LE ROYAUME DE FRANCE
Louis le Débonnaire laissait après lui la guerre civile : ce n'était pas seulement une lutte entre des princes, mais entre des peuples, des principes, des idées. La séparation devait s'accomplir entre les langues et les mœurs. Les nations d'origine germaine ne s'entendaient plus avec celles de France et d'Italie : leur langue devenait de plus en plus étrangère sur les bords de la Seine, de la Loire, de la Garonne et du Rhône. Des débris du latin, commençait à se former l'idiome qu'on a appelé le roman, dont les différents mélanges avec l'arabe, le celtique, le saxon, ont formé l'espagnol, le français, l'anglais, et qui s'est conservé plus voisin de son origine dans l'italien et dans nos patois méridionaux. Des intérêts tout aussi divers que leurs langues, des mœurs tout aussi différentes, formaient entre ces nations des barrières
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naturelles qu'un partage définitif devait enfin consacrer. Mais il y avait deux moyens d'opérer ce partage : le jugement de Dieu, c'est-à-dire la guerre, ou un traité fondé sur une étude sérieuse des besoins des peuples. Le premier moyen convenait plus à l'ignorance et aux passions: c'est par celui-là qu'on voulut commencer.
Après d'inutiles tentatives d'accommodement, la question fut vidée les armes à la main, dans les champs de Fontenay \ le 25 juin 8U : Lothaire d'une part et Pépin II, c'està-dire le Midi : Louis de l'autre avec Charles, c'est-à-dire le Nord, se précipitèrent l'un sur l'autre avec toute la fureur des vieilles haines nationales. Le Midi fut vaincu, comme toujours, mais le carnage fut horrible -, et la dernière heure sonna pour l'empire des Francs. Dès lors ce nom doit disparaître de l'histoire, et d'autres nations vont se former.
Car cette victoire ne décidait rien, et il fallut finir par oii l'on aurait dû commencer. Pour bien partager, la première condition était de bien connaître, et nul, dans ce temps, n'aurait pu tracer une carte de géographie. On nomma donc des commissaii'es, qui, au nombre de trois cents, se mirent à parcourir et à étudier les contrées que l'assemblée nationale allait distribuer. Pendant ce temps, Charles et Louis, réunis à Strasbourg, avaient juré de faire cause commune, et de ne laisser à Pépin II et à Lothaire que le moins possible.
En S43, le résultat des études faites sur les lieux fut soumis à l'assemblée de Verdun, et en présence des trois frères, on régla le partage suivant.
Le Rhin, grande limite natm'elle, boi'na dans tout son cours les États germains : depuis sa rive droite jusqu'au Weser, s'étendit le royaume de Louis.
Le cours de l'Escaut, de la Meuse, celui de la Saône, celui du Rhône, tracèrent, depuis l'Océan du Nord jusqu'à
1 Près (Je Chablis, département de TYonue.
2 Le numbre de ceux qui périrent à Fontenay est porté par les historiens du temps à quatre-vingt mille.
la Méditerranée, une autre frontière : tout ve qui s'('tcndit de cette frontière vers le couchant fut l'apanage de Charles, et s'appela le royaume de France.
Enfin, les nations situées entre la Meuse et le Rhin, entre la Saône, le Rhône, et le Tyrol. avec toute l'Italie, furent le partage de Lothaire, qui garda le titre d'empereur.
L'histoire de France va donc se rétrécir.
La part de Charles était belle, mais elle n'était pas, à beaucoup près, la plus tranquille. Il se trouvait, à vingt ans, chargé d'organiser, et d'abord de conquérir un royaume qu'il ne connaissait pas, exposé à des guerres intestines et à de violentes attaques au dehors. Pépin II, soutenu par l'Aquitaine, était résolu à défendre ses droits; Noménoé venait de prendre le titre de roi de Bretagne, et les Normands paraissaient à l'embouchure de tous les fleuves, prêts à tout piller, à tout détruire.
A l'intérieur, pas de centre d'administration, pas de capitale, pas de gouvernement, pas de finances : les éléments de tout cela existaient bien dans l'organisation de Charlemagne, mais c'était un royaume à faire; et Charles n'avait pour ce grand travail ni d'assez bons guides, ni assez de capacité. Élevé avec négligence, ballotté par les guerres civiles, gâté par la flatterie et par l'indulgence paternelle, il eut la faiblesse de son père, sans en avoir ni l'instruction ni le courage, ni surtout la bonté. Son règne, qui dura trente-sept ans, ne fut qu'une époque de malheurs.
Pendant qu'on se battait à Fontenay, les Normands entraient dans la Seine, pillaient et brûlaient Rouen. Depuis cette époque, les ravages de ces peuples devinrent périodiques. Tous les ans, des flottés nom]3reuses, composées de légères embarcations, partaient des côtes du Danemark et de la Norwége, et se divisaient pour pénétrer dans les fleuves. Les villes que le commerce commençait à enrichir, les couvents et les églises où la sainteté des reliques avait attiré depuis longtemps les off'randes des peuples et les dons des rois, présentaient une proie facile à leur avidité.
et devenaient l'objet de leurs déprédations. Tous idolâtres, et pour la plupart descendants des familles que les conquêtes du christianisme avaient chassées du continent, ils se vengeaient avec délices sur les établissements religieux, et se plaisaient à égorger les prêtres et les moines, à incendier les abbayes. Ce n'étaient pas ces hommes de paix qui pouvaient leur résister : ce n'étaient pas les bourgeois des villes, occupés de leur trafic ou de leurs métiers; ce n'étaient pas les cultivateurs, pauvres serfs que nul intérêt n'engageait à défendre le sol fécondé par leurs sueurs : les villes n'avaient point d'enceinte, les couvents point de fortifications : la France entière était ouverte, et aucune force pubUque n'existait pour s'opposer aux invasions. Le système militaire des Francs, organisé pour la conquête, ne pouvait servir pour la résistance, qu'à la condition de grandes batailles à livrer. Quelle landwehj' était possible contre un ennemi qui apparaissait sur tous les points à la fois, pour disparaître après le pillage? Comment appeler à la défense des rives de la Somme le propriétaire des rives de la Loire ou de la Garonne, quand les barques des pirates croisaient aussi dans ses parages? Ce n'était donc pas seulement un roi habile qui manquait à la nation : c'était une marine, une armée, des places fortes, l'art militaire, l'esprit public. Avec les ressources dont on pouvait disposer, rien n'était possible : il fallait en créer d'autres, il fallait un nouveau Charlemagne .
En 843, l'année du traité de Verdun, les villes de Saintes, de Bordeaux, de Tours, de Nantes, furent pillées. Dans cette dernière ville, une partie de la population s'enfuit: le reste fut massacré dans l'églis.^ avec l'évêque. On dit que Xoménoé avait appelé lui-même les Normands, pour se venger de Nantes qui refusait de le reconnaître comme roi de Bretagne. Quoi qu'il en soit, les Normands s'établirent dès lors dans l'île de Noirmoutier, dont ils firent un magasin général pour leurs brigandages.
Le roi de France. Charles IL connu dans l'histoire sous le nom de Charles le Chauve, ne fit rien pour repousser
ces pirates : il alla combattre en Aquitaine son neveu Pépin II, et Bernard, ce ckic de Se])timanie dont nous avons parlé, qui tous deux appelaient les Sarrasins à leur secours, et leur abandonnaient les conquêtes de Charlemagne de l'autre côté des Pyrénées. Bernard fut tué par ordre de Charles II, mais pendant deux ans de suite ce roi assiégea Toulouse sans pouvoir la prendre. Noménoé cependant s'avançait jusqu'au Mans, pillait l'abbaye de Saint-Florent ' et forçait les moines de mettre sa statue sur leur église, le visage tourné vers la France. Charles quitta Toulouse, et vint chasser le rebelle. A son tour, il avait fait mettre à Saint-Florent sa statue à la place de celle de Noménoé, le visage tourné vers la Bretagne : cette bravade ne l'empêcha pas d'être vaincu, en 845, à Saint- Jean des Marais, dans le Morbihan ^; et l'usurpateur revint abattre la statue royale, et brûler Saint-Florent. Le roi de France se vit donc forcé de céder, de laisser le titre de roi à ce lieutenant de son père, et d'abandonner le royaume d'Aquitaine à Pépin IL Mais pendant qu'il guerroyait en Bretagne, les Normands, conduits par leur chef Ragner, avaient remonté la Seine jusqu'à Paris. Le samedi saint, 28 mars 845, ils entrèrent dans cette ville, dont tous les habitants avaient fui, emportant les reliques des saints. Les pirates se retirèrent avec un grand butin et sept mille livres pesant d'argent, dont Charles le Chauve acheta leur départ.
Ces ravages continuèrent pendant les années qui suivirent : le cours de tous les fleuves fut témoin de brigandages que personne n'arrêtait. Nantes, Bordeaux, Saintes, furent encore pillées; Angers, Piennes, le Mans, Beauvais, eurent le même sort, car les Normands, ne trouvant pas de résistance, pénétraient audacieusement dans l'intérieur du pays ; les routes étaient couvertes de familles errantes chassées par l'incendie, de longues processions emportant les rel-ques des saints. L'abbaye de Siint-
1 Sur la Loire, à 20 kilomètres uord de Beaupréau (Maine-et-Loire).
2 A 32 kilomètres est de Vannes. ' '
136 HISTOIRE DE Frii>-CE.
Ilertin. à Saiiit-Omer. avait ouvert un g -néreux asile à ces trésors de la religion. Elle-même, pourtant, devait avoir
Bati'au Dragon
son tour, et s'écrouler dans les flammes, comme la célèbre abbaye de Jumiéges. près de Rouen. Au reste, la France ne souffrait pas seule : les Etats de Louis le Germanique et ceux de Lothaire étaient ravagés de même. Les Sarrasins avaient pillé l'église de Saint-Pierre du Vatican, les Normands avaient brûlé Trêves et Cologne, et ces insolents pirates, dans la capitale même de l'empire, Aix-la-Chapelle, avaient fait retentir les chants d'Odin sous les voûtes embrasées du palais de Charlemagne.
Au milieu de cette désolation des peuples, la petite guerre d'Aquitaine durait toujours. Mécontents de Pépin II, les seigneurs avaient rappelé Charles le Chauve, et on se battit pour ces deux princes jusqu'à ce qu'en 852 la trahison de Sanche. marquis de Gascogne, livra Pépin à son rival, qui l'enferma dans un couvent.
Noménoé aussi venait de mourii*. après avoir enrichi la Bretagne de [)lusieurs fondations utiles -. L'occasion était
t Voyez à la fin du volume \ Explication raisonnes des figures, n" 13. 2 C'est lui qui créa Tévèché de Saint-Biieuc ; il peut être regardé comme le foudateur de cette ville, aiusi que de celle de Redon.
ftivorable pour ressaisir le pouvoir. Charles aima mieux reconnaître pour roi, sous la condition d'hommage, Hérispoé, fils de l'usurpateur.
L'empereur Lothaire mourut en 800, après avoir partagé ses Etats entre ses trois fils : Louis II, l'aîné, eut l'Italie et le titre d'empereur; Charles, la Provence, et Lothaire les provinces situées entre la Meuse et le Rhin. Ces provinces furent dès lors appelées Lotharii i^egnum^ d'où par corruption s'est formé le nom de Lorraine.
L'histoire ici se complique par les nouveaux intérêts que soulèvent ces partages, et cette complication augmente lorsqu'on voit Pépin II s'échapper de son couvent, Charles le Chauve faire couronner à Limoges, roi d'Aquitaine, un enfant, son second fils, Charles; et les Aquitains, mécontents de tous ces princes, appeler du fond de l'Allemagne Louis le Germanique pour régner sur eux. Ces luttes misérables, sans grandeur dans leurs résultats, achevaient la ruine de la nation : elles ne méritent pas d'être étudiées dans leurs détails. Elles aboutirent à une condamnation à mort, prononcée par l'assemblée nationale de Pistes 2^ en 864, contre l'arrière-petit-fils de Charlemagne, Pépin II; condamnation bien méritée, car cet indigne Français s'était mis à la tête des Normands pour ravager son pays; on l'avait vu assiéger avec eux son ancienne capitale, et brûler avec eux, en 863, la cathédrale de Poitiers. Charles le Chauve refusa de faire couler le sang de son neveu, et l'enferma dans un cachot du couvent de Senlis, où il vécut longtemps encore.
La France, cependant, commençait à se couvrir de forteresses, car l'édit de Pistes, rendu par l'assemblée dont nous venons de parler, ordonne la démolition de tous les châteaux forts dont la construction n'aurait pas été autorisée par le roi. Chacun était bien forcé de se défendre, puisque le gouvernement ne protégeait personne; aussi
1 c'est aujourd'hui Pitres, à 4 kilomètres est de Pont-de-l' Arche. L'édit de Pistes est célèbre : il règle les monnaies, les mesures, les marchés, le service militaire, etc.
tous les seigneurs, tous les petits propriétaires se fortifiaient dans leurs demeures, qu'ils plaçaient sur les lieux élevés. L'origine de presque tous nos vieux châteaux date de ce temps ; ce fut une des causes les plus puissantes du développement de la féodalité, et on comprend que déjà le pouvoir ] oyal en prît de l'ombrage. En même temps l'esprit de chevalerie commençait à naître : quelques hommes puissants par leurs richesses, par leur valeur, par leur force corporelle, se substituaient au pouvoir royal qui faisait défaut, et se déclaraient les protecteurs du pauvre peuple et du clergé, sans autre récompense que les chants populaires, dans lesquels la crédule reconnaissance des temps célébrait et ami)lifiait leurs exploits. De ce nombre fut Robert le Fort, comte d'Anjou, le père de la troisième dynastie de nos rois. Bien souvent il battit les Normands, qu'il harcelait partout. Il finit par succomber en héros. En 866. il avait forcé quatre cents Normands de s'enfermer dans l'église de Brissarthe ^: respectant la sainteté du lieu, il attendait que la faim lui livrât ses ennemis. La nuit venue. il s'était désarmé, il dormait. Les Normands sortirent, et Robert surpris fut massacré après une généreuse défense. Onant au roi Charles, il semblait toujours plus occupé de l'agrandissement de son pouvoir nominal que de la défense de son royaume. Le roi de Lorraine, Lothaire II, étant mort en 869, après de longs démêlés avec le clergé à cause d'un double mariage. Charles le Chauve, au mépris des sei-ments qu'il avait faits de ne jamais empiéter sur l'héritage de ses frères, se hàîa de se rendre à Attigny. où il attira les principaux seigneurs de Lorraine. Il se lit reconnaître par eux roi de ce pays, et alla se faire couronner à Metz, pendant que Louis le Germanique combattait les Slaves sur l'Oder, et l'empereur Louis II les Sarrasins à l'extrémité de l'Italie. Louis le Germanique vint réclamer, mais c'était pour lui-même: et les deux frères firent un partage, qui, décidé par le sort, laissa la Lorraine et l'Alsace