‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 24 sur 52 · PREMIERE CROISADE · texte numérisé non relu

PREMIERE CROISADE

La parole de Gerbert (Sylvestre II) avait allumé dans toutes les âmes les ardeurs de la foi. Depuis le commencement du siècle. l'Europe entière marchait vers Jérusalem : mais ce n'était point l'Europe armée, haubert en tête et lance à la main. Des processions infinies de pèlerins avaient suivi, les unes la vallée du Danube, les autres les côtes de la Méditerranée : quelques-uns. plus riches ou plus hardis, avaient franchi la mer sur les navires marseillais, vénitiens ou génois. Les kalifes favorisaient d'abord ces pèlerinages, qui apportaient en Asie, sous forme d'offrandes ou de rançons, les richesses de l'Occident. Mais plus il arrivait de visiteurs de haut rang, plus l'avidité des musulmans croissait à la ^Tie de leurs trésors ; et les conditions auxquelles on put approcher des saints lieux de^^nrent de plus en plus onéreuses. Ces vexations, cette tyrannie qu'il fallait subir par force, pouvaient se concilier avec les pensées de pénitence qui amenaient les pèlerins ; mais elles étaient incompatibles avec les idées chevaleresques que tous apportaient de leurs manoirs. Quitter une atmosphère d'honneur, d'indépendance, pour aller respirer l'air de l'esclavage, courber sous le bâton d'un infidèle une tête habituée à porter la couronne de duc ou de comte, c'était impossible ; d'autant plus qu'au retour il fallait raconter les prouesses qu'on avait faites, et non les avanies qu'on avait suppor-

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tées. Or, ces avanies allaient toujours croissant : et la conquête des Turcs Seldjoucides, qui s'emparèrent de Jérusalem après avoir conquis et ravagé l'Asie Mineure, rendit plus intolérable encore la condition des chrétiens de Terre- Sainte et des pèlerins d'Occident. L'empire d'Orient était menacé. Alexis Comnène, qui avait usurpé le trône en 1081 , appela la chrétienté à son secours. Grégoire VU s'émut à cette pensée : il conçut le projet d'une ligue sainte qui, en délivrant Jérusalem et en sauvant Constantinople, pourrait ramener sous l'autorité pontificale l'Église gi'ecque qui venait de s'en détacher K II renouvela l'appel de Sylvestre II ; il adressa des circulaires aux princes et aux évêques. Mais la guerre des investitures retarda l'exécution de ce noble dessein : elle était réservée à Urbain II. Tout était prêt d'ailleurs, et l'Europe n'attendait qu'un signal. Il n'y avait peut-être pas en France, en Allemagne, en Italie, en Angleterre, un castel oti l'on ne s'entretînt des malheurs de la Terre-Sainte, et de la nécessité de courir sus aux infidèles '-. On ne voyait que pèlerins revenus de ce long voyage, on n'entendait que merveilleuses descriptions et lamentables récits. Les hommes d'armes racontaient leurs téméraires actions, les marchands étalaient des étofles de brocart et de soie, les moines montraient de précieux manuscrits, les troubadours modulaient sur la viole les chants bizarres d'outre-mer, tandis que les pauvres gens, assis à la porte des châteaux, ou sous le porche des églises, exposaient à la pitié publique leurs membres mutilés par le fer ou par le feu. L'indignation, la curiosité, le besoin

1 C'est en 1053, à la fin du pontificat de Léon IX, qu'avait éclaté le schisme grec. Depuis longtemps les patriarches de Constantinople cherchaient à s'aflranchir de l'autorité des papes. Michel Cérulaire, patriarche, déclara enfin la scission, et fit rejeter du symbole les deux mots Filioque. Le pape euvoya des légats, Michel refusa de les recevoir, et ils allèrent déposer un acte d'excommunication sur l'aulel de Saiute-Sophie. Le patriarche, en le traduisant du latin en grec, le falsifia, et souleva la ville contre les légats, contre l'empereur même, Constantin Monomaque, qui protégeait leur retraite. Michel Cérulaire excommunia le pape à son tour, et déclara l'Église grecque indépendante.

2 C'est à cette époque, en 1094, que fut bâtie, par Hildegarde, comtesse de Hohenlohe, l'église de Sainte-Foi, à Schelestadt, sur le modèle de l'église du Saint-Sépulcre.

d'émotions nouvelles, la passion des aventures, et pardessus tout l'enthousiasme religieux, grand mobile de cette société jeune et ardente, allumaient toutes les imaginations, embrasaient toutes les âmes et les disposaient à entendre la prédication de l'homme de Dieu, quel qu'il fût.

Or, cet homme s'avançait de l'Orient, chargé d'une mission divine, c'est-à-dire de ce pouvoir qui remue le monde. C'était un simple ermite des environs d'Amiens ; il s'appelait Pierre, comme le premier apôtre. Témoin des souffrances des chrétiens de la Palestine, il apportait au pape Urbain II des lettres de Siméon, patriarche de Jérusalem, qui invoquait le père commun des fidèles. « Va, lui dit Urbain, prêche la guerre sainte en Italie, en Allemagne, en France : parle en mon nom : prépare les voies à ma parole. Elle se fera entendre quand l'heure sera venue. » Et Pierre se mit en route, prêchant partout la guerre sainte.

Le pape avait convoqué un concile à Plaisance (1094). pour terminer les controverses avec l'Empire et juger la conduite du roi de France. Il s'y trouva plus de deux cents évêques, quatre mille clercs, trente mille laïques. L'assemblée se tint dans une plaine, et l'on y entendit les députés d'Alexis Comnène, qui demandaient du secours contre les Turcs. Un second concile fut indiqué à Clermont en Auvergne, pour le mois de novembre 1095. Malgré la saison rigoureuse et la rudesse du climat, l'assemblée fut bien plus nombreuse encore qu'à Plaisance. On y compta treize archevêques, deux cent vingt-cinq évêques, presque autant d'abbés mitres, des miUiers de chevaliers, une multitude innombrable de peuple accouru de tous pays. La Limagne était couverte détentes ; on campait jusque dans les neiges des monts Dômes.

Toutes les grandes questions de discipline ecclésiastique et de morale sociale, qui occupaient depuis un demi -siècle le monde chrétien, furent traitées et résolues dans ce concile célèbre. On y publia la trêve de Dieu, on y consacra le droit d'asile dans les éghses et au pied des croix, on y fié-

trit par des anathèmes tout trafic simoniaque des dignités ecclésiastiques, tout commerce des prêtres avec les femmes; on excommunia Henri IV et Philippe ; enfin, le souverain pontife monta en chaire, sur la grande place de Clermont, et appela tous les chrétiens à prendre les armes pour délivrer leurs frères de la Terre-Sainte et le tombeau de Jésus- Christ. Pierre était présent ; Pierre, par l'ordre du pape, fit à tous l'énergique peinture des maux dont il avait été témoin ; et quand la voix du pontife se fut fait entendre de nouveau, promettant l'indulgence plénière et les récompenses éternelles à tous ceux qui consacreraient leur vie à l'affranchissement des saints lieux, un enthousiasme immense éclata de toutes parts, et les montagnes de l'Auvergne répétèrent ce cri universel : « Dieu le veut ! Dieu le veut ! »

Adhémar de Monteil, évêque du Puy, se jeta le premier aux genoux du pape, et lui demanda sa bénédiction pour le voyage en Terre-Sainte. Urbain le nomma son vicaire et le décora d'une croix rouge sur l'épaule droite. Cette croix devint le signal de l'expédition, qui dès lors s'appela croisade. Les premiers princes et seigneurs qui se parèrent de ce signe sacré, furent Raymond de Saint- Gilles, comte de Toulouse ; Hugues, frère du roi de France et comte de Vermandois ; Godefroy de Bouillon, duc de Basse-Lorraine, et ses frères Baudouin et Eustache ; Robert Courte-Heuse, duc de Normandie ; Alain Fergent, duc de Bretagne ; Robert, comte de Flandre, fils et successeur de Robert le Frison ; Etienne, comte de Blois et de Chartres; Baudouin, comte de Hainaut; Guillaume VI, comte d'Auvergne. Des milliers de chevaliers suivirent leur exemple, et s'enrôlèrent sous leurs bannières ; et le 15 août de l'année suivante, jour de l'Assomption, fut fixé pour le départ des croisés.

Mais Dieu n'envoie au monde que des inspirations et des pensées : là s'arrête l'œuvre de la Providence ; et si elle allait plus loin, la liberté humaine serait anéantie. C'est à l'homme à faire le reste; et il apporte souvent, dans l'exécution des desseins éternels , avec les prévisions de sa

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sagesse, les transports de ses passions et les erreurs de son ignorance.

L'enthousiasme religieux avait gagné toutes les classes de la société ; et tandis que les puissants et les sages calculaient les chances de l'entreprise et se concertaient pour en préparer le succès, la foule, qui ferme les yeux et se précipite aussitôt qu'elle a voulu quelque chose, ne formait plus qu'un vœu, le départ, ne proférait qu'un cri : Jérusalem ! Sans la moindre notion des lieux, des distances, de la route à suivre, on s'en allait à l'orient, parce que la ville sainte était de ce côté, et les bords du Pdiin étaient couverts d'une multitude innombrable qui attendait un guide. L'ermite Pierre parut, sui^i d'un pauvre chevalier normand, qui s'appelait Gauthier Sans-avoir. Aussitôt il fallut partir. Point d'ordre, point de discipline ; ni vivres, ni bagages ; mais la croix sur l'épaule droite, la foi au cœur, on allait, on suivait la vallée du Danube, demandant ou ravissant des subsistances selon l'accueil qu'on recevait de toutes ces populations étonnées. A mesure que ces croisés avançaient, les besoins croissant avec la fatigue et l'ennui d'un si long voyage, les pillages se multiplièrent. La Hongrie ravagée se souleva contre eux ; les Bulgares en tuèrent un grand nombre, et ce ne fut qu'avec des peines infinies, et précédés par une effrayante réputation qu'ils arrivèrent devant Gonstantinople. L'empereur Alexis leur en refusa l'entrée: ils pillèrent les environs. L'empereur vit l'ermite Pierre; mais ce saint homme n'avait d'autre autorité que celle d'un guide. Que pouvait-il contre la faim et la pauvreté? Avant tout il fallait vivre, et les Grecs vendaient cher leurs secours. Alexis se hâta donc de se délivrer de ces hôtes incommodes, et les transporta sur la rive d'Asie. Presque tous furent massacrés par les Turcs. Trois mille seulement échappèrent avec Pierre, en se défendant au bord de la mer, dans les ruines d'un fort : Alexis les recueillit.

Deux autres troupes, tout aussi nombreuses, et beaucoup plus barbares, sortirent de l'Allemagne sous la conduite

d'un prêtre nommé Gottscalk , et d'un comte nommé Emicon. Ces derniers massacraient les juifs, et suivaient, dit-on, une chèvre et une oie, qu'ils faisaient marcher devant eux. Presque tous périrent en Hongrie: un fort petit nombre arriva jusqu'au IJusphore.

C'étaient de funestes précurseurs pour les héros de la croisade ; et si la chrétienté eut à se plaindre avec raison des perfidies d'Alexis envers eux, il faut avouer que ce prince devait être mal disposé à l'égard de la sainte armée par la terrible avant-garde qui avait ouvert les chemins.

Pendant que tout se préparait en France pour le départ des guerriers, le pape Urbain parcourait le royaume, renouvelant partout ses pieuses exhortations et ses promesses encourageantes. Il mettait sous la protection de la trêve de Dieu toutes les propriétés des croisés, pendant le temps que durerait leur absence. Avant de se rendre au concile de Clermont, il était allé visiter son ancien couvent, l'abbaye de Cluny; il avait consacré le grand autel de la nouvelle église. Après le concile, il alla consacrer aussi l'église de Saint- Flour le 7 décembre, alla célébrer la fête de Noël à Limoges, puis se rendit à Arles pour y passer l'hiver. Au mois de mars suivant il présida un concile à Tours \ se transporta ensuite à Angers, à Poitiers, arriva le 20 mai à l'abbaye de Moissac ^ oti il demeura trois jours ; passa à Toulouse, où il fit la dédicace de la belle église de Saint-Sernin, bénit, le 11 juin, à Carcassonne, les matériaux dont ou allait construire la cathédrale, prêcha le 20 juin, jour de saint Pierre, dans l'éghse de Maguelonne, et consacra, le 6 juillet, la cathédrale de Nîmes. Là, il tint encore un concile, dans lequel il leva l'excommunication lancée contre Philippe, qui disait avoir renvoyé Bertrade; mais Philippe mentait.

Cependant l'époque fixée pour le départ des croisés arriva; Godefroy de Bouillon était seul prêt à partir avec ses frères et un grand nombre de seigneurs ses vassaux. Il se

1 c'est alors que Rubcrt dWrbrissel fonda, uuu loin de Tours, la célèbre abbîve de Fontevrault,

' Voyez à la fui du vue siècle, la fondation de l'abbaye de Moissac.

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mit en route (109G), et suivit aussi la vallée du Danube, réparant par une discipline sévère et un ordre admirable les dilapidations des hordes qui l'avaient précédé.

Au mois de septembre, Hugues, frère du roi. se mit en marche avec une autre armée, oii l'on distinguait Robert Courte-Heuse, duc de Xormandie ; Robert, comte de Flandre: Etienne, comte de Blois. Tous prétendaient à l'honneur de commander; tous marchaient, indépendants les uns des autres, et suivis de leurs vassaux. Les Normands formaient la majorité. Cette armée traversa la France, alla chercher le pape à Arles, et le reconduisit à Rome. En Italie, les Normands trouvèrent des frères : Bohémond, prince de Tarente. fils de Robert Guiscard, et Tancrède, son cousin, prirent la croix avec une foule de chevaliers. Pendant que l'armée passait l'hiver dans la Fouille, Hugues de France, impatient d'arriver, traversa l'Adriatique, et fut fait prisonnier par l'ordre d'Alexis Comuène, qui ne le relâcha qu'à l'arrivée de Godefroy de Bouillon.

La troisième armée ne partit qu'à la fin d'octobre : elle était commandée par Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, qui alla faire d'abord ses dévotions à Notre- Dame du Puy, et prit à l'abbaye de la Chaise-Dieu la coupe de saint Robert, dans laquelle il but toujours. L'évêque Adhémar se joignit à ce corps d'armée. Raymond, déjà avancé en âge. avait acquis de la gloire dans sa jeunesse en combattant les Maures en Espagne, sous les ordres du Cid. Son vœu le plus ardent était de mourir en Terre- Sainte. H passa le Rhône, les Alpes, descendit en Lombardie, puis, tournant la mer Adriatique, il entra dans l'empire grec par la Dalmatie. Son armée eut beaucoup à souffrir de l'hiver, dans les montagnes. H rejoignit les autres croisés au printemps de 4097, devant Gonstantinople.

Alexis ne consentit à transporter les croisés en Asie qu'après avoir exigé d'eux foi et hommage pour les pays qu'ils allaient conquérir. H s'engageait de son côté à leur

fournir des troupes, qu'au besoin il devait commander luimême.

Le siège de Nicée ^ fut le premier exploit de la croisade. Cette ville, vaillamment défendue pendant sept semaines par Suleyman (Soliman), allait être prise d'assaut, lorsque les Grecs, qui avaient traité secrètement avec les Turcs, furent introduits dans l'enceinte des murs, et arborèrent sur les tours le drapeau impérial pour dérober aux croisés leur conquête. L'armée traversa ensuite l'Asie Mineure, et remporta deux grandes victoires dans les plaines arides de la Pisidie et de la Lycaonie. Tancrède s'empara de la Gilicie: Baudouin, frère de Godefroy, poussa jusqu'à l'Euphrate. Édesse se soumit à lui, il s'en fit une principauté. Le 21 octobre l'armée arrivait devant Antioche ^.

Le siège dura sept mois, et les chrétiens y firent des prodiges de valeur, malgré la retraite des troupes grecques, qu'Alexis avait rappelées. Enfin le 3 juin 1098 la ville fut livrée à Bohémond. D'une voix unanime on lui en déféra la principauté, si Alexis ne venait pas lui-même réclamer cette conquête. On députa à l'empereur Hugues de France et Baudouin de Hainaut. Le dernier fut tué dans une embuscade par les Turcs : Hugues revint en France : Alexis ne bougea pas. Bohémond fut élu prince d 'Antioche.

Mais il fallut défendre cette conquête : Kerbogath, général du sultan de Perse, vint attaquer les chrétiens avec une armée nombreuse. Ceux-ci remportèrent sur lui une éclatante \ictoire.

1 Nicée, célèbre par le concile de 526, et le symbole de foi qu'on y rédigea et que nous chantons à la messe, est située à Textrémité orientale du lac Ascanius, au pied d'une montagne boisée qui a la forme d'un demi-cercle, et la domine au levant et au midi. Au nord s'étend une riche plaine. La \ille était alors défendue par de fortes murailles, garnies de trois cent soixante-dix tours. L'enceinte des murs et la plupart de ces tours subsistent encore. Mais la ville n'est plus qu'un chétif village, nommé Isnid.

2 Cette ville fameuse, fondée par les Séleucides, 300 ans avant J. C, est adossée, vers le midi, à des montagnes escarpées, dont quelques mamelons, hérissés de tours, sont compris dans son enceinte. Au nord, elle est protégée parTOronte. Ce fut de ce côté que Godefroy l'attaqua. Raymond campait au nord-est ; les Normands à l'orient. Antioche n'est plus, comme Nicée, qu'un village; mais la vieille enceinte subsiste : on y compte encore cinquante-deux tours.

HISTOIRE DE FRi>'CE.

Au printemps de l'anuée suivante, on se mit en marche pour Jérusalem. Les croisés, réduits au nombre de quarante

Vue de Jérusalem 1,

mille, épuisés par tant de privations, de fatigues et de combats sous le ciel brûlant de l'Asie, sentirent se ranimer toute leur ardeur à l'aspect de la ville sainte -. Le siège, habilement dirigé par Godefroy de Bouillon, dura cinq semaines. Enfin Jérusalem fut prise d'assaut le 15 juillet 1099.

La chrétienté était vengée, et. le saint tombeau reconquis. Il fallait assurer cette conquête. On proclama le royaume de Jérusalem, et d'un commun accord on salua roi Godefroy

1 Voyez à la fin du volume Y Explication raisonnée des figures, no 20.

"2 Jérusalem occupait alors la même enceinte qu'aujourd'hui, enceinte beaucoup moins grande que celle qu'elle avait lorsque Titus l'assiégea. La ville forme un carré long, qui vas"élevant peu à peu jusque sur la montagne de Sion, qui la domine au midi, et dont elle occupe une partie. A l'orient, au pied du temple, s'enfonce profondément la vallée de Josaphat, où coule le torrent de Cédron. De l'autre côté de celte vallée s'élève la montagne des Oliviers, d'où Ton découvre tout riutérieur de la ville. Le Golgotha est dans l'enceinte des murs, dans la partie nord-ouest. Les chrétiens attaquèrent par le nord et le couchant. Raymond de Saint-Gilles plaça même une partie de sou camp sur la montagne de Sion, au midi.

de Bouillon. Le pieux chevalier refusa cet honneur : « Je ne consentirai jamais à porter une couronne d'or, dit-il, dans les lieux oti notre Sauveur a porté une couronne d'é- |)ines. » Et il se contenta de prendre le titre de baron du Saint-Sépulcre. Puis il sanctionna son élection par une grande victoire, qu'il remporta près d'Ascalon sur l'armée ' du Soudan d'Egypte. Il mourut l'année suivante, après avoir donné à ce nouvel État une constitution féodale, qu'on appela les Assises de Jérusalem ou les^ Lettres du Saint- Sépulcre. Son frère Baudouin, prince d'Édesse, lui succéda.

Urbain II n'eut pas la consolation de voir le succès de la guerre sainte : il mourut quinze jours avant la prise de Jérusalem. Pascal II lui succéda : il avait aussi été moine à Ciuny.

Pendant cette glorieuse expédition, il y eut peu d'événements en France. Les vassaux les plus remuants étaient en Terre-Sainte. Eudes l'\ duc de Bourgogne, se disposait à s'y rendre, après avoir fondé , en 1 098 , l' abbaye de Gîteaux \ qui devint si fameuse par la suite. Guillaume le Roux, roi d'Angleterre, à qui son frère Robert avait engagé son duché de Normandie pour une forte somme d'argent, se disposait à lai en disputer au retour la possession. Elie de la Flèche, comte du Maine, fut chassé par lui de la ville du Mans, malgré l'assistance de Foulques le Réchin, comte d'Anjou, et la protection de Philippe. Il paraît môme que le roi envoya quelques chevahers au secours d'Élie, car ce fut alors que l'héritier du trône, Louis, âgé d'environ seize ans, fit ses premières armes.

Ln autre seigneur puissant profita de l'absence des croisés pour agrandir ses domaines. C'était Guillaume IX, comte de Poitiers, le premier des troubadours, et le modèle des chevaliers d'alors. On ignore pourquoi il ne prit pas la croix avec les autres. Mais dès que Raymond de Saint-Gilles fut parti, il fit un acte déloyal qui ne s'accordait guère avec sa réputation : sous prétexte que le comté de Toulouse lui ap-

1 A 4 kilomètres est de Nuits (Côte-d'Or). Eudes, mort à Tarse, en Cilicie, 1 lOÎ, fut rapporté en France et inhumé sous le portail deTéglise.

parlenait comme héritage de sa femme Philippa, fille du frère aîné de Raymond, il s'empara de Toulouse, et pour gagner le clergé, donna le domaine de Blagnac * à l'abbaye de Saint-Sernin. Mais Urbain II n'approuva pas cette usurpation, et convoqua un concile à Poitiers. Pendant que ce concile s'assemblait au commencement de l'an 1100. Bertrand, fils de Raymond de Saint-Gilles, reprit Toulouse à Guillaume.

Le concile de Poitiers renouvela l'excommunication contre le roi Philippe, qui persistait dans sa résistance à l'Eglise, et fit un nouvel appel à la noblesse de France, pour aller soutenir le royaume de Jérusalem. Guillaume IX se déclara le chef d'une seconde croisade, qui partit cette même année : deux princes fugitifs de la première. Etienne de Blois et Hugues de France, coururent se laver du blâme qu'ils méritaient. Tous deux pénrent en Asie.

Le comte de Poitiers, pour subvenir aux frais de son expédition, avait offert au roi d'Angleterre de lui engager ses Etats depuis la Loire jusqu'à la Garonne. Ce traité flattait l'ambition de Guillaume le Roux, et se combinait merveilleusement avec ses desseins sur la Normandie. Mais il fallait se hâter : Robert Courte-Heuse revenait ; et un ennemi plus terrible, auquel les rois ne songent jamais assez, la mort, allait couper court à ces projets.

Guillaume le Roux, plus despote encore que son père, avait converti en forêts royales les plus beaux domaines de l'Angleterre. Le 2 août 11 00 il chassait dans la forêt de South ampton : on lui présenta six flèches bien acérées, qu'il admira beaucoup et voulut essayer sur-le-champ. Il en donna deux à Gauthier Tyrrel, seigneur de Pontoise, excellent archer. Un cerf passe, la flèche de Gauthier part, touche un arbre, se détourne, et va percer le roi, qui tombe rai de mort.

Gauthier remonta à cheval, s'enfuit, passa en France, et de là en Palestine, où il mourut.

1 Villaç^e à 4 kilomètres de Toulouse, sur la Garonne,

La suite du roi s'était dispersée : quelques |)auvres gens trouvèrent son corps, et le portèrent à Londres, en travers sur un chevaL

Henri, son frère, était à cette chasse : il courut à Winchester, se fit livrer, l'opée à la main, le trésor royal, se rendit à Londres, et se ht couronner roi, au détriment de Robert Com'te-Heuse.

Vue de 'Westminster

C'est Guillaume le Roux qui fit construire la tour de Londres et la grande salle de Westminster.

1 Voyez à ia tin du volume {'Explication raisonnée des figures, no il.

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