtant de celles qu'ils possédaient au midi de la Loire. Ghlothaire les réservait à son second fils, Gharibert.

Ghlothaire II mourut à Paris, en 628, et Dagobert se hâta de convoquer les grands de Bourgogne et de Neustrie pour se faire reconnaître seul héritier du royaume. Geux de Bourgogne vinrent lui faire leur soumission à Reims; mais tous ceux de Neustrie ne vinrent pas à Soissons où il les appelait. Une grande partie d'entre eux, ceux surtout qui possédaient des terres au midi de la Loire, voulurent pour roi son frère Gharibert. Il fallut composer : (Gharibert fut reconnu comme roi d'Aquitaine, et il fixa, en 630, sa résidence à Toulouse, où il habita le palais des rois Wisigoths. Le règne de ce prince ne fut que d'une année, pendant laquelle il remporta quelques avantages sur les Basques (Vasques, Yascons, Gascons). G'étaitun petit peuple, dont l'origine est inconnue, dont la langue ne ressemblait à aucune des langues d'Europe. Longtemps renfermés dans la Navarre, ils avaient, en 587, passé les Pyrénées, et s'étaient établis dans le Béarn. Gharibert mourut à Toulouse en 631, .laissant un fils en bas âge, Ghilpéric, que Dagobert fit mettre à mort aussitôt pour régner seul.

L'empire des Francs se trouvait donc encore une fois entre les mains d'un seul homme, et cet homme ne manquait ni de talents ni d'énergie. Formé par les leçons de saint Arnould, Dagobert avait assez d'instruction pour son siècle, et, s'il eut su chercher un appui contre les envahissements

SEPTIEME SIECLE. 8 l

de l'aristocratie dans le seul corps qui possédât alors des lumières, dans l'Église, comme pins tard le fit Pépin, il eût sauvé la dynastie mérovingienne. Mais ce que nous savons de son caractère ne nous permet de voir en lui qu'un homme dont les passions étouffèrent le génie, et dont les fougueux caprices entravèrent la raison. Il fonda beaucoup d'églises et de couvents; mais, selon les inspirations d'une piété plus fantasque que sincère, il dépouillait les uns pour enrichir les autres, et ne songea jamais à réunir le clergé dans les mêmes intérêts ; il favorisa et persécuta les grands, distribuant aveuglément le pouvoir aux uns, tandis qu'il opprimait les autres. Il eut un jour une pensée de législateur, car il fit rédiger et reviser les lois saliques et ripuaires, celles des Bavarois et des Allemands; mais il ne continua pas son œuvre par d'utiles règlements. Il aspira au titre de grand justicier; il promena, pour ainsi dire, son tribunal de ville en ville, et il commit cependant des actes •fort injustes et fort cruels. Brave comme tous les Francs, car il avait envoyé un jour à son père, du fond de la Thuringe. nue partie de sa chevelure ensanglantée, il ne commanda plus ses armées quand il fut roi, et vécut dans une espèce de sérail, au palais de Glichy. Du reste son attachement pour saint Eloi et saint Ouen \ qui furent ses confidents, témoigne de son respect pour le mérite et pour les vertus qu'il n'avait pas, et la fondation de l'abbaye de Saint- Denis qui devint le lieu de la sépulture des rois, a rendu son nom célèbre.

Au dehors, l'empire de Dagobert passait pour plus puissant qu'il ne l'était en réalité. Mais on mesurait cette puissance sur l'étendue de son territoire ; et d'ailleurs, la fai-

1 Eloi, Eligius, né à Cadillac, près de Limoges, en 588, mort en 659, s'était distingué d'abord par son talent dans rorfévrerie : on possède encore plusieurs châsses qui furent son ouvrage. Attaché àChlothaire U, puis à Dagoljert, en qualité de trésorier, il finit par se retirer dans un monastère, où il se fit remarquer par sa piété. Il mourut évèque de Xoyon.

Saint Ouen, Audoc-iius, né en 609 à Sancy, près de Boissons, mort en 6S6, était l'ami d'EloL. Uagobert lui confia son sceau, et le fit évêque de Rouen. Il mourut près de Clichy, au lieu ou fut bâti depuis le village de Saint-Ouen. L'église de Rouen, où ou l'inhuma, porte aussi son nom.

blesse des antres Etats donnait du relief à cette grandeur apparente. Les Aiiglo-Saxons, dans la Grande-Bretagne,

les AMsigoths , en Espagne , les Lombards , en Italie, les Avares, sur le Danube, ne formaientquedes royaumes sans force, divisés par mille dissensions, et l'empire de Constantinople , reculant sans cesse des côtes de la Méditerranée, usait sa vigueur contre le roi de Perse ; un seul peuple vraiment redoutable grandissait sur un point presque inconnu de ce monde, qu'il menaçait d'envahir tout entier, c'étaient les Arabes : Mahomet était mort en 632, et le glaive de l'islamisme venait de sortir du fourreau.

Ce respect pour l'autorité de Dagobertse manifesta chez deux peuples jusqu'alors à peu près indépendants par caractère et par position, les Basques et les Bretons. Les premiers envoyèrent leur duc Amand porter leur soumission au roi des Francs, en son domaine de Clichy, et le même palais vit le chef des Bretons, Judicaël. offrir des présents et jurer fidélité : toutefois, il refusa de s'asseoir à la table de Dagobert, à cause des moeurs déréglées de ce prince, et préféra celle de saint Ouen. Ce Judicaël se retira plus tard dans un couvent, et fut honoré comme un saint. Mais cet

1 Voy. à la Ilu du volume V ExpVcation raisonnee des figures, n»

hommage volontaire des Bretons dut flatter le petit-fils de Frédëgonde, car lorsque cette reine, en 586, avait envoyé le Franc Beppolen à Rennes pour gouverner la Bretagne, les Bretons l'avaient chassé.

Dagobert fut moins heureux en Germanie. Les Francs avaient besoin de la vallée du Danube pour se procurer les marchandises de l'Orient. Depuis longtemps, des caravanes armées descendaient périodiquement ce fleuve et allaient chercher à Gonstantinople les épiceries de l'Inde et les étoffes de l'Asie ; car les rois et les seigneurs Francs ne ressemblaient plus aux sauvages compagnons de Merwig, aux rudes guerriers de Chlovis : il leur fallait des armes dorées, des robes de fine laine et de soie, et la cour mérovingienne copiait le luxe des empereurs. Mais pour exécuter ces expéditions commerciales, il y avait souvent nécessité de combattre. A droite du Danube étaient les Avares, à gauche les Vénèdes, peuple slave, qu'un Franc, nommé Samo, avait rendu indépendant. Ces deux nations rançonnaient les caravanes. Dagobert envoya contre les Vénèdes une armée d'Ostrasiens, qui fut battue : les Vénèdes vinrent même insulter les Francs jusque dans la Thuringe, et Dagobert ne sauva ses frontières qu'au moyen de deux concessions : il dispensa les Saxons d'un tribut annuel de cinq cents vaches qu'ils lui payaient, à la condition qu'ils arrêteraient les incursions des Vénèdes, et il donna un roi particulier aux Ostrasiens, pour les intéresser à la défense des frontières. Ce roi fut son fils Sighebert, âgé de trois ans, qu'il fit couronner àJVIetz, en 633.

Dagobert mourut à Saint-Denis, le 19 janvier 638, à l'âge de trente et un ans.

Ici commence la longue série de ces rois que l'histoire a nommés rois fainéants, sans doute parce qu'ils ne firent rien : mais que pouvaient-ils faire ? Par une singulière fatalité, presque tous moururent fort jeunes, et par conséquent, presque tous étaient enfants lorsqu'ils parvenaient au trône. Le pouvoir des grands, représent ' par les maires, qu'eux-mêmes choisissaient ou renversaient à leur gré, fut

/e seul pouvoir durable. Mais cette sorte de gouvernement ne pouvait être et ne fut qu'une longue anarchie.

SighebertlI. fils de Dagobort. gouverna l'Ostrasie, ou plutôt fut gouverné par Pépin de Landen. maire de ce pays, puis par son fils Grimoald. Sighebert mourut en 650. à vingt et un ans. Il fonda beaucoup d'abbayes, et fut mis plus tard au rang des saints. Il laissait un fils, nommé Dagobert IL

Chlovis IL second fils de Dagobert P^ fut roi de Xeustrie, sous la tutelle du maire OEga. puis du maire Erchinoald. Son épouse, Bathilde, canonisée depuis, fonda l'abbaye de Chelles. Lui. n'est guère célèbre que pour avoir bâti dans les Ardennes le château d'Attigny \ si fameux dans la suite. Il exerça aussi un acte de justice sévère, en faisant périr Grimoald. maire d'Ostrasie, qui, à la mort de SighebertlI. avait envoyé Dagobert lien Irlande, et voulait fiure nommer roi son propre fils. Ghlovis II mourut en 656.

Erchinoald continua à gouverner la France, avec la reine Bathilde. Mais à la mort de ce maire (659), Ebroin, que les Neustriens avaient choisi pour lui succéder, n'ayant pas été reconnu par les Ostrasiens. il fallut un nouveau partage. Chlothaire IIL fils de Chlovis IL fut roi de Xeustrie ; il avait neuf ans : son frère Childéric II, qui en avait huit, alla régner en Ostrasie. sous la tutelle de Wulfoald. élu maire par les Ostrasiens. Le fils de Sighebert IL qui aurait dû régner, était dans un couvent d'Irlande.

Ebroin se déclara contre l'aristocratie, et chercha à relever le pouvoir royal; mais cette tâche n'était point facile. Les Francs voulaient un roi de la race de Chlovis. mais à condition qu'il s'occuperait de ses plaisirs et les laisserait gouverner. Ils n'étaient que trop secondés par ces jeunes princes, qui ne songeaient qu'cà jouir le plus vite possible des délices du rang suprême. t(^ujours près de leur échapper. Chlotliairc III mourut à dix-neuf ans (670). et son frère Thierry IIL Cvm'' de quinze ans. fut couronné par Ebroin.

1 A 11 kilomctreà iiuiJ do Vouzicr» (Ardeunes).

SEPTIE.ME SIECLE. 8 5

Les grands de Bourgogne, mécontents de n'avoir pas été consultés, se liguèrent avec les Ostrasiens, qui réclamaient pour leur jeune roi, Childéric II, l'héritage fraternel ; et Thierry, enlevé de force avec Ebroin, fut enfermé à Saint- Denis, tandis qu'I^broin l'était à Luxeuil (671.)

Mais ce Childéric II ne tarda pas à mécontenter ces mêmes seigneurs qui lui avaient sacrifié son frère. Le traitement injurieux qu'il fit subir à un seigneur Neustrien, Bodilon, attaché par ses ordres à un poteau, et fustigé comme un esclave, souleva contre lui les leiides de Neustrie : ils l'assassinèrent, en 673, dans la foret de Livry, près de Chelles, avec sa femme et un de ses fils. L'autre, qui reparaîtra plus tard, se cacha dans un couvent. Childéric n'avait pas vingt-deux ans.

Thierry III fut tiré de son abbaye, et replacé sur le tr(3ne. Ebroin. à son tour, échappé de Luxeuil, reprit par la violence son autorité, et se vengea de ses ennemis. Au nombre de ceux que sa tyrannie avait révoltés, était Léger, évéque d'Autun. Ebroin lui fit crever les yeux, et assembla un concile pour le juger. Il l'accusait d'être complice des meurtriers de Childéric. Léger, abandonné par les évêques, fut livré à ses persécuteurs. On lui coupa la langue, on l'attacha sur un cheval fougueux, et le comte Chrodobert lui fit trancher la tête dans une forêt à peu de distance d'Arras. On a construit à cette place un village qui porte son nom *.

En Ostrasie, une révolution pareille à celle qui ramena Thierry, avait appelé d'Irlande le fils exilé de Sighebert II, Dagobert II. Ce jeune prince, dont le règne nous est peu connu, tint sa cour au château d'Issembourg, près de Rouffach. en Alsace -. Une ligue puissante ne tarda pas à se former contre lui : à la tête de cette ligue étaient Pépin, surnommé d'Héristal, fils d'Ansigise. et son cousin Martin, tous deux petits-fils de saint Arnould. Dagobert fut assassiné à Stenay. en 679.

Le parti des mécontents grossissait en Neustrie : la ])lii-

1 Saint-Léger, à 12 kilomètres sud-est d'Arras.

2 Les ruines de ce château existent encore.

part des grands de ce royaume. fiiyaiU le despotisme d'Ebroin. allaient chercher un asile à Metz, près de Pépin. Ebroin résolut de les y poursuivre. Il leva des troupes et attaqua l'Ostrasie. Vainqueur à Lafau en Laonnais, il força Martin de se réfugier dansLaon. Attiré ensuite à une conféreiice sur la foi du serment, le duc Ostrasien fut égorgé par l'ordre du vainqueur.

Ainsi, le meurtre décidait toutes les querelles : Ebroin lui-même, l'aUiiée suivante 681, fut assassiné par un seigneur nommé Ermenfrid. dont il voulait réprimer les exactions. Ce seigneur s'enfuit auprès de Pépin d'Héristal, qui le combla de faveurs.

Le pouvoir de ce dernier s'était considérablement accru. Héritier des vastes possessions de Pépin de Landen, par sa mère\ et de celles de saint Arnould, par son père, il avait pris le titre de duc d'Ostrasie, et dédaignait de donner un roi à ce pays ; mais le moment n'était pas encore venu où les Francs pussent être détachés de la race de Chlovis. L'ambitieux Pépin nepouvait gouverner l'empire des Francs qu'à l'abri du pouvoir royal, et le roi était en Xeustrie : il fallait le conquérir. Trois maires inhabiles, depuis la mort d'Ebroin, avaient successivement gouverné la Neustrie. Pépin profita de la faiblesse de ce royaume, et il l'attaqua, en 687. avec toutes les forces Ostrasiennes. Thierry III et son maire Berthaire vinrent au-devant de lui. Une grande bataille fut livrée près deTestry - : Berthaire fut tué, Thierry s'enfuit, le sort de la dynastie fut décidé. Pépin, vainqueur, poursuivit, jusqu'à Paris, le roi, qu'il prit pour lui et l'Ostrasie, et se déclara maire des deux royaumes.

La royauté dès lors ne fut plus qu'un vain nom, et l'empire des Francs fut gouverné par les seigneurs, sous la présidence de Pépin d'Héristal. Tous les ans. au mois de mars, les assemblées nationales, redevenues régulières, décidèrent de toutes les affaires publiques : le roi n'y parut que pour faire la harangue d'ouverture. Mais cette espèce d'u-

1 Begga, fille de Pépin de Lauden.

* A 8 iiilonaètres sud-est de Péronne.

fEPTIÈME SirCLE. 8 7

nité fédérative n'était qu'apparente : les peuples d'outre- . Rhin se détachaient de plus en plus ; la Provence ne reconnaissait pins l'autorité royale; les Bretons se rendaient indépendants, et l'Aquitaine, sous le gouvernement d'un duc nommé Eudes, devenait un Etat particulier. La Bourgogne elle-même se divisait en duchés que le pouvoir royal s'était vu forcé d'établir. La monarchie tombait en lambeaux ; mais Pépin se croyait maître, et Thierry se disait roi.

Ce dernier mourut en 691 , et eut pour successeur son fils Chlovis III, enfant, qui lui-même mourut en 695, laissant la couronne à un autre enfant, son frère, Childebert III. C'est tout ce qu'on sait de ces chétifs souverains; encore n'est-on jamais bien sûr de l'époque de leur naissance et de celle de leur mort, seuls événements de leur règne.

Ainsi se termina ce siècle de crimes atroces et de mesquines révolutions. Il ne faut pas s'étonner si, au milieu de cette société abominable, tant de saintes vocations appelèrent dans la solitude les âmes vraiment chrétiennes. Le monde ne réservait aux hommes de bien que des persécutions, ne leur offrait que de dégoûtants spectacles. Tout ce qu'il y avait alors d'instruit, de sage, de vertueux, se retirait dans les cloîtres, attendant des temps meilleurs. Aussi, le sol français, à cette époque, se couvrit d'abbayes et de couvents. Voici l'indication des plus célèbres, avec la date de leur fondation :

620. Monastère de Saint-Habend, fondé par saint Amé; origine de la ville de Remiremont : saint Arnould, l'illustre évêque de Metz, tige de la race carlovingienne, s'y retira en 629.

029. Abbaye de Moissac, fondée par saint Amand, évêque de Maestricht, exilé par Dagobert.

631. Abbaye de Solignac, près Limoges, fondée par saint Éloi.

63G. Abbaye de Saint-Denis, fondée par Dagobert.

C.i9. Monastère de Sitbieu, fondé par saint Orner, et si connu ensuite sous le nom de Saint-Bertin ; origine de la ville de Saint-Omer.

640. Abbaye de Beaulieu en Argonne, fondée par Ostrasine : divbuit villages en dépendaient.

C4S. Abbaye de Juniièges, près de Rouen, célèbre dans l'histoire, fondée par saint Wandrille, au moyen des libéralités du maire Ercliinoald.

8 8 niSTOIRE DE FRANCE.

650. Monastère de Montfaucon et origine de cette ville, à seize kilomètres de Verdun.

6oi. Monastère de Saint-Goeric, fondé par Théodoric, évêque de Metz: origine de la ville d'Épinal. Le lieu se nommait Spinal.

660. Abbaye de Munster, au val Saint-Grégoire, près de Colmar, fondée par Childéric II.

661. Abbaye de Senones, à vingt kilom. N. de Saint-Dié (Vosges), fondée par Gondelbert, archevêque de Sens, qui lui donna le nom de sa ville, et s'y retira dans la solitude.

604. Abbaye de Fécamp ; origine de cette ville. L'archevêque de Rouen, saint Ouen, en fit la dédicace en présence du jeune roi Chlothaire lU.

671. Abbaye de Moyen-Moutier, fondée par saint Hidulphe, archevêque de Trêves, qui se retira dans cette solitude des Vosges. C'est là qu'il baptisa sainte Odile, si célèbre en Alsace.

671. Monastère de Nantua, fondé par saint Amand; origine de la ville de Nantua.

682. Abbaye de Montivilliers, près du Havre, fondée par saint Philibert; origine de la ville de Montivilliers.

694. Abbaye de >'otre-Dame de la Grave, fondée par sainte Sigalène, près de Gaillac.

Nous avons cité plus haut l'abbaye de Chelles, fondée par la reine Bathilde. On ignore l'année de cette fondation: peut-être le couvent existait-il déjà, et ne fît-elle que l'agrandir.

IIIITIEME SIECLE

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