‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 15 sur 52 · LES DEUX CHARLES · texte numérisé non relu

LES DEUX CHARLES

Il était temps que la race des Francs se retrempât dans une guerre nationale, et surtout que le sol français produisît un grand homme ; car c'en était fait de la monarchie, déchirée })ar des ambitions rivales, et menacée au midi par une formidable invasion, Maîtres de l'Afrique, les Arabes franchirent le détroit \ et la même année, Tdl, renversèrent, à la bataille de Xérès, la monarchie des "VMsigoths, divisée comme celle des Francs par des luttes intestines. En trois ans l'Espagne était conquise, et Musa-Ben-Noséir avait paru sur le sommet des Pyrénées, agitant son cimeterre, et n'attendant qu'un ordre parti de Damas pour changer nos églises en mosquées.

l^épin d'Héristal ne comprenait pas le danger ou ne pouvait pas le prévenir. Sans autorité sur l'Aquitaine, il laissait au duc indépendant de cette province, Eudes, tous les embarras de la position qu'il s'était créée. Lui-même, d'ailleurs, avait assez à faire dans le nord pour soumettre les Frisons, les Allemands, tous les petits peuples qui, ne voyant plus qu'un duc d'Ostrasie à la tête de la nation, retiraient tour à tour leur obéissance. Le roi Ghildebert III mourut inconnu en 71 1 , et son fils DagobertlII, âgé de douze ans, tout aussi inconnu, occupait le trône avili de Chlovis, lorsque Pépin d'Héristal mourut lui-même en sa résidence de Jo])il, sur la Meuse, près de Liège, le 16 décembre 714.

1 Us étaient conduits par Tarik, qui laissa son nom à la montagne qui domine ce détroit. Ou l'appela montagne de Tarik, Gebel-al-Tarik, dont on a fait Gibraltar.

Il avait eu trois fils ; le premier, Drogon, était mort en 708: le second, Grimoald. fut assassiné lorsqu'il venait auprès de sou père mourant. Plectrude était leur mère. Le troisième, né d'Alpaïde. épouse illégitime, s'appelait Cari (Charles). Plectrude le haïssait, et Pépin était sous l'influence de sa femme. Il éloigna donc du pouvoir le seul homme qui pût sauver la France, et nomma maire du palais de Dagobert enfant, le fils de Grimoald. Théodebald, enfant plus jeune encore que le roi. Plectrude eut la tutelle du maire, du roi et du royaume. C'était une insulte à la nation, une dérision qui ne pouvait pas durer. La Neustrie se révolta et élut Pvaginfred : les Ostrasiens. défaits dans une bataille, se débarrassèrent de Théodebald, enlevèrent Charles de la prison où Plectrude le retenait à Cologne, et le mirent à leur tête.

La lutte recommençait entre la Neustrie et l'Ostrasie. Dagobert III étant mort à dix-sept ans, Raginfred alla chercher dans un couvent ce fils de Childéric IL dont nous avons parlé, qui, en 673, avait échappé au meurtre de sa famille. Il vivait sous le nom de frère Daniel : on l'appela Chilpéric IL et on réclama pour lui l'obéissance des Ostrasiens. Les Frisons, les Saxons, soulevés par Raginfred, envahirent avec lui l'Ostrasie et la ravagèrent. Mais Charles, que l'on a surnommé Martel, était un de ces hommes dont le génie et l'activité dominent et renversent tous les obstacles (715). Il eut bientôt une armée, et marcha contre Raginfred et son roi. Une bataille sanglante, dont le terrible souvenir se consei^a longtemps dans les générations suivantes, fut livrée à Vinci We 21 mars 717. Charles, vainqueur, poursuivit jusqu'à Paris Chilpéric II, et. de retour en Ostrasie, fit nommer roi un troisième fils de Thierry III. oncle par conséquent du dernier roi, Dagobert III. On l'appela Chlothaire IV. Il régna deux ans.

Raginfred cependant recommença la lutte, aidé par Eudes, duc d'Aquitaine. Tous deux furent vaincus une se-

1 C'est aujourd'hui Crèvicœur, à S kilomètres sud de Cambrai.

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conde fois, près de Soissons (719), et forcés de se retirer derrière la Loire, avec Chilpéric II. Le roi Ostrasien, Clilotbaire IV, étant mort, Charles- Martel, en vainqueur aussi habile que généreux, offrit à Chilpéric de le faire reconnaître pour roi de tous les Francs, si, de son côté, ce roi l'acceptait pour maire en Neustrie. Chilpéric, à qui sa défaite assurait sa couronne et en procurait une de plus, consentit à sacrifier Raginfred. Charles nomma celui-ci duc d'Anjou, et, par cette adroite cumbinaison, força Eudes même à l'obéissance, puisque ce dernier avait reconnu Chilpéric pour son roi.

Ce Chilpéiic, bien que son caractère ne nons soit pas connu, paraît sortir un peu de la ligne des rois fainéants ; non qu'il ait rien fait de remarquable, n'exerçant qu'un pouvoir précaire ; mais, placé sur le trône à l'âge de quarante ans, il comprit au moins sa position, et, s'il n'eut pas le pouvoir de la changer, il eut l'adresse d'en tirer parti. Au reste, il ne jouit pas longtemps des honneurs de cette royauté facile ; il mourut en 720 au palais d'Attigny, et Charles-Martel alla chercher au couvent de Chelles un prétendu lils de Dagobert III, enfant de six ans au plus, et qu'il fit couronner sous le nom de Thierry IV.

Charles-Martel, que nous connaissons fortpeu, fauted'historiens contemporains capables d'apprécierce grand homme et son époque, doit être regardé cependant comme le régénérateur de la nation française, comme le créateur de l'empire carlovingien, comme le sauveur de l'Europe; en un mot, comme un de ces hommes pi'ivilégiés que Dieu suscite pour arrêter les nations sur le bord de l'abîme et pour les lancer dans des voies nouvelles. Sans lui, la France n'eût jamais existé, et l'Europe était musulmane.

Enfant de l'aristocratie, élevé par elle au pouvoir, il comprit pourtant qu'il était impossible de gouverner par elle, et qu'avant tout il fafiait la soumettre. Mais cette soumission ne pouvait être obtenue que par la discipline militaire : il lui fallait donc toujours des guerres, toujours des victoires. Et ces guerres devaient être nationales, car les

guerres civiles épuisent l'énergie des peuples bien plus qu'elles ne l'entretiennent : et d'ailleurs ces luttes partielles étaient un obstacle à l'unité qu'il voulait reconstruire. Mais, pour maintenir si longtemps la nation sur des champs de bataille lointains, il avait besoin d'argent, et surtout de terres à donner. Charles ne ménagea pas le clergé, et il distribua aux guerriers beaucoup de bénéfices réservés jusqu'alors aux couvents. C'était justice : il fallait bien que l'Église aidât dans son œuvre religieuse et sociale le défenseur de la foi. le héros de la monarchie. Des murmures s'élevèrent pourtant, mais les mécontentements disparurent avec les intérêts passagers qui les avaient fait naître, et le pape Grégoire III. au nom de la chrétienté, proclama Charles le protecteur de l'Eglise.

On peut diviser en deux parties les expéditions de Charles-Martel. Les unes. cUrigées vers le Nord, eurent pour objet la soumission des peuples qui, depuis Chlothaire P"', s'étaient détachés de l'empire des Francs, et avaient conservé leur férocité et leurs croyances païennes. Les autres, au Midi, tendirent à repousser l'invasion arabe et la religion de Mahomet. Le résultat de cette double lutte était le triomphe du christianisme.

Dans ces guerres du Nord et du Midi, les Francs, mis en présence, d'une part, avec des nations barbares, belliqueuses, intraitables : de l'autre, avec une race enthousiaste, fanatique, poussée à la guerre par un aveugle fatalisme qui lui promettait l'empire du monde, reprirent bien vite cette ardeur guerrière, cette confiance dans leurs forces, cette foi dans l'avenir, caractère primitif et vraiment national que le gouvernement mérovingien leur avait fait perdre.

Les détails nous manquent sur les campagnes de Charles au delà du Rhin. Seulement on sait que si les Allemands, les Bavarois et les Frisons reconnurent la loi des Francs, les tribus saxonnes, contre lesquelles Charles dirigea six grandes expéditions, ne purent être soumises. Rappelé vers le Midi par une formidable invasion des Arabes,

Charles, en partant, introduisit les premiers missionnaires chrétiens en Saxe. Ceux-ci, ayant à leur tête TAnglo-Saxon Boniface (Wilfrid), s'efforcèrent de fixer les barbares en leur apprenant l'agriculture et l'Evangile.

En 719, les Arabes, plus connus en Europe sous le nom de Sarrasins, descendirent les Pyrénées et attaquèrent les ducs Wisigoths dans leurs possessions. Zama prit Narbônne, en égorgea tous les habitants, et y établit une colonie de musulmans. L'Aquitaine était menacée : Eudes, bloqué dans Toulouse, fut sauvé momentanément par la mort de Zama, tué au siège de cette ville. Les Sarrasins, en 725, prirent Carcassonne et Nîmes, et, ne trouvant pas de résistance, vu que Charles était alors sur les bords de l'Elbe, ils poussèrent jusqu'à Autun, qu'ils livrèrent au pillage. Eudes fit alors une action bien lâche : il rompit avec Charles-Martel, et donna sa fille en mariage à Munuza, général des Sarrasins. Il ne tarda pas à s'en repentir. En 731, le duc des Francs passe la Loire et ravage l'Aquitaine, tandis que Munuza, traité comme un rebelle, est remplacé par le terrible Abdérame. Celui-ci, à la tête d'une armée innombrable, s'avance vers le Rhône, va piller Lyon, Mâcon, Chàlon, poursuit même, dit-on, jusqu'à Sens ; puis, au commencement de l'année suivante, 732, se précipite sur l'Aquitaine, ravage la vallée de la Garonne, celle de la Dordogne, delà Charente, et poursuivant Eudes, qui fuit toujours, vient jusque dans les faubourgs de Poitiers brûler l'église de Saint-Hilaire. Le duc d'Aquitaine avait passé la Loire : il implorait le secours de Charles-Martel. Le héros Franc oublie les torts de son ennemi, ne voit et ne montre aux siens que le danger du royaume, celui du monde chrétien. Une terrible landwehr s'organise avec une promptitude incroyable, et un samedi du mois d'octobre de cette année, entre Tours et Poitiers, fut résolue, pour l'Europe, la grande question du christianisme et du mahométisme. Avec Dieu pour juge, et Charles pour exécuteur, la solution n'était pas douteuse. Après un jour entier de combat et de carnage, les Francs, qui se pré-

9 4 UISIOlllE HE FKAME.

paraient à recommencer au lever du soleil, trouvèrent les tentes des Sarrasins abandonnées, et le corps d'Abdérame. percé de coups, sur le champ de bataille K

Charles poursuivit son œuvre glorieuse ; mais la résistance des Arabes n'était pas le seul obstacle qu'il eût à vaincre. Plus d'un noble seigneur, dans ces contrées exposées aux pillages des infidèles, préféra la honte de leur alHance à l'honneur d'être vassal de Charles. Arles, Marseille. Avignon, furent ouvertes aux lieutenants d'Abdel-Mélek , successeur d'Abdérame. Pendant cinq ans entiers, Charles parcourut le Midi, à la tète d'une nombreuse armée ; il fortifia Lyon, reprit Marseille et Arles, enleva de force Avignon, qu'il punit cruellement de la trahison du duc Mauronte qui l'avait livrée, détruisit Maguelonne pour que les Arabes n'en fissent pas un lieu de débarquement, rasa les fortifications de Xîmes. d'Agde et de Béziers, pour enlever aux musulmans des positions redoutables : les battit encore auprès de Narbonne. et assiégea cette ville, qu'il eût prise si la bravoure seule eût pu suffire, et si, pour lutter contre un peuple exercé à l'art de la guerre, il n'eût fallu des ressources militaires que les Francs n'avaient pas. Ces contrées offrent encore des souvenirs de cette mémorable campagne : on montre dans les arènes d'Arles la tour de Charles-Martel : on voit sur les murs des arènes de Nîmes les traces de l'incendie allumé, dit-on, par les Francs pour en chasser les Sarrasins cpi s'y étaient retranchés. Xos modernes enthousiastes ont beaucoup déclamé contre la barbarie de ce duc des Francs, qui risquait de détruire un monument romain. Certes, Charles-Martel n'était pas un artiste, mais il avait à défendre et il sauva un monument beaucoup plus auguste, la religion chrétienne.

Pendant ce temps, le chef de la chrétienté, Grégoire III, sans pouvoir temporel, tourmenté dans Rome par celui qui

1 C'est à la bataille de Poitiersque Charles gagna son surnom de Martel, « car, dit la chronique de Saint-Denys, comme le marteau brise et froisse le fer et Tacier, ainsi froissait-il et brisail-il tous ses ennemis. »

se disait son souverain légitime, Léonrisaurien, empereur iconoclaste ^, et menacé par les armes de Luitprand, roi des

Arèues d'Arles

Lombards, implora le secours de Charles, comme celui du seul prince qui fût le soutien de la foi (740). Le duc des Francs promit son appui, et somma Luitprand de retirer ses troupes ; mais la mort de Luitprand, celle de Grégoire, celle enfin de Charles-Martel, suspendirent l'effet de cette menace.

Ce grand homme mourut à Kiersi-sur-Oise, près de Compiègne, le 21 octobre 741. Le roi Thierry l\ avait cessé de vivre quatre ans auparavant, et le trône était resté vacant. Charles en mourant donna à son fils aîné Carloman le gouvernement de l'Ostrasie et des provinces d'outre - Rhin ; à son second fils. Pépin, dit le Bref, la Neustrie, la Bourgogne et la Provence ; quelques provinces intermédiaires à Grifon, le troisième. Quanta l'Aquitaine, il l'avait laissée àHunald, fils d'Eudes, mort en 735.

1 Iconoclaste signifie briseur d'images. Léon III, dit l'Isaurieii, est le premier empereur qui ait proscrit le culte des images. ■i Voy. à la lin du volume VExpUcalion raisonnée des figures, a" 9.

Ce partage, bien que soumis à l'assemblée nationale, et ratifié par elle, n'en était pas moins un acte de royauté. Cependant, si l'Osîrasie. indifférente pour les Mérovingiens, voyait avec plaisir le gouvernement entre les mains d'une famille nouvelle, et d'origine toute germanique, il n'en était pas de même en Neustrie, où l'on demandait un descendant deChlo\is. ne fut-ce que par esprit d'opposition à l'influence ostrasienne. Pé|)in céda pour un temps à cette puissance d'une opinion qu'il espérait vaincre, et fit sortir du cloître un enfant mérovingien, qui prit avec la couronne le nom de Childéric IIl.

Puis il fallut combattre, d'un côté le duc d'Aquitaine, qui persévérait dans son système d'indépendance, de l'autre les Saxons et les Bavarois. Le duc de ces derniers, Odilon. excitait Grifon contre ses deux frères ; il était parvenu à l'en détacher, et avait épousé une sœur de ces princes, éloignée d'eux par des mécontentements particuliers. Chaque campagne de Pépin et de Carloman fut signalée par des succès. Enfin, Hunald se retira dans un monastère de l'île de Rhé, laissant l'Aquitaine à son fils Guaifer, et deux ans après, en 747. Carloman prit le même parti. Il s'eu alla à Rome, en habit de pèlerin, demander au pape Zacharie de l'admettre dans un couvent, et entra, comme simple moine, à l'abbaye du mont Cassin.

Les deux frères avaient vécu d'accord, et agi de concert : le grand nom de leur père suffisait pour établir leur autorité à l'intérieur : leurs victoires au dehors, et surtout l'habileté de leur administration, l'avaient consolidée. Fidèles au principe de Charles-Martel, ils convoquaient chaque année l'assemblée nationale du Champ de Mars : mais, plus prudents que lui, parce qu'ils se sentaient moins forts, ils y avaient appelé les évéques. Ce fut une révolution. D'abord le clergé s'attacha à une famille qui, en relevant aux yeux des peuples la dignité de la mission apostolique, favorisait le développement de la foi et les progrès de la civiHsation : puis le caractère de ces assemblées changea entièrement : aux discussions violentes, aux décisions bru-

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taies et passionnées, succédèrent de paisibles délibérations, de sages règlements. Le pays y gagna d'utiles capitulaires : le clergé lui-même, que la barbarie et la dépravation des temps commençaient à pénétrer de toutes parts, amenda ses mœurs, pour mieux corriger celles de la nation. Le concile de Leptines *, convoqué par Carloman (743), celui de Soissons, convoqué par Pépin (744), donnèrent le signal dès réformes ecclésiastiques : et dès lors la France entra, bien qu'à pas lents, dans une nouvelle voie sociale. Personne n'osa murmurer, parce qu'en général on vénérait les évoques comme des saints : mais l'aristocratie sentit qu'elle était vaincue.

Une autre victoire était nécessaire, pour le bien du pays ; celle de la légitimité réelle sur la légitimité fictive, celle de la vérité sur le mensonge. L'élection sans cesse renouvelée d'un roi sans autorité dégradait la royauté dans l'espjït des peuples : la séparation violente du titre et du pouvoir, du nom et de la chose, si difficile à comprendre pour nous qui sommes pourtant si habitués aux abstractions, était tout à fait inintelligible à cette époque de naïve pensée. Pvégner sans gouverner devait paraître une absurdité immense, et rien n'était plus simple que de faire comprendre à tous, même au roi, qu'elle ne pouvait subsister davantage. Cependant cette royauté que Pépin allait prendre, et que la force des choses mettait entre ses mains, il la voulait environnée de respect : le serment prêté à l'imbécile Childéric était un acte religieux, et l'on ne se jouait pas alors des idées religieuses ; d'ailleurs il fallait qu'un serment pareil engageât les peiq:)les envers la royauté nouvelle : l'autorité du souverain pontife était donc indispensable pour délier et pour lier les consciences. Burchard, évêque de Wurtzbourg, et le prêtre Fulrad, furent envoyés à Rome, pour consulter le pape Zacharie sur cette grande question. Le pape répondit comme le bon sens public : Celui-là doit être roi^ qui

1 Leptiues pu Lestines est un bourg de Belgique, à 20 kilomètres sud-ouest de Charleroi. Les rois Mérovingiens y avaient une résidence. Dans le concile de Leptines on restitua au clergé les biens que Charles-Martel lui avait pris.

exerce le pouvoir royal^ et il délia les Francs du serment de fidélité à la famille Mérovingienne. Alors l'assemblée nationale fut convoquée à Soissons, pour le 1^' mars 752. et Pépin, d'un consentement unanime, fut élu roi des Francs.

Le jeune et faible Childéric fut conduit à Saint-Omer et enfermé dans le couvent de Sithieu. Xanthaire. l'abbé, le décida à prendre l'habit religieux. Il y mourut trois ans après.

La dynastie des Carlovingiens commença ^

Une révolution pareille venait de s'accomplir en Orient, en 750. La race dégénérée des kalifes Ommiades avait fait place à la dynastie belliqueuse des Abbassides.

A peine Pépin était-il sur le trône, que le successeur de Zacharie, Etienne II, vint implorer son secours contre Astolphe.roides Lombards. L'empereur Constantin Copronyme, fils de Léon l'Isaurien, ne défendait son domaine de Rome que par ambassadeurs, et les Lombards étaient près de tout envahir. Le pape trouva Pépin à Ponthyon, domaine royal près de Vitry, en Champagne ^ : il se jeta à ses genoux, et le conjura de sauver le peuple romain. Ce grand nom avait encore quelque chose de son ancienne majesté : c'était pour l'orgueil des Francs un beau spectacle, de voir aux pieds de leur roi le chef du monde chrétien, demandant protection pour la capitale du vieux monde. L'assemblée nationale, réunie à Braine ^, promit ses secours avec enthousiasme, et une cérémonie nouvelle et imposante acheva d'exalter les esprits. Etienne couronna et oignit de l'huile sainte l'élu de la nation et ses deux fils. Charles et Carloman, et menaça d'excommunication quiconque songerait à chercher des rois dans une autre famille (754).

Alors, l'armée des Francs se mit en marche : les passages des Alpes, défendus par les Lombards, furent forcés. Astolphe, bloqué dans Pavie, s'engagea par serment à ne plus

1 Carlovingica (Carl\Nig),/îZs d' Charles. Ce n'est pas de Charlemngne, comme on l'a dit, que vient ce nom, mais de Charles-Martel. Pépin, fils de Charles, est bien le premier carlovingien.

2 A 8 kilomètres nord-est de cette rille.

3 A 16 kilomètres sud-est de Soissons.

attaquer le duché romain, et Pépin, modéré dans sa victoire, se retira; mais l'année suivante (755), le perfide Lombard recommença ses dévastations et vint assiéger Rome. Pépin, avec son activité ordinaire, repassa les monts, et força de nouveau Astolphe de se renfermer dans Pavie. Cette fois, le vainqueur ne se contenta plus d'une promesse : il se fit céder Ravenne et les villes du duché romain ; et sans écouter les ambassadeurs de Constantin, qui les revendiquaient comme appartenant à l'empire, il les donna en toute souveraineté à Etienne II. Ainsi commença le pouvoir temporel des papes.

L'Espagne n'avait pas accepté les conséquences de la révolution d'Orient. Fidèle aux Ommiades, elle obéissait à un prince de cette famille, Abdéramel", qui fit schisme en 756, et créa le kalifat de Gordoue. La division s'introduisait chez les Sarrasins, l'occasion était favorable. Alphonse le Catholique releva dans les Asturies et la Galice la puissance des Wisigoths, et les seigneurs de Septimanie appelèrent le roi des Francs à leur secours. Pépin battit les Sarrasins, reprit Carcassonne et Narbonne (759), reçut la soumission des comtes Wisigoths qu'il avait protégés, et réunit la Septimanie à la France.

La soumission de l'Aquitaine coûta plus cher au roi et surtout au pays. L'esprit de cette contrée, tout romain, avait toujours repoussé la domination des Francs, et la repoussait bien plus encore depuis que, sous l'influence des hommes d'Ostrasie, ce peuple avait repris son caractère germain. Guaifer, fils de Hunald, non-seulement cherchait à s'affermir dans son indépendance, mais il attirait à lui tous les Francs mécontents du nouveau régime ; de plus, il dépossédait de leurs biens les églises et les leudes. L'assemblée des Francs, en 759, voulut la guerre; et cette guerre, qui dura près de neuf ans, fut signalée de part et d'autre par des ravages et des massacres. Pépin dévasta le Berry et l'Auvergne; Guaifer, la Bourgogne. Bourges, Issoudun, Autun, Chalon-sur-Saône furent brûlées. Les couvents mêmes ne furent pas épargnés. Les deux peuples, qui

100 nisToiiiE Di: fr\>ci-.

se haïssaient, se conduisaient en barbares, oubliant que le pays, quel que fût le résultat de la lutte, devait être une patrie pour le vainqueur et non une terre conquise. Enfin, le Nord l'emporta sur le Midi. Poitiers, Angoulc-me. Périgueux. Saintes. Limoges furent prises par Pépin. Guaifer, fuyant de château en château, fut assassiné le 2 juin 7(58, et l'Aquitaine fut soumise. Mais le vainqueur n'eut pas le temps d'affermir sa conquête. Attaqué à Saintes par une hydi'opisie au commencement de septembre, il se fit transporter à Tours, puis à Saint-Denis; et le 24 du même mois, la dynastie carlovingienne alla prendre possession dans les caveaux de la royale abbaye.

Les relations de Pépin avec Rome développèrent en France les idées religieuses, donnèrent au culte plus de régularité, à la vie monastique plus d'ordre et des habitudes ])lus laborieuses. On commença à copier des manuscrits de l'antiquité, à faire quelques études: l'instruction conduisant aux dignités ecclésiastiques, et ces dignités à l'influence pohtique, la parole devint une puissance. En même temps, les populations se groupaient davantage, car Pépin avait apporté ou fait venir d'Italie un grand nombre de reliques des saints : les églises se disputaient l'honneur de les posséder, les familles, celui d'habiter auprès d'elles et de se mettre, pour ainsi dire, sous leur protection. Des clochers s'élevaient de toutes parts, car l'usage des cloches commençait à se répandre ^ Beaucoup de villages, de petites villes naquirent ainsi autour des monuments religieux qui se formaient. Le roi lui-même donnait l'exemple de la piété : on le vit, en 16\ , en Auvergne, porter de Yolvic à l'abbaye de Mansac les reliques de saint Austremoine. Fulrad, qu'il avait envoyé à Rome, fonda de ses libéralités, près de Schelestadt, une abbaye qui donna naissance à la ville de Saint-Hippolyte, appelée longtemps Fulrad willer : lui-même fonda l'abbaye

1 C'est au règne de Pépia qu'il faut rapporter l'origiue des vitraux peints, l'emploi des plumes à écrire, substituées au calajyius romaiu. Le premier orgue connu en Occident fut envoyé à Pépin, en 757, par Tempereur Constantin. Copronyme. Pépin en orna l'église de Compiègue.

de Gorze près de Metz, et fit consacrer par le pape Etienne celle de Saint-Michel, autour de laquelle s'éleva la ville de Saint-Mihiel. Ceux qui n'ont vu dans Pépin qu'un barbare, ignorent qu'il fit bâtir dans la ville d'Aire un château pour l'éducation de ses enfants. Pendant qu'à cinq lieues de là, à Saint-Omer, une dynastie ignorante s'éteignait à l'ombre d'un cloître, le jeune Charlemagne, sous la surveillance de Berthe, sa mère, étudiait dans ce château la rhétorique, la philosophie, les mathématiques et l'astronomie ^

Le règne de Pépin n'est donc pas sans gloire : fils et père d'un grand homme, il fut digne de tous deux.

Nous voici arrivés à l'époque la plus étonnante, au nom le plus éclatant du moyen âge. Le vieux monde romain, la vieille Gaule, les peuples barbares, la jeune chrétienté, tont va se fondre, s'organiser, marcher au même but sous l'influence d'une volonté puissante, inftUigable : l'Europe moderne va naître.

Charles, que tous les siècles ont appelé Charlemagne {Carolus magnus)^ avait vingt-six ans quand son père mourut. Le dernier acte royal de Pépin, confirmé par l'assemblée natiunale. avait été un partage entre ses deux fils, tous deux couronnés par Etienne. A Carloman, les provinces de l'Est, à Charles, celles de l'Ouest : c'étaient toujours la Neustrie etl'Ostrasie; et l'Aquitaine, considérée comme conquête, appartenait à tous deux. Mais pour la posséder, il fallait combattre encore, car Hunald, père de Guaifer, était sorti de son couvent et avait repris le pouvoir. Carloman, pour quelques mésintelligences survenues entre son frère et lui.

1 La ville d'Aire fut fondée par le comte Lidéric, que Chlothaire II nomma forestier de ses provinces du nord. Il lui donna même sa fille en mariage. On a trouvé dans Tabbaye de cette ville cette inscription sur un vieux tombeau :

J'eus à nom Lidéric, à la chière hardie, Forestier et seigneur jusques en Normandie;

J'épousai dame Josne, la fille au roi Chlothaire ;

Environ Tan 600 fondai la ville d'Aire.

Il est inutile de dire que colle épitaphe est posiérieure de plusieurs siècles a Lidéric. La fondation d'Aire ne remonte pas au delà de 630 : Lidéric ne mourut qu'en 677.

retira ses troupes déjà en marche, et Charles entreprit seul la guerre. Elle ne fut pas longue : Hunald. vaincu et fugitif, se retira auprès de Loup ou Lope. duc des Gascons, qui le livra à Charles. Ce dernier se contenta de le garder prisonnier, et pour avoir un point d'appui dans l'Aquitaine, en cas de rébellion nouvelle, comme presque toutes les villes étaient sans fortifications, il fit bâtir sur la Dordogne le château de Fronsac (769) ^

Carloman ne jouit pas longtemps de la royauté: il mourut à Samoussy, près de Laon, le 4 décembre 771. sans avoir laissé rien à raconter à l'histoire. Ses deux fils pouvaient prétendre à la couronne ; mais le règne des enfants-rois était passé. L'assemblée nationale, réunie au château de Carbonac. dans les Ardennes, conféra à Charles le titre de roi des Francs d'Ostrasie.

Le jeune prince suivit l'exemple de son aïeul et de son père ; comme le premier, il façonna les Francs à l'obéissance par les guerres nationales; comme l'autre, il les civilisa par la rehgion. Ce fut là sa première pensée et le début de son règne. Au nord de ses Etats s'ouvrait un champ libre à cette double conquête des armes et du christianisme, la ligue saxonne, toujours païenne, toujours ennemie. Loin de dompter ce peuple, les attaques réitérées de Charles-Martel et de Pépin n'avaient servi qu'à augmenter son énergie et développer sa nationalité. Réunis en une confédération puissante, dans laquelle s'étaient mêlés tous les petits peuples du Xord. les Saxons rappelaient par leur constitution celle des Francs avant l'invasion de la Gaule. Leurs tribus s'étendaient jusqu'à la mer Baltique ^ Tous les ans. les députés de la fédération s'assemblaient en armes sur les bords du A^'eser, auprès d'un grand monument national dont la superstition avait fait une idole, et qu'on appelait Herman- Saide, la colonne du Germain ou d'Arminius. Là on décidait par acclamation la conquête, si l'armée des Francs

1 Tout près de Libourue.

2 Les principales tribus Saxonnes éiaieut celles des Ostphalienî, des >Vestphalieus, des Angariens et des Xordaibingiens.

était occupée contre les Sarrasins, ou une résistance opiniâtre, si cette armée avait franchi le Rhin.

Durant les premières années de son règne, Charles envoya des missionnaires dans ces contrées, convaincu que les faire chrétiennes, c'était les faire françaises. Les idoles reculèrent, des églises s'établirent. La confédération saxonne se sentit blessée au cœur; elle prit une résolution violente : on renversa les monuments religieux, on massacra les chrétiens. Le saint prêtre Libuin, qui s'était avancé jusqu'au Weser, n'échappaque par miracle à la fureur de ces barbares.

L'assemblée du Champ de mai, convoquée à Worms en 772, décida qu'il fallait venger les victimes. Charles entra dans le pays des Saxons, le ravagea, et renversa VHerman - Saule.

Dès lors la guerre devenait interminable; en effet, elle dura trentetrois ans. Ainsi , depuis les premières attaques de Charles-Martel, il fallut à troisgrands hommes et à la plus belliqueuse des nations soixante-dix ans de guerre acharnée pour réduire ce peuple intrépide.

Une campagne Charlemagne 1.

en ItaHe vint interrompre cette lutte, dès l'année 773. Les Lombards étaient

1 Voy, à la fm du yo\\xm&V Explication raisonnée des figures, n» iO.

restc's ennemis des Francs et du pape. Leur roi Didier s'était empressé d'offrir une retraite à la veuve de Carloman et à ses deux fils dépossédés. Hunald. relâché par Charlemagne,- sous prétexte d'aller à Rome, s'était retiré à la cour du même prince. Charles, de son côté, on ne sait pourquoi, avait répudié une fille de Didier, qu'il avait épousée. Le roi des Lombards, d'ailleurs, refusait d'exécuter les traités imposés par Pépin. Charles convoqua l'assemblée des Francs à Genève, afin que. la guerre une fois résolue, on n'eût plus qu'à se mettre en marche. Puis il franchit les Alpes, et se précipita sur la Lombardie.

Didier fit comme Astolphe; il laissa ravager le pays, et s'enferma dans sa capitale. L'art des sièges était alors dans l'enfance : il fallait prendre une ville d'assaut, ou en occuper les abords, pour empêcher les vivres d'y entrer. C'était là toute la tactique des Francs. Charles, dont l'armée était nombreuse, choisit ce dernier parti, laissa ses troupes devant Pavie, et se rendit à Rome. Il y entra le samedi-saint, 1" avril 774, à pied, en pèlerin, au milieu de la pompe triomphale que le pape Adrien I" avait déployée pour lui K Il confirma les donations faites au saint-siége par son prédécesseur, et revint devant Pavie. qui ne tarda pas à capituler. Didier, livré à Charlemagne. fut envoyé à Liège, puis à Corbie, où il acheva ses jours dans des exercices de piété. On ignore ce que devinrent la veuve et les fils de Carloman. Charlemagne ceignit son front de la couronne de fer, et s'appela roi des Lombards.

Les trois années suivantes furent employées à la guerre contre les Saxons, et Charles tint son Champ de mai, en 775, à Duren, dans le duché de Juliers: en 776. à Worms : en 777. à Paderborn, dans le pays conquis; car déjà les

1 Charlemagne logea au palais du Vatican. On ifrnnre à quelle époque fut élevé ce palais, qui existait lorsque Constantin, en 326, lit bâtir auprès une grande basilique eu rhoiiiieur de saint Pierre. Cette basilique, dont le xvi« siècle a fait une des merveilles du monde, avait alors cinq nofs : elle occu|)ait la place du cirque des jardins de Xéron, où cet empereur fit l)rûler les chrétiens. Le palais du Vatican, ou logea Charlemagne, tombait en ruines au xue siècle. Le pape Célestin le fit rebâtir en 1192.

HIITIEME SIÈCLE. 1 0 5

Saxons étaient divisés. Quelques-unes de leurs tribus, vaincues et devenues chrétiennes, faisaient partie de l'assemblée nationale des Francs. Mais la confédération venait d'acquérir l'appui d'un nouveau peuple, et surtout celui d'un héros. AVitikind. un de leurs chefs, appelait aux armes tous les guerriers du Nord, et, sur les deux rives de la Baltique, il rassemblait des défenseurs pour son pays.

Cependant la gloire de Charles s'étendait au loin. D'une part, l'appui qu'il donnait au pape dans la querelle des iconoclastes rendait son nom redoutable à l'empire d'Orient; de l'autre, le kalife abbasside, Mohammed-al-Mohdi, fils du célèbre Al-Mansour, fondateur de Bagdad, et père du plus célèbre Aaroun-al-Raschid, dans la pensée que deux dynasties nouvelles se doivent un mutuel appui, invoquait son assistance contre les Ommiades d'Espagne. On vit, au Champ de mai de Paderborn, une ambassade de Sarrasins, conduite par le gouverneur de Saragosse, implorer le secours du roi des Francs contre l'émir de Cordoue, Abdérame P% qui s'appelait le chef des croyants. L'assemblée nationale fut en conséquence convoquée pour le printemps suivant à Chasseneuil, près de Yilleneuve-d'xVgen.

C'est encore un trait fort remarquable de la politique carlovingienne que ce changement perpétuel du centre d'action du gouvernement. Comme Charles-Martel, comme Pépin, Charlemagne évita pendant bien longtemps d'avoir une résidence fixe, et d'appeler au même lieu les assemblées nationales. Jamais il ne séjourna à Paris; ses résidences les plus ordinaires, et il y restait fort peu, étaient les châteaux d'Attigny, de Schelestadt, de Worms, d'Héristal, et, plus tard, la ville d'Aix-la-Chapelle, dont il voulut faire la rivale de Rome. Cette perpétuelle mobilité du gouvernement central empêchait l'aristocratie de s'organiser en mi corps et de se constituer en pouvoir. Il est évident que les assemblées de Genève, de Paderborn et de Chasseneuil ne pouvaient pas se composer des mêmes hommes et agir d'après des principes communs. Un seul principe se maintenait donc partout, celui de l'autorité royale. Il y avait encore

lOG HISTOIRE DE fRA.\CE.

un autre avantage dans le chanirement de lieu, celui de transporter la nation délibérante sur le terrain même où elle devait être la nation agissante. La guerre une fois décidée à Paderborn. à Genève, à Chasseneuil, comme on venait en aniies au Champ de mai, on n'avait plus qu'à passer le AVeser. les Alpes ou les Pyrénées. Et comment ne pas décider la guerre en présence de l'ennemi, et. pour ainsi dire, les pieds sur son territoire?

On franchit donc les Pyrénées en 778. et l'Espagne fut bientôt soumise juscpa'à l'Èbre. Saragosse, Pampelune. les villes de la Catalogne, reçurent des comtes Fraiics. etpe itêtre la monarchie des Ommiades eût-elle disparu du sol ibérien, si la nouvelle du retour de AVitikind et du soulèvement général des Saxons n'eût rappelé précipitamment le vainqueur. La rapidité involontaire de ce retour ne lui permit pas de prendre les précautions nécessaires. Sans allié chez les Sarrasins, car il n'avait seni que la cause du christianisme, sans allié chez les chrétiens ^^'isigoths ou Xavarrais, car il n'avait conquis que pouj^ les Francs, il fut obhgé de traverser la chaîne des Pyrénées par les montagnes les plus élevées, par les précipices les plus abmpts. Harcelé dans sa marche par les Gascons, il eut la douleur de voir son arrière-garde taillée en pièces dans la vallée de Roncevaux. Là périt le fameux Roland, si célèbre depuis dans les romans de chevalerie, et qu'on a cru longtemps neveu de Charlemagne K

Les Saxons avaient ravagé les pays situés sur la droite du Rhin, n'osant pas traverser ce fleuve. Charles, au printemps, les poui-suivit encore, soumit de nouveau leur pays jusqu'au '\\'eser, et distribua les terres conquises, non plus à des

J Xous n'avons d'authentique «ur la mort de Roland et la défaite de Roncevaus, que le récit tres-couit d'Egiuhard, qui désigne Roland par ces mots préfet de la frontière Britannique . Quant aux faits d'armes proiligieux qu'on attribue à Roland, dans les guerres contre les Sarrasins, ils proviennent des vieilles traditions populaires de l'Espagne etdes Pyrénées, traditions recueilliesà la6u du xm« siècle dans une chronique qu'on eut l'adresse alors d'attribuer à revéque de Reims, Turpin. contemporain de Charlemagne.

Un chant basque a consacre le souvenir du désastre que les Francs avaient subi à Roucevaui.

ducs, à des comtes francs, mais à desëvêques, à des abbayes, comptant plutôt sur l'influence pacifique de la religion que sur l'autorité guerrière de ses lieutenants. Il fit plus, il donna pour gouverneurs aux cantons soumis des seigneurs de la nation vaincue ; il essaya l'emploi de la clémence et de l'humanité. Tout fut inutile. Witikind vaincu reparaissait chaque année, et chaque année il fallait recommencer la guerre. On ne doit point s'étonner après cela si la patience du vainqueur se lassa, s'il arriva un jour où le sang des barbares bouillonna dans ses veines, et si, à Werden \ en 782, il fit trancher la tête à quatre mille cinq cents Saxons, pour les punir d'avoir violé leurs serments, et tourné contre lui les armes qu'il leur avait données pour combattre avec lui contre les Slaves.

Vers ce même temps, l'empire d'Orient rechercha l'alhance du grand roi. Léon IV, fils de Constantin Gopronyme, ayant chassé sa femme Irène, en 780, pour avoir trouvé deux images dans son lit, celle-ci le fit mourir et déclara empereur son fils Constantin Y. Puis, elle demanda pour lui à Charles, sa fille Rothrude. La jeune princesse, âgée de huit ans, se mit à étudier la langue grecque. Lorsqu'on lui fit cette demande, Charles était à Rome, où il venait de faire couronner deux de ses fils : Pépin, comme roi des Lombards, Chlodowig (Chlovis, dont nous avons fait Louis), comme roi d'Aquitaine. Ce dernier n'avait que trois ans. Il était né à Chasseneuil, pendant le Champ de mai de 778. Quant au fils aîné, Charles, son père, le gardait auprès de lui.

Souvent, en effet, il avait besoin de diviser ses forces, car les Saxons l'attaquaient sur tous les points. Il leur offrait cependant tous les privilèges des Francs, le droit d'assister aux assemblées, par conséquent de prendre part au gouvernement; celui d'être administrés par des comtes de leur nation, celui de posséder leurs terres libres. Jamais conditions plus larges ne furent le résultat d'une conquête;

1 Au confluent de l'Aller et du "Weser.

I 08 HISTOIRE DE rill>CE.

mais Charles, tn^ivant sur les limites de ses Etats un peuple intrépide, voulait l'avoir à lui pour s'en faire une barrière contre toute invasion possible. Il ne lui demandait qu'une garantie, celle de la religion, persuadé qu'il n'y aurait jamais fusion entre une nation païenne et des chrétiens; et c'était justement là l'obstacle, non que les Saxons tinssent à leurs croyances, mais parce qu'ils repoussaient le Dieu inconnu, le Dieu qui voulait la soumission à l'autorité. Il fallait cependant finir par céder à la force ou se rendre à la générosité ; car si d'un côté les Francs dogmatisaient comme les Arabes, à coups de sabre, de l'autre le roi tenait noblement ses promesses à ceux qui fléchissaient devant lui. AVitikind en fut un exemple : après sept ans de résistance opiniâtre, le guerrier saxon vint avec son frère Abbio faire sa somuission au palais d'Attigny. Ils y reçurent le baptême, et furent renvoyés avec honneur dans leur pays (785).

Cependant la guerre renaissait sans cesse de la guerre, et une ligne puissante se formait contre Charlemagne. Un duc lombard, Arégise, avait conservé en Italie le duché de Bénévent : son beau-frère Adalgise, fils de Didier, réfugié à Constantinople. parvint à détacher Irène de l'alliance de Charles, et se chargea de soulever contre les Francs les populations grecques qui occupaient le midi de l'Italie. Un autre prince, tributaire des Francs et chargé de protéger leurs frontières. Tassilon. duc des Bavarois, engageait secrètement les Huns et les Avares du Danube à marchervers le Rhin. Les Sarrasins, peut-être d'intelligence avec les Grecs, menaçaient l'Aquitaine où régnait le jeune Louis : enfin, bien que les Saxons fussent tranquilles pour le moment, les peuples slaves, leurs voisins sur la rive droite de l'Elbe, n'attendaient qu'un signal pour faire cause commune avec eux.

Mais à cette époque les voyages étaient longs, les communications difficiles et périlleuses, et avant que tant de peui)les eussent pu s'entendre, Cliarlemagne était partout. En 787, il passe les Alpes, traverse l'Italie, bat Arégise, et

HUITIEME SIECLE. i 09

lui laisse son duché, se contentant de garder en otage son filsGrimoald. Grand capitaine, vainqueur généreux, il se montre aussi politique habile, car Arégise étant mort, il donne le duché à Grimoald, et le sépare des Grecs contre lesquels il le fait marcher lui-môme à la tête des Francs. Les Grecs sont vaincus, Adalgise périt dans la bataille, et Gharlemagne est déjà à Worms, où il fait décider par l'assemblée nationale la guerre contre le duc des Bavarois. Trois armées, levées comme par enchantement, entrent en Bavière, l'une au nord, commandée par Charles, fils du roi, l'autre au midi, sous les ordres de Pépin, la troisième au centre, Gharlemagne en tète. Il fallait non-seulement abattre le traîlre, niais frapper de terreur les peuples slaves et tartares. Tassilon vaincu se soumet. Charles le fait juger au Champ de mai d'Ingelheim, près de Mayence : les Bavarois eux-mêmes dénoncent les trahisons de leur duc, qui avoue tout. L'assemblée le condamne à mort, et Charles adoucit la peine en renvoyant expier ses fautes au couvent de Jumiéges. Puis, le vainqueur marche contre les Huns et les Avares, et étend ses conquêtes jusqu'au Raab. Au nord, les Saxons révoltés furent châtiés de nouveau, l'Elbe fut franchi ; les peuples slaves reculèrent , et l'Oder devint la limite de l'empire des Francs.

Les années qui suivirent ne furent pas plus tranquilles : Charles ne prenait de repos que pendant quelques mois de l'hiver; alors il s'occupait d'embellir Aix-la-Chapelle, et de régler l'administration de ses vastes États. Le reste de l'année le tenait en campagne sur le Danube, sur l'Elbe, au bord de la Baltique. Jamais vie de souverain ne fut plus active, et l'on comprend à peine comment un homme pouvait suffire à tant de travaux K

1 Nous admirons, dans l'antiquité, Pactivité d'Alexandre; dans les temps modernes, celle de Napoléon. Mais Alexandre mourut à trente-deux ans, et Charlomagne continua ce genre de vie jusqu'à soixante douze. Napoléon, pour courir d'un bout à l'autre de l'Europe, avait de belles routes, de bonnes voitures, d'excellents chevaux de poste, de nombreux relais. Figurez-vous le roi des Francs, à soixante ans; bravant le Danube sur de méchantes barques, traversant les marais des Pays-Bas, franchissant pour la dixième fois les Alpes au milieu des préci-

HIST. DE Fil. — T. I. 7

Charlemagiie combattit peu les Sarrasins : les divisions intestines de ce peuple en Espagne laissaient respirer l'Aquitaine, et les incursions qu'ils firent dans ce pays ne furent que passagères. Le jeune Louis, dont l'administration fut sage, quittait Toulouse de temps en temps pour venir faire un rapport à son père sur l'état de ses provinces méridionales. La politique de Charles, de ce côté, consista à entretenir les dissensions entre les Sarrasins, et à favoriser les tentatives d'Alphonse II, roi des Asturies, pour contenir ce peuple dans ses limites. Alphonse lui-même se regardait comme le vassal de Charles, car [)lus d'une fois il lui envoya des présents par des ambassadeurs, qui rendaient compte au roi des Francs des succès que les chrétiens de la Péninsule avaient obtenus. Charles se voyait donc tout-puissant, à la tète d'une vaste et formidable monarchie.

Cependant, une sédition faillit renverser son pouvoir dans la capitale du monde chrétien. Léon III avait succédé a Adrien I", en 795. et une faction nombreuse, soudoyée sans doute par l'empire grec, souleva la populace contre le nouveau pape. Le 25 avril 799, pendant une procession, une troupe furieuse s'élança sur lui, l'accabla de coups, lui creva un œil, et le malheureux pontife fut jeté tout sanglant dans une prison. Sauvé au moyen d'une échelle de cordes, le vieillard s'enfuit pendant la nuit, gagna Spolète, et prit le parti d'aller trouver le roi des Francs, pour implorer sa protection. Pépin reçut le pape au passage des Alpes, et le conduisit à son père, qui se trouvait alors au Champ de mai de Paderborn, entouré d'évêques, de guerriers francs, de Saxons, de Bavarois, de députés tartares, grecs, wisigoths. sarrasins. C'était un curieux spectacle de voir le pape au milieu de cette cour extraordinaire. Charles lui promit son secours, et le fit reconduire à Rome avec une

pices et des glaces, supportant le soleil de la Calabre après les neiges de la Germanie, et courant à cheval du golfe de Naples aux grèves de la Baltique. 11 n'y a pas aujourd'hui un commis-voyageur qui ne parcoure ces espaces avec plus de ressources, plus de commodités que Charlemagne, dût-il faire ce voyage à pied.

HUniE.Mi: SIECLE. 1 1 1

nombreuse escorte, annonçant sa venue pour l'année suivante.

Avant de faire ce voyage, il voulut visiter les côtes de la mer du Nord. Maître de tout le cours des fleuves qui s'y rendent, il ne craignait rien à l'intérieur pour la tranquillité de ses Etats. Mais ceux des Saxons que le chr'Stianisme n'avait pu soumettre, chassés du continent, avaient trouvé des frères sur les côtes du Jutland et de la Norwége. Ces hommes du Nord (Normands) commençaient à promener sur les mers leurs brigandages féroces : quelques-uns avaient paru à l'embouchure de l'Escaut, de la Somme. Charles songeait à armer le littoral. Il partit d'Aix-la-Chapelle, au mois de mars 800, et visita toutes les côtes jusqu'à l'embouchure de la Seine, distribuant des garnisons et faisant construire des barques armées sur tous les points menacés. Puis il alla faire ses dévotions à Tours, sur le tombeau de saint Martin, et revint par Orléans et Paris, à Aix-la-Chapelle, et de là à Mayence, où il présida le Champ de mai.

Au mois d'octobre, il se mit en route pour l'Italie, suivi d'une armée nombreuse. Après un repos de sept jours à Ravenne, il fit son entrée dans Rome le 24 novembre. Le pape, qu'on avait accusé de crimes imaginaires, se purgea facilement dans une assemblée convoquée à cet effet; ses accusateurs furent exilés : ses assassins, condamnés à mort, obtinrent grâce par son intercession. Ce jour établit à jamais l'autorité du Saint-Siège, en même temps qu'il rejeta à jamais de l'Italie l'empire d'Orient. Un nouvel empire s'était formé et consolidé. De vastes limites, une puissante organisation intérieure, un grand homme, rien ne lui manquait. Il ne fallait plus qu'une proclamation solennelle, un titre, une couronne. Le jour de Noël en présence d'un peuple immense, le pape officia dans la basilique du Vatican, et s'approchant de Charlemagne à genoux, il posa sur sa tête une couronne d'or aux applaudissements du peuple qui criait : « Charles- Auguste, couronné par Dieu, grand et pacifique Empereur des Romains, longue vie et

vict ire! » Ce n'était pas une vaine cérémonie, c'était l'inauguration des sociétés modernes; ce n'était pas seulement la voix du peuple saluant un nouveau maître, c'était la voix de Dieu proclamant la dernière heure des temps barbares, et faisant naître l'ère de la civilisation le jour même où. huit cents ans auparavant, il avait fait naître l'ère chrétienne.

KELVIEME SIECLE. 113

L'EMPIRE CAllLOVINGIEN.

La multiplicité des conquêtes de Gharlemagne ne permet pas à l'histoire de s'arrêter pour observer l'administration du vaste empire qu'il organisa. Nous voyons sans cesse le bras du guerrier promener son glaive sur des frontières lointaines, nous ne sentons pas à l'inténear du royaume l'action de la pensée du législateur. Et pourtant, c'est là que se manifeste tout entier le génie de Charlemagne. génie lancé comme un rayon de lumière divine pour éclairer les temps barbares, pour illuminer sur tous les points de l'avenir les routes où l'humanité devait marcher un jour : car pour les hommes d'alors cette lumière fut trop forte : dès qu'elle fut éteinte, la société rec mmença à marcher dans l'ombre ; mais au moins marchait-elle, et bien quon ne vît plus le but, on savait qu'il y en avait un.

Partout, dans les capitulaires de Charlemagne, on trouve les préceptes de religion et de morale dominant et réglant les prescriptions de la vie civile. Ces préceptes, dont les lois humaines ne s'occupent plus quand la société est toute constituée, quand l'éducation des peuples peut être confiée aux exemples des aïeux, aux leçons des sages, aux livres des habiles, il faut bien que le législateur les donne et les répète lui-même quand il parle à une nation encore dénuée de tous ces avantages. Piesponsable devant Dieu de cette multitude d'âmes humaines que sa volonté soumet, de cette multitude d'intelligences que son esprit dirige, il est alors comme l'unique dépositaire des vérités éternelles, comme le seul représentant de la loi souveraine. Il ne faut donc

point juger les capitiilairos en se plaçant au point cle\Tiede nos codes modernes, et dire en les lisant : « A (juoi bon cet axiome? à quoi bon cette règle de conduite? Nous savons tout cela. » Nous le savons sans doute, mais les Saxons, les Lombards, les Bavarois, les Francs eux-mêmes ne le savaient pas : c'étaient des barbares qu'il fallait instruire, des sauvages qu'il fallait dompter. Cbrétiens par le baptême, ils avaient besoin de le devenir par l'esprit, par le cœur, si l'on voulait un jour en faire des citoyens.

Charles, dont l'éducation avait été soignée, attirait à lui

tout ce que ses vastes Etats et les régions voisines pouvaient produire d'hommes savauts et laborieux. Loin de substituer, comme tant de législateurs et de conquérants, sa raison et sa volonté à la pensée de tous, il cherchait à s'éclairer des lumières de tous. Entouré de prélats, d'hommes studieux formés par les voyages ou par l'exercice du pouvoir, il s'était fait une sorte de conseil privé avec lequel il préparait, selon le besoin, ses capitulaires . avant de les porter à l'assemblée nationale du Champ de mai. qui seule leur donnait force de loi. Cette assemblée d'ailleurs n'était pas la seule où la nation fût représentée ; et quoique nous n'ayons pas un grand nombre de documents pour nous faire uue idée

Charleiiiagne en coutume d'eiiiperear

1 Voy. à la fin du volume, VExj,Ucatinn raisnméo des fxgnreSy n- 11.

NELVIÈME SIÈCLE. 115

complète de la constitution de l'empire à cette époque, voici H peu près l'organisation politique, judiciaire, militaire et financière établie par Charlemagne.

On peut mettre en première ligne les grandes divisions territoriales, sous le nom de royaumes ou duchés, tels que le royaume d'Aquitaine et celui des Lombards, le duché de Bavière, celui deFrioul, etc. Les rois étaient fils de Charlemagne, les ducs, de grands feudataires créés par ses prédécesseurs ou par lui-même. Tous, rois et ducs, n'étaient que ses lieutenants, et lui devaient obéissance et service militaire en toute occasion.

La di\'ision générale ensuite, était celle des comtés, administrés par des comtes (Grafen). Cette division, qui s'étendait par tout l'empire, paraît avoir correspondu à celle des évêchés.

Chaque comté était subdivisé en vicomtes ouvigueries, ou vicariats, sous des vicomtes ou vicaires ; les vigueries se partageaient en cantons, sous des centeniers. Enfin, dans chaque canton on distinguait un certain nombre de manses. Lamanse était une portion de terrain suffisante pour l'entretien d'une famille : on n'en connaît pas l'étendue exacte *.

Chacun des fonctionnaires désignés ci-dessus participait au pouvoir judiciaire comme au pouvoir administratif. En outre, il était chargé de veiller à la perception des revenus publics. Ces revenus étaient de deux sortes : les produits des domaines du prince, et les amendes pécuniaires par lesquelles on expiait les délits et les crimes. Charles, pour les crimes, avait augmenté beaucoup ces amendes. Au reste, on était encore bien loin de concevoir comme possible l'uniformité d'un code civil, d'un code pénal : chaque nation avait sa loi, Wisigoths, Bourguignons, Lombards, Saxons. Bavarois, Francs, Gaulois mime. Un large principe de liberté consacré par Charlemagne dominait toutes

1 Ducange l'évalue à douze arpents; mais il est probable que cette étendue variait suivant les localités. Le possesseur de douze arpents dans la Beauce ou l'Alsace serait dans Taisance ; celui de douze arpents dans le Cantal pourrait mourir de faim.

ces inégalités : chacun avait le droit d être jugé selon sa loi.

Il en résultait un embarras immense pour les comtes, les vicomtes, etc. Il eût fallu, pour rendre la justice avec impartialité, une étude savante de toutes ces lois; et ces hommes, la plupart formés dans les camps, n'avaient ni le temps ni les moyens de faire une pareille étude. Aussi les épreuves judiciaires. le jugement de Dieu, les dépositions des témoins formaient toute leur jurisprudence: et c'était encore une raison de plus pour que. dans ses capitulaires, le souverain rappelât toujours les principes généraux de la religion et de la morale *.

D'ailleurs, il avait remédié, autant qu'il le pouvait, à cet abus par une active surveillance, en instituant au-dessus de tous ces pouvoirs partiels une sorte de magistrature ambulante chargée de représenter l'action du prince dans toutes les parties de son empire. C'étaient les 7)u'ssi dominici (envoyés du maître), espèce d'éphores ou inspecteurs généraux de l'administration, de la justice et des finances. Ces commissaires, au nombre de deux ou trois par grande division territoriale, et parmi lesquels il y avait toujours au moins un ecclésiastique, visitaient leur district quatre fois par an, recueillaient les plaintes, vérifiaient les comptes des receveurs royaux, et tenaient des lits de justice. Ils présidaient aussi les assemblées provinciales, y prenaient connaissance des besoins du pays, et publiaient les capitulaires. Leurs décisions ne pouvaient être cassées que dans les Champs de mai, et c'était sur leurs rapports que le conseil (lu roi préparait les ordonnances qui devaient être soumises . à ces assemblées.

Une telle organisation, si cWa eût été maintenue avec fermeté par les successeurs de Charles, aurait épargné à notre pays bien des siècles de tâtonnements et bien des ré-

1 Sous r.harlemague, il y avait, sans parler des tribunaux tout à fait inférieurs, le tribunal du comte ou du vicomte, celui du roi, enfin celui que formaient exceptionnellement les assemblées nationales. Dans son tribunal, le comte ou tïcomte était assisté par des hommes libres appelés Scabiiis. Ils se prononçaient sur la culpabilité ou l'innocence de l'accusé ; ensuite il appartenait au comte ou au vicomte de déterminer la peine que subirait le condamné.

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volutioiis. Malheureusement la prescience manque aux plus grands hommes ; et à côté de cette belle administration qui donnait tant de force au pouvoir royal et tant de garanties à la liberté, Gharlemagne faisait grandir une autorité qui devait bientôt les écraser l'un et l'autre.

Les besoins sans cesse renaissants d'un service militaire dont les charges étaient immenses, l'obligeaient à entourer ce service de récompenses proportionnées aux sacrifices qu'il imposait. De là les grands bénéfices accordés à ses leudes ; de là les grandes propriétés territoriales dont les privilèges devaient croître avec les charges. Ainsi, plus on se distinguait à la guerj'e, plus on recevait de terres et d'esclaves; plus ensuite ces services rendus à l'État et au souverain se prolongeaient, plus le souverain devait laisser à ces concessions le temps et les moyens de devenir héréditaires. On ne pouvait pas reprendre aux enfants le prix du sang de leurs pères ; eux-mêmes devaient marcher à leur tour sous les drapeaux; et, après trois ou quatre générations, une loule de grands propriétaires, devenus de petits souverains indépendants, allaient se partager comme une conquête le sol national. La féodalité devait sortir de là tout organisée à son tour, et le système du grand homme allait attendre pendant des siècles que ce torrent fût passé.

Un autre inconvénient résultait de cet ordre de choses. Le service militaire n'était pas du par les leudes seulement: tout homme de condition libre {ariman). du moment qu'il possédait trois manses de terre , devait marcher, équipé à ses frais, à la première pubhcation du ban royal. Toujours entraîné dans de lointaines expéditions, l'homme libre, le petit propriétaire, négligeait son domaine et finissait par le vendre. La grande propriété envaliissait le sol, et, manquant de bras pour le cultiver, avait recours au travail des serfs. La vraie et utile nationalité, celle qui tient à l'amour du sol, disparaissait.

Ainsi, ce que le génie de Gharlemagne organisait si admirablement dans l'iiitérêt de la paix, il le minait insensiblement dans l'intérêt de la guerre. Il prouvait, c mme

tant d'autres avant et apivs lui , qu'on n'est solidement législateur qu'à la condition de n'être pas conquérant.

Un des plus beaux titres de gloire de Charlemagne. c'est d'avoir reconstitué, et pour ainsi dire créé en Ein'ope l'éducation publique. On travaillait avant lui dans les couvents; on étudiait, mais pour soi. pour occuper utilement ses loisirs ou préparer efficacement sa grandeur. Il voulut que la science fût pour tout le monde, et que ses rayons bienfaisants partissent du palais des rois et du sanctuaire des églises. Une école se forma autour de lui sous la présidence du savant Alcuin. qu'il avait fait venir d'York *; de plus, par un capitulaire de l'an 787. il prescrivit à tous les évéques d'ouvrir des écoles auprès de leurs cathédrales, à tous les abbés d"en fonder dans leurs couvents. Dans ses voyages d'Italie, il ramenait avec lui et fixait dans ses Etats, par des bénéfices nombreux, tous les hommes versés dans ce cju'on appelait alors les sept arts libéraux : la grammaire, la rhétonque. la f»hilosophie. le calcul, la géométrie, l'astronomie et la musique. Il voulait, et il l'écrivait à tous, que les clercs fussent dévots au dedans, doctes au dehors^ chastes pour bien vivre, érudits pour bien parler. Mais une difficulté immense s'opposait à ses efforts, celle de la langue. Tous les Francs, et lui-même par conséquent, parlaient la langue tudesque (le vieil allemand), et cet idiome se pliait difficilement aux idées de l'antique civilisation grecque et romaine. Le latin, dépositaire de ces idées, bien qu'il fût resté la langue officielle, s'était étrangement corrompu au contact des idiomes barbares ; il fallait le retrouver dans une étude sérieuse des manuscrits de l'antiquité, et ces manuscrits étaient bien rares. Quant à la langue grecque, elle était restée pour les Francs langue lointaine, étrangère, toute savante. Les autres idiomes qui se partageaient le sol de l'empire carlovingien n'étaient que des patois grossiers. Charlemagne songea, dit-on, à généraliser l'emploi de sa langue maternelle ; mais il reconnut bientôt l'inuti-

1 Alcuin, né eu 726, dans le Vorkshire, était alors simple diacre dans l'église d'York. Il mourut eu 804.

lité de cette tentative, et ses rapports avec l'Italie ramenèrent ses pensées vers la langue des Romains. Il en adopta même les caractères, qu'il lit substituer dans les actes publics aux caractères tndesques. Son oreille germaine avait aussi été charmée par la musique de l'Italie, et il introduisit dans toutes les églises le chant grégorien \ Il fonda à Metz une école de musique qui devait fournir partout des maîtres et des modèles. C'est lui aussi qui donna des bases sûres à la chronologie, en faisant dater les événements de l'année de l'incarnation du Sauveur.

Ce génie prodigieux, qui faisait descendre jusqu'aux plus petits détails son intelligence et sa volonté, puisqu'il réglait par des capitulaires jusqu'aux espèces de légumes qu'il fallait cultiver sur les terres du domaine royal avait conçu un projet, celui de joindre l'Océan à la mer Noire par un canal qui imirait le Rhin et le Danube. Mais la science du siècle faisait défaut à la pensée de l'homme; les travaux furent commencés et abandonnés '^ Il en fut de même lorsqu'il voulut créer une Rome dans le Nord, et orner de palais et d'églises Aix-la-Chapelle. Il fallut faire venir de Ravenne les marbres et les mosaïques du palais des empereurs.

On aime à connaître dans leur vie privée ces personnages extraordinaires. Charles, au rapport d'Éginhard, son secrétaire, était d'une haute stature, d'un visage majestueux. D'après les monuments de son temps qui nous le représentent, il est difficile de se faire une idée juste de cette noble figure, que les arts ont idéalisée depuis. Ici, nous le voyons avec la longue barbe et le costume des empereurs romains, la longue tunique et la chlamyde agrafée sur l'épaule droite ; là, sans barbe, avec la moustache seulement, à la mode des Francs, portant le costume national, c'est-à-dire la courte tunique, les hauts-de-chausses étroits , les bandelettes au-

1 Le chant elle ri(e grégoriens sout ainsi nommés à cause du pape Grégoire le.-, dit le Grand, qui les institua. Grégoire 1er, r^é à Rome en 550, devint pape en 5<'0, et mouruten 604.

2 r^ canal déjà projeté par les Romains, a été exécuté en 1843 ; on Tappeile canal Louis [dp BaoiAre) ou dn Charlemague.

tour des jambes pour maintenir la chaussure, et l'ample manteau des hommes du Nord agrafé sur la poitrine. Cette dernière image est peut-être la plus vraie ; elle est du moins plus conforme aux peintures d'Éginhard. Ce prince était fort sobre et dormait peu. car il se i-elevait toutes les nuits pour travailler avec ses secrétaires. Quoique le latin fût pour lui une langue étrangère, il le parlait avec une grande facilité. Simple d'ailleurs dans ses habitudes, affable avec tout le monde, il était accessible à toute heure, et. comme tous les grands rois, se plaisait à rendre la justice luimême.

Nous allons reprendre maintenant la suite des événements de ce règne glorieux.

L'empire d'Orient reconnut le nouvel empereur d'Occident. Irène avait détrôné son fils en 797. On dit que le pape Léon III conçut la singulière pensée d'un mariage entre cette impératrice et Charlemagne. pour réunir les deux Églises et les deux empires. Ce projet, s'il fut l'objet de quelques négociations, ce qui est fort douteux, n'eut aucune suite. D'ailleurs, Irène fut renversée du trône par Nict'phore en 802.

Charles était encore en Italie lorsqu'il l'eçut une ambassade du célèbre kalife Aaroun-al-Raschild. Ce prince lui envoyait des présents, parmi lesquels on remarqua les clefs du Saint-Sépulcre et un étendard de Jérusalem, comme hommage au plus grand prince de la chrétienté. Aaroun lui envoyait aussi une horloge à rouages, qui sonnait les heures au moyen de petites figures humaines mues par des ressorts cachés.

Les années qui suivirent furent presque entièrement con.sacrées par l'empereur à des traAaux de législation. Il laissait à ses fils le soin de combattre, quand ses frontières étaient menacées. En 804, fut enfin terminée la guerre centre les Saxons. Charles transporta dans l'intérieur de la vieille Gaule celles de leurs tribus (jui refusaient de se soumettre au joug: quelques-unes seulement lui échappèrent par la mer Baltique, et allèrent soulever leurs frères les

Nomiaiids K Les Avares, enfin, se convertirent aussi; leur chef fut baptisé sous le nom de Théodore, en 805, et des églises s'élevèrent enti'e le Danube et la Save. Venise ellemême, dont les vaisseaux commençaient à couvrir les mers, Zara, qui luttait contre elle en Dalmatie, reconnurent le pouvoir de Charlemagne, et envoyèrent leurs ducs à sa cour pour lui rendre hommage -.

Mais il en est des Etats comme du coi'ps humain : arrivés à un certain degré de développement et de vigueur, ils doivent décroître ; et l'empire de Charlemagne était tellement identifié avec l'homme qui l'avait créé, que l'affaiblissement physique de cet homme seul devenait pour cet empire une cause de décadence. Charles dans le Nord, Pépin sur l'Adriatique. Louis en Espagne, malgré leur activité, ne valaient pas Charlemagne sur un seul de ces points. Tant qu'on pouvait voir arriver l'empereur partout, on n'osait ratta(]uer nulle part. Mais bientôt des nouvelles douloureuses vinrent troubler le conquérant dans son repos. C'était Gotfrid, roi des Danois, qui ravageait les bords de l'Elbe, et détruisait les forteresses des Francs: c'étaient Venise et Zara qui se révoltaient, et la flotte de Pépin que le doge Oberio chassait des lagunes (810); c'étaient les troupes de Louis qui rétrogi^adaient vers les Pyrénées, etles Sarrasins qui, des côtes de la Sardaigne et de la Corse,

1 Normnn'f, iiorth-man, signifie homme du Noi'd. Voyez la Chronique des ducs de Normandie, par Benoît, trouvère du xu^ siècle :

Esi alcuns vait enquerant Pur que il sunt apelé formant, Ci pot oïr la vérité, En lur langue est norlh appelé Bise qui de là vient le vent, Qui si les nome ne fait nul tort, E mar,, c'est home dreitement.

Eisi Normant, homes de Nort, Qui si les nome ne fait nul tort.

K?t.rnorlh e man, som lur usage, Veuz est e hom en cest language.

- A cette époque, l'empire franc s'étendait entre la Méditerranée, rOccm et la mer Baltique, depuis TKbre en Espagne jusqu'à l'-Oder, la Theiss, afilucnt du Danube, et le golfe Adriatique ; le Vulturne et TAutide bornaient ses possessions dans la péninsule italique, et l'Ejder servait de frontière du côté du Danemark,

osaient s'avancer vers les rivages de l'Italie; c'était, entin une flotte de deux cents navires normands qui avait

Xavires norniand§ 1.

pillé les côtes de la Frise. Le vieil empereur entra dans une (jrande colère, dit Éginhard : et, sans attendre son armée trop lente à se rassembler, il courut vers le Nord, comme si sa seule présence eût dû chasser les pirates. Ils avaient fui en effet, le roi Gotfrid venait d'être assassiné, et son successeur Héming demandait la paix. Mais de plus vives douleurs devaient affliger la vieillesse du grand homme. Pépin mourut à Milan, le 8 juillet 810, et Charles à Aix-la- Chapelle, le 4 décembre 811. Charlemagne versa des pleurs, et ne songea plus qu'à garantir son empire des dangers qiii le menaçaient, assurer sa succession au fils qui lui restait, et terminer saintement ses jours.

1 Vovcz k la fui du volume VErpliealion raisonnée de.f figures, n° 12.

Une fois encore il parcourut les côtes de ses Etats; il semblait qu'une voix prophétique lui prédit les orages dont l'Océan menaçait la puissance de ses successeurs. 11 fit construire des Hottes à Gand, à Boulogne; puis, tranquille de ce côté, autant que pouvait l'être ce génie prévoyant, il convoqua pour le mois de septembre 813 l'assemblée nationale à Aix-la-Chapelle. Louis était mandé à cette réunion solennelle. Bernard, fils de Pépin, au Champ de mai précédent, avait été couronné roi d'Italie. 11 fallait un successeur à l'empire. Louis avait trente-cinq ans; il avait gouverné sagement l'Aquitaine, et la gloire militaire ne lui avait pas manqué. Charles le fit saluer empereur par les représentants de la nation, et voulut qu'il se couronnât luimême, pour montrer que son pouvoir émanait de Dieu seul. Puis il rentra dans son palais, appuvé sur le bras de son fils.

Depuis ce moment, il ne s'occupa plus que d'œuvres pieuses, méditant le texte des livres saints, qu'il faisait reviser sous ses yeux par des interprètes. Son corps, usé par tant de fatigues, s 'affaiblissait chaque jour, et aucun signe d'affaiblissement ne paraissait dans ses facultés morales ou intellectuelles. Pris par la fièvre vers le milieu de janvier 814-, il cessa de manger, ne voulut plus boire qu'un peu d'eau, reçut les sacrements, et expira doucement le 28 janvier, en prononçant ces mots : In manus tuas, Domine, commendo spiritam meum, « Seigneur, je remets mon âme entre vos mains. » Aucune parole ne pouvait mieux terminer cette belle vie, car l'âme qui retournait à son Créateur avait été digne de lui.

Charlemagne était dans sa soixante-douzième année : on l'inhuma à Aix-la-Chapelle. Son corps fut déposé dans un caveau de l'égHse qu'ilavait fait bâtir, assis sur un trône de marbre, revêtu des habits impériaux, la couronne d'or sur la tête, le livre des Évangiles sur les genoux, le glaive au côté, un bouclier d'or sous les pieds *.

1 On peut voir à Aix-la-Chapelle, daus le trésor de la cathédrale, les ohjels trouvés dans le tombeau de cet empereur, lors de la profanation de Frédéric

Le flambeau de l'Europe venait de s'éteindre : l'iiéritage du grand homme, tombé dans des mains inhabiles, allait bientôt devenir la proie des ambitions subalternes: et la merveilleuse unité, créée et maintenue par son génie entre tant de peuples divers, devait céder à la force des choses, qui ramenait ehaqne nation à son caractère et à ses souvenirs, (iardons-nous de croire pourtant que tant d'éléments divers, contenus dans cette puissante main, se soient éparpillés ensuite pour retomber dans leur anuien chaos. Préoccupés des morcellements successifs de ce vaste empire, les historiens ont trop rc'pété que Charlemagne ne laissa rien, ni personne après lui : il laissa la chrétienté constituée, magnifique unité que nul effort ne put rompre : il laissa sur les Pyrénées, sur les bords de l'Oder et du Danube la croix lumineuse qui ne recule jamais; il laissa sur l'Elbe, sur le Weser. sur le Rhin, sur la Meuse, des nations tontes faites où il n'avait trouvé que des barbares : il créa l'Allemagne et l'Italie, il prépara l'Europe d'aujourd'hui: et non-seulement l'Europe polilitpie. mais l'Europe laborieuse. l'Europe civilisée. Aussi dans l'histoire de toutes ces contrées, son souvenir, national comme dans la nôtre, brille dès la première page, et se reproduit toutes les fois qu'un grand homme vient reprendre cette œuvre d'organisation générale par lui si glorieusement commencée.

Lonis, que l'histoire a surnommé le Débonnaire, fut un des hommes les plus instruits de son temps. Pieux et sage, aussi brave que son père et presque aussi actif, il eût dignement remplacé Charlemagne, si la faiblesse toujours croissante de son caractère n'eût changé en défauts toutes ses

Barberousse, qui fit ouvrir ce caveau parce qu'il voulut être sacré sur le troue de Charlemagne. Ce trône, sur lequel s'assirent depuis tous les empereurs, le jour de leur couronnement, est placé maintenant dans une tribune, au-dessus de la porte d'entrée de ré<;lise. On raconte à Ai\ que Napoléon, lors de sa visite, gronda rimpératrice J<isephine, parce qu'elle avait voulu s'y asseoir. Entre autres objets précieux trouvés dans le tombeau de Charles, on remarque un cor magnifique formé d'une dent d'clcphant, couvert de caractères arabes, et incruste d'or. C'était un présent du kalifc Aaroun-al-Raschild. On voit aussi un collier d'or, que Charles portait, et auquel est suspendue une croix byzantine d'un travail remarquable, renfermant un morceau assez fort de la vraie croix.

]N EU VIE mi: SIÈCLK. 125

vertus. L'état crobcissance et de soumission absolues dans leciuel l'avait maintenu jusqu'à l'âge de trente-six ans la volonté paternelle contribua peut-être à éteindre en lui l'énergie dont sa jeunesse avait donné quelques preuves. Habitué à attendre une impulsion pour agir, il se laissa ."ouverner toujours : à cet âge on ne change plus guère, et c'est alors une triste condition d'être le fils d'un grand homme.

Il commença son règne par des réformes intérieures : le luxe impérial, introduit dans le palais d'Aix-la-Chapelle, y avait amené quelques désordres sur lesquels le vieil empereur fermait les yeux. Les flatteurs d'un nouveau gouvernement trouvent toujours des abus à signaler dans le gouvernement précédent, et Louis eut l'occasion d'exercer sa sévérité dans quelques parties de l'administration des provinces. Cette ardeur de l'éforme, poussée trop loin, lui fit des ennemis, qui ne tardèrent pas à s'apercevoir de sa faiblesse, d'autant plus que l'attention de l'empereur paraissait se porter de préférence sur les détails, dans l'impuissance de saisir l'ensemble. C'est ainsi que dans l'assemblée nationale de 816, il s'occupa longuement de réformer la règle des couvents. Cependant la grandeur et l'éclat ne manquaient pas à l'empire : les députés de toutes les provinces, ceux même des Sarrasins, étaient venus reconnaître le nouveau souverain ; le pape Etienne lY, à Reims, avait posé sur son front et sur celui de sa femme Ermengarde la couronne des Césars; dans l'intérieur tout était calme et soumis, et nul ennemi n'osait attaquer les frontières de Charlemagne, qu'une ambassade de lempereur d'Orient, Léon V, vint régler à Compiègne. en 817.

Mais c'était de la famille même de Louis que devaient partir les coups si funestes à sa puissance. Il avait trois fils alors, Lothaire \ Pépin et Louis : en 817, le Champ de mai d'Aix-la-Chapelle régla un partage entre eux : Lothaire fut associé à l'empire; Pépin fut nonmié roi d'Aquitaine; Louis,

1 On reconnaît là le nom de Chlothaire, adouci par la prononciation, qui commençait à devenir moins gutturale. Le nom de Louis n'est aussi que le nom de Chlovis.

roi de Bavière. L'aîné avait dix-huit ans : son titre d'empereur excita la jalousie de ses deux frères. Bernard de son coté, le roi d'Italie, poussé par les seigneurs de ce pays, revendiqua ce titre qui semblait devoir revenir au possesseur des Etats romains : il prit les armes et passa les Alpes. Déjà Louis marchait à sa rencontre, lorsque le jeune roi. touché de repentir, vint trouver son oncle à Chalon-sur- Saône, et se soumit. L'empereur, excité, dit-on. par sa femme Ermengarde. fit juger le rebelle et ses complices. Tous furent condamnés à mort, et Louis crut être clément en faisant seulement crever les yeux à son neveu. Le malheuieux Bernard mourut des suites de ce supplice (818).

Une révolte venait d'éclater en Bretagne : Morman qui s'appelait roi des Bretons, avait secoué le joug. Louis marcha contre lui et le chassa jusque dans le Finistère. La tète du rebelle lui fut apportée à Quimperlé. et l'empereur créa duc. en Bretagne, Xoménoé, qui devait plus tard se rendre indépendant à son tour.

La mort d'Ermengarde à Angers, cette même année 818, parut à Louis une punition du ciel pour la condamnation de Bernard, et dès ce moment le pieux empereur, troublé par ses remords, ne songea plus qu'à faire pénitence. On le détourna de ces pensées en lui faisant épouser l'année suivante Judith, fille d'un comte de Bavièi'e. Trois ans d'union avec cette princesse ne lui ayant pas donné un nouveau fils, il fît nommer en 821 , par l'assemblée deNimègue, Lothaire, roi d'Italie, et l'année suivante, au palais d'Attigny. se soumit lui-même à une pénitence publique pour expier le meurtre de son infortuné neveu.

Pendant quinze ans le règne de Louis fut paisible et même glorieux : les assemblées fréquentes de la nation, les nombreux capitulaires qui en résultaient, entretenaient l'action du gouvernement: et la puissance militaire des Francs ne recevait aucun échec : les Gascons seuls et les Bretons se révoltèrent en 824; les premiers furent châtiés par un lieutenant de l'empereur; les seconds, par l'empereur lui-même qui. dans une seconde campagne, se fît livrer le chef des

NEUVIKME SIECLK. 127

rebelles, Giiiomarcli, qui se disait roi. comme avait fait Moi'man. Mais le 13 juin 823, Judith avait mis au monde un fils, et en voyant grandir cet enfant, Louis regrettait d'avoir divisé son empire entre les fils d'Ermengarde. Les conseils de Judith l'amenèrent à un nouveau partage, auquel il chercha à intéresser Lolhaire, qui n'était pas fâché de voir diminuer la part de ses frères. L'assemblée nationale, convoquée à Worms, au mois d'août 829, composa de l'Helvétie et de la Souabe un petit royaume que l'on appela le royaume d'Allemagne, et qu'on donna à l'enfant de Judith.

Cependant Judith régnait plus que Louis : Bernard, duc de Septimanie, qu'elle avait comblé de faveurs \ était devenu le favori de l'empereur, et irritait les grands par son orgueil. Ceux-ci, rendus de plus en plus indépendants par l'hérédité de leurs fiefs, mais ne pouvant pas encore s'affranchir du pouvoir royal, cherchaient du moins à le diviser en armant les uns contre les autres les dépositaires de ce pouvoir. Leur cause était merveilleusement servie par la jalousie des fils de l'empereur et par les vieilles haines nationales de l'Aquitaine contre les Francs, de la Neustrie contre l'Ostrasie, de la Bourgogne contre la Germanie, de l'Italie contre tous. Le grand tort de Louis, c'était d'avoir donné des chefs à ces haines, puis irrité ces chefs contre lui. Quant à ses fils, criminels envers leur père, ils le furent aussi envers l'État, puisqu'ils brisèrent l'unité de la monarchie. Mais ce dernier crime, qui pour plusieurs nations fut un service, leur fit aisément pardonner le premier.

Ce fut en 830 que la rébellion éclata. Le Champ de mai d'Aix-la-Chapelle avait décrété une expédition en Bretagne. Les rois d'Italie, d'Aquitaine et de Bavière, les ducs et les comtes étaient convoqués à Compiègne, et une assemblée nationale indiquée à Rennes. Mais une ligue redoutable s'était formée, et Pépin, le plus ardent des fils de l'empereur, commença par s'assurer des vijles de la Loire, puis il

1 Bernard était fils de Guillaume au court nez, duc de Toulouse, qui avait habilement gouverué l'Aquitaine sous le règne de Louis dans ce pays.

s'avança menaçaiU jusqu'à Verberie où son fivre Louis vint le joindre. L'armée, excilée par eux, refusait de marcher en Bretagne, où il n'y avait rien à gagner. Louis, abandonné de ses troupes, se vit foicé de se soumettre à ses deux fils. Ceux-ci exigèrent le renvoi de Bernard, et forcèrent Judith à se renfermer dans le couvent de Sainte- Radegonde. à Poitiers. On voulait déposer l'empereur; mais l'arrivée de Lothaire mit obstacle à ce dessein. Le roi d'Italie répondit de son père et se chargea de gouverner avec lui. L'assemblée de Compiègne ratifia ces dispositions, et Louis ne fut plus empereur que de nom.

Il faut remarquer cependant que dans cette assemblée dite nationale, l'influence du Midi l'avait emporté. Les Aquitains du roi Pépin, les Bourguignons et les Lombards du roi Lothaire avaient fait la loi. et la diète avait été tenue dans un pays toujours neustrien, peu attaché par conséquent à la dynastie carlovingienne. Louis avait compris sa position, et usant adroitement du peu d'autorité qu'on lui laissait, il convoqua pour le printemps suivant l'assemblée nationale à Ximègue. C'était substituer un conseil de famille à un conseil d'étrangers. Son plan réussit. Le Champ de mai de Ximègue, presque tout composé d'hommes duXord, cassa la décision de Compiègne, renvoya dans leurs royaumes les tils rebelles, rendit à Louis le pouvoir souverain, rappela Judith sur le trône; et le bon monarque, satisfait d'avoir vaincu, pardonna à ses enfants, et fit grâce à leurs complices, condamnés à la peine de mort.

La clémence est toujours belle: mais elle n'est utile que lorsqu'elle est unie à la force. Celle de Louis ne pouvait qu'enhardir les rebelles. Les mécontents continuèrent leurs manœuvres. Bernard lui-même, que le jH'ince avait eu le bon sens de ne point rappeler à la cour, passa dans le parti qui l'avait renversé, et souleva l'Aquitaine. Pépin prit les armes contre son père, et une guerre impie ravagea le midi de la Loire. Louis s'avança jusqu'à Joac en Limousin ^ : les

1 Tout au nord du départerneut de la Haute-Vienne.

NEIVIÈME SIÈCLE. 129

rois Mérovin^ioMs avaient eu un château dans ce lieu; l'empereur y convoqua le Champ de mai, et lit déclarer son fils déchu de la royauté. L'Aquitaine fut donnée à Charles; Bérenger, duc de Toulouse, fut nommé duc de Septimanie. Mais la victoire no consacra pas ces décrets, et l'empereur, repoussé par son hls, fut contraint de repasser la Loire.

Il fallait cependant que la nation, réellement représentée, se prononçât une fois pour toutes sur ces partages, qui faisaient passer les peuples sous tant de dominations diverses. Les trois frères, décidés à obtenir de leur père, par la force, le maintien des premières divisions de l'empire, se réunirent en 833, en Alsace, chacun à la tête d'une nombreuse escorte, ou plutôt d'une armée. Le pape Grégoire lY, dont la présence devait sanctionner le traité, avait accompagné Lothaire. Louis s'avança vers eux, on ne sait pourquoi, car il ne voulait pas les combattre, et il aurait dû ou les attendre, ou leur ordonner de se retirer. Les nations rivales se trouvèrent en présence dans une plaine auprès de Rouffach ^ appelée Roth-feld (champ rouge). Après quelques jours de conférences, pendant lesquels le pape employa vainement sa médiation, Louis, dont la faiblesse et l'incapacité devenaient de plus en plus évidentes, se vit abandonné successivement par les seigneurs et prélats qui l'accompagnaient. Tous passèrent dans le camp des fils rebelles. Le débile empereur finit par s'y rendre lui-môme : on l'y reçut avec respect, mais on lui retira l'autorité. Les trois fils partagèrent l'empire, Lothaire conservant le titre d'empereur. Judith fut envoyée dans la citadelle de Tortone -, le jeune Charles au couvent de Pruym, près de Trêves, et Louis fut laissé sous la garde de son fils aîné, qui l'enferma au couvent de Saint-Médard, à Soissons, jusqu'à la réunion de l'assemblée nationale, convoquée à Compiègne.

Cette assemblée déposa l'empereur.

Mais c'était peu de le déposer; on voulait l'avilir. Ebbon, archevêque de Reims, fit dresser un acte de confession pu-

1 Ville à 12 kilomètres sud de Colmar. là était le château de Dagobert II.

2 Ville du Milanais.

blique par lequel le malheureux prince se déclarait coupable de huit griefs capitaux qui tous tendaient à la i-uine de l'Etat, et par cela même indigne de conserver la couronne. Le il novembre 833. on vitàSoissons le filsdeCharlemagne. dépouillé de ses habits impériaux, vêtu du cilice. frapper de son front découronné le pavé de Saint-Médard, puis lire hautement, avec grande abondance de larmes, en présence de son fils, des grands, des prélats et du peuple, sa propre condamnation.

La nation était outragée dans la personne de son chef : Louis et Pépin, par jalousie peut-être autant que par honneur, s'indignèrent du mauvais traitement fait à leur père. Un cri général s'éleva contre Lothaire. Poussé au parricide ou ramené au repentir, celui-ci n'osa pas avancer et ne sut pas reculer dans cette voie criminelle : il se troubla, il s'enfuit en Italie. Louis et Pépin vinrent se jeter aux pieds de leur père, qui pardonna encore. Il offrit même à Lothaire de lui rendre ses bonnes grâces : mais soit que le roi d'Italie fût excité par les siens, soit qu'il voulut étourdir sa conscience par de nouveaux attentats, il reprit les armes et s'avança jusqu'à Bloispour combattre son père. Alors la scène de Roth-feld recommença : mais cette fois ce fut Lothaire qu'on abandonna, Lothaire qui fut forcé de se rendre, et qui. pour toute punition, reçut ordre de retourner dans son royaume et de n'en plus sortir.

L'assemblée de Thionville. en 835. cassa les actes de celle de Compiègne, et Ebbon, se déclarant indigne de l'épiscopat, se démit de l'évêché de Reims. Riis la diète de Crémieu K présidée par Louis, cette même année, le 2i juin, reprit à Lothaire le titre d'emjiereui'. et le réduisit au royaume d'Italie : le reste de l'empire fut partagé entre Pépin, Louis et Charles.

Ce ne fut pas le dernier partage, et il semblait qu'il n'y eût plus dans l'empire d'autre intérêt que celui de ces princes. Les Xormands cependant commençaient à ravager

J Pelile ville du déiiartcnieut de l'Isère, arrondissement de la Tour-du-Pin.

ÎSEIVIEME SIECLi:. 131

les côtes : ils avaient même pénétré dans la Méditerranée, et pillé Marseille. Pépin étant mort à Poitiers, le 13 décembre 838, Judith s'çmpressa de faire donner à Charles le royaume d'Aquitaine. Mais Pépin avait laissé deux fils : les Aquitains couronnèrent le premier sous le nom de Pépin II, et il fallut que le vieil empereur combattît son petitfils; il s'en alla donc une fois encore ravager ces contrées qu'il avait défendues dans sa jeunesse contre les Sarrasins. Mais le roi de Bavière, mécontent de l'agrandissement du pouvoir de Charles, avait aussi pris les armes, et marchait vers le Rhin. L'empereur revint à Aix-la-Chapelle, et se disposa douloureusement à la guerre contre son fils. Mais il était temps que Dieu mît un terme à cette vie si agitée. Brisé par tant de secousses, le malheureux empereur mourut au palais d'Ingelheim, près de Mayence, le 20 juin 840. Sa dernière pensée fut celle d'un chrétien : il pardonnait à tout le monde, il bénissait ses fils criminels.

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