L.' Abbaye de Cluny
Guillaume d'Aquitaine, était devenue l'école des vertus et du savoir sous l'habile et pieuse direction d'Odillon, son abbé. Jadis professeur à l'école de Saint-Germain d'Auxerre, ce saint homme imposa aux moines de Cluny des règles sévères d'études et de pratiques religieuses. L'ordre admirable qu'il avait établi dans cette congrégation y avait attiré tous les esprits supérieurs de l'époque, tous ces hommes qui, mécontents du siècle, aspiraient à un état de choses meilleur, et sentaient le besoin d'une règle à suivre ou d'un
î Voyez à la un du volume V Explication raisonnée des figures, u'-' 18.
modèle qu'ils pussent imposer à leur tour. C'est pendant cette première moitié du onzième siècle, interrègne de génie et de pouvoir, que Tinfluence d'Odillon prépara les grands résultats qui devaient en signaler la seconde moitié. Ce saint mourut le l^"" janvier 4049 ; mais il léguait à l'Eglise Léon IX et Grégoire YII K
Le premier. Bruno, fils de Hugues IL comte d'Alsace, naquit le 21 juin 100-2, au château d'Eguislieim, près de Colmar. Parent de l'empereur, destiné à une grande puissance, il embrassa par goût la vie monastique, à laquelle plusieurs visions l'appelaient avec une force irrésistible. L'autre. Hildebrand. né (1013) àSoana. enitalie, de parents pauvres, apporta dans la vie monastique la ferveur'd'un zèle ardent pour tout ce qui tendait à la réfoi'me des mœurs, à la constitution du pouvoir ecclésiastique : c'était un de ces puissants génies que n'arrête aucun obstacle, qu'il vienne des choses, des hommes ou du temps: parce qu'ils ont contre les choses, l'intelligence qui les organise : contre les hoimnes. la volonté qui les dompte ; contre le temps, la patience qui sait attendre.
Le jeune Henri lll avait succédé à l'empereur Conrad le Sahque. son père, le 4 juin 1039. Avant de se faire couronner à Rome, cérémonie à laquelle les empereurs tenaient beaucoup, parce qu'elle consacrait leur titre à l'héritage des Césars, il voulut reprendre le droit impérial de choisir les papes, et fit renouveler par les Romains un serment fait à Othon le Grand, de soumettre l'élection du pontife à l'approbation du souverain de la Germanie. Un concile convoqué par lui, à Sutri, déposa les trois papes, en 4046, et élut Clément IL Damase II lui succéda sous la même influence: et enfin, en 1049. l'empereur nomma pape son parent, le moine Bruno, alors évêque de Toul, qui prit le nom de Léon IX.
Mais si la papauté s'affranchissait du joug des petits seigneurs, ce n'était pas pour retomber sous celui des princes
1 Le célèbre Urbain U, qui prêcha trente-six ans plus tard la première croisade, était aussi un moine de Clunv.
t^ermains. Bruno et Hildebrand, dans leurs vastes projetf d'organisation et de réforme, voulaient, pour le chef do l'Kglise, une forte et universelle indépendance. Tous deux se rendirent à Rome en pèlerins, et firent confirmer l'élection par le clergé et le peuple romains. Puis Léon IX se mit en route pour exécuter sa grande réforme contre la simonie ' . Un concile fut convoqué à Reims ; vingt évêques s'y trouvèrent. Le pape y arriva le 29 septembre 4049, avec les archevêques de Trêves, de Lyon et de Besançon. Il fit le 30 la dédicace de l'église actuelle de Saint-Remi, et porta sur ses épaules les reliques du saint. La foule était si grande, que le peuple entra dans l'église par les fenêtres. Léon prêcha au jubé, et fit ensuite l'ouverture du concile. Gomme les prélats ne pouvaient s'entendre sur la préséance, il fit disposer les sièges en cercle et mit le sien au milieu. Il fallut que tous les évêqnes, tous les abbés jurassent qu'ils n'avaient pas donné d'argent pour obtenir leurs dignités. Ce fut le petit nombre qui prêta ce serment; quelques-uns l'éludèrent par des délais, d'autres s'avouèrent coupables, et résilièrent franchement leurs pouvoirs. 1) 'autres enfin, ou quittèrent le concile, ou s'abstinrent d'y paraître. Convaincus de simonie, ils furent déposés. Cette sévérité sur elle-même rendait à l'Église la plénitude de son droit de censure. Léon IX l'exerça contre plusieurs nobles comtes, qu'il excommunia pour mauvaises mœurs ou mariages illégitimes. Puis il continua de visiter en réformateur les diocèses de la France, de la Lorraine, de l'Alsace, et consacra plusieurs églises nouvellement bâties, celles de la Madeleine à Verdun, de Saint-Arnould à Metz, et de Saint-Pierre, à Strasbourg ^.
1 On appelait simonie le trafic des dignités ecclésiastiques, parce que c'était vendre, comme Simon, les dons du Saint-Esprit.
2 C'est dans ce voyage qu'il fonda l'abbaye de Sainte-Croix, qui donna naissance à la petite ville de Sainte-Croix (Haut-Rhin). Il donna à cette abbaye un morceau de la vraie croix, à condition que l'abbesse enverrait tous les ans à Rome une rose d'or. De là l'usage, à Rome, de bénir chaque année une rose le jour du dimanche JLœtare, qu'on a appelé pour cela Pascha rosata.
Léon IX est aussi fondateur de la noble abbaye de Poussay, près de Mirecourt (Vosges).
Malheureusement Léon IX fut détourné de ces soins par des intérêts d'une autre nature; mais ses successeurs, comme on le verra, marchèrent d'un pas ferme dans la route qu'il venait d'ouvrir.
Les conquêtes des chevaliers normands, dans le midi de l'Italie, forcèrent le pape de retourner à Rome. Au commencement de ce siècle, quarante pèlerins normands, au retour de la Terre-Sainte, avaient abordé à Salerne. et chassé les Sarrasins qui assiégeaient cette ville (1006). De retour en France, ils avaient fait à leurs compatriotes de mer\'eilleux récits sur ces belles contrées. L'ardeur des pèlerinages, l'amour des aventures, attirèrent depuis ce moment en Italie les chevaliers normands, qui se mirent au service des princes lombards ou des ducs de Naples. En 4037, l'empereur Conrad leur concéda le comté d'Aversa. Puis arrivèrent successivement les douze fils de Tancrède de Hauteville, héros presque fabuleux, tant furent prodigieux leurs faits d'armes, tant il y eut d'étrangeté dans leurs vices et d'outrecuidance dans leurs vertus. Fait prisonnier à Civitella, en i053, par Onfroi et son frère Guiscard, Léon IX ne sortit de leurs mains qu'en leur donnant l'investiture du duché de Fouille et de Galabre qu'ils avaient conquis, et la Sicile dont il fallait chasser les Sarrasins. Léon mourut le 19 avril suivant.
Pendant ce temps, l'histoire de France présente peu d'événements : le Midi était tranquille, et recueillait les bienfaits de la trêve de Dieu. Le Xord ne fut troublé que par de petites guerres de l'empereur Henri III contre Baudouin de Lille, comte de Flandre, et Godefroi le Barbu, duc de la basse Lorraine' K Le roi de France, Henri, ne prit aucune part à ces luttes. Il ne pouvait se déclarer contre l'empereur, et d'un autre côté il favorisait Baudouin, qui avait
1 On rencontre dans cette guerre un trait qui peint bien les mœurs du temps. Ce Godefroi avait pris Verdun en 1047 et brûlé la cathédrale. Condamné à faire pénitence, il se traîna sur les coudes et sur les genou\ depuis la porte de la ville jusqu'à l'église, ou il reçut la discipline, puis porta lui-même sur son dos des pierres pour la reconstruction du monument re1i:rieux. Il devait aussi couper sa chevelure, et il se racheta à grand prix de cette humiliatiou.
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épousé sa sœur Adèle. Il avait d'ailleurs près de lui un vassal remuant et dangereux, dont l'ambition ne connaissait aucun frein : c'était le jeune Guillaume, duc de Normandie. Ce prince avait grandi au milieu d'une opposition haineuse; toute l'énergie de sa volonté s'était pour ainsi dire aiguisée dans ces résistances domestiques, dont il avait fini par sortir vainqueur à force de ruses, de perfidies et de violences. Une main sur la Bretagne qu'il voulait soumettre, l'autre sur l'Anjou dont le voisinage le gênait, Guillaume regardait déjà d'un œil de conquérant la couronne d'Angleterre. La politique de Henri à son égard manqua de franchise et de dignité; après l'avoir soutenu contre la ligue puissante des seigneurs normands en 1047 \ il prit contre lui, en 1054-, le parti du comte d'Arqués révolté. Guillaume venait pourtant d'acquérir de nouveaux droits à son amitié, car l'année précédente il avait épousé Mathilde, fille de Baudouin de Lille et d'Adèle, et par conséquent nièce du roi de France. Henri marcha contre Guillaume avec deux corps d'armée, dont l'un, qui suivait la rive droite de la Seine, était commandé par son frère Eudes. Celui-ci fut surpris par les Normands à Mortemer -, prit la fuite, et laissa massacrer ses soldats. Guillaume, ne voulant pas combattre le roi de France, se contenta de lui envoyer un héraut qui cria devant le camp de Henri : « Français, conduisez vos chars à Mortemer, pour y enlever les corps de vos frères ^. »
Henri, en 1059, fit sacrer à Reims son fils Philippe, âgé de sept ans, et mourut à Paris, le 4 août 1060. ï\ avait épousé Anne, fille de Jaroslaw, duc de Russie. Cette union paraîtra moins étrange si l'on songe que Jaroslaw avait jeté quelque éclat en Europe par ses conquêtes en Po-
1 Tous deux remportcreut un avantage sur les rebelles dans un lieu appelé le Val-des-Dunes, prèsd'Argence, bourg à 16 kilomètres est de Caen. - A 8 kilomètres est de Xeufchàtel.
3 Franceiz, Franceiz, levez, levez!
Tenez vos voies, trop dormez.
Allez vos amis enterrer Qui sont occhis à Mortemer. [Rûmaii de Vace.)
logne, et ses succès contre l'empire d'Orient, qu'il ^^fit trembler un moment. Celte alliance n'eutd'ailleurs aucun résultat politique : il y avait entre la Russie d'alors et les Français d'autres distances encore que celle des lieux.
C'est au règne de Henri I" qu'il faut rapporter l'origine des tournois ^- non que ces jeux militaires, image des combats, n'eussent été de tout temps dans les mœurs de la nation ; mais les habitudes et les lois de la chevalerie leur donnèrent alors un appareil et des formes qui à leur tour exigèrent une législation. Ce fut Geoffroy de Pruilly, tige des comtes de A'endôme, qui en rédigea la charte, et peu d'années suffirent pour développer cette institution dans toutes les petites cours du royaume. Les sommes qu'on y dépensa, la passion avec laquelle on s'y livra de toutes parts, contribuèrent sans doute à calmer un peu cette rage d'hostilité qui armait les nobles les uns contre les autres. Ces exercices d'ailleurs donnèrent au courage national toute l'énergie d'une émulation souvent exagérée, mais toujours généreuse. L'honneur fut la loi suprême des tournois. On n'y combattait qu'avec des armes courtoises, c'està-dire sans pointe ni tranchant ; on n'y luttait que de force et d'adresse. Des juges, armés d'une blanche baguette, présidaient aux jeux, donnaient le signal des courses, suspendaient le combat; décidaient du nombre des coups qu'on pouvait porter ; les nobles dames, toujours aux places d'honnetir, encourageaient les combattants, et décernaient les prix du tournoi. Les chevaliers acquirent dans ces luttes une force de corps prodigieuse, une admirable souplesse, et surtout cette insouciance du danger, ce mépris de la mort, cette railleuse intrépidité qui donnèrent tant de relief au nom français dans les croisades.
Mais toutes ces institutions, comme on voit, semblaient naître d'elles-mêmes : aucun pouvoir ne les créait, ne les favorisait, et la royauté sommeillait encore. Il n'en était pas de même du pouvoir des papes, qui, à la mort d'Henri I",
1 II est remarquable que les tournois aieut commencé sous le premier Henri et cessé à la mort du second. Cinq siècles séparent ces deux rois.
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venait de faire un grand pas. Nicolas II, en 4059, avait fondé le sacré collège : désormais, l'élection des papes, soustraite à l'autorité impériale, ne devait plus émaner que des cardinaux. En même temps, Nicolas proscrivait formellement le mariage des prêtres. L'Eglise allait devenir invincible.
Henri I", en mourant, confia la tutelle de son fils Philippe et la régence du royaume à son beau-frère Baudouin de Lille, comte de Flandre.
L'empereur Henri III était mort en 1056, âgé de trenteneuf ans, et son fils Henri IV, qui n'en avait que cinq, lui avait succédé ; cette double minorité ne pouvait être que funeste à la France et à l'Empire.
La France en souffrit peu cependant, grâce à la prudente administration de son régent, aux divisions qui éclatèrent dans l'Anjou et la Bretagne, au calme des provinces du Midi, à la multitude des pèlerinages en Terre -Sainte, qui enlevaient du sol français la partie turbulente des populations, grâce enfin à la conquête de l'Angleterre par les Normands, un des plus grands événements de ce siècle.
Geoffroi Martel, comte d'Anjou, mourut la même année que le roi Henri, sans laisser d'enfants. Il avait partagé ses domaines entre ses deux neveux, Foulques le Réchin et Geoff'roi : le premier possédait l'Anjou, le second la Touraine ; mais ces deux jeunes frères se firent une guerre acharnée ; Geoffroi finit par être vaincu, et Foulques le garda trente ans prisonnier. Guillaume de Normandie profita de leurs dissensions pour s'emparer de la province du Maine.
Il entretenait les mêmes divisions en Bretagne, oti les comtes de Nantes, de Rennes et de Penthièvre se tenaient indépendants du duc Gonan II. Ce dernier déclara la guerre à Guillaume; mais c'était au moment où l'ambitieux bâtard armait pour l'expédition d'Angleterre. Il ne pouvait pas dissiper son temps et ses forces pour une petite guerre; Conan II fut empoisonné au siège de Château-Gonthier. Il était temps ; Conan pouvait faire une diversion puissante :
il avait pris d'assaut Dol et Gombourg, presque sous les yeux de Guillaume ; il venait de prendre Pouancé et Château-Gontbier ; il attaquait son ennemi de toutes parts. Ce fut un de ses vassaux qui l'empoisonna; mais Guillaume en retirait un intérêt trop immédiat pour ne pas être accusé de ce crime.
CONQUÊTE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORiMANDS.
La conquête de l'Angleterre par les Normands a exercé une si grande et si longue influence sur les destinées de notre pays, que nous devons entrer dans quelques détails à ce sujet.
Depuis les victoires et le règne glorieux d'Alfred le Grand (871-900). l'Angleterre avait été gouvernée parla dynastie saxonne : mais les Danois n'avaient pas cessé de se maintenir dans quelques contrées, et leurs fréquentes attaques désolaient continuellement le pays. Le roi Ethelred II, en 1002, ordonna un massacre général de ce peuple, et attira sur l'Angleterre de terribles invasions. Sweyn, roi des Danois, s'empara du royaune, et en 1013, Ethelred, abandonné de ses vassaux, fut obligé de s'enfuir avec Emma, sa femme, et ses enfants, près de Richard IL duc de Normandie, son beau-frère. Rappelé par les Anglais, à la mort de Sweyn, il ne sut pas se défendre davantage contre le fils de ce prince, Canut le Grand, et le laissa, en mourant, conquérant et roi de l'Angleterre.
Canut régna avec gloire ; le règne de ses deux fils, qui lui succédèrent l'un après l'autre, fut de courte durée, et les Anglais, en 1041, rappelèrent Edward, fils d'Ethelred, qui s'était réfugié à la cour de Normandie, pour échapper au sort de son frère Alfred que le comte Godwin avait assassiné par ordre du roi Harold Pied-de-Lièvre, fils de Canut.
Edward, qu'on a surnommé le Confesseur, avaitalorsqua-
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raiite ans. Habitué aux mœurs normandes, les plus élégantes de cette époque, parlant la langue française, qui commençait à prendre au milieu des fêtes, des tournois, dans les petites cours féodales où régnaient les femmes, des formes plus souples, plus poétiques, plus régulières, Edward dut se trouver malheureux lorsqu'il se vit forcé de vivre chez ses grossiers Saxons, au rude langage, aux mœurs brutales, aux sauvages manoirs. Plus jeune, plus actif, plus puissant, il eût peut-être réformé sa nation : mais à son âge, indolent par caractère, et soumis par position à l'influence des seigneurs qui l'avaient rappelé, il laissa vivre ses Anglais à leur manière, et ne songea qu'à s'entourer lui-même du luxe et des hommes qu'il avait aimés à la cour de Robert le Magnifique. Guillaume avait alors quatorze ans : soit qu'il eût déjà des vues sur la succession d'Edward, soit qu'il ne fût pas fâché de se débarrasser des seigneurs jaloux que son joug importunait, il favorisa, tant qu'il put, les migrations de ses Normands en Angleterre, oti Edward les attirait par l'appât des bénéfices, des comtés, des abbayes qu'il leur distribuait. Pendant vingt-cinq ans environ, durée du gouvernement d'Edward, l'invasion normande s'étendit en Angleterre par la langue, par les mœurs, par les arts de la civilisation : c'était l'avant-garde de Guillaume ; et on ne se tromperait guère en affirmant que lorsque le conquérant débarqua son armée, la conquête était faite.
Ce ne fut pas cependant sans résister que la race saxonne se laissa vaincre. Une opposition redoutable, parce qu'elle était nationale, s'éleva autour du monarque anglais. Godwin en fut le chef : mais ce seigneur, aussi puissant en Angleterre que l'avait été en France Hugues le Grand sous les derniers Carlovingiens, perdit sa cause par ses violences. Son fils Harold, qui succéda à ses titres, acquit bien plus d'ascendant et de popularité par son adresse, et devint pour Edward un ennemi formidable, comme pour Guillaume un dangereux compétiteur. Car Edward n'avait pas d'enfants : il avait épousé Edith, fille de Godwin ; mais ce mariage, imposé par une nécessité politique, et comme
condition du trône qu'on lui rendait, faisait horreur à Edward, et jamais il ne voulut avoir le moindre rapport avec la fille du meurtrier de son frère. Il avait donc, dit-on, promis sa succession au duc Guillaume, et fait en sa faveur un testament, que ce dernier invoqua toujours, et ne montra jamais.
Il arriva, en 1055, qu'une tempête ayant jeté Harold sur les côtes de Picardie, Guy, comte de Ponthieu, le retint prisonnier, pour en obtenir une grosse rançon. Guillaume se le fît livrer sur-le-champ, le traita avec les plus grandes distinctions et lui fit part des promesses d'Edward, et de ses projets sur l'Angleterre; puis lui fit jurer que lui-môme, de retour dans son pays, les seconderait de tout son pouvoir. Harold sentait que sa liberté était à ce prix : il jura tout ce qu'on voulut. Guillaume savait bien aussi que Harold ne tiendrait pas sa a rôle : mais le rusé Normand se ménageait d'avance le droit d'accuser publiquement son rival de parjure. Il avait même, dit-on, caché sous l'autel, oîi il reçut son serment, des reliques qu'il lui montra ensuite, pour augmenter la sainteté de l'engagement et par conséquent l'énormité de la forfaiture.
Edward mourut le 5 janvier 1066, et Harold, sans consulter les Etats de la nation, prit aussitôt la couronne d'Angleterre, et fut sacré par l'archevêque d'York, le lendemain même de la mort du roi.
Un héraut du duc de Normandie vint le sommer de tenir sa parole, et fut à peine écouté. C'est ce que voulait Guillaume. Aussitôt il fait retentir dans toutes les cours de l'Europe le grand mot de parjure, il invoque le testament d'Edward, et en appelle à son droit, à son épée, à la décision du souverain pontife, à tous les chevaliers de la chrétienté.
Alexandre II lui donne raison, et lui envoie une bannière bénite. De tous les royaumes arrivent les chevaliers avides d'aventures, charmés d'avoir un royaume à conquérir. L'empereur Henri IV avait seize ans : il donne plein pouvoir à ses vassaux : Philippe, roi de France, avait treize
ans à peine : peu soucieux des conséquences d'un événement qu'il ne peut d'ailleurs empêcher, il laisse faire son tuteur Baudouin de Lille, qui favorise sous main l'époux de sa sœur Mathilde. Conan pouvait faire obstacle ; il meurt, et ses vassaux de Bretagne accourent sous les bannières de Guillaume. Moitié de gré, moitié de force, de nombreuses contributions sont levées en Normandie : une armée de soixante mille hommes se rassemble, et le 29 septembre 1066, jour de saint Michel, patron de la Normandie, une flotte nombreuse met à la voile au petit port de Saint- Yalery-sur-Somme .
L'habile conquérant avait su occuper son ennemi d'un autre côté. Tostig, le propre frère de Harold, aidé du roi de Norwége, attaquait l'Angleterre par le nord. Tous deux furent vaincus et périrent dans la bataille ; mais pendant ce temps Guillaume débarquait paisiblement à Pevensey, dans le comté de Sussex. On dit qu'il tomba en touchant terre, et s'écria qu'il prenait possession du pays.
Harold accourut : sa victoire lui donnait confiance. Il attaqua imprudemment son rival à Hastings, le 14 octobre. Les Anglais avaient passé la nuit en festins, les Normands l'avaient passée en prières. La bataille dura depuis le lever jusqu'au coucher du soleil : elle fut sanglante. Harold et ses deux frères y périrent. Le vainqueur marcha droit à Londres.
L'assemblée des grands, convoquée aussitôt, lui déféra le titre de roi, et l'archevêque d'York le couronna à son tour.
Mais le vainqueur et les vaincus ne s'entendaient point : ceux-ci croyaient élire un roi, et reconnaître un droit consacré par le jugement de Dieu. Guillaume, selon eux, régnait par le testament d'Edward le Confesseur. Le conquérant n'était plus de cet avis : plus de testament ; il régnait par son épée. Roi pour les Normands, il fut maître et tyran pour les Anglais. Un recensement général des propriétés eut lieu par ses ordres; tous les fiefs, tous les bénéfices furent confisqués et distribués aux Normands ; les droits, les
privilèges du peuple vaincu passèrent au peuple vainqueur, et un vaste système de féodalité s'organisa sous le joug d'une royauté absolue. Richesses, honneurs, territoire, droit d'opprimer, tout fut concédé aux seigneurs normands, sous la seule condition d'obéir au despotisme du souverain.
Ce fut en 1071 que le roi de France commença à paraître sur la scène : il avait alors environ dix-neuf ans. Baudouin y, son tuteur, était mort en 1067, laissant la Flandre à son fils Baudouin YI. Mais il avait un autre fils, Robert, qui, après avoir cherché les aventures et la fortune dans des expéditions contre les Sarrasins d'Espagne et de Palestine, était revenu dans le Nord, et avait épousé Gertrude, veuve de Florent, comte.de Frise, ce qui le fit désigner par le nom de Robert le Frison. Voisin alors des possessions de son frère, il lui déclara la guerre : Baudouin fut tué dans une bataille, et sa veuve Richilde \'int chercher un asile et un appui à la cour de France. Le jeune roi embrassa sa cause avec zèle, mais il la défendit avec imprudence. Sans se donner le temps de rassembler une armée suffisante, emporté par les idées chevaleresques de l'époque, il courut dans le Nord avec Fitz-Osberne, gouverneur de la Normandie, qui de son côté n'avait amené que quelques chevaliers. Robert le Frison les attira dans une embuscade, et les battit à Cassel, le 20 février 1071. Fitz-Osberne fut tué : Philippe prit la fuite.
Il s'en vengea l'année suivante par le pillage de Saint- Omer; mais il ne tarda pas à faire la paix. Une des conditions du traité fut le mariage du roi de France avec Berthe, fille du comte Florent et de cette Geitrude que Robert le Frison avait épousée. Ce dernier garda la Flandre. Ainsi il sortait vainqueur de la lutte.
Après cette campagne, honorable dans son motif, si elle le fut peu dans ses résultats, la conduite du roi Philippe n'offre plus qu'une suite de petitesses, de désordres, de perfidies. Livré dès l'âge le plus tendre à toute la fougue de ses passions, il employa, pour les satisfaire, toutes les
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violences d'un caractère emporté, et toutes les ruses d'un esprit étroit. Dans ses luttes contre Guillaume, contre l'autorité pontificale, rien de grand, rien de national : toujours les vues les plus basses, la plus mesquine personnalité, et, il faut le dire, la lâcheté de caractère la plus humiliante. Son voisin, l'empereur Henri IV, aussi corrompu que lui, aussi faux, montra au moins de la persévérance et du courage : à force d'obstination, il obtint de la grandeur.
C'est que tous deux luttèrent contre l'Eglise, et avec une témérité que le génie seul eût pu faire excuser en eux, car ils avaientpour ennemi un puissant génie. Alexandre II les avait déjà poursuivis avec vigueur pour réprimer dans leurs Etats la vente des dignités ecclésiastiques, dont tous deux retiraient de scandaleux profits. Pierre Damiani, envoyé par le pape, avait parcouru avec de pleins pouvoirs la France et l'Allemagne, destituant les évêques simoniaques, et menaçant les rois d'excommunication. Alexandre II mourut le 21 avril 1073, et Hildebrand (Grégoire Vil) monta sur le trône pontifical. La chrétienté venait enfin d'avoir des chefs : elle eut un maître.
Ceux qui n'ont vu dans Grégoire VU qu'un pape ambitieux et habile, qui consacre toutes les pensées de sa vie à l'agrandissement du pouvoir temporel de l'Eglise, ont singulièrement rapetissé l'idée qu'on doit se faire de cet homme extraordinaire. Hildebrand concevait tout autrement les droits du successeur de saint Pierre, et ne renfermait pas ses projets dans quelques pouces de plus donnés à la tiare pontificale. Un pasteur et un troupeau, voilà pour lui toute la chrétienté. Que dans ce troupeau on fût roi ou peuple, prêtre ou laïque, noble ou serf, peu importait. Vicaire de Dieu, c'est-à-dire de Celui devant qui tout s'abaisse sous le niveau d'une éternelle égalité, le pape, dans sa pensée, était le représentant du droit divin, le gardien de toute morale, de toute justice, le surveillant général du monde chrétien. Responsable devant Dieu de tout mal qu'il n'aurait pas prévenu par ses sévères avertissements ou
juini par ses foudroyants anathèraes. il devait ne tenir compte de la grandeur du coupable que pour avertir plus haut ou pour frapper plus fort. Ces petites rivalités de souverains et de nations, ces chétives questions d'intérêts locaux et passagers que nous appelons la politique, il n'y songeait pas, ne voyant dans les actes publics ou privés que leur côté moral, mais là, déployant tout le zèle de ses investigations, toute la rigueur de ses jugements: d'autant plus redoutable dans l'exercice de ce pouvoir, qu'il vivait dans un siècle de mœurs désordonnées, de honteux trafics et de cruels brigandages, et qu'il pouvait montrer à tous, comme exemple, sa vie austère et sa conduite irréprochable. Tel fut Grégoire YII; et si quelquefois l'intraitable fermeté de son caractère donna une apparence d'orgueil à ses décisions, c'est qu'il le fallait, c'est qu'en se chargeant de la sublime mission de réformateur, on avait plus souvent à faire gronder le tonnerre qu'à faire luire les doux rayons de la paix. Nul doute que le génie de Hildebrand n'ait inspiré Léon IX, Nicolas II, Alexandre II : nul doute qu'après lui, et dans le même siècle, il n'ait inspiré Urbain II, et depuis, tant de grands hommes qui occupèrent la chaire de saint Pierre. Malheureusement tous ne comprirent pas cette magnifique pensée, et quelques-uns se laissèrent emporter, avec cette volonté d'universelle domination, dans des luttes d'autorité temporelle qui firent redescendre leur autorité morale des hauteurs où Grégoire VU l'avait élevée. Nous ne raconterons pas la fameuse querelle des investitures * : elle appartient à l'histoire de l'Allemagne. Henri IV résista avec un entêtement qui devint du courage, lorsqu'une insurrection générale eut éclaté contre lui. En
1 Le droit d'investiture étant un droit féodal, il est évident que les souverains, en remettant aux évêques les domaines qui dépendaient de leurs titres, devaient seuls les investir du pouvoir temporel qu'ils leur conféraient. Mais cette investiture se faisait par la remise de la crosse et de l'anneau, signes du pouvoir spirituel, que les suuverains ne pouvaient conférer, et qui émanait de l'autorité ecclésiastique seule. Si l'on ajoute à cet abus la vente de ces dignités ecclésiastiques par les rois, on ne pourra s'empêcher de conclure que Grégoire VU avait raison de vouloir retirer aux monarques la manifestation officielle d'un droit qu'ils n'avaient pas.
France, dans la partie qui relevait de l'Empire, c'est-à-dire en Alsace, en Lorraine et dans l'ancien royaume de Bourgogne, dont la portion méridionale s'appelait alors royaume d'Arles, elle causa des morcellements sans fin, selon que les évêques et les seigneurs embrassaient la cause du pape ou celle de l'empereur; elle fit naître, par conséquent, plusieurs principautés indépendantes, auxquelles la gloire des croisades donna plus tard du relief : celle, entre autres, de Raymond, comte de Saint-Gilles, frère de Guillaume, comte de Toulouse, qui, par l'accession d'un grand nombre de domaines et l'acquisition du comté fraternel, devint un des plus puissants seigneurs de l'Europe. Quant au roi de France, il ne prit parti ni pour Henri IV ni pour Grégoire VII; il n'eut pas même l'habileté de profiter des divisions qui l'entouraient pour augmenter le pouvoir royal ou agrandir le territoire du royaume : lui aussi, d'ailleurs, lutta contre le pape ; mais dans cette guerre toute morale, il fut, comme dans son expédition de Flandre, étourdi, effronté dans l'attaque et lâche dans le combat. Grégoire lui écri\it des lettres foudroyantes, où il lui reprochait publiquement, avec toute l'autorité du chef des fidèles, ses déprédations, ses débauches, ses simonies. Philippe se soumettait, réparait le dommage, demandait grâce, et recommençait dès que l'orage était passé.
Ce n'était pas le pouvoir royal que Grégoire attaquait; au contraire, il reprochait surtout à Philippe de le laisser avilir entre ses mains, en néghgeant de l'exercer avec justice et pour le bien de son peuple. Rien n'est beau comme la réprimande qu'il adressa, en d078, à l'abbé de Gluny, de ce monastère oti lui-même avait puisé de si hautes leçons. Hugues, duc de Bourgogne, petit-fils et successeur de ce Robert dont nous avons parlé, après trois ans d'une paternelle administration, venait d'embrasser, à Gluny, l'état monastique, sous la direction de l'abbé Hugues \ son grandoncle. « Vous avez enlevé le duc de Bourgogne, écrivait
1 C'est cet abbé Hugues qui posa la première pierre de la grande église de
Clunv en 1088.
200 HISTOIRE DE FRAiVCE.
Grégoire VII ; vous ôtez à des milliers de chrétiens leur unique protecteur. Si vous ne vouliez pas exécuter mes ordres, qui vous le défendaient, au moins vous auriez dû être sensible aux gémissements des pauvres, aux larmes des veuves et aux cris des orphelins. »
Pendant que le frère de ce duc. Eudes, prenait en main le gouvernement de la Bourgogne, leur sœur Constance épousait Alphonse VI, roi de Castille et de Léon, et attirait à sa suite, par delà les Pyrénées, tous les chevaliers bourguignons. L'honneur d'aller combattre les Sarrasins sous la bannière du fameux Cid. ouvrit une nouvelle carrière à celte turbulente jeunesse, à la tête de laquelle se distingua le neveu de Constance, Henri de Bourgogne, premier comte de Portugal \ et père d'Alphonse Henriquez, qui en fut le premier roi. Ainsi grandissait au dehors la gloire du nom capétien, tandis que le quatrième roi de cette dynastie la déshonorait au dedans par ses vices et son insouciance.
Philippe fit cependant quelques campagnes, mais sans grandeur et sansrésuhat. Ainsi, en 1075, il soutint, contre Guillaume, le comte Raoul de Montfort, rebelle, que le roi d'Angleterre alla assiéger dans son château de Dol. On dit que l'approche du roi de France le décida à lever le siège. En 1078, Philippe alla, avec une petite armée, combattre leseignear du Puiset, château fort de laBeauce, et, après un siège inutile, le roi de France prit la fuite devant son chétif vassal. Il avait laissé, d'ailleurs, le foi Guillaume affermir sa suzeraineté sur la Bretagne par la soumission du duc Alain Fergent, et conquérir, par des attaques réitérées, la belle province du Maine. La seule tentative qu'il fit pour arrêter les envahissements de cet ambitieux vassal, ce fut de soutenir, contre lui. la révolte de son fils aîné, Robert. « Ce jeune prince était, dit Orderic Vital ^ bavard
1 Henri avait épousé Térésa. tille d'Alphonse VI, qui lui donna le Portugal, s'il pouvait le conquérir. Henri livra dix-sept batailles aux Sarrasms.
2 Orderic Vital, né en 1075 en Angleterre, mort en 1150. a écrit une histoire ecclésiastique qui va de la naissance de Jesus-Christ à Tan 1111.
et prodigue, mais audacieux et très-vaillant : son corps était si court et si gros, qu'on l'appelait Courte-Heuse. » Jaloux de ses deux frères, Guillaume et Henri, il inita tellement son père par son insolence, que celui-ci l'exila. Après avoir promené de cour en cour son insouciance aventureuse, il finit par obtenir l'appui du roi de France, et par attaquer ouvertement son père. Mais il fut battu, et forcé d'attendre dans l'exil la mort de Guillaume.
Le conquérant était irrité avec raison de la conduite de Philippe ; mais vassal du roi de France comme duc de Normandie, il devait l'exemple de cette soumission féodale qu'il exigeait lui-môme si impérieusement. Il se vengea sur la ville de Mantes, dont les habitants, entraînés par quelques seigneurs, allaient sans cesse piller les rives de l'Eure. Il avait demandé à Philippe de lui livrer les coupables ; et Philippe, le sachant malade, avait fait, sur l'embonpoint de Guillaume, cette mauvaise plaisanterie : « Ce gros homme accouchera-t-il bientôt ? » Guillaume fut transporté de colère ; il répondit qu'il irait faire ses relevailles à Sainte- Geneviève de Paris, avec des lances en guise de cierges ; et il s'en alla assiéger Mantes, qu'il brûla et livra au pillage. Mais le conquérant gagna dans cette expédition une fièvre ardente qui le força de revenir à Rouen. Il sentit que son règne était fini ; et, avec une présence d'esprit admirable, il dicta ses dernières volontés. Il laissait la Normandie à Robert Courte-Heuse ; le royaume d'Angleterre à son second fils, Guillaume le Roux ; et au troisième, Henri, une somme d'argent. Puis il songea à sanctifier ses derniers moments par un pardon accordé à tous ceux qui l'avaient offensé ou trahi, et par une repentance solennelle des cruautés qu'il avait exercées. Il expira le 9 septembre 1087.
Triste sort des grandeurs d'ici-bas, quand elles ne sont pas appuyées sur la justice ! Cet homme puissant fut abandonné immédiatement après sa mort, par tous ceux qu'il avait comblés de richesses et d'honneurs ; ses serviteurs mêmes pillèrent sa dépouille funèbre ; et il fallut que de
pauvres moines le fissent porter à leurs irais dans l'église Saint-Etienne de Caen, qu'il avait fondée. Le feu prit aux maisons voisines de l'église : une ville brûlait pour honorer ses funérailles ; et à la lueur de l'incendie, un bourgeois nommé Ascelin s'avança vers le cercueil, et cria : « Cette terre où vous allez le descendre, elle est à moi ; cet homme m'a dépouillé de mon patrimoine pour bâtir une église. Si vous voulez que ses restes y dorment en paix, réparez l'injustice ! » Et il fallut, pour enterrer Guillaume le Conquérant, que son fils Henri, le seul de ses enfants présent à la cérémonie, fît une collecte de soixante sous pour payer les six pieds de terrain nécessaires : plus tard, on rendit à Ascelin la valeur de son héritage.
C'est que la bourgeoisie commençait à acquérir quelque importance. D'une part, opprimée par les seigneurs, de l'autre, entraînée par leur exemple, elle prenait peu à peu des idées de résistance, soit qu'elle associât sa cause à celle des nobles qui avaient besoin d'elle, soit qu'elle essayât de faire cause à part. En 1070, déjà, les bourgeois du Mans, tyrannisés par de petits seigneurs, menacés par Guillaume, avaient formé une communion, comme on disait alors, c'està-dire une sorte de communauté armée, et prétendant traiter d'égal à égal avec ses maîtres : elle avait succombé ; mais l'impulsion et l'exemple étaient donnés. En 1080, on avait YM à Narbonne une assemblée des évêques, des seigneurs et des bourgeois réunis : première apparition des trois ordres. Dans le Midi surtout les villes reprenaient quelque importance par le commerce avec les Sarrasins, et grâce à la trêve de Dieu, qui longtemps fut respectée dans ces contrées. D'un autre côté, l'industrie commençait en Flandre : on y travaillait la laine, on y fabriquait les bonnes armures des preux : le travail amenait l'aisance, et l'aisance le besoin de la paix et de la liberté. Bruges, Gand. Lille, devenaient d'importantes cités. Rouen, de son côté, enrichie des dépouilles de l'Angleterre, animée par une cour fastueuse, visitée, au retour, par tous les pèlerins, |)ar tous les chevaliers qui avaient parcouru la Terre-Sainte
OINZIÈME SIECLE. 203
et l'Italie , renfermait une population nombreuse , turbulente, difficile à gouverner. Le temps du repos allait cesser pour les rois ; et au milieu de ce réveil générai des idées, de cette fermentation universelle des esprits, il fallait que la royauté se mît à la tête du mouvement social, ou que ce mouvement l'emportât et la fit disparaître.
La conduite folle de Robert Courte-Heuse en Normandie souleva contre lui ses sujets. La ville du Mans, impatiente du joug normand, se donna à Elle de La Flèche ; Rouen se révolta et appela le roi d'Angleterre. Henri, le troisième des fils du Conquérant, vint au \ ;• i secours de son frère et comprima la
révolte. L'ingrat Robert l'en récompensa en s 'alliant contre lui avec Guillaume le Roux, et en le chassant de Normandie. Il s'était procuré un appui plus fort : c'était celui de Foulques le Souliers à la pouiaine 1. Réchlu, comtc d'Aujou \ Heurî trouva un asile à la cour de Philippe, qui d'ailleurs ne fit rien pour lui. D'autres projets occupaient la pensée du roi : fatigué de sa femme Berthe, il l'avait reléguée à Montreuil-sur-Mer, et s'était épris de Bertrade de Montfort, jeune épouse de ce même Foulques. Il eut l'audace de la lui enlever, en 1092, et d'en faire une reine de France : aucun évêque ne voulut bénir cette union criminelle, et on ne sait quel prêtre, venu de Normandie, célébra le mariage. Grégoire YII était mort en 1085 ; mais son génie dominait encore l'Eglise. Eudes, évêque d'Ostie, Français né à Ghâtillon-sur-Marne, et ancien moine de Cluny, avait été élu pape le 8 mars 1088, et avait pris le nom d'Urbain II. Il fit excommunier Philippe parle concile d'Autun (i094) ; mais le roi n'en tint compte.
Quant à Foulques le Réchin , on ne voit point qu'il
1 Voyez à la fin du volume ['Explication raisonnée des figures, n» 19. 5 C'est l'inventeur des souliers à la pouiaine, chaussure extravagante, à pointe fort longue et quelquefois recourbée. Cette mode subsista fort longtemps.
ait fait de grands efforts pour reprendre sa femme ; ses hostilités se bornèrent à quelques pillages.
Mais tous ces intén'ts de petites localités et d'insignifiants personnages allaient disparaître devant la grande question du moyen âge : la délivrance du saint tombeau. Le signe lumineux de la rédemption rayonnait à l'orient, et la trompette des croisades retentissait sur le Golgotha.