‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 19 sur 52 · FIN DE LA DYNASTIE CARLOVINGIENNE · texte numérisé non relu

FIN DE LA DYNASTIE CARLOVINGIENNE

Nous avons vu se former, des débris de l'empire carlovingien, un grand nombre d'Etats indépendants : nous avons vu le royaume de France, constitué pour Charles le Chauve par Je traité de Verdun, réduit successivement par les em- })iétements des seigneurs, et les bi'igands du Nord, maigre* la résistance partielle de quelques braves, promener pendant près d'un siècle l'incendie et le pillage sur le territoire français.

Il était temps que ces ravages eussent un terme, et, par une loi naturelle, c'était des principes mêmes du mal que devait sortir le remède.

La richesse des abbayes, la fertilité du sol, avaient attiré les Normands, et fourni longtemps une part suffisante pour chacune de ces hordes vagabondes. Mais depuis que toutes avaient pillé les mêmes villes, fourragé les mêmes contrées, depuis que le pays avait été traversé en tous sens, il ne restait plus rien qui pût exciter leur avidité, et leurs troupes rivales n'avaient plus qu'une chose à faire, se disputer entre elles, par les armes, les restes d'un sol épuisé, que la fuite des habitants laissait partout sans culture.

L'indifférence des rois, les luttes de leur ambition, et plus encore la pauvreté de leurs ressources, abandonnant chaque pays à la défense locale, avaient substitué l'anarchie au gouvernement, et livré aux Normands les côtes, les fleuves, les villes sans protection et sans armées. Mais le sentiment de la défense personnelle avait, à Tinsu de tous, par la force des choses, organisé un état social d'une nouvelle espèce,

la féodalité. Partout le plus faible avait dit au plus fort : Protége-moi, je t'obéirai; et une ligue hiérarchique s'était formée, depuis le plus grand propriétaire jusqu'auplus petit, pour couvrir le pays entier d'un vaste réseau de fortifications qui protégeaient le peuple et l'asservissaient à la fois. Peu soucieux d'un gouvernement dont il ne sentait pas l'action, l'homme des champs, l'homme des villes se faisait l'homme du seigneur dont le castel assurait son repos : il concentrait sur ce castel ses idées de patrie, il y rattachait son honneur, sa liberté individuelle. La France n'était rien pour lui; son coin de terre, son métier était tout; et cet égoïsme étroit et passionné, qui cause la ruine des Etats constitués, parce qu'il désorganise, sauve au contraire un Etat livré à l'anarchie, parce qu'en attendant l'ordre, il crée des forces qu'on n'a plus ensuite qu'à mettre en œuvre. Aussi le courage militaire des Français se retrempa dans cette crise du ix^ siècle, ou plutôt il naquit, car il devint ce qu'il est toujours resté, la vertu de tous, tandis qu'auparavant il n'était que la vertu des Francs, des conquérants.

Un troisième obstacle devait arrêter les déprédations des Normands; c'étaient les Normands eux-mêmes. Il n'y a pas de peuple au monde qui puisse vivre dans cette mobilité perpétuelle. Que deviennent les femmes, les enfants, les vieillards d'une nation toujours vagabonde? De retour au foyer, après ses courses, le pirate trouve une famille et le besoin du repos, l'amour du sol : les générations se multiplient: il leur faut des terres à cultiver : on ne nourrit pas les hommes avec de l'or. Déjà, bien des fois, les successeurs de Charlemagne, sur les côtes de la Baltique et de l'Océan, avaient cherché à fonder quelques établissements pour ces peuples remuants. On espérait que les colonies formées par les uns serviraient à repousser les autres. On leur demandait seulement d'embrasser le christianisme. Plusieurs tentatives avaient réussi d'abord : mais trop peu familiarisés encore avec les idées chrétiennes, entraînés d'ailleurs par l'habitude et par l'exemple, les nouveaux chrétiens retournaient à leurs idoles et à leurs brigandages.

Cependant peu à peu ces idoles s'effaçaient de leurs souvenirs : le spectacle fréquent des vertus chrétiennes faisait impression sur ces âmes exaltées, en même temps que l'as- [)ect des bienfaits croissants de la civilisation agissait sur leurs imaginations vives et ardentes. Ils aimaient cette France où la terre était facile à cultiver, le peuple doux à conduire; et n'ayant pins rien à ravir, ils cherchaient à posséder.

Telles étaient, au commencement de ce siècle, les dispositions de Rollon.un de leurs chefs les plus puissants et les plus terribles. Il avait longtemps parcouru les contrées neustriennes en vainqueur : battu près de Chartres, en 911, par Richard I", duc de Bourgogne, et Robert, duc de France, il consentit à négocier avec le roi de France, Charles le Simple, dont l'histoire ne fait point mention jusque-là. Ce prince, plus faible encore que Charles le Chauve, mais plus sage peut-être, sauva la France par une large concession. Il céda à Rollon. comme duché, la contrée qui depuis ce temps s'est appelée Normandie, avec les droits de vasselage que la couronne de France pouvait prétendre sur la Bretagne. L'Epte, petite rivière qui se jette dans la Seine au-dessous de la Roche-Guyon, fut assignée comme limite à son duché. Rollon devait, avec fous les siens, embrasser le christianisme, et épouser la fille de Charles. Ce fut à Saint-Clair \ sur l'Epte, que fut ratifié ce fameux traité. Le roi s'y trouva : Rollon refusa de lui rendre hommage en lui baisant les pieds : il fît remplir C3tte formalité par un Normand qui porta si violemment à sa bouche le pied du roi, qu'il le fit, dit-on, tomber à la renverse -.

' A 20 kilomètres nord de Mantes.

2 Ne vout le pié le rei baisier

Rous, qu'il n'en ert pas costumier.

Jeo ne sui mie a pié baisier :

N'ai pas le quor que ja atoche A piez ma chère ne ma boche.

Le rei enversa tut arière, De ce fu ris à graut manière.

[Chronique des ducs de Normandie.)

152 HISTOIRE^DE FRâ.NCE.

Robert, duc de France, fut parrain de]Rollon. et le nouveau duc s'établit à Rouen, dont il fit sa capitale.

Rollon, maître de la Xonnandie. en forma sur-le-champ un Etat modèle. Il la distribua en comtés, dont il donna l'investiture aux chefs qui l'avaient suivi : chacun d'eux partagea à ses soldats les terres de ces comtés, et tous les cultivateurs furent invités à rentrer dans leur pays, et à exploiter, sous des conditions de sécurité et de franchise individuelle, le sol de ces nouveaux propriétaires. Rollon fit fortifier les villes, tendit des chaînes à l'embouchure des rivières, et non content de prendre ces précautions contre les invasions de ses compatriotes, il les appela tous à venir peupler et cultiver ses domaines. En peu de temps la Normandie devint florissante : des lois sévères y réprimaient les brigandages. On dit que Rollon fit suspendre ses bracelets d'or pendant trois ans dans la forêt de Maromme, près de Rouen, et que personne n'osa y toucher. Quinze années lui suffirent pour établir solidement son pouvoir, et il mourut en 9^7. red uté et estimé de tous, laissant le duché à son fils Guillaume, dit Longue Epée K

Charles le Simple, qui venait de restreindre son pouvoir à l'occident, aurait pu l'étendre à l'orient, car le jeune Louis IV. fils d'Arnolphe. étant mort en 911. la race de Gharlemagne se ti'ouvait éteinte en Allemagne, et Charles restait le seul descendant du grand homme. Mais les ducs germains ne le connaissaient pas. ou le méprisaient : ils donnèrent la couronne à Conrad, duc de Franconie. La Lorraine, de son côté, se donna au roi deF rance (912): mais celui-ci ne sut pas la défendre quelques années plus tard contre Henri l'Oiseleur, successeur de Conrad. Sa faiblesse, son peu d'aptitude, sa partialité pour un favori, nommé Haganon. révoltèrent les seigneurs français, plus l'iches et plus puissants que lui. Robert, duc de France, fi'ère du roi Eudes, osa prendre la couronne à Reims, et

i Le souvenir de Rollou ou Raoul, que les Xormaarts appelaieuL Rou, s'est conservé longtemps dans ce pays. Un siècle après sa mort, ou l'invoquait encore en justice, eu disant : « Ha Rou ! « De là vient, dit-on, le cri de hurol

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lever des troupes contre Charles. Celui-ci, qui avait quelques partisans en Lorraine, marcha contre l'usurpateur, et lui livra bataille près de Soissons, le 15 juin 923. Robert fut tué dans le combat, mais son fils Hugues, dit le Blanc, remporta la victoire. Charles fugitif, abandonné par les Lorrains, demanda un asile à Héribert, comte de Yermandois. Celui-ci trompa le roi par un faux serment, l'attira à Péronne, et le retint prisonnier.

Deux dynasties étaient déjà en présence : l'une qui semblait s'éteindre dans la personne de Charles le Simple: l'autre, jeune, riche, puissante, qui comptait déjà deux rois, un roi élu par la nation, Eudes, et un usurpateur, son frère Robert, qui pouvait à la rigueur se dire élu aussi, car l'archevêque de Reims, Hérivée, l'avait sacré. Hugues, comte de Paris, fils de Robert, devenu le chef de l'opposition, pouvait se faire un droit de sa force et des suffrages des seigneurs. Il aima mieux faire nommer roi son beaufrère Raoul, duc de Bourgogne, fils de ce Richard dont nous avons parlé. Raoul fut sacré à Soissons, par Gauthier, archevêque de Sens, le 13 juillet 923, dans cette église de Saint-Médard, témoin des premières humiliations de la famille Carlovingienne. Les provinces du midi de la Loire ne reconnurent pas le nouveau roi, et lui révisèrent leur assistance sans pour cela la donner à son rival.

D'ailleurs le Midi avait à se défendre contre de nouveaux agresseurs. Les Hongrois, chassés de l'Asie septentrionale, après avoir suivi la même route que les Huns leurs ancêtres, avaient ravagé l'Italie, brûlé Pavie et passé les Alpes. La Provence fut dévastée, la Septimanie envahie; et Toulouse allait succomber, sans une victoire de son comte, Raymond Pons, et une épidémie qui acheva de détruire l'armée barbare ^

Le règne de Raoul ne présente aucun intérêt : comme souverain, il gouverne son duché de Bourgogne et laisse le reste à son beau-frère Hugues, duc de France. Comme guer-

1 Les Hongrois avaient passé le Rhin en 9Î4 près de Bâle : on dit que la ville de Huningue leur doit son nom. (On les appelait Hunyri.)

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rier. il est toujours en campagne, assiégeant villes et châteaux, mais villes et châteaux de France, contre son rival Hëribert de A'ermandois, qui, selon les chances de la guerre, lâche ou reprend Charles le Simple dont il fait tour à tour un épouvantail ou une victime. Le malheureux roi moumt en 929 à Pérou ne. et Raoul en 936 à Auxerre.

Raoul ne laissa point d'enfants, et il existait un fils de Charles le Simple, Louis, que sa mère Ogive avait emmené en Angleterre, auprès de son frère le roi Athelstane. lorsque Charles tomba entre les mains d'Héribert. Hugues le Blanc, persévérant dans sa résolution de ne point prendre la couronne, apparemment pour ne point compromettre ce pouvoir royal qu'il exerçait sous le titre de roi, se concerta avec Guillaimie Longue Epée. duc de Xormandie. pour rappeler d'Angleterre le prince Louis, âgé de seize ans. Ce prince revint, et fut sacré à Laon, le 19 juin, par Artaud, archevêque de Reims.

La même année 936. Othon le Grand, second fils de Henri rOiseleur. montait sur le trône d'Allemagne.

Hugues, comte d'Arles, avait usurpé la couronne de Provence à la mort de Louis l'Aveugle, fils de Boson. Puis il avait échangé son royaume contre celui d'Italie et l'avait cédé à Rodolphe II, roi de la Bourgogne transjurane. Celuici mourut en 937, et le roi Othon s'empara de ses Etats comme tuteur du jeune Conrad le Pacifique, maître aussi de l'Alsace et de la Lorraine. Othon possédait donc une grande partie de la France actuelle.

Quant au duché de Bourgogne, Raoul l'avait partagé entre son frère Hugues le Noir, et Gilbert, comte de Dijon.

Enfant comme ses oncles Louis III et Carloman quand ils devinrent rois, mais actif comme eux. comme eux généreux et intrépide, Louis TV se sentit mal à l'aise dans l'étroite royauté qu'on lui avait faite. Non-seulement chaque province mais chaque ville, chaque château, chaque tourelle avait son seigneur ; et comme si cette orgueilleuse fédération eût vouki dire au roi de France : « Tu n'es qu'un de nous, » on avait laissé pour domaine à la couronne la ville

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de Laon avec son château et sa montagne. Là pouvait régner le successeur de Gharlemagne : mais du haut de ses tours il voyait tous les créneaux de France à la hauteur de ses créneaux, comme toutes les têtes des ducs et des comtes à la hauteur de sa tc.e. Cette pensée l'indign :t, et l'image de son père mourant captif dans le donjon d'un vassal dut . souvent faire bouillonner son jeune courage. Il tira l'épée, et pendant dix-huit ans de règne, ne la remit plus dans le fourreau.

Mais quelle différence entre la position de ses oncles et la sienne! Ceux-là ne possédaient sans doute qu'un royaume circonscrit dans d'étroites limites, épuisé par la guerre, sans armée, sans finances. Mais la lutte qu'ils avaient à soutenir était une lutte nationale, religieuse. Pendant leur courte vie, la France se sentit vivre aussi : elle chercha sous leur bannière à secouer le joug étranger. Mais pendant le demi-siècle qui sépare leur règne si court de celui de Louis IV, la France avait disparu pour faire place à une confédération de grands seigneurs. Le vrai roi des Francs, pour l'Europe entière, c'était le roi Othon ; lui-même prenait ce titre dans ses diplômes. L'enfant que l'archevêque de Reims venait de couronner n'avait été choisi par les maîtres du sol français que parce qu'il leur fallait, pour mettre leur indépendance à couvert, une apparence de royauté à présenter aux autres souverains.

Mais ce n'était pas ainsi que ^l'entendait Louis IV : il voulut régner, et il régna, sinon par l'autorité qu'il ne pouvait plus conquérir, au moins par[le respect qu'inspira son courage, par la haute idée qu'il donna à tous de cette majesté royale qu'on voulait avilir. Toutes ses luttes, toutes ses démarches, tous ses combats, que nous allons indiquer, paraissent sans grandeur et offrent, par conséquent, peu d''intérêt, parce que toute cette activité, concentrée dans une sphère étroite, et n'aboutissant qu'à de minces résultats, fait peu d'effet dans l'histoire : d'ailleurs la nécessité où se trouve ]le roi, vu la faiblesse ^de ses^ressources, de changer d'alliance à chaque instant, donne à sa politique

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une marche incertaine, quelquefois même contradictoire. Mais c'est un spectacle curieux pourtant, et qui n'est pas sans dignité, de voir cette dynastie près de périr, secouer es chaînes dont on l'a chargée, et élargir à grands coups d epée le cercle dans lequel on l'emprisonne.

Louis commença par assiéger Langres pour réduire Hugues le Noir, qui prenait le titi'e de duc de Bourgogne. Mais c'était Hugues le Blanc, duc de France, jaloux luimême de posséder ce titre, qui l'avait entrainé à ce siège. Cette ambition une fois satisfaite, le jeune monarque secoua le joug, et se mit à combattre pour son compte les seigneurs indépendants du Soissonnais. Dans ces petites ex|,éditions, il cherchait surtout à se foimer une armée, et H disciphner ses soldats en les exerçant à l'art des sièges. (iC fut ce motif qui lui fit prendre parti, en 9i0. dans la révolte des seigneurs lorrains contre le roi de Germanie, Othon. H marcha en Lorraine, et s'avança même jusqu'à Brisach, au bord du Rhin.

Hugues le Blanc s'inquiéta d'avoir donné aux Français im roi belliqueux : il fit alliance avec le puissant comte de A'ermandois. Héribert, avec Arnould, comte de Flandre, et Guillaume Longue-Epée. duc de Normandie, et tous les trois, à leur honte, firent hommage à Othon, et lui proniirent assistance contre le roi de France.

Cette ligue puissante ne rebuta pas le jeune Louis : il recula, il est vrai, devant les forces du roi de Germanie : il le laissa même s'avancer jusqu'au palais d'Attigny, oti le duc de France et le comte de A'ermandois ne rougirent pas de le venir reconnaitre j our roi, et il se repha sur la Bourgogne, où Hugues le Xoir était devenu son allié. De là. pour donner le change à Othon, il marcha sur l'Alsace, et le roi de Germanie fut forcé de revenir sur ses pas.

Le nord de la France échappait à Louis : pendant que sa ville de Laon lui restait fidèle, il alla chercher des soutiens dans le Midi, qui avait toujours refusé de se soumettre à la famille de Robert le Fort. H se rendit à Vienne, de là à Poitiers oti le comte Guillaume, surnommé Tête-d'Etoupes.

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lui forma une petite anm'e. Pendant ce temps, il suivait des négociations avec Guillaume Longue-Epc'e, duc de Normandie, pour le détacher de la ligue. Il y réussit, el alla lui-même recevoir à Rouen l'hommage de Guillaume ^ L'intervention du pape Etienne YIII, qui vint en France à celte époque, et qui menaça d'excommunier les rebelles, acheva de rendre à Louis un moment de pouvoir et de force. Le jeune prince avait su joindre l'adresse à la vigueur, et il avait épousé Gerberge. veuve du duc de Lorraine, révolté il est vrai, mais sœur d'Othon. L'influence de cette princesse était parvenue à détacher le roi de Germanie du parti des seigneurs ft'ançais, et le comte de Vermandois, ainsi que le duc de France, forcés d'ajourner leurs projets, se soumirent et vinrent rendre hommage.

Mais ces soumissions sans bonne foi, ces alliances fondées sur l'intérêt mobile du moment, ne pouvaient être de longue durée. La puissance du roi n'en était pas plus assurée, car les secours du Midi ne devaient pas l'aider beaucoup, et l'amitié des ISormands pouvait lui manquer d'un moment à l'autre, vu qu'elle ne tenait qu'aux dispositions personnelles de leur duc. Une discussion entre le duc et

1 La Chronique des fhics de Normandie ne parle pas de cet hommage, menlionaé par Flodoard. Rlle représente le roi de France presque comme suppliant, et le duc Guillaume s'iatéressaat à sou sort et le traitant avec grande courtoisie :

Mande al duc, prie semunt

Qu'encontre lui vienge à Beaumunt.

Là il a préié e requis

Mult chèrement reis Lowis

Qu'il li ajut vers ceus de France,

Quitornc l'uut enaviltauce.

Tendres fu li dus e pitos

Del rei, qu'il vit si doleros

E si aprienz [opprimé] de sa gent tote.

Pur ceo qu'il ert vers eus en dote,

[Parce qu'il était avec eux en doute)

Que sei [avec sot) à Roera remmeine ;

Eu la sue sale dcmeine

Le fist servir e honorer

E si hautement célébrer

Lui e les soens, c'unc mais nui jor

Ne li fu faite tele honor.

le comte de Flandre, au sujet d'un vassal, amena une brouillerie. et cette brouillerie un meuitre. Arnould attira Guillaume à une conférence dans une petite ile de la Somme, le 17 décembre 942. près de Pecquigny ^ et le fit lâchement assassiner. A cette nouvelle, la Xormandie se souleva et demanda vengeance : Louis, trop faible contre son vassal de Flandre, songea d'abord à s'assurer du fief normand, et se rendit à Rouen, oti l'on venait de proclamer duc le jeune Richard, âgé de dix ans. fils illégitime de Guillamiie. Louis IV consentit à le reconnaître, mais à condition qu'on lui confierait cet enfant, qu'il voulait, disait-il. rendre témoin de la punition du meurtrier de son père. Il y avait de la mauvaise foi dans cette action du roi ; mais il faut songer que trente ans s'étaient à peine écoulés depuis l'établissement des Normands en France : que non-seulement l'attachement de ce peuple à la couronne, la fidélité à remplir les engagements du traité de Saint-Clair, étaient encore choses fort douteuses, mais aussi que des bandes nombreuses de Normands, païens encore, arrivaient sans cesse sur les côtes de France; que Guillaume Longue-Epée lui-même avait concédé à une de ces colonies, sans consulter le roi. tout le diocèse de Coutances: enfin que, sous prétexte de combattre ces païens. Hugues le Rlanc, duc de France, comte de Paris, cherchait à étendre de ce côté ses domaines, et venait de se faire livrer la ville d'Evreux.

La mort d'Héribert. comte de A'ermandois. en 943, ofi'rit à ce dernier une occasion de renouveler sa lutte contre le roi. Louis lY voulant reprendre aux fils d'Héribert quelques-unes des concessions qu'il avait été contraint de faire à leur père, Hugues se déclara leur protecteur, et la petite guerre des châteaux recommença. Sur ces entrefaites, les Normands reconquirent leur jeune duc. Captif à Laon près du roi, Richard, par les conseils d'Osmond, son gouverneui-, feignit d'être malade, et Osmond l'emporta dn château sur ses épaules, caché dans une botte de foin. Puis à

1 A li kiluiu- très nord-ouest d'Amiens.

leur tour, les Normands usèrent de ruse : ils attirèrent Louis, sous prétexte de se soumettre à lui sans réserve, et de l'aider à chasser le duc de France. Louis donna dans le piège, et fut retenu captif par Bernard, comte de Rouen, en 945. Ce perfide le livra à Hugues, qui ne lui rendit la liberté qu'au bout d'un an, à la condition qu'il lui céderait sa ville de Laon, le dernier fleuron qui restât à sa couronne.

Pendant huit ans que dura encore le règne de Louis IV, il ne fut plus occupé qu'à courir de château en château, de ville en ville, dans les environs de Reims et de Laon, bataillant sans cesse pour reprendre contre son rival, sujet rebelle, des positions militaires que presque toujours la trahison lui faisait perdre. Le duc de Normandie, Richard sans Peur, soutenait Hugues de tout son pouvoir, et la mère même de Louis, Ogive, la veuve de Charles le Simple, malgré son âge, malgré tant de douloureux souvenirs, abandonnait le parti de son fils pour aller épouser Héribert II, comte de Yermandois.

Le malheureux roi mourut à Reims, le 10 septembre 954, des suites d'une chute de cheval qu'il avait faite en poursuivant un loup qui s'était jeté sur son chemin, entre cette ville et Laon. Il avait trente-trois ans. On le désigne ordinairement dans l'histoire sous le nom de Louis d'Outremer, à cause de son séjour en Angleterre.

Louis IV laissa deux fils, Lothaire et Charles. L'aîné, Lothaire, n'avait que treize ans. Gerberge, leur mère, les mit sous la protection de Hugues, le puissant duc de France. Selon les usages de la monarchie, ces deux enfants avaient un droit égal à la succession ; et comme, dans ce temps, le droit de régner n'était pas distinct du droit de posséder le sol, il fallait faire un partage du territoire. Mais, à moins de dépouiller les propriétaires de fiefs, ce qui ne pouvait plus se faire que les armes à la main, il ne restait en domaine à la couronne qu'un coin de terre autour de Laon et de Reims. Hugues décida en conséquence que Charles n'aurait rien, et il fit reconnaître Lothaire comme roi des Français. Ainsi, pour la première fois, la loi féodale du droit

ICO HlsTOIRH DE FRÀXCE.

d'aînesse fut appliquée à l'hérëditë royale. Lothaire fut sacré à Reims, le 12 novembre 954.

En se laissant dépouiller cependant, la royauté n'avait point abdiqué ses prérogatives. Bien qu'elle reconnût l'hérédité des fiefs, elle voulait qu'on lui reconnût aussi le pouvoir d'en disposer: et Louis lY. qui ne négligea jamais une seule occasion de faire valoir ses droits, avait en 950. à la mort de Raymond Pons, comte de Toulouse, concédé le duché d'Aquitaine à Guillaume Téte-d'Etoupes. comte de Poitiers, au préjudice du fils mineur de Raymond. C'était une récompense pour les services que Guillaume avait rendus au roi. mais cette faveur déplaisait au duc de France, dont les secours de Guillaume avaient comprimé la rébellion. Le premier acte du nouveau règne fut donc de retirer le duché d'Aquitaine à Guillaume, pour le donner à Hugues. Mais il fallait combattre, car le comte de Poitiers ne voulait pas céder. En 955 Poitiers fut assiégée par Lothaire et Hugues : repoussés par Guillaume, ils finirent cependant par le battre. Mais la mort du duc de France, survenue l'année suivante, mit fin à ses prétentions.

Hugues le Blanc, nommé aussi Hugues le Grand, laissait trois fils. Hugues, surnommé Capet. qui fut comte de Paris et duc de France, Othon et Henri, qui furent, le premier jusqu'en 965, le second jusqu'en 1002, ducs de Bourgogne. Henri est célèbre par sa piété : il bâtit des églises, réforma la règle et les mœurs dans plusieurs abbayes, et s'occupa de protéger les voyageurs, foi't exposés sur les routes dans ce temps de brigandage.

A la mort de Hugues, ces trois seigneurs n'étaient que des enfants : Hugues Capet avait dix ans. Le roi. qui en avait quinze, aurait pu reprendre sur eux quelque influence, et tiavailler à reconquérir son pouvoir. Mais Lothaire. qui d'ailleurs nous est fort peu connu, paraît n'avoir eu d'autre mérite que la bravoure, qualité bien commune alors, puisqu'elle était pour tous une nécessité. A peine si son règne de trente-deux ans a laissé quelques traces dans l'histoire. Les chroniques de ce temps, d'ail-

leurs fort rares et foi't abrégées, ne nous racontent que des guerres de détail entre Richard sans Peui-, duc de Normandie, et Thibaut le Tricheur, comte de (Chartres et de blois; entre Robeil, comte de Troyes, et ses deux voisins, le duc de Bourgogne, et Frédéric, duc de la Lorraine supérieure. C'est ce Frédéric qui donna naissance à la ville de Bar, en élevant un château qui devait arrêter les incursions des Champenois. Il tenait son duché du roi Othon. Robert, comte de Troyes, était fils du fameux Héribert de Yermandois; Thibaut le Tricheur était une créature de Hugues le Grand.

Dans le Midi régnait Conrad le Pacifique, qui pendant cinquante-sept ans gouverna tranquillement la Provence e: la Bourgogne transjurane, sous la pi-oteclion du roi de Germanie. Il résidait tantôt à Alenne, tantôt à Lyon.

L'Aquitaine, déchirée par la lutte des fils de Raymond Pons contre Guillaume Tôte-d'Etoupes, et après sa mort contre son fils Guillaume Fier à Bras, avait vu se former les comtés et vicomtes indépendants de Xarbonne. Carcassonne, Béziers, du Périgord. d'Angouléme, du Rouergue. Dans ces contrées, on reconnaissait le roi Lothaire. mais seulement pour inscrire son nom en tête des chartes.

Quant au roi Othon, surnommé le Grand à cause de ses victoii^es sur les Hongrois qu'il parvint à parquer dans un coin de l'Europe, il se fit donner à Rome la couronne impériale par le pape Jean XII, le 9 février 963. Il mourut le 7 mai 973, et l'année suivante, Charles, frère de Lothaire, obtint de son successeur Othon II le duché de basse Loi^raine, à titre d'hommage. Ainsi le frère du roi des Français se déclarait le vassal de l'empereur.

Cette concession fut bientôt suivie d'une guerre entre Othon et Lothaire. Le dernier, surprenant son ennemi, courut, en 978, jusqu'à Aix-la-Chapelle, et s'en revint, satisfait de lui avoir fait peur. Othon, à son tour, à la tête d'une armée plus nombreuse, traverse la Lorraine, vient ravager les campagnes du Soissonnais, et faire chanter des cantiques à ses soldats sur la hauteur de Montmartre, pour

braver le comte de Paris. Cette bravade fut punie. Hugues Capet fit une sortie, et força l'empereur de se retirer. Puis le roi et le duc de France, poursuivant l'empereur, l'atteignirent sur le bord de l'Aisne, où ils défirent son arrièregarde. Cette campagne n'eut d'ailleurs aucun résultat.

Othon II mourut en 983. laissant en bas âge son fils Othon III. Lothaire paraît avoir voulu profiter de cette minorité pour s'agrandir du côté de la Lorraine, car il prit Verdun en 981: mais il rendit ensuite cette ville. Ce roi, presque inconnu, et probablement bien digne de l'être, mourut le 2 mars 986.

Puis, le 21 mai 987, mourut son fils et successeur Louis y, âgé de vingt-six ans, empoisonné, dit-on, par sa femme Blanche.

Ici finit la dynastie Carlovingienne : Charles, duc de la basse Lorraine, dernier rejeton de Charlemagne, s'avança pour revendiquer ses droits. Mais les vassaux de Hugues Capet avaient déjà proclamé roi ce seigneur à Noyon; et le 3 juillet 987, Hugues fut sacré à Reims par l'archevêque Adalbéron.

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