LOUIS VII
Louis A'II, désigné dans l'histoire sous le nom de Louis le Jeune, qu'on lui donna sans doute au commencement de son règne, avait été élevé dans les principes de la chevalerie et les habitudes de la féodahté. La piété, le courage, la fidélité à sa parole, tels lurent les traits principaux de son caractère : esprit peu élevé d'ailleurs, enchaîné dans les idées de son siècle, il suivit plutôt qu'il ne dirigea le mouvenient général : mais s'il ne créa rien, s'il ne domina personne, il eut du moins le mérite de ne fléchir devant aucune influence illégitime. Il conserva intact, il développa même assez vigoureusement le pouvoir royal créé par son père : il suivit, avec les grands vassaux, avec les communes, la ligne que Louis le Gros avait tracée : et son règne de quarante-trois ans jetterait plus d'éclat dans l'histoire, s'il n'avait eu pour fils et pour successeur un de nos plus grands rois.
Louis n'avait guère que dix-huit ans quand il monta sur le trône. Mais l'abbé Suger était son ministre, et saint Bernard devait bientôt s'approcher de lui à son tour. Le premier lui inspira cette politique ferme et prudente dont il ne s'écarta presque jamais, le second cette piété fervente qui devait en faire un des héros des croisades. Le génie de ces deux hommes fut supérieur à leur siècle, et pourrait, avec celui de leur contemporain Abélard, personnifier dans le moyen âge les grands systèmes que la raison des temps modernes a développés et tente sans cesse de mettre en pratique. Suger, c'est la politique nationale, aux idées positives, arrêtées, circonscrites dans le cercle du patriotisme; en religion, c'est l'Église gallicane songeant à ses privilèges, disputant ses franchises. Bernard, c'est le catholicisme dans son universalité, c'est le dogme de l'autorité gouvernant le monde, la foi dominant l'intelligence, la charité confondant toutes les nations. Abélard enfin, c'est la rai-
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son soumettant tout à son examen, le droit précédant le devoir, c'est la liberté civile et individuelle, la tendance progressive vers l'égalité. Certainement, ces principes, que le langage n'avait pas encore dégagés l'un de l'autre, n'étaient qu'en germe dans ces grands esprits ; mais ils déterminèrent toutes leurs actions, et ils expliquent la- différence de l'influence qu'ils exercèrent. Abélard, venu trop tôt pour le succès de ses théories, recula lui-même devant leurs conséquences, et succomba dans la lutte qu'il avait osé entreprendre. Suger, avec plus de chances de succès parce qu'il fut plus habile, et que son système ne demandait pas d'enthousiasme, ne marcha cependant qu'avec des peines infinies au milieu des entraves de la féodalité. Ses idées d'administration, de finances, ses projets même d'organisation ecclésiastique heurtaient trop d'habitudes invétérées, trop de croyances reçues, trop de privilèges enracinés. Bernard seul était sur de la victoire, parce qu'il parlait un langage compris de tous, celui qui s'adresse à toutes les âmes et subjugue tous les esprits, le langage inspiré de la religion.
Les premières années du règne de Louis YII présentent peu d'événements importants. Une pensée semble néanmoins l'avoir préoccupé par-dessus tout, la nécessité de faire sentir son pouvoir aux seigneurs des provinces qu'Eléonore lui avait apportées en d: t. Il visita ces contrées en H38, alla faire un pèlerinage au Puy, et décida, comme suzerain, une contestation qui s'était élevée entre Godefroy de Rochefort, et Ebles de Mauléon, qui se disputaient la propriété de La Rochelle. En 1140, il força Guillaume Taillefer, comte d'Angoulême, à respecter les droits de l'évêque et de l'éghse de cette ville. L'année suivante, il assiégea même Toulouse, soutenant les anciennes prétentions de Guillaume L\ sur ce comté. Il échoua à ce siège, où il avait conduit des forces insuffisantes. C'est qu'un de ses plus grands vassaux, Thibaut lY, comte de Champagne, avait refusé de le suivre. Louis YII s'en vengea.
L'année 114-0 fut céh''bj'e par le oncile de Sens, destiné
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à terminer la grande querelle religieuse que les doctrines d'Abélard et les réfutations de Bernard avaient suscitée. Tout le clergé de France, tout ce qui s'< ccupait alors d'études sérieuses, toute la jeunesse des grandes écoles de Paris, d'AuxeiTe, d'Angers ^ avaient les yeux fixés sur cette espèce de tournoi scientifique. Mais Abélard. âgé alors de soixante-un ans. trop sage et trop pieux pour soutenir une lutte dans laquelle des objections pouvaient devenir des hérésies, déclara s'en rapporter à l'autorité de l'Église, et se retira auprès de Pierre le Vénérable, abbé de Clnny. Il mourut deux ans apr'.s dans cette illustre abbaye, sous l'habit de bénédictin.
Louis VU assistait à ce concile, et là sans doute il connut Bernard, et conçut pour ce saint homme une admiration profonde. Cependant ses rapports avec lui commencèrent par une lutte du pouvoir temporel contre le spirituel. L'archevêché de Bourges était devenu vacant : le chapitre de cette église ayant choisi le candidat présenté par le roi, Innocent IL de son côté, nomma son parent Pierre de La Châtre. Louis VII s'irrita, et refusa de le reconnaître. Thi- ])aut. comte de Champagne, l'attira à sa cour. Dès lors la rupture éclata entre le roi et son vassal, et bien plus entre la royauté et l'Eglise. Snger défendit les libertés de la couronne. Bernard les privilèges ecclésiastiques. Les difficultés se compliquèrent par le mariage de Pétronille. sœur de la reine Eléonore. avec Raoul, comte de Vermandois, cousin du roi de France, qui. pour contracter cette alliance, fit prononcer son divorce avec une sœur de Thibaut. Innocent II excommunia Raoul, et lança l'interdit contre Louis VIL
Louis VIL dirigé par Suger dans sa résistance à l'autorité pontificale, était en même temps emporté par sa fougue de jeunesse et ses idées féodales, contre un vassal rebelle. La guerre éclata. Pendant les années 1 1-41. 1 142 et 114-3. Thibaut, harcelé partout, fut presque toujours vaincu : Louis
1 Les écoles d'Angers avaient été organisées en forme d'université par Marbodus, évêque de Reunes, qui s'étaii retiré à l'abbaye de Saint -Aubin. Il y mourut en 1123.
ravageait la Champagne. Le château de N'itry, un des phis forts du comté, fut hvré aux flammes : malheureusement l'incendie gagna 1 église, oti plus de treize cents personnes s'étaient réfugiées. Louis voulut les sauver : les secours furent trop tardifs : ces malheureux périrent tous. Ce désastre effroyable porta le désespoir dans l'âme du roi, qui dès lors ne songea plus qu'à terminer une guerre funeste, et à se réconcilier avec l'Eglise. La mort d'Linocent II, arrivée le i24 septembre 1143, rendit cette réconcihation facile. Célestin II reçut à Rome les députés de Louis VII, et dans l'audience publique qu'il leur donna, il se tourna vers la France, et levant sa main droite, il fit le signe de la bénédiction apostolique. L'interdit cessa.
Cette bénédiction rapprocha des hommes faits pour s'entendre. La paix fut conclue à Saint-Denis, en 1 144, en présence de l'abbé Suger et de saint Bernard ^
Cependant une douloureuse nouvelle vint consterner l'Occident. Edesse avait été prise par Emadeddin-Zengui, sultan d'Alep, et tous les chrétiens de cette ville avaient été massacrés le jour même de Noël 1144. Le mot de croisade retentit aussitôt dans toute l'Europe, et le pape Eugène III conçut le projet de renouveler les merveilles deClermont. Le jeune roi des Français, emporté par sa ferveur religieuse, et par le désir ardent d'expier le désastre de Yitry, fit vœu de conduire l'expédition. Une cour plénière fut convoquée à Bourges, pour le jour de Noël 1145, anniversaire de la prise d'Edesse, et là Louis TII annonça sa résolution. La croisade ne fut cependant décidée que dans le grand parlement ^ réuni à Yézelay ^ le jour de Pâques de l'année suivante. Le pape Eugène III ne put s'y rendre *, mais il y fut représenté par Bernard. Ce fut merveille de
1 C'est dans cette année 1144 que fut fondée la ville de Montauban , par Alphonse Jourdain, comte de Toulouse , Il l'appela ainsi à cause des saules (aubes) qui bordaient le cours du Tarn. Ce lieu était célèbre par la mort et les miracles de saint Théodard, archevêque de Xarboune, qui vint y mourir le i"^"" mai 89;j.
2 Le moi parlement signifiait alors conférence, réunion pour délibérer. !* A 12 kilomètres ouest d'Avallon, sur la Cure'(Yonne).
'* Une révolution s'opérait à Rome. Arnaud de Brescia, disciple d'Abelard, cherchait à reconstituer la republique romaine.
voir ce saint homme, usé par les jeûnes et les fatigues, encore plus que par 1 âge, appeler les chrétiens à la délivrance de leurs frères, et les conjurer, avec toute l'éloquence de ses convictions, d'abjurer pour cette œuvre pieuse toutes les haines qui les divisaient, et surtout de ne pas tourner contre les juifs de France les armes qui ne devaient frapper que des Sarrasins. Il parlait du haut d'une
chaire où il était monté avec le roi. en pleine campagne, au milieu d'une multitude innombrable que le bourg de Yézelay n'avait pu contenir. De toutes parts on l'interrompit en criant : « La croix î la croix ! »
Les croix d'étoffe qu'on avait apportées furent bientôt épuisées; on déchira les vêtements pour en faire, et LouisYII donna son manteau. Le roi et Robert de Dreux, son frère, la reine Eléonore, ThieriT, comte de Flandre, Alphonse Jourdain, comte de Toulouse, Henri, comte de Blois, fils de Thibaut IV de Champagne, se croisèrent avec un grand nombre d evéques et de seigneurs. On s'engagea à être prêt dans un an, et saint Bernard se mit en voyage pour continuer la
Satut Bernard précbaut la Croisade i.
1 Voye? à la fm du \>j\ume V Explication raisonnée des figures, n» 24.
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prédication de la croisade. Partout où il écrivait, et bien plus encore partout où il paraissait, l'enthousiasme religieux s'emparait de toutes les âmes. A Chartres, on voulut le nommer chef de l'expédition : il refusa, alléguant son âge, ses infirmités, son inexpérience. Puis il se transporta en Allemagne, et c'est là surtout que son éloquence fit des miracles, car il prêchait dans une langue qu'il devait bien peu connaître, ou s'il parlait latin, les masses populaires ne devaient pas le comprendre. Mais ce n'est point avec des paroles qu'on entraîne la multitude, c'est avec des images, et Bernard avait le don de cette éloquence extérieure qui saisit les esprits. De quoi s'agissaitil en effet? dépeindre les massacres de l'Asie, de faire concevoir aux peuples assemblés que la volonté de Dieu les appelait au secours de leurs frères, qu'il fallait abandonner son pays, courir aux régions lointaines, combattre pour la croix, et mériter le ciel. Il y a, dans un homme inspiré, pour toutes ces idées simples, grandes, populaires, un langage naturel, expressif, qui parle à tous les yeux et remue toutes les âmes. Bernard réussissait moins vite auprès des grands, parce qu'il fallait les convaincre plutôt que les entraîner. Il suivit l'empereur Conrad III à Francfort, et ne put le décider : il le suivit à Constance, et prêcha encore en vain. Ce ne fut qu'à la diète de Spire, le 28 décembre, que sa prédication chaleureuse emporta l'assentiment du prince. Conrad prit la croix avec son neveu Frédéric Barberousse.
L'abbé Suger n'approuvait pas la croisade : sa politique toute nationale ne voyait que le bien de la France, à laquelle cette guerre lointaine allait enlever son roi, ses défenseurs, ses trésors. Sous ce rapport, il avait raison : mais une pensée plus haute que celle de Suger, une pensée que Louis VU ne comprenait pas, et dont saint Bernard lui-même n'était que l'instrument, poussait vers l'Asie les nations de l'Occident. Il fallait obéir.
Les deux monarques de France et d'Allemagne se concertèrent : le jeune Manuel, empereur de Constantinople,