L'ÉGLISE ET LA CHEVALERIE
Trois règnes remplissent ce siècle : celui de Robert, qui finit en i031 ; celui de Henri l", qui cesse en 1060 ; celui de Philippe I", qui se prolonge dans le siècle suivant.
Ces rois n'ont rien fait de remarquable : le dernier mérite peu d'estime. Leur siècle pourtant a vu de grandes choses : l'organisation complète de la féodalité, la constitution de l'Église, l'origine des communes, celle de la chevalerie, la trêve de Dieu, les croisades ; partout, en un mot, des pensées d'ordre, de liberté, de gouvernement, de bien-être. Il semblait que la société, un moment frappée de terreur, et comme anéantie à l'aspect de sa fin prochaine, se réveillât avec la conscience d'une vie nouvelle et l'espérance d'un long avenir.
Le pouvoir royal échappa seul à cette loi générale de perfectionnement ; il ne sut ni se développer, ni s'appuyer sur les besoins nationaux : il resta ce que la féodalité l'avait fait.
La chevalerie n'est point née un certain jour, à une heure de création fixée par une volonté humaine. Sortie de la nature même des choses et des besoins de l'époque, elle reçut du temps seul les institutions qui l'ont rendue fameuse. Celles que nous allons indiquer n'ont donc point de date précise.
Pour bien en comprendre l'origine, il faut se rappeler d'abord le tableau que nous avons tracé de la France dans le siècle précédent ; puis, sur ces routes périlleuses, dans ces landes stériles, sous ces vastes forêts, autour de ces
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châteaux forts, il faut promener de longues caravanes de . pèlerins qui s'en vont chercher aux régions lointaines la rémission de leurs péchés : pauvres gens que chaque donjon rançonne, et qui souvent, l'absolution obtenue, s'en reviennent par nécessité brigands à leur tour. Mais tous ne sont pas des vilains : de nobles seigneurs ont aussi des méfaits à expier et cheminent vers les saints lieux : le château qu'ils ont quitté, la famille qu'ils ont abandonnée, peuvent être pillés, rançonnés de même ; il y a là, comme dans le village, comme dans la foule qui passe, des vieillards, des femmes, des enfants à ^ protéger : et dans cette époque de justice locale et de forces individuelles, qui défendra le faible contre le fort, si ce n'est le plus fort ? On conçoit donc que de l'abus même de la puissance sorte le bon emploi de cette puissance : on conçoit que dans une société oti partout se trouve violé le précepte de nature : Ae fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas quon te fit. la religion chrétienne proclame aussi partout son sublime pi.'cepte : Fois à autrui ce que tu voudrais qu'on te fit; qu'alors un sentiment d'honneur s'éveille dans l'âme du fort, sentiment d'autant plus facile à exaller qu'il est mis en jeu par les grands mobiles du cœur humain, l'orgueil, lamour de la gloire, la croyance : car l'homme se dit volontiers : Je protégerai mes semblables, pour montrer que je suis plus puissant qu'eux : je les protégerai, pour qu'on parle de moi : je les protégerai, pour obtenir les récompenses éternelles. Ajoutez à ces prix de la valeur, le bonheur d'être préféré par les nobles dames et chanté parles troubadours, et vous comprendrez la chevalerie.
L'art de la défense avait fait de grands progrès : non-seulement des châteaux inexpugnables s'élevaient de toutes pai*ts, mais l'armure des guerriers s'était perfectionnée. Couvert de fer de la tête aux pieds, le noble, à l'abri pour lui-même, se sentait naturellement porté à défendre ceux qui n'avaient pas les mêmes avantages. L'Eglise fit un devoir de cette vertu ; elle le sanctionna par des serments, par des formules d'association : des ordres naquirent,
ayant leurs engagements, leurs règles, leurs charges, et par conséquent leurs privilèges. Le chevalier, en recevant ce titre, qu'il fallut conquérir par de longues et dures épreuves, jura de consacrer sa vie à Dieu et à la défense des prêtres, des veuves, des orphelins, c'est-à-dire des faibles. Des idées de galanterie se joignirent plus tard à ces hautes pensées ; on se voua aux dames comme a l'Église, et le règne des femmes commença, règne qui devait créer les mœurs françaises, le modèle de l'Europe.
La premi-re femme qui exerça ce pouvoir fut la reine Constance : elle avait amené d'Aquitaine, dans la simple maison de Robert, une cour brillante déjeunes seigneurs aimant la parure, lesfôtes, les chevauchées, parlant le beau langage. Les hommes du Nord ne comprenaient et n'aimaient guère cette élégance qu'ils traitèrent longtemps de frivole. Peu à peu, cependant, ils adoptèrent le costume, les formes de langage, les idées de ces hommes du Midi, et la cour de France fut un peu moins sauvage. Car ce mot cour commença dès lors à avoir un sens : les rois jusque-là n'avaient vécu qu'au milieu de leurs hommes d'armes, ou dans l'enceinte des abbayes. La chevalerie introduisit d'autres mœurs. Pour arriver à la dignité de chevalier, il fallait commencer par être page de quelque grand seigneur, puis varlet, puis écuyer. Autour de chaque noble sire, de chaque noble châtelaine, se groupait donc une jeunesse noble aussi, ardente à tous les exercices, à toutes les épreuves d'honneur, accessible à toutes les idées nouvelles ; la conversation naissait, la langue devenait plus régulière et plus pure, l'esprit se formait comme le corps ; la poésie, la musique, tous les arts allaient s'éveiller comme d'un long sommeil, et l'imagination nationale s'allumer au récit des longs voyages et des brillantes prouesses des pèlerins.
L'Eglise s'organisa comme la féodalité, comme la chevalerie, ou plutôt elle donna l'impulsion et fournit le modèle à ces deux grandes institutions ; car rien n'était plus
féodal que la hiérarchie de ses dignités et la classification des abbayes, qui relevaient les unes des autres et se liaient par des règles communes. Jamais on ne vit en France plus de synodes et de conciles provinciaux qu'au commencement de ce siècle : la fédération était partout, non pas la fédération qui veut renverser et détruire, mais la fédération qui organise. Aussi la religion bâtissait des temples comme la politique des châteaux : jamais on n'éleva plus d'églises qu'à cette époque.
Robert participa au mouvement général, comme chrétien et comme guerrier. Il visita les pèlerinages les plus célèbres, et alla même à Rome, l'an 1019, déposer sur le tombeau des saints apôtres quelques hymnes de sa composition.
Quant à ses exploits, ils sont peu célèbres. Son oncle, Henri, diic de Bourgogne, étant mort en 1002, il revendiqua cette province comme réversible à la couronne. Otte- Guillaume. fils adoptif de Henri, la lui disputa les armes à la main. La guerre dura treize ans. si l'on peut appeler guerre quelques incursions passagères , quelques sièges insignifiants, quelques tentatives à de longues distances les unes des autres. Les armées et l'argent manquaient des deux côtés. Robert finit cependant parTem] orter: Hugues de Châlons. évéque d'Auxerre. pour mettre fin aux souffrances du pauvre peuple, toujours victime dans ces querelles interminables, après plusieurs conciles, fit adopter un traité de partage. Robert, reçu à Dijon, en 1015. concéda à Otte-Guillaume le comté de Mâcon, et garda pour lui le duché de Bourgogne, qu'il donna à son fils Henri. Dijon devint la capitale de la Bourgogne.
Robert fit aussi une courte expédition contre Baudouin lY, dit Belle-Barbe, comte de Flandre, conjointement avec l'empereur Henri IL Baudouin avait enlevé Yalenciennes au comte de Hainaut : les deux souverains l'assiégèrent dans cette ville, qu'ils ne purent prendre. Plus tard, Baudouin l'obtint en fief de Henri II, et fut ainsi d'un côté vassal de la France, de l'autre vassal de l'Empire. Ce dou-
ble vasselage devait plus tard causer bien des difficultés à la couronne de France ^
Henri II, comme ses prédécesseurs, possédait une grande partie de la Fi-ance actuelle. Maître de l'Alsace et de la Lorraine, il était suzerain du royaume de Provence. Plus grand par sa puissance et plus célèbre par ses exploits que le roi Robert, il fut comme lui pieux et juste. Il aimait Strasbourg, et y se^'ourna souvent. C'est sous son règne, en 1017, que fut posée la première pierre de la magnifique cathédrale de cette ville. Théodore, évêque de Metz, qu'il combattit longtemps et finit par reconnaître, commença aussi vers le môme temps à bâtir celle de Metz ^
La guerre qui ensanglanta la France, sous le règne de Robert, fut celle du comte de filois et de Champagne, Eudes II, contre Richard II, duc de Normandie, et Foulques Nerra, comte d'Anjou. Eudes était ambitieux: il voulait une couronne, et prétendait à celle de Rodolphe III, roi de Bourgogne et de Provence, dont il était neveu par sa mère. Les occupations que lui donnèrent ses deux voisins de Normandie et d'Anjou firent échouer ses projets. Battu à Pontlevoy ^ en 1016, par Foulques Nerra, dans un combat sanglant, il le fut encore devant Thillières \ en 1017, avec Hugues, comte du Maine, son allié, par Richard II, duc de Normandie.
Ce Richard II mourut en 1027. Il avait laissé le duché à son fils Richard III, mais le frère de celui-ci , Robert, dit Robert le Diable, lui fit la guerre, puis l'empoisonna, dit-on, à Falaise, dans un festin, en 1028. C'est pendant
1 Ce Baudouin avait épousé Ogive, fille du duc Frédéric de Luxembourg. Après vingt ans d'union, sa femme lui donna, en 1 ni 4, un fils, qui fut Baudouin V, dit Baudouin de Lille, parce qu'il fonda cette ville. La naissance de ce prince fut singulière. Son père fit dresser une tente sur la grande place d'Arras, et voulut que sa femme accouchât en public.
2 Henri II visitant l'abbaye de Saint-Vanne, à Verdun, voulut s"v faire moine. L'abbé Richard, ne pouvant le détourner de ce dessein, feignit d'y consentir, et lui fit jurer obédience; puis il lui ordonna de quitter le couvent, et de continuer à gouverner l'Empire. Henri II mourut le 13 juillet 1024.
3 A 24 kilomètres sud de Blois (Loir-et-Cher). -
4 Thillières, à 32 kilomètres sud d'Évreux, était un château bâti par le duc Richard II pour arrêter les entreprises d'Eudes.
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ces fêtes que naquit, à Falaise, d'une jeune fille que Robert aimait, le fameux Guillaume, si connu depuis sous le nom de Gu llaume le Conquérant K
En 10^5. le roi Robert avait perdu l'aîné de ses fils, Hugues, qu'il avait associé à la couronne. Le \A mai 1027, il fit couronner à Reims Henri, le troisième, négligeant les droits du second, nommé Eudes, qu'il jugeait incapable de gouverner.
Le bon roi Robert mourut à Melun, le 30 juillet 1031.
L'année de sa mort fut, pour la France, une année de calamités. Déjà, en 1030, des pluies abondantes avaient détruit les récoltes ; les années 1031 et 1032 furent plus désastreuses encore. Aux douleurs que causaient partout les guerres continuelles des seigneurs entre eux, succédèrent des douleurs bien plus teri'ibles. Une affreuse disette ravagea toutes les contrées : la difficulté des connnunications. le peu d'activité du commerce, le peu de ressources des gouvernements, surtout le manque absolu d'un centre d'opérations , empêchaient qu'on ne fit venir des pays étrangers le blé dont on avait besoin : d'ailleurs le mal était à peu près général. Un nombre immense de pauvres habitants moururent de faim : les chemins, les villages étaient jonchés de cadavres: et l'inévitable peste \int ajouter ses ravages à ceux de la famine. Un égoïsme barbare, comme il arrive dans toutes les épidémies, étouffa les sentiments d'humanité; la faim poussa même, en beaucoup d'endroits, les hommes à commettre des crimes hideux : on tua des enfants pour les dévorer, on déterra des morts ; si l'on en croit le bénédictin Rodolphe Glaber -. témoin de ces malheurs, un aubergiste de Màcon. un boucher de Tournus, furent brûlés pour avoir vendu publiquement et apprêté des chairs humaines. L'Eglise prodigua les secours : les prêtres des paroisses, les moines des couvents partagè-
t AU milieu des ruines si pittoresques du vieux château de Falaise, on montre un étroit réduit, qu'on dit être lachainlire ou uaquit Guillaume. 2 Moine deCluiiy, mort en 1050: on a de lui une chronique qui va de Tan 900
a l'an 1046.
ONZIÈME SIÈCLE. ] gj
rent avec le pauvre ce qu'ils avaient de provisions ou de ressources. Les abbayes se dépouillèrent : Guillaume, abbé . de Sainte-Bénigne, à Dijon, vendit les croix d'or et'd argent, tous les vases sacrés ; Odillon, abbé de Gluny, sacrifia aussi tous les biens de ce riche monastère ; il vendit jusqu'à une couronne d'or donnée par l'empereur Henri IL Enfin l'abondante récolte de l'année 1033 vint mettre un terme à ces maux.
La famine avait suspendu presque partout les hostilités. Henri I'% roi de France, avait eu seulement à défendre son trône contre son jeune frère Robert, que sa mère. Constance, voulait faire couronner à sa place. Soutenu par le duc de Normandie, Henri vainquit Robert à Tilleneuve- Sauit-Georges. Alors Robert se contenta du duché de Bourgogne, dont son frère lui confirma la donation. Le gouvernement, ou, si l'on veut, le règne de ce prince en Bourgogne ne présente qu'une suite perpétuelle de petites guerres contre les vassaux, et de cruelles vexations contre le peuple ; et ce règne fut long, car Robert ne mourut qu'en d075 a Fleurey-sur-Ouche K '
Quant au royaume de Bourgogne et de Provence, à la mort
deRodolphein, 1032, il passaàConradleSahque, empereur successeur de Henri H, malgré les prétentions d'Eudes II' comte de Champagne. Ce dernier lui fit la guerre, tantôt en Bourgogne, tantôt en Lorraine ; mais en 1037, il fut tué dans un combat près de^ Bar. Ses deux fils, Thibaut et Etienne se partagèrent ses Etats : Thibaut fut comte de Chartres, de Blois et de Tours ; Etienne, comte de Champagne.
La Flandre avait été un moment troublée par la révolte du jeune Baudouin de Lille contre son père. Mais le duc de Normandie, Robert le Diable, grand redresseur de torts avait fait rentrer ce mauvais fils dans le devoir. Ce pnnce' surnommé aussi Robert le Magnifique, gouverna la Normandie avec gloire, et força Alain IH, duc de Bretagne de lui rendre hommage; puis il partit pour la Terre Sainte.
(Fo,iMe'v!^ÎT:.) "' '^ ">" -■ ^'^^' '^ ^-' Chlovis battit Gondebaud.
Ig2 HISTOIRE DE FRANCE.
après avoir fait jurer aux seigneurs normands de reconnaître pour duc son fils Guillaume, âgé de huit ans. Robert le Diable fit ses dévotions aux saints lieux : il revint mourir àMcée euBithynie, le 1" juillet J035.
Un autre pèlerin célèbre alla pleurer ses iniquités et faire pénitence au tombeau du Sauveur ; ce fut Foulques Nerra, comte d'Anjou, la terreur de ses vassaux et de ses ennemis^ : c'était la troisième fois qu'il faisait ce voyage. Il mourut aussi au retour, à Metz, le 2\ juin 1040. Geoftroi Martel, son fils, lui succéda.
Ce n'étaient pas seulement les grands feudataires de la couronne qui luttaient entre eux : on trouvait la guerre partout ; car, dans cette égalité d'honneur et de vaillance qu'établissait la chevalerie, chacun, pour la moindre offense, se faisait justice par soi-même. Le pouvoir ecclésiastique, seul protecteur du corps social, seul dépositaire de la civilisation, s'opposa de toutes ses forces à ces abus et à ces crimes. Partout, après les funestes années de disette dont nous venons de parler, le clergé représenta comme une punition di^ine les maux qu'on avait soufferts, partout il prêcha ce qu'il appelait la paix de Dieu, c'est-àdire l'obligation, sous peine des châtiments éternels, de vivre en paix avec ses voisins, de respecter la propriété et la \'ie de ses semblables. Mais le danger une fois passé, on l'oubhe vite ; et cette paix de Dieu n'était qu'un beau rêve: il n'en résultait qu'un crime de plus, le parjure; car ceux qui l'avaient jurée ne tardaient pas à enfreindre leurs serments. Alors, de sages prélats se rencontrèrent, quicompnrent que trop exiger c'était vouloir ne rien obtenir, et on imagina de substituer la trêve à la paix. C'est dans le Midi que cette heureuse idée prit naissance. Guifred, archevêque de Xarbonne. convoqua en concile tout le clergé
1 C'est ce Foulques Xerra qui, eu 9^7, pillant l'église de Saint-Florent, à Sauraur, disait au saint : « Laisse-moi brûler ton église, je t'en construirai une plus belle à Angers. « C'est lui qui fonda. \ers lOîO. la ville de Baugé, et celle de Miebeau dix ans après. Il construisit, près de Loches, une église sur le modèle de celle du Saint-Sepulcre. à Jérusalem.
O.NZIKME SIECLE. 183
des contrées voisines et les seigneurs des environs *; l'assemblée se tint dans les prairies de Tuluges^, en 1041 ; on y fixa les jours pendant lesquels il serait défendu de porter les armes pour des querelles particulières. Quiconque jura la trêve de Dieu, dut s'abstenir de tout acte d'hostilité depuis le coucher du soleil, le mercredi, jusqu'à son lever le lundi ; tous les jours, depuis le premier jour de l'Avent jusqu'à l'octave de l'Epiphanie; tous les jours, depuis le lundi avant le carême jusqu'à l'octave de la Pentecôte ; enfin, tous les jours des fêtes de l'Eglise. La part laissée au brigandage était bien petite, comme on voit, encore fut-elle limitée par des conditions qu'on ne saurait trop admirer. La trêve de Dieu fut déclarée perpétuelle pour les églises, les cimetières, les chaumières, les plantations utiles ; perpétuelle pour les prêtres, les moines quand ils n'étaient pas armés, les femmes, les laboureurs, les enfants. Ainsi l'Eglise mettait sous la sauvegarde de la foi, du serment, des idées religieuses, tout ce qu'il faut respecter dans un Etat : le culte, la liberté individuelle, la propriété, l'agriculture ; elle ne laissait se battre que ceux à qui la défense était possible ; et, grâce à cette sage concession, dont les mœurs du temps faisaient un devoir, elle sauvait la société entière. Des peines sévères étaient portées, au nom de l'autorité'. ecclésiastique, contre les infracteurs de la trêve, une fois qu'elle était publiée et jurée. C'étaient la réparation du dommage, l'amende honorable, la pénitence publique, l'exil même ; et au delà de cette vie, la damnation éternelle. De nombreux conciles provinciaux consacrèrent aussitôt cette belle institution ; presque tous les princes l'adoptèrent : comme toutes les idées grandes et providentielles, elle fit en un moment le tour de l'Europe, et s'identifia aussitôt avec les nobles inspirations de la chevalerie.
1 On cite Gausfred, comte de Roussillon ; Guillaume, son fils; Pons, comte d'Empurias.; Guillaume, comte de Besalu; Raynroud, comte de Cerdagne ; Gausbert, vicomte de Casteluau, etc. On ignore les noms des prélats.
2 A 4 kilomètres sud-ouest de Perpignan.
Mais c'était peu de prêcher l'ordre et la vertu, il fallait en donner l'exemple : et les hommes éclairés du clergé sentaient bien la nécessité d'une réforme dans les mœurs et la constitution de ce grand corps. Emporté comme les autres dans le tourbillon féodal, il i^essemblait trop à cette société dont il attaquait les abus. La nomination aux évêchés et aux abbayes entraînant de grandes possessions territoriales, et, par conséquent, conférant à la fois puissance et richesse, ces hautes fonctions étaient devenues l'objet de toutes les ambitions. La hiérarchie sacerdotale étant peu constituée, on arrivait d'emblée à l'épiscopat; on y arrivait atout âge; on voyait des enfants prélats; un enfant de dix ans fut même souverain pontife ^ Des hommes de guerre, des comtes, des barons possédaient des abbayes et se paraient du titre d'abbé : le célibat, par conséquent, n'était pas une condition indispensable du sacerdoce, et les mœurs désordonnées du siùcle avaient passé dans l'Eglise. De là un trafic honteux des dignités ecclésiastiques ; car on achetait à prix d'or ou d'humble vasselage la protection des rois et des hauts seigneurs, qui tous, circonscrits dans leur pouvoir et gênés dans leurs ressources, gonflaient leurs trésors ou grossissaient le nombre de leurs partisans par la vente des droits spirituels. Un intérêt réciproque garantissait donc cet abominable abus et en assurait la durée, si une main ferme, armée d'une autorité puissante, ne brisait cette féodalité immorale. Mais où était- elle, cette main, lorsque la papauté elle-même, vassale de quelque petit comte d'Italie, semblait vouée à l'inhabileté et à l'intrigue; lors |ue l'Occident n'avait pas encore vu un seul concile général ; lorsque enfin Rome avait donné à la chrétienté le scandaleux spectacle de trois papes à la fois '^ ?
Aussi, des hérésies commençaient à s'élever de toutes parts. Des supplices les avaient réprimées : mais ce n'est point avec des persécutions que l'ÉgUse doit répondre aux hérésies; c'est avec de saines doctrines, de consciencieuses
1 Benoît IX (1038-48).
2 Benoît IX, Gréçroire VI et Svlvestre UI.
prédications, soutenues de l'autorité des décisions juridiques : si Dieu a remis aux mains des apôtres le flambeau de la foi, c'est pour éclairer les peuples, et non pour allumer des bûchers.
Mais la sagesse divine, qui conduit l'humanité dans des voies sûres, a marqué dans tous les siècles l'heure où doivent paraître les hommes nécessaires. C'est de Gluny que partit la réforme; c'est de Gluny que s'élancèrent les régénérateurs de l'Eghse.
Cette célèbre abbaye de bénédictins, fondée en 886 par