‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 28 sur 52 · PHILIPPE-AUGUSTE ET RICHARD · texte numérisé non relu

PHILIPPE-AUGUSTE ET RICHARD

Philippe-Auguste, avec des talents bien supérieurs, n'eut pas les mêmes vertus. Sa piété, sa justice, sa loyauté même, toujours subordonnées à sa politique, ne furent pas constamment exemptes de reproches. Roi avant tout,

» Le surnom d'Auguste lui vient, dit-on, de ce qu'il naquit au mois d'août {augustus).

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il ne songea qu'à affranchir son pouvoir de toutes les entraves, à créer autour de ce pouvoir des intérêts nationaux qui lui sen'issent de rempart, à fonder une monarchie puissante et respectable. Une activité infatigable, une présence d'esprit qui s'appliquait à tout, une habileté remarquable à profiter des fautes de ses ennemis, sans jamais leur donner prise sur lui-même : une fermeté de caractère devant laquelle tout dut fléchir: un courage à toute épreuve, exempt de toute forfanterie chevaleresque ; enfin, le succès continuel de ses entreprises (car dans la vie de tous les grands hommes, il faut laisser la part de la Providence), ont 1 lacé Philippe- Auguste au rang de ces rois dont la France s'honore, et auxquels elle doit son unité nationale, sa dignité, sa gloire.

Philippe II avait commencé à gouverner pendant la maladie de son père, bien qu'il eût à peine quinze ans. A la mort de Louis \ll. les quatre frères de la reine mère, fils de Thibaut le Grand, Henri, comte de Champagne, les comtes de Blois et de Sancerre. et l'archevêque de Reims, prétendaient à la tutelle du jeune roi. Philippe secoua le joug, et se maria, sans leur aveu, sans celui de sa mère. avec Isabelle, fille de Marguerite, comtesse de Hainaut. Marguerite était sœur de Philippe d'Alsace, comte de Flandre, parrain de Philippe-Auguste: et ce comte, qui n'avait point d'enfants de son mariage avec l'héritière du Vermandois. promettait cette province en héritage au jeune roi : les noces furent célébrées à Bapaume. La reine mère, mécontente, voulut se retirer dans un de ses châteaux; Philippe déclara que ces châteaux appartenaient à la couronne. Alors les comtes de Blois, de Champagne, de Sancerre, éclatèrent en menaces et invoquèrent l'appui d'Henri IL Le roi d'Angleterre eut la sagesse de refuser son intervention : ce n'était pas à lui à blâmer l'emploi de la fermeté et l'exercice du pouvoir royal. D'ailleurs, Philippe -Auguste était déjà un roi populaire. Le moyen qu'il avait pris pour conquérir si subitement cette popularité nous étonne beaucoup, nous, hommes du xix^ siècle,

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hommes à idées libérales et à large tolérance. Mais, pour bien apprécier les actions et les faits, il faut toujours se transporter à l'époque qui les a vus se produire : Philipf>e persécuta les juifs.

Nous pourrions citer telle contrée d'Allemagne, de France même, où, maintenant encore, un édit contre les Israélites exciterait des transports de joie dans la populace, et peutêtre une satisfaction tacite dans la partie plus éclairée de la nation. Qu'on se figure donc ce que pouvait être, dans ce siècle de foi exaltée et d enthousiasme chevaleresque, la haine des chrétiens pour un peuple sans patrie, sans demeures fixes, frappé de la malédiction divine, et n'opposant pas même aux persécutions la dignité du malheur. Dans cette ardeur religieuse qui poussait l'Europe entière à massacrer les profanateurs du saint tombeau, faut-il s'étonner qu'il entrât quelque horreur pour les descendants des meurtriers de l'Homme-Dieu? Gomment persuader au chevalier croisé qu'il n'y aurait pas autant de mérite à tuer un juif qu'un musulman? ou bien aux bourgeois et vilains qui ne pouvaient aller en Terre-Sainte, que le supplice de quelques Israélites ne pourrait pas leur tenir lieu du pieux pèlerinage ? Encore si ces malheureux opprimés avaient su conquérir l'admiration à défaut de la justice ! S'ils avaient su résister en héros ou du moins succomber en martyrs ! ce siècle enthousiaste leur eût certainement accordé son estime ; la flamme du bûcher leur eût fait une auréole de gloire, et la persécution se fût arrêtée. Mais non; satisfaits de maudire dans l'ombre, ils fuyaient en lâches ou rampaient devant leurs bourreaux. Une seule pensée semblait les animer tous, celle de s'enrichir par le trafic.- G 'est dans ce but qu'ils allaient d'Orient en Occident ; qu'ils flattaient tour à tour les rois et les nations, les chrétiens et les musulmans ; qu'ils suppliaient quand ils auraient pu menacer ; qu'ils signaient humblement les honteuses conditions d'une sécurité incertaine, quand ils auraient pu stipuler audacieusement celles de leur indépendance; car ils eurent une vertu nationale dont eux-mêmes ignoraient le pouvoir : ils

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s'aimaient entre eux. ils vivaient en frères: comme tous ceux qu'on pei'sécute. ils ne faisaient qu'une famille, qu'un corps : ces mêmes hommes, si bas devant leurs tyrans, devenaient tout à coup, pour se secourir entre eux. capables des plus sublimes sacrifices. Et certes, s'ils avaient eu un lien commun de société, un mobile commun d'action, autre que cette cupidité qui rétrécit l'âme, ils pouvaient se passer de patrie au moyeu de cette fraternité généreuse: ils pouvaient, sinon se mêler, comme aujourd'hui, aux idées et aux intérêts de tous, du moins se créer, au milieu des crovances ennemies et des passions nationales, une position que la haine eût respectée, parce que jamais le mépris n'aurait pu l'atteindre.

Mais en même temps que leurs richesses excitaient l'emie, l'usure criante qui les leur procurait soulevait partout de cruels ressentiments. Les débiteurs puissants, pour se venger des exactions de ces avides prêteurs, accueillaient avidement les bruits qu'inventait contre eux l'ignorance populaire, et. sur les plus légères accusations, éteignaient la dette en livrant le créancier à la vengeance d'une multitude furieuse. Leurs connaissances en médecine pratique, l'usage qu'ils faisaient des caractères hébraïques ou arabes, quelques-unes de leurs cérémonies religieuses, le secret dont ils les enveloppaient, les faisaient passer pour de dangereux magiciens. Tantôt on leur reprochait d'avoir profané des vases sacrés volés dans une éghse. tantôt d'avoir outragé une hostie consacrée : ici de faire mourir les bestiaux par des maléfices, là d'empoisonner les fontaines : même une opinion assez générale les accusait de faire périr en secret dans les supplices, tous les ans. le jour de Pâques, un chrétien. Ces bruits absurdes ne trouvaient aucun contradicteur, et il fallait être un saint Bernard pour oser prendre hautement la défense de ce peuple infortuné.

Le jeune Philippe obtint donc l'approbation universelle en abolissant toutes les dettes que ses sujets avaient pu contracter envers des juifs, sous la condition toutefois • {u'on lui en paierait un cinquième fH82). Cet acte déloyal

passa pour générosité. Les juifs, n'osant réclamer, se vengèrent par des usures nouvelles et des rigueurs contre leurs débiteurs nouveaux. Philippe, irrité, confisqua leurs propriétés, et les chassa du royaume.

Cependant la guerre était partout en France dans les provinces qui appartenaient au roi d'Angleterre. Henri Court-Mantel, Richard Cœur-de-Lion, et Geoffroi de Bretagne ne travaillaient qu'à se rendre indépendants de leur père : de son côté, Henri II cherchait un apanage pour son quatrième fils, Jean, dit Sans-Terre^ qu'il préférait aux autres. La jalousie armait ceux-ci contre lui, et tous les vassaux du roi anglais se partageaient entre ces divers partis, selon leurs affections ou leurs intérêts. Ce n'étaient que révoltes partielles, prises et pillages de villes et de châteaux, vengeances atroces, surtout de la part de Richard, le plus vigoureux, le plus brave chevalier de son temps, mais aussi le plus insolent des despotes et le plus féroce des guerriers. L'intérêt de la monarchie française voulait que Philippe entretînt ces divisions, mais c'était au détriment de ces malheureuses contrées. Les routes étaient couvertes de ces Brabançons ou routiers qui ne connaissaient d'autre droit que la force, et pillaient indistinctement amis ou ennemis. Henri II n'osait plus parcourir les provinces : il craignait ces brigands que lui-même avait appelés ; il savait que pour un peu d'or ils l'auraient assassiné, et il ne se fiait pas à ses fils. Deux fois, dit-on, il fut assailli dans une embuscade. Aussi refusa-t-il de venir, lorsqu'on lui dit que son fils aîné, Henri Court-Mantel, était mourant et demandait à le voir. Le jeune prince en effet avait été pris d'une fièvre violente pendant une ca^mpagne dans le Limousin : il alla faire un pèlerinage à Saint-Amadour ; mais se sentant plus mal, il se fit transporter au château de Martel ^ Là il se coucha sur la cendre, avec une pierre sous la tête, une autre sous les pieds, et une corde au cou. Il exprima le plus vif repentir de sa conduite envers son

1 A 28 kilomètres nord-iiord-est de Gouidon (Lot).

père, reçut les sacrements des mains de Tarchevc^que de Bourges, et expira le 11 juin 1183. à l'âge de vingt-neuf ans. Henri, qui aimait ses enfants, malgré leur ingratitude, pleura beaucoup, et se reprocha amèrement d'avoir repoussé la dernière prière de son fils mourant.

Vers le même temps, un soulèvement général des populations du Midi réprima les brigandages des routiers. Un chai-pentier du Puy. nommé Pierre Durand, avait reçu. disait-il. de la sainte Vierge une petite image en plomb qui la représentait, et devait préserver de tout danger ceux qui la porteraient. L'évêque du Puy organisa alors une confrérie, qu'on appela la Confrérie des Capuchons, parce qu'elle portait des images pareilles sur ses capuchons, et qui avait pour but la destruction des brigands et la délivrance du pays. En peu de temps cette confrérie fit merveilles, et devint la terreur des Brabançons. Sept mille de ces aventuriers furent exterminés par eux près de Chàteaudun. le îîO juillet 1183. Philippe- Auguste avait envoyé quelques hommes d'armes pour discipliner la confrérie et la former au métier de la guerre. L'attention du jeune roi commençait à se porter de tous côtés.

Ainsi, en 1185. on le vit s'occuper des embellissements de sa capitale, et faire paver Paris, élever Notre-Dame, commencer le Louvre, pendant qu'il avait deux guerres à conduire, l'une en Flandre, l'autre en Bourgogne.

La première fut causée par la mort d'Isabelle de Vermandois, comtesse de Flandre. Philippe réclama le Vermandois, non-seulement comme héritage promis lors de son mariage, mais comme fief faisant retour à la couronne. Philippe de Flandre refusa, et commença les hostilités, aidé des milices des communes de Flandre qu'il avait su intéresser à sa cause. Il ravagea les vallées de la Somme et de l'Oise, sans oser attaquer une seule ville, et vint jusqu'à huit lieues de Paris. Mais cette campagne n'était qu'une bravade : la moindre manoeuvre du roi de France, appuyée sur les places fortes, pouvait lui couper la retraite. Il se hâta de reculer devant son ennemi, dunt les hommes

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d'armes auraient bientôt mis en déroute ses milices urbaines, bonnes seulement alors pour le pillage. Philippe le poursuivit : le comte de Flandre vint faire hommage à genoux, et céda au roi le Vermandois avec Amiens, ne se réservant que Saint-Quentin et Péronne.

La guerre de Bourgogne fut aussi un acte d'autorité royale. Hugues III, duc depuis 1IG2, avait fait en 1171 une expédition malheureuse en Terre-Sainte ^ De retour dans

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