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lr>T()IKE DE FRANCE.
promit son hospitalité et des secours. Bernard, au commencement de l'année 1147, rentra en France. Le roi vint le recevoir à Chàlons. et le conduisit à Etampes, où une assemblée des principaux croisés était convoquée pour décider la route qu'on devait suivre. On résolut de prendre celle de Godefroy de Bouillon, la vallée du Danube. Puis on agita la question de la régence, pour laquelle Louis s'en rapporta à l'assemblée. D'une voix unanime. Suger lut chargé du gouvernement du royaume pendant l'absence du roi. On lui adjoignit l'archevêque de Reims et Raoul, comte de Yermandois.
Sur ces entrefaites arriva le pape Eugène in. Louis VII alla le recevoir à Dijon \ et le conduisit à Paris, oti il célébra la fête de Pâques. C'est ce jour-là que Conrad se mit en route de Ratisbonnepour Constantinople. Louis ne devait partir qu'à la Pentecôte.
Avant son départ le roi fit un pèlerinage au Puy avec sa femme Eléonore. Il y était le o mai. Il se hâta de revenir, et prit l'oriflamme à Saint-Denis le jour même de la Pentecôte. Il partit le lendemain pour Metz, où était le rendez- vous des croisés, après avoir reçu la bénédiction du pape.
Il laissait la France tranquille au dehors . à cause de la lutte de Geoffroy Plantagenet contre Etienne, roi d'Angleterre. Mathilde avait passé le détroit, et la guérie était transportée sur le sol anglais. Au dedans, le départ des grands vassaux et la réunion de l'Aquitaine à la couronne
1 c'est dans ce voyage qu'Eugène 111 tit la dédicace de la cathédrale de Toul. i Voyez à la fia du vuluine VExplicalion raisonnée des figures, n> i'6.
Oriflamme
POUZIEME SIECLi:. 24 1
garantissaient la sccui'ilé du rovaumc; le Midi seid était agité par le commencement des funestes hérésies qui devaient bientôt ensanglanter ces belles contrées, et en détruire pour bien longtemps la prospérité.
Un sectaire nommé Pierre de Bruys avait, depuis quelques années, attaqué dans ses prédications plusieurs dogmes fondamentaux de l'Eglise : la présence réelle dans l'Eucharistie, le culte des reliques, l'adoration de la croix, les prières pour les morts, et, par conséquent, la croyance au Purgatoire. En beaucoup de lieux, une population aveugle, ameutée par lui, avait détruit des reliques et brûlé des croix. Une populace, tout aussi fanatique, le saisit luimême pendant qu'il prêchait à Saint- Gilles, sur les bords du Rhône, en 1146, et le brûla. L'hérésie s'alluma plus terrible aux flammes de ce bûcher. Un des disciples de ce Pierre Bruys, nommé Henri, ameuta les populations autour de Toulouse et d'Albi ; et ses partisans, nommés Henriciens, et, plus tard, Albigeois, commirent et souffrirent des cruautés horribles. Albéric, cardinal d'Ostie, envoyé par le pape, arriva le 26 juin 1147 à Albi. Les habitants allèrent au-devant de lui sur des ânes et l'accompagnèrent avec des huées. Saint Bernard arriva le 28, et prêcha dans la cathédrale. Sa parole remua tous les cœurs, calma toutes les passions, et amena des conversions nombreuses. L'infatigable missionnaire poursuivit sa tâche avec un courage au-dessus de ses forces, car il venait, comme nous l'avons vu, de parcourir la Suisse et TAllemagne, et depuis le parlement de Yézelay il n'avait pas eu un jour de repos. Le 1" juillet il était à Yerfeil K II y avait là, dit Guillaume de Puy-Laurens, cent maisons de chevaliers qui tous étaient infectés d'hérésie. Bernard prêcha avec son éloquence accoutumée ; mais les hérétiques firent un tel bruit dans l'église et alentour, que le saint homme ne put s'y faire entendre. Il se retira donc en maudissant ce lieu, et chercha un refuge dans un hameau voisin : c'est aujour-
1 A 16 kilomètres est-nord-est de Toulouse.
d'iiui un village qui s'appelle encore Bourg - Bernard K Les malheurs éprouvés par les croisés de 1095, dans leur mardi } à travers l'Europe, servaient de leçon aux deux souverains de France et d'Allemagne. Leur campagne fut mieux calculée, mieux dirigée, et les vivres ne leur man- ([uèrent pas. Mais la perfidie des Grecs ne manqua pas non plus, et Conrad, arrivé le premier, eut beaucoup à se plaindre de Manuel Comnène. Cet empereur, âgé alors de vingtcinq ans. fier de son pouvoir, jaloux de la gloire que ces princes venaient chercher dans ses domaines, indigné surtout de ce qu'un roi de Germanie portât le titre d'empereur, refusa de voir Conrad, parce que ce dernier voulait qu'il fit la moitié du chemin, vendit à un prix excessif les vivres qu'il fournit aux Allemands, et leur suscita mille obstacles, leur fit dresser mille embûches sur la terre d'Asie. Conrad, malgré les plus sages avis, refusa de tourner l'Asie Mineure, voulut la traverser en ligne droite, fut égaré, trahi par ses guides, livré aux attaques continuelles des Turcs, perdit la plus grande partie de son armée, et fut obligé de revenir au-devant du roi de France.
Celui-ci, parvenu à Constantinople le 4 octobre, fut reçu par Manuel avec une apparence de franchise dont sa loyauté fut dupe d'abord. Mais aux soulèvements du peuple, aux trahisons dont ses soldats étaient victimes, il ne tarda pas à s'apercevoir qu'on le trompait. Un moment, une question de vengeance s'agita dans son conseil : des princes, des évoques même, furent d'avis qu'on s'emparât de Constantinople, et qu'on s'assurât de la personne de Manuel. Le roi chevalier rejeta cette pensée, et se hâta de traverser le Bosphore; car Manuel, pour le pousser dans les mêmes pièges que Conrad, faisait répandre le bruit mensonger des victoires de ce dernier, et stimulait l'ardeur des Français pour se déhvrer d'eux.
1 Guillaume de Puy-Laiirens dit qu'il arriva malheur à tous ces chevaliers : lui-même en avait vu un dans sa jeunesse, à Toulouse : il avait plus de cent ans, et était dans une extrême misère. ^Guillaume était chapelain de Raymond VII. Il a écrit vers le milieu du xiii^ siècle une histoire de la guerre des Albigeois.)
DOUZIÈJU: SIÈCLE. 243
A Nicc^'e, ou rencontra l'empereur Conrad et son neveu Frédéric, avec les débris de leur armée. Louis de France partagea fraternellement avec eux ses provisions, et obligea même les seigneurs de Lorraine et de Provence, qui suivaient ses bannières, à se ranger sous celles de Conrad, pour grossir son armée. Mais cette généreuse conduite n'empêcha pas une rivalité ridicule entre les deux nations. A Éphèse, où l'on arriva pour les fêtes de Noël, Conrad renonça à la croisade et s'embarqua pour Constantinople.
Louis, resté seul, se lassa de tourner autour de l'Asie Mineure, et remonta la vallée du Méandre, pour gagner Laodicée. Les Turcs le harcelant sans cesse, et la vallée se rétrécissant de plus en plus, il résolut de passer le fleuve en présence de l'ennemi, et il s'élança dans l'eau à la tête de ses chevaliers. Le passage fut forcé, les Turcs mis en déroute, et les Français arrivèrent à Laodicée. Après un repos de quelques jours, ils se dirigèrent au sud, vers le golfe de Satalie K Mais les Turcs ne cessaient de suivre l'armée, en occupant les hauteurs. Ils parvinrent enfin à séparer l'avant-garde française, qui s'était avancée imprudemment dans une plaine, et Louis YII avec le reste de l'armée se trouva enfermé dans un défilé fort étroit : il fallait gravir sur un sentier entre d'énormes rochers à droite, et des précipices profonds à gauche. L'ennemi couronnait les hauteurs , et faisait rouler sur les Français des pierres et des troncs d'arbres. Louis, qui était à l'arrièregarde, accourut et combattit avec courage. Il réussit à dégager son corps d'armée : mais bientôt, enveloppé luimême, il vit tomber presque tous ses chevaliers autour de lui : à l'aide d'un palmier, il parvint à gravir sur les rochers. Là, accablé de traits, il abattait à grands coups d'épée ceux qui tentaient de l'approcher : heureusement la nuit le sauva. Il était perdu si les Turcs l'avaient reconnu. Enfin, après douze jours de marche et de combats, l'armée française, conduite par un chevalier nommé
1 c'est Tancieune Attalie.
èU HISTOIRi: DE rilAX.E.
Gilbei't . qui connaissait le pays . parvint à Satalie.
Les Grecs étaient rest('S maîtres de cette place, et Lonis y tronva des secours qu'on lai vendit fort cher. Mais il y avait encore quarante jours de marche pour arriver à Antioche. Le roi se décida à envoyer par mer la multitude de pèlerins qui le suivait, et à continuer le voyage par les côtes avec ses chevaliers, résolu à se frayer la route les armes à la main. Mais les vaisseaux manquaient. Soit impuissance, soit mauvais vouloir, les Grecs ne pouvaient en fournir que pour un très-petit nombre de passagers. Louis céda aux instances intéressées des seigneurs, qui préféraient la voie la plus expéditive : il s'embarqua pour Antioche avec une partie de sa noblesse, et laissa son armée continuer le voyage par terre sous la conduite du comte de Flandre, Thierry d'Alsace, et d'Archambaud de Bourbon. Il avait acheté des chevaux pour tous les hommes d'armes qui en manquaient, et soudoyé, à^rands frais, une escorte de cavalerie grecque qui devait conduire l'armée jusqu'à Tarse, et qui l'abandonna à la première escarmouche. Louis aurait dû prévoir cette trahison: mais ce qu'il ne pouvait prévoii", c'était le découragement du comte de Flandre et du sire de Bourbon . qui s'embarquèrent aussi . et abandonnèrent l'armée.
Louis VU arriva à Antioche. où régnait alors, comme [)rince vassal du royaume de Jérusalem. Raymond, fils de Guillaume IX, comte de Poitiers, et par conséquent oncle de la reine de France. Ce prince voulut entraîner Louis au siège d'Alep. mais le roi aima mieux se rendre en pèlerin à Jérusalem. Son ardeur chevaleresque semblait s'être ralentie après tant d'obstacles et de revers. Des chagrins domestiques, que l'histoire n'a jamais bien éclaircis, troublant son union avec Éléonore. qu'il avait beaucoup aimée, jetaient le découragement dans son àme jusqu'alors si enthousiaste. Depuis ce moment la croisade fut sans éclat, malgré l'assemblée imposante qu'il convoqua à Saint-Jeand'Acre à son retoiu' du saint tombeau, et à laquelle assisl'-ront l'emporeur Cniirad. qui avait passé l'Iiiver à Cons-
DOUZIKMK SIÈCLE. 9 '• 5
tantiiiople; le jeune Baudouin, roi de Jérusalem, et sa mère Mélisende, venve de Foul(|nes d'Anjou; Frédéric Barberousse, neveu de l'empereur et duc de Souabe; les grands maîtres des Hospitaliers et des Templiers; les comtes de Dreux, de Champagne et de Flandre; le patriarche de Jérusalem, tous les évoques de la Terre-Sainte et tous ceux qui avaient suivi la croisade. On décida le siège de Damas. Mais ce siège, entrepris au milieu de l'été de 4 148, dura longtemps et fut sans succès. Conrad s'en revint le premier en Europe; Louis VU s'embarqia l'année suivante au commencement de juillet, et vint prendre terre à Saint-Gilles en octobre 1149.
11 trouva le royaume paisible, grâce à la bonne administration de l'abbé Suger : mais le trésor royal était épuisé par les dépenses de la croisade, et toute grande entreprise devenaitpour longtemps impossible. Il eût fallu cependant se ménager des réserves pour un avenir qui n'allait pas tarder beaucoup, car un ennemi bien dangereux commen çait à s'élever sur le sol français. C'était le jeune Henri Plantagenet, fils de Geoffroy et de jMathilde, qu'on appelait toujours \ Impératrice.
Cette femme intrépide avait soutenu seule, en Angletei're, le poids de la guerre contre Etienne : heureuse d'abord, elle avait eu son rival entre les mains, et s'était fait reconnaître comme reine. Mais ses hauteurs révoltèrent les Anglais. Etienne délivré reprit la couronne, et Mathilde se vit abandonnée et captive à son tour. Son mari, homme peu remarquable, se contentait de la Normandie qui s'était soumise à lui en 1144. Il n'en était pas de même de son fils Henri. A l'âge de quinze ans. ce prince annonçait déjà de grandes qualités et une ambition démesurée. Il traversa audacieusement l'Angleterre pour aller se faire armer chevalier par David, roi d'Ecosse, ennemi d'Etienne, et publia hautement ses prétentions à la couronne. Sa bonne mine, sa libéralité, son courage, lui avaient Aiit de nombreux partisans, et Etienne était peu aimé des Anglais.
La politique de Louis, à l'égard de l'Angleterre, avait été
246 UlMOlUt l)L FHkyCE.
fort naturelle. L'intérêt de la France n'était pas qu'un vassal possédât une couronne, ou, si l'on veut, qu'un roi voisin eût de grandes possessions sur le sol français. La séparation du royaume d'Angleterre et du duché de Normandie importait à l'unité nationale, et c'est dans cette pensée que Louis VII, après avoir d'abord soutenu Geoffroy Plantagenet contre Etienne pour assurer la Normandie au premier, allait maintenant soutenir Etienne pour mettre obstacle aux prétentions du jeune Henri d'Anjou sur la couronne d'Angleterre.
Mais la Providence en avait ordonné autrement. Geoffroy Plantagenet mourut le 7 septembre 1151. et Henri se trouva libre de donner cours à ses audacieuses entreprises. Puis, dès le commencement de l'année suivante. Dieu retira au roi de France tous ses appuis. L'abbé Suger termina sa carrière le 13 janvier ; Thibaut, comte de Champagne, était mort le 8. laissant trois fils, dévoués à Henri d'Anjou : Raoul de A'ermaudois succomba aussi au mois de mars; et le 18 du môme mois, un concile, assemblé à Beaugency, prononçait le divorce entre Louis et Eléonore, qui, en se séparant du roi. enlevait à la couronne les belles provinces qu'elle lui avait apportées.
Les causes de ce divorce sont restées enveloppées d'un nuage : Louis VU, par une pudeur toute royale, n'en révéla pas le secret, et les historiens se sont plu, en général, à accuser le monarque d'une haute imprudence, à cause du démembrement que ce divorce causait dans le royaume. Ce jugement est d'une étrange fausseté, si l'on se place au point de vue féodal, et si l'on n'impose pas à Louis Yll la nécessité de deviner la monarchie de Louis XIY. En droit, d'abord, il n'y avait pas question, il fallait rendre la dot, et Louis YII était trop loyal pour hésiter un moment. Puis, en fait, qu'y avait-il de bouleversé dans la monarchie par cette restitution ? Avant ce mariage, le roi de France était seigneur suzerain de l'Aquitaine : jamais Guillaume IX, jamais Guillaume X n'avaient élevé de doute à ce sujet. Après le divorce, quel que fût l'époux d'Eléonore. il restait
vassal du roi de France. Ces provinces ne quittaient donc pas la monarchie pour dépendre d'un antre souverain et faire corps avec un autre royaume. Si, au lieu d'épouser Éléonore d'Aquitaine, fille de son vassal, Louis eût épousé une princesse de Lorraine ou de Provence, fille d'un vassal de l'Empire, la Lorraine ou l'Alsace ne se fussent pas incorporées pour cela dans le royaume de France, et Louis, comme possesseur, par sa femme, de ces nouveaux fiefs, eût été feudataire, en cela, de l'empereur. Telle était l'organisation féodale. L'union de Louis et d'Eléonore avait mis, pendant quinze ans, l'Aquitaine sous la souveraineté directe du roi, sans possesseur intermédiaire, voilà tout. Cette souveraineté, pour agir de plus loin, comme auparavant, n'en allait pas moins rester légitime et réelle, et l'Aquitaine n'était pas retranchée du royaume, parce qu'elle n'y avait pas été ajoutée.
Le mal est qu'elle passa sous la domination directe d'un vassal déjà trop puissant, et qui allait le devenir bien davantage. Eléonore épousa le jeune Henri Plantagenet, comte d'Anjou, du Maine, de Touraine, duc de Normandie, et bientôt roi d'Angleterre. Mais ni Louis VII, ni Suger mourant, ni les sages du concile de Beaugency n'avaient le don de prophétie. Henri n'avait que dix-neuf ans, Eléonore en avait trente-deux ; comment prévoir ce mariage ? et d'ailleurs comment deviner qu'Etienne, alors affermi sur le trône d'Angleterre, perdrait l'année suivante son fils Eustache, et que les partisans du prince d'Anjou obtiendraient d'Etienne la promesse de lui laisser son héritage ? Rien de plus facile que de faire ces raisonnements quelques siècles plus tard.
Etienne mourut le 24 septembre 1154, et Henri d'Anjou prit aussitôt possession du royaume d'Angleteri'e sous le nom de Henri IL Dès lors commença une rivalité qui devait durer toujours.
La lutte, en apparence, n'était pas égale : l'âge, le caractère et la puissance des deux rois semblaient désigner d'avance le vainqueur et le vaincu : l'âge, car Louis Ali, bien
â48 HISTOIRE DE FRANCE.
qu'il n'eût que trente-quatre ou trente-cinq ans. était brisé par les fatigues de la croisade, tandis que Henri était dans la fleur de la jeunesse, dans toute l'ardeur d'un chevalier qui a ses preuves à faire ; le caractère, car la franchise du roi français ne pouvait suivre dans les détours tortueux de la politique, l'esprit souple, rusé, du prince angevin, pour qui tous les moyens d'arriver au but étaient légitimes; la puissance enfin, car tandis que l'un, despote intraitable, établissait un joug de fer sur l'Angleterre et sur ses nombreux domaines de France, l'autre, resserré dans d'étroites propriétés, réduit à des ressources peu productives, à des alliances incertaines, n'exerçait son pouvoir que dans les limites de la justice et du droit. Dans tout l'ouest de la France, depuis la Flandre jusqu'aux P}Ténées, à lui les hommages, à son rival les honneurs et l'argent. Au midi. le pouvoir toujours croissant des comtes de Barcelone. A l'est, enfin, les provinces relevant de l'Empire, tombées, le 16 mars 1152, sous le sceptre puissant de Frédéric Barbe rousse.
Malgré tous ces obstacles. Louis VII maintint le pouvoir royal : et son long règne, sans victoires, mais sans défaites, sans succès, mais sans revers, prépara les voies au règne éclatant de Philippe- Auguste.
Henri II n'avait qu'une pensée, l'agrandissement de son pouvoir. Après l'avoir assuré en Angleterre par la destiniction de tous les châteaux que la noblesse avait élevés sous le règne d'Etienne, il songea à réunir sous les mêmes lois toutes ses provinces de France, et à en composer un tout homogène. Son frère Geoffroy fut sa première victime : il lui pi'it les comtés d'Anjou et du Maine, que celui-ci réclamait en vertu d'un testament paternel. Puis il jeta ses vues sur la Bretagne, où les Nantais refusaient de reconnaître le duc Conan IV. ditConan le Petit. Il fit donner à son frère le comté de Nantes, en 1157. Geoffroy étant mort l'année suivante, il s'empara du comté. En même temps il se faisait confier la garde de la Flandre par Thierry d'Alsace, comte de ce pays, qui s'en retournait en Palestine, et l'avait
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nommé tuteur de son fils Philippe. Déjà il avait parcouru l'Aquitaine en souverain, et tenu des états à Bordeaux.
Henri II vint à Paris au mois de septembre H 58, et affecta d'y paraître plutôt en vassal qu'en roi, bien que Louis YII l'eût reçu avec de grands honneurs, et se fût retiré, pour lui céder son palais, chez les chanoines de la cathédrale ^ Il cherchait à gagner l'amitié du roi de France par ses déférences obséquieuses, et lui proposa une alliance entre leurs enfants. Son fils Henri, âgé de trois ans, fut fiancé avec Marguerite, âgée de six mois, fille de Louis et de Constance d'Aragon, qui avait succédé à Eléonore. Louis donnait pour dot à sa fille le Vexin, petite province toujours contestée entre la France et la Normandie, et dont la capitale était Gisors. Les Templiers furent chargés de garder cette ville en dépôt jusqu'à la célébration du mariage.
Le but secret des démarches d'Henri II était d'obtenir l'appui de Louis pour la réunion du comté de Toulouse au duché d'Aquitaine. Nous avons vu que Louis VII lui-même avait réclamé les droits d'Eléonore sur cette province. Mais outre que Raymond Y, possesseur actuel, fils d'Alphonse Jourdain, n'était pas disposé à céder son héritage, le roi de France, qui venait de lui donner en mariage la soeur de sa femme, ne pouvait pas, saris manquer à tous ses devoirs de roi, seconder les prétentions d'Henri II. Il résista. Henri en appela à la force, et convoqua une cour pléniùre à Poitiers.
Un appel fut fait à tous ses vassaux. Mais en vertu des lois féodales, le vassal ne devait à son suzerain qu'un service militaire de quarante jours. Passé ce terme, s'il consentait à rester, le suzerain devait fournir aux frais de la campagne. Henri, qui n'avait pas besoin de tous ses vassaux d'Angleterre et de France, imagina alors de remplacer le service militaire par une contribution, et par ce moyen il eut des sommes suffisantes pour retenir, après les
1 Le palais des rois occupait alors reirplacenicnf actuel tlu Palais île Justice,
2 50 ii;sruiu£ dl fRA^ci:.
(juaraiite jours d'obligation, les chevaliers qu'il emmènerait. Il commença donc l'expédition le 24 juin 1159, conduisant avec lui sa femme Éléonore et le jeune roi d'Ecosse, Malcolm, qu'il arma chevalier à Périgueux trois jours après. 11 se fit livrer Cahors. prit Castelnau. Verdun sur la Garonne, et se présenta devant Toulouse.
Mais une nouvelle singulière l'attendait devant cette ville. Le roi de France venait d'y arriver. Il n'avait pas perdu un moment, et. devançant Henri par une marche rapide, il s'était enfermé dans Toulouse pour la défendre. Soit respect réel pour son suzerain, soit défiance de ses propres vassaux, que la présence du roi de France déconcertait. Henri se retira. Toutefois, il laissa dans le Languedoc son chancelier Thomas Becket, qui ravagea la contrée, tandis qu'une petite guerre de partisans dévastait aussi les vallées de l'Eure et de la Seine. Au mois de mai ii(iO ^ les deux rois firent la paix.
Constance d'Aragon, reine de France, étant morte cette même année, Louis, qui n'avait encore que des filles, épousa Alix, fille de Thibaud le Grand, et sœur des comtes de Champagne et deBlois.
Un nouveau schisme vint affliger l'Eglise. A la mort d'Adrien lY. le 1" septembre 1159, quatorze cardinaux élurent Alexandre III. neuf autres Victor III. et les uns et les autres s'accusèrent de mauvaise foi. Frédéric Barberousse protégeait le dernier. Alexandre III vint chercher un asile en France. Il débarqua à Maguelonnele 1 1 avril 1 16'2, et fit son entrée à Montpellier, monté sur une haquenée blanche, que le conyte de Montpellier. Guillaume VII, con-
1 C'est dans cette année 1160 que fut fondée la ville de Xogent-l'Arlaud Aisne', par Artaud, bourgeois de Troyes, trésorier du comte de Champagne, Henri le Libéral, fils de Thibaud le Grand. Je cite ce fait parce qu'il rappelle une anecdote qui peint bien les mœurs du temps. Cet Artaud avait fait uue graude fortune au service du comte. Un jour, un seigneur vint trouver Henri, et lui demanda de quoi marier ses deui filles. Le comte manda sou trésorier, qui lui dit : « Monseigneur, vous navez plus rien, vous avez tout donné. — Tu en as menti, vilain, dit le Comte, tu es à moi, et je ne t'ai pas encore donné. Prenez-le, mon bon homme, ajouta-t-il, je vous le garantirai. » Le postulant ne se le fit pas dire deux fois : il prit le sire, et ne le rendit que moyennant une rançon de cinq cents livre». qu'Artaud paya, et qui servit à doter les nobles damoiselles.
duisait par la bride. Un prince sarrasin le harangua en arabe. Après avoir tenu un concile dans cette ville le i 7 mai, jour de l'Ascension, il se rendit à Mende, de là à Clermont, et rencontra, au mois d'août, à Souvigny \ le roi de France qui venait au-devant de lui. Après des tentatives inutiles pour terminer le schisme, la France se déclara pour Alexandre III, qui s'établit à Sens, où il demeura jus-
Eglise Kotre-Dame de Paris 2.
qu'en 11 60. C'est lui qui posa, en i 163, la première pierre de Notre-Dame de Paris.
1 Dans le (léparlement de l'Allier.
s Voyez à la fin du volume l'Explication raisonirée des figures, n" 26.
2b-2 F'isToirii: de ika>ce.
Henri pourbuivait ses projets sur la Bretagne et le comté de Toulouse. Dans la première de ces provinces, il réussit, en soutenant Conan IV contre ses barons révoltés. Pour récompense de sa protection, il obtint la main de Constance, fille du duc, et son héritage pour Geoftroi, le troisième de ses fils. Il destinait au premier la couronne d'Angleterre, et à Richard, le second, le duché d'Aquitaine. Mais dans cette dernière province, sa tyrannie et ses exactions révoltaient tous les esprits. Raymond Trencavel, vicomte de Béziers et de Carcassonne, qu'il avait soulevé contre Raymond Y, fut assassiné par les bourgeois de Béziers, dans l'égiise même de la Madeleine, le 14 octobre 1167. Ceux de Poitiers, l'année suivante, tuèrent Salisbury. heutenant d'Henri II dans la province. Si l'on voulait requérir protection et justice, c'était toujours au roi de France qu'on s'adressait. Ainsi, en 1162. 1165, 1169, Louis VU vint en Auvergne pour défendre l'évèque de Clermont et celui du Puy contre les exactions et les cruautés du vicomte de Polignac. Les seigneurs bretons imploraient aussi contre Henri II l'appui du roi. Louis pouvait laisser à cette puissance si menaçante le soin de se détruire elle-même par ses propres excès ; d'autant plus que les obstacles et les haines croissaient chaque jour autour du monarque anglais ; que cette Éléonore, cause de chagrins et de discordes, aigrie par les jalouses susceptibilités de l'âge et par les sujets réels de plaintes que lui donnait son mari, commençait déjà à soulever contre lui ses propres enfants ; qu'enfin un ennemi redoutable s'était dressé tout à coup sur le sol anglais, à côté du trône des despotes normands, le clergé.
Thomas Becket, d'une naissance obscure, s'était élevé par ses talents aux premiers rangs des dignités civiles et ecclésiastiques. Henri l'avait fait chancelier d'Angleterre. 11 crut trouver en lui un instrument pour briser les privilèges du clergé, qu'il voulait asservir comme tout le reste, et il le fit nommer archevêque de Cantorbéry. Le prélat qui occupait ce siège était primat du royaume, et pour ainsi dire chef de la rehgion. Thomas Becket, enrichi parle roi, jouis-
sait d'un immense pouvoir, et étalait, disait-on. un faste royal \ bien que lui-même fût très-simple dans ses mœurs et ses habitudes. Devenu primat (H61), il changea tout^à coup sa ligne de conduite, renvoya les sceaux à Henri, et se posa hardiment comme chef de l'opposition ecclésiastique contre le pouvoir royal. Le fougueux monarque parla en maître, et fit rédiger la fameuse ordonnance qu'on appela les Constitutions de Clarendon (1164), qui abolissaient tous les droits du clergé. Le pape Alexandre III refusa de Ja sanctionner; Thomas Becket résista ouvertement, et fut exilé. Il se réfugia en France, et se retira à l'abbaye de Saint-Bertin, à Saint-Omer ; de là, il se dirigea vers Sens, où était le pape. Louis VU alla le voir àSoissons, et l'assura de sa protection. Alexandre III le reçut à Sens avec les plus grands honneurs, et le prélat s'établit à Pontigny ^, où il prit l'habit des moines de Gîteaux.
Henri, mécontent de l'appui que Becket avait trouvé auprès du roi de France, et de la déférence que celui-ci avait témoignée au prélat exilé, demanda à Louis de le renvover de ses Etats. « Dites à votre maître, répondit Louis, que s'il ne veut pas renoncer aux usages de ses aïeux, je ne renoncerai pas davantage à ceux des miens, les rois de France qui ont toujours donné asile aux exilés. »
Après des négociations et des conférences inutiles entre les deux rois pour régler les prétentions de Henri, Louis consentit cependant, dans une entrevue qui eut lieu à Montmirail ^, le 6 janvier dl69, à recevoir l'hommage des trois fils du roi d'Angleterre ; de Henri Court-Mantel, l'aîné, comme duc de Normandie, et sénéchal de France en sa qualité de comte d'Anjou : de Richard Gœur-de-Lion,
1 On peut se faire une idée de la magnificence du chancelier par ce qu'en rapporte son secrétaire Fitz-Stephen : « Les appartements de Thomas Becket étaient pendant tout l'hiver couverts de paille fraîche ou de foin, et l'été de joncs verts ou de feuillées, pour que les seigneurs qui venaient lui faire la cour, et qui étaient souvent en trop grand nombre pour trouver place à table, fussent garantis de salir leurs beaux habits eu s'asseyant sur un plancher poudreux. »
2 Abbaye sur ITonue, à 16 kilomètres nord-uord-est d'Auxerre, fondée en 1114 par Etienne, abbé de Citeaux.
3 A 12 kilomètres sud-est de la Ferté-Bernard (Sarthe).
comme duc d'Aquitaine; deGeoffroi, le dernier, comme duc futur de Bretagne. Rien ne fut décidé pour le comté de Toulouse. Louis essaya de réconcilier Henri II avec Thomas Becket ; mais il ne put y parvenir. Après cette conférence. Henri retourna à Londres, où il fit couronner son fils aîné.
Une grave maladie, qu'il fit ensuite, le décida à entreprendre un pèlerinage à Rocamadour. dans le Quercy K Ce lieu attirait alors l'attention de la chrétienté : on venait d'y découvrir, en 1166, le corps d'Amadour. que l'on disait avoir été serviteur de la sainte Vierge, et qui. après l'Assomption, était venu habiter cette solitude des Gaules. Henri II fit vœu. dans ce lieu, de se réconcilier avec Thomas Becket, et en effet, il le reçut à Amboise, oii Thibaud, comte de Blois. et Guillaume, archevêque de Sens, le lui amenèrent. Il l'accueillit avec respect, ne traita aucun sujet de contestation, et le renvoya en Angleterre, où le primat reprit possession de son siège et de ses honneurs.
Mais cette réconciliation n'était qu'apparente, et bientôt la lutte causée par l'ordonnance de Clarendon recommença. Les prélats qui avaient accepté ces statuts avaient été frappés d'excommunication par le pape. Thomas voulut faire exécuter la bulle du pontife, et Henri II. en l'apprenant, entra dans une furieuse colère. Il était alors à Bure, près deCaen, et il s'écria dans son emportement : « Personne ne me délivrera donc de ce prêtre ! »> Cette exclamation fut un arrêt de mort. Quatre gentilshommes de la suite du roi, Guillaume de Tracy. Réginald Fitz-Urse. Richard le Breton, et Hugues de Morville, se lièrent aussitôt par un serment, passèrent précipitamment en Angleterre et allèrent assassiner l'archevêque de Cantorbéry au pied même de l'autel, le 29 décembre 1170'.
1 A 16 kilomètres sud-pst de Souillac 'Eot).
i Us entrèrent dans l'église tout armes, et demandèrent où était le traître. « Si vous cherchez un traître, dit Thomas, vous n'en trouverez pas parmi nous; si c'est rarchevèque que vous cherchez, vous l'avez trouvé, c'est moi! ■> Puis il s'agenouilla, le visage tourné vers l'autel, croisa ses mains sur sa poitrine, et reçut le coup de la mort.
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Ce meurtre exécrable souleva d'indignation toute la chrétienté. Le roi de France lui-même écrivit au pape Alexandre ni, alors de retour en Italie, pour demander justice. Henri II, épouvanté des conséquences de sa parole, se livra au désespoir, et donna toutes les marques d'un profond repentir. Il sollicita du pape l'envoi de deux légats pour examiner sa conduite et l'absoudre de ce crime. L'absolution fut prononcée l'année suivante, mais à la condition que le roi ferait un pèlerinage en Palestine. Ses remords toutefois ne l'empêchaient pas de suivre ses projets d'agrandissement, car cette môme année, Gonan IV^ étant mort, il prit possession de la Bretagne pour son fils Geoffroi, et quelques mois plus tard il entreprit et exécuta avec son activité ordinaire la conquête de l'Irlande.
Cependant ses trois fils, dont l'aîné n'avait pas dix-huit ans, réclamaient l'exécution du traité de Montmirail, et les conséquences de l'hommage qu'ils avaient prêté à Louis \ll. Henri Gourt-Mantel demandait la possession immédiate de la Normandie, Richard celle de l'Aquitaine, GeoftVoi celle delà Bretagne. Le roi de France, comme suzerain, appuyait leurs prétentions : la guerre commença. Si les fils du monarque anglais n'eussent pas été aussi despotes, aussi violents que leur père, la politique qui les soutenait aurait servi les intérêts de la France en détruisant l'influence du souverain étranger au profit des vassaux de la couronne. Mais ces jeunes gens n'avaient d'autre qualité que leur impétuosité chevaleresque ; et les seigneurs des provinces qu'ils étaient appelés à gouverner redoutaient leur tyrannie : nous ne parlons pas des communes et du peuple, qui à leurs yeux n'avaient aucun droit, n'étaient rien. La cause que Louis soutenait pouvait donc êtr • nationale, mais il s'en fallait qu'elle fût populaire. La politique du roi de France ne manqua pas néanmoins d'habileté, car en procurant aux princes rebelles l'appui des seigneurs de leurs provinces, il excitait ces derniers à vendre cet appui fort cher, et à se faire donner, en garantie, des terres et des châteaux, qui plus tard devaient les rendre formidables à leurs suze-
2oG HISTOIRE DE FRANCE.
rains. Ainsi, d'une part il séparait de la couronne d'Angleterre les provinces du continent, de l'autre il minait d'avance le pouvoir qu'il allait donner à ces fiers vassaux de race étrangère.
Mais il fallait vaincre, et c'était chose difficile, sous le régime féodal, pour des princes obligés de marchander leur autorité. Aussi, malgré les habiles précautions de Louis, qui faisait attaquer en même temps la Normandie par Philippe, comte de Flandre, et l'Angleterre par Guillaume, roi d'Ecosse, malgré l'activité qu'il déploya lui-même pour soutenir, les armes à la main, la cause des fils de Henri, l'avantage resta à ce dernier.
La guerre commença en 1 173 et fut terminée l'année suivante. Henri avait appelé à son service des troupes mercenaires : ce n'était pas la première fois qu'on l'essayait; Etienne, son prédécesseur, avait donné l'exemple de cette innovation. Ces mercenaires, appelés ^'ow/'eVrs ou brabançons^ parce que les premiers sortaient du Brabant, étaient des aventuriers sans possessions, sans état, exercés au métier des armes, et qui, n'ayant rien à risquer que leur vie, vendaient leurs services à celui qui leur offrait la meilleure solde, ou à la cause qui leur promettait le plus de pillages. Cette ressource fut utile à Henri, qui fit tête à la fois à toutes les attaques. Il commença par jeter en prison la reine Eléonore, qui excitait ses fils à la révolte: puis, pour se concilier les Anglais et apaiser le clergé, il s'imposa une pénitence publique sur la tombe de Thomas Becket. que le pape Alexandre venait de canoniser cette année même. H se rendit à Cantorbéry le 8 juillet 1174. et, vêtu d'une simple robe de laine, les pieds nus. il se prosterna devant le tombeau du saint, en présence d'un grand nombre d'évêqueset d'abbés; il y passa la nuit en prières et se fit donner la discipline par tous les membres du chapitre : puis il songea à faire face à tous ses ennemis.
Les Flamands avaient débarqué en Angleterre ; ils furent battus. Guillaume, roi d'Ecosse, fut battu aussi et fait prisonnier. Henri passa en Normandie, remporta un avan-
DOUZIÈME SIKCLE. 257
tage à Yerneiiil sur le roi de Fi'ance, et le foi'ca à lever le siège de Rouen. Ces avantages amenèrent un traité de paix, qui fut signé à Mont-Louis ^ le 28 septembre 1 174 : Henri pardonna a ses fils et reçut leur hommage.
Depuis ce moment, aucime cause de dissension ne troubla la bonne intelligence des deux rois. Alix, fille de Louis, fut fiancée à Richard Cœur-de-Lion, et remise à Henri II, pour qu'il lelevât à sa cour. Ces monarques songeaient aussi à sanctifier la fin de leur règne par une double croisade, l'une contre les infidèles, l'autre contre les hérétiques albigeois, dont les doctrines faisaient de grands progrès dans le Midi. Mais l'âge de ces grandes entreprises était passé pour Louis, pour Henri II lui-même, quoiqu'il fût plus jeune et que, d'ailleurs, il eût promis au pape de faire un voyage en Terre-Sainte. Hs laissèrent donc à l'autorité ecclésiastique le soin de poursuivre l'hérésie henricienne, et le cardinal Pierre de Saint-Ghrysogone, légat d'Alexandre III, se rendit à Toulouse, oii les mauvaises doctrines avaienttrouvé de nombreux partisans : Raymond Y les repoussait; mais Roger, vicomte de Carcassonne. protégeait les sectaires. Le légat et les évêques qui l'accompagnaient essayèrent de remédier au mal par de savantes prédications. Mais un obstacle, auquel on n'a peut-être pas assez songé en racontant la déplorable histoire des Albigeois, s'opposait à l'éclaircissement des points contestés et à la conversion des hérétiques : c'était la langue. Leurs docteurs, s'adressant à des paysans, à des hommes du peuple, interprétaient à leur manière les points de foi dans l'idiome vulgaire, langage très-imparfait encore, très-peu logique, tout à fait inhabile à reproduire les idées précises de la science théologique. Même à présent, avec nos langues si admirablement analytiques, ceux qui ont essayé d'écrire sur ces matières savent combien il est difficile d'exprimer des croyances que la moindre nuance dans un synonyme peut faire fléchir dans un sens d'erreur.
* Eutre Tours et Amboise, sur la Loire.
Quel époiivautable chaos devait apporter alors dans les dogmes leur traduction dans une langue grossière, toute en images, entièrement dépourvue de ces expressions abstraites qui seules font la science et en facilitent les progrès ! Ou conçoit donc que les prédicateurs de la foi avaient raison de n'employer que la langue latine, la seule alors qui. par ses perfections et l'usage sacré qu'en avait fait l'Église, pût exposer les doctrines chrétiennes sans les défigurer. On conçoit quelle répugnance ils devaient éprouver pour établir une controverse dans un idiome qui n'avait pas de mots pour leurs idées, et oti chaque expression devenait une métaphore, et. malgré eux. une hérésie quelquefois, un mensonge toujours. Il est tout aussi aisé de voir pourquoi les populations, une fois égarées, s'obstinaient à rester dans la mauvaise voie, ne comprenant pas l'indication qui seule pouvait les remettre dans la bonne ; et aussi pourquoi les chefs passionnés de l'hérésie, dans leur ardeur schismatique, persistaient à repousser la seule langue qui enchaînât la raison sous le joug de l'orthodoxie et de l'-autorité. pour appeler à leur aide celle qui. par l'indépendance de ses formes et la capricieuse mobilité de ses constructions, ouvrait un champ libre à l'examen, au doute, aux versatilités de la croyance personnelle. En tout temps les hérétiques ont fait de même, ils ont invoqué la langue vulgaire ; et il est bon de remarquer que plus cette langue vulgaire s'est perfectionnée, plus les doctrines hérétiques ont perdu de leur puissance.
Aucun événement important ne signala plus le règne de Louis VIL Le seul qui nous intéresse, parce qu"il se passa sur un sol aujourd'hui français, est le couronnement de l'empereur Frédéric Barberousse, à Arles, comme roi de Provence, le 30 juillet 1178, et à Besançon, comme roi de Bourgogne, la même année. Il douna. à cette occasion, la principauté d'Orange à Bertrand de Baux, tige des princes d'Orange, si célèbres depuis. C'est aussi à cette époque que fut construit le pont d'Avignon, le premier grand pont de pierre qu'on ait fait en France.
Louis A'II avait eu un lils de sa troisième femme, Alix de Champagne, le 22 août ! 165. Ce fils, si connu dans l'histoire sous le nom de Philippe- Auguste \ entrait dans sa quinzième année lorsque son père le fit couronner à Reims le \" novembre 'Il 79, jour de la Toussaint. Cette cérémonie fut brillante ; tous les évoques de France y assistèrent. Henri Court-Mantel, comme duc de Normandie, portait devant le jeune roi la couronne de France, ayant lui-même celle d'Angleterre sur sa tête; Philippe, comte de Flandi'e, le précédait, tenant l'épée royale. Mais Louis n'eut pas laconsolation d'assister à cette solennité ; il était revenu, malade, d'Angleterre, où il était allé au mois d'août faire un pèlerinage au tombeau du saint archevêque de Cantorbéry : une paralysie le privait de l'usage du côté droit. Il laissa à son fils le soin du gouvernement, et languit encore jusqu'au 18 septembre M 80, jour où il s'endormit du sommeil des justes ; car Louis Vil, s'il ne fut pas un grand homme, mérita du moins la réputation d'un homme de bien, d'un roi sage et habile : avec saint Bernard, il avait servi la cause de la chrétienté; avec Suger, celle du pays; avec Alexandre III, celle des communes. Dans un siècle où l'enthousiasme chevaleresque et religieux poussait si naturellement à tous les fanatismes.il offre le rare modèle d'un souverain à qui l'on ne peut reprocher aucun excès, aucune pei-sécution, aucun acte de violence ou d'arbitraire.