L.U Tour du Louvre
son duché, il opprima ses vassaux, et porta atteinte à leurs privilèges. Or, cent ans auparavant, en 1076, le duc Hugues I", dans une assemblée tenue à Bèze, avait fait une
1 Surpris par une tcmpèle dans ce voyage, il fit vœu, s'il échappait, de bàtir une belle église ; et au retour il construisit la Sainte-Chapelle de Dijon.
2 Voyez à la fin du volume VExplicalion raisonnée des figures, v." 27.
266 niSlOIKE DE FRANCE.
loi qui autorisait six des hauts barons de Bourgogne à refuser l'obéissance si le duc manquait à ses serments, et à convoquer même leurs vassaux pour le contraindre par la voie des armes. Les prélats et les seigneurs, lésés dans leurs droits, le sire de Vergy, entre autres, que le duc assiégeait pour le punir d'avoir fait hommage à Philippe, vinrent porter plainte au roi qui marcha contre son vassal. La ville de Châtillon fut prise après quinze jours de siège, et le duc de Bourgogne se soumit ^
Vers le même temps, Baymond \. comte de Toulouse, pressé d'un côté par Bichard Cœur-de-Lion, de l'autre par Alphonse IL roi d'Aragon, implorait la protection de son suzerain le roi de France. Ainsi Philippe, à vingt ans. faisait déjà sentir partout l'autorité royale.
Ce fut alors qu'arriva en France le patriarche de Jérusalem, accompagné du grand maître des Hospitaliers et de celui des Templiers. Ils venaient implorer les secours de Philippe pour la ville sainte, et lui offrir la couronne de Godefroy de Bouillon.
Le royaume fondé par ce héros de la première croisade était réduit aux dernières extrémités, depuis que Saladin, fils d'Ayoub, avait usurpé, en 1169, la sultanie de Damas, détruit les Fatimites en Egypte, et formé un empire qui s'étendait depuis Tunis jusqu'au Tigre. Baudouin III. fils de Foulques d'Anjou, qui régna jusqu'en 1162, Amaury son frère, qui mourut en 1173, avaient soutenu vaillamment la gloire du nom chrétien en Palestine ; mais Amaury eut pour successeur son fils Baudouin IV, surnommé le Lépreux, malheureux prince qu'une maladie terrible consumait lentement depuis son enfance. Ce jeune homme était mourant lorsque les chrétiens de Terre-Sainte, menacés de tous côtés par les armes de Saladin, envoyèrent l'étendard royal et les clefs du saint sépulcre à Philippe-Auguste, le 16 janvier 1185.
Philippe connaissait trop les devoire de la royauté pour
1 c'est ce duc qui créa la commuue de bijoa en 1187, avant de partir pour la croisade, où il accompagna Philippe-Auguste.
DOUZIEME SIECLP:. 267
accepter une seconde couronne qu'il n'aurait pu sauver qu'aux dépens de la première. Il refusa. Henri II, à qui les députés s'adressèrent ensuite, refusa de même. Mais les deux rois promirent leurs secours prochains. La députation au retourne trouva plus Baudouin lY. Son neveu Baudouin y, qui lui avait succédé à cinq ans, venait de mourir aussi, et Guy de Lusignan, second mari de Sybille, mère de ce dernier roi, portait la couronne de Jérusalem, qu'il ne devait pas garder longtemps.
Mais avant de s'occuper des affaires de la Terre-Sainte, les rois de France et d'Angleterre avaient des intérêts à régler, des difficultés à résoudre. Philippe réclamait la dot de Marguerite de France, veuve de Henri Gourt-Mantel, c'est-à-dire le Vexin. Il insistait aussi pour le mariage immédiat de sa sœur Alix, fiancée à Richard, et retenue par Henri II qu'on soupçonnait d'une passion coupable pour elle. Un accident survenu à Paris, le 15 août i 186, apporta un nouveau motif de dissension . Geoffroi de Bretagne, troisième fils de Henri II, fut blessé dans un tournoi, et mourut, âgé de vingt-huit ans. Il laissait enceinte sa femme Constance ; et Philippe, d'après les usages féodaux, réclamait la garde du duché de Bretagne comme suzerain. Le roi d'Angleterre contestait toutes ces prétentions, et malgré de fréquentes conférences entre les deux rois, la guerre éclata. Philippe, secondé par Richard Cœurde-Lion, toujours ennemi de son père, entra dans le Berry, s'empara de Graçay, d'Issoudun, de Ghâteauroux. Henri demanda une trêve, et une nouvelle entrevue.
C'était sous un grand orme, entre Gisors et Trie \ sur les limites des deux Etats, que ces conférences avaient lieu. Plusieurs fois Henri II y avait rencontré Louis VII, plu- -sieurs fois déjà il y avait vu Philippe-Auguste. Le rendezvous actuel était fixé au 21 janvier 1 188. Les rois de France et d'Angleterre s'y trouvèrent avec les deux fils du dernier, Richard et Jean ; Philippe, comte de Flandre ; le duc de
1 Village du départemeut de l'Oise, à 8 kilomètres est de Gisors. Cet orrae était si gros, qu'il fallait huit hommes pour l'embrasser.
Boui'gogne ; les comtes de Blois et de Champagne : les archevêques de Gantorbérv. de Reims et de Rouen : et un prélat célèbre, l'historien des croisades. Guillaume, archevêque de Tyr. Celui-ci ne venait pas offrir sa médiation pour les chétives querelles de la féodalité. Voici les nouvelles qu'il apportait :
« Le royaume de Jérusalem n'est plus : le terrible sultan de Damas. Saladin. est entré le 2 octobre dans la ville sainte. Le sépulcre du Sauveur est profané, les chrétiens sont massacrés ; Guy de Lusignan est dans les fers î
« Un seul jour a décidé du destin de la Judée : c'était le 3 juillet 1 187. Saladin avec son armée occupait les hauteurs qui dominent le lac de Tibériade. sanctifié par les miracles du Sauveur. Guy de Lusignan s'est avancé avec ses chevaliers, avec les Hospitahers de Saint- Jean et les soldats du Temple : avec Geoffroi. prince d'Antioche; Boniface. marquis de Montferrat ; Josselin de Courtenai, comte d'Édesse. au milieu de cette plaine sans eau. brûlée par un soleil ardent. Par une ruse de guerre infernale, Saladin a fait mettre le feu à toutes les herbes, à tous les arbustes de la plaine : enveloppés de tourbillons de fumée, emportés par leurs chevaux qui sentaient la flamme courir sous leurs pieds, les chrétiens n'ont pas su se défendre. La \Taie croix, la croix du Sauveur, a été prise sur la montagne même oti il proclama les célestes béatitudes -. Tous ceux qui n'ont pas péri sur ces champs embrasés ont été décapités devant la tente du vainqueui ; ceux surtout qui portaient la tonsure des Hospitaliers et des Templiers ; et c'était à qui la prendrait pour souffrir le martyre. Ces deux grands maitres qui vous apportaient une couronne sont tombés sous le sabre des infidèles. Le souverain pontife en est mort de douleur ^ Rois et princes chrétiens, vous n'avez pas voulu sauver Jérusalem : venez la venger I »
Ainsi disait Guillaume de Tyr. et tous les princes qui se
1 Bienheureux les pauvres d'esprit.... etc. C'est la montagne d'Hitim, à l'ouest du lac de Tibériade.
2 Urbain lll.
DOUZIÈME SIKCLE. S69
trouvaient là prirent la croix. Pour se distinguer, les Français mirent une croix rouge, les Anglais une blanche, les Flamands une verte. La nouvelle fatale se répandit en tous lieux, et excita partout la même ardeur belliqueuse : l'empereur Frédéric Barberousse prit la croix à Mayence.
La loi de l'Église exigeait qu'une fois décoré du signe sacré, on ne portât plus les armes pour une autre cause, et qu'on abjurât toutes ses haines, toutes ses vengeances particulirres. Le fougueux Richard n'en recommença pas moins ses hostilités contre Raymond V, et ravagea le Quercy ; Philippe se plaignit à Henri II, qui, sans pouvoir sur son fils, chercha à gagner du temps par de nouvelles conférences. Le roi français, indigné, fit abattre l'orme de Trie, et entra à main armée dans le Berry et dans l'Auvergne ; il s'avança jusqu'au Puy, où il fit un pèlerinage à la fin d'octobre. Pendant ce temps, Henri II s'assurait du A'exin et du Maine. Mais par un de ces changements soudains qne l'habileté de Philippe- Auguste et les extravagances de Richard expliquent assez facilement, ce dernier embrassa tout à coup le parti du roi de France, et vint avec lui, en 4189, s'emparer du Mans et de Tours. Henri II, pressé d'un autre côté par les Bretons qui se révoltaient, entouré d'ennemis dans sa famille et dans son palais, engagé par ses serments à la guerre sainte, demanda la paix, et vint trouver Philippe à la Ferté-Bernard, puis à Goulommiers^ On dit qu'au moment de rentre\aie, la foudre tomba entre les deux rois, et que Henri effrayé consentit à toutes les conditions ; il promit d'unir Alix à Richard, de payer vingt mille marcs d'argent pour le Vexin ; il renonça à tout droit sur le Berry et l'Auvergne, et renouvela s n hommage pour ses possessions en France. Il s'engageait à se trouver au carême de l'année suivante àVézelay, rendezvous de la croisade. Mais Dieu en avait ordonné autrement, et un coup de foudre plus terrible allait éclater sur la tête du malheureux prince.
* Seine-et-Marne.
2 70 HISTOIUE DE F 11 A. N CE.
11 accordait à tous ses sujets rebelles un généreux pardon ; il voulut voir la liste des amnistiés, et il trouva en tête le nom de Jean, son fils bien-aimé. Le désespoir alors s'empara de son âme: il maudit ses enfants, il maudit sa naissance, et courut s'enfermer dans le château de Chinon, ne voulant plus parler à personne. 11 avait signé le traité le 26 juin; le 9 juillet il était mort. Richard accourut : il était trop tard. On dit qu'à l'arrivée du fils ingrat, des flots de sang noir s'échappèrent de la bouche du défunt.
Pendant que Richard se faisait couronner comme roi d'Angleterre et duc de Normandie. Frédéric Barberousse se mettait en route pour l'Asie le 21 juillet. Les rois de France et d'Angleterre se concertèrent enfin à Xonancourt^ le 30 décembre. Tous deux avaient établi, pour subvenir aux frais de la guerre sainte, une dime sur toutes les propriétés. On l'appela la Dîme saladine; elle produisit des sommes considérables. On devait partir de Vézelay à Pâques : mais la mort de la reine de France, survenue le 15 mars 1190. recula ce départ jusqu'à la Saint- Jean. La croisade de Frédéric était déjà finie: l'empereur était mort. Après avoir traversé en ligne droite l'Asie Mineure, pris Iconium (Konieh) d'assaut, il venait d'entrer en Cilicie, et se dirigeait vers Tarse, lorsqu'au passage d'une petite rivière (le Selef). qu'il voulut traverser à gué. le 10 juin 1190, il fut frappé d'apoplexie et expira sur-le-champ; il avait soixante-neuf ans. Son fils Frédéric s'en alla mourir, six mois plus tard, devant Saint-Jean-d'Acre.
Richard Cœur-de-Lion prit à Tours le bourdon de pèlerin, et Philippe-Auguste l'oriflamme à Saint-Denis: puis les deux rois partirent de Vézelay le 4 juillet. Ils marchèrent ensemble jusqu'à Lyon. Cette ville, récemment organisée en commune, faisait partie des provinces soumises à l'Empire; mais la partie bâtie sur la rive dr..ite de la Saône relevait du royaume de France -. Là Phihppe et Richard se
1 A 12 kilomètres ouest de Dreux (Eure).
2 Lyon, fondée sous Auguste, avait d'abord été construite sur la rive droite de la Saône, au pied du coteau de Fourvières {forum vêtus) dont ses fortifications
DOrZIÈMK SIKOLE. 271
séparèrent : le premier, qui n'avait point de port sur la Méditerranée, se rendit à Gênes : cette république lui avait loué des vaisseaux. Richard alla s'embarquer à.Marseille, commune libre, mais vassale du roi
d'Aragon. Bourdon de pèlerlnl.
Cette croisade ne ressemblait pas aux précédentes : d'abord les croisés prenaient pour la première fois la route de mer, qui leur épargnait bien des difficultés et des dépenses ; puis ils ne traînaient pas à leur suite ces multitudes innombrables de pèlerins, si embarrassants à nourrir et à discipliner. Ils n'emmenaient que leurs plus riches vassaux et la fleur de la chevalerie de France et d'Angleterre : ce n'était pas même une armée, car un grand nombre de croisés devaient exécuter le passage à leurs frais et se réunir devant Saint- Jean-d'Acre ^
Les deux rois se retrouvèrent en Sicile, où desbrouilleries
couronnaient les hauteurs. Le peu de largeur qui existe entre ces monts et la Saône, força la ville de s'étendre dans la presqu'île qui sépare cette rivière du Rhône, et la commodité de ces deux grands cours d'eau ne tarda pas à donner beaucoup plus d'importance à la cité neuve qu'à l'ancienne. La première se rattacha, comme commune, à l'Empire ; mais la cathédrale (Saint-Jean) était dans la vieille ville, qui resta sous la juridiction de i'évéque, et releva du royaume de France.
1 Voyez à la fin du volume {'Explication raisonnée des figures, n° 23.
2 Cette ville s'appelait encore Ptoiémaïs : elle a joué un grand rôle dans les croisades. Bien que fort réduite aujourd'hui, et presque ruinée, elle oflre encore une position militaire importante. Elle est située sur une pointe de terre qui s'avance un peu au midi ; sa forme est un triangle dont le sommet est au nord. La Méditerranée baigne ses murs au sud et au couchant : une vaste digue de pierre, terminée par la tour des Mouches, qui subsiste encore, ferme l'entrée de son port. La plaine qui s'étend à l'orient et au nord de la ville, et qui peut avoir quatre lieues d'étendue, était alors fertile, et couverte d'élégantes habitations; elle est aujourd'hui ma-ocageuse el malsaine. Le Bélus la traverse. Cette plaine est bornée, au nord, par le mont Saron, qui la sépare du pays de Tyr ; au midi, par le mont Carmel, si célèbre par ses solitudes, et où l'on montrait alors les grottes d'Élie et d'Elisée. Des collines, qui forment le prolongement de ces montagnes, ferment la plaine à l'est; on distingue parmi elles la colline de Thuron, où les croisés campèrent.
ne tardèrent pas à les désunir. Bien que Richard eût trentetrois ans et que Philippe n'en eût que vingt-cinq, les violences du premier mettaient à de rudes épreuves la patience de l'autre. La mauvaise saison leur ayant fait prendre la résolution funeste de passer l'hiver dans cette île, les occasions de querelles naquirent chaque jour au milieu des fêtes et des tournois, et furent encore envenimées par Tancrède, roi de ce pays, cfui ne cherchait qu'à les aigrir l'un contre l'autre, pour être plus tôt délivré de ces hôtes coûteux et incommodes. Les mécontentements de Phihppe s'accrurent surtout lorsque Richard, refusant décidément d'épouser Alix, fit venir en Sicile sa vieille mère Eléonore avec la jeune Bérengère. fille du roi de Navarre, dont il voulait faire sa femme. Philippe le laissa célébrer ce mariage, et partit le 30 mars 1191. Le 15 avril suivant il était devant Saint- Jean-d' Acre.
Richard se fit attendre. A son départ de Messine, sa flotte fut dispersée par une tempête, et une partie de ses vaisseaux alla échouer sur les côtes de Chypre, où un usurpateur, Isaac Comnène. les livra au pillage. Il repoussa même le navire qui portait Bérengère. Richard, à son arrivée en Chypre, attaqua l'usurpateur, le prit, le chargea par dérision de chaînes d'argent, et ne parut devant Saint-Jeand'Acre que le 8 juin.
Depuis deux ans les chrétiens assiégeaient cette ville avec un courage que ne pouvaient ralentir ni les ardeurs dévorantes de l'été, ni les longues pluies de l'hiver, ni les jalousies nationales ou particulières qui les divisaient tous. Là se trouvaient réunis Guy de Lusignan, dernier roi de Jérusalem, mis en liberté par Saladin : Conrad de Montferrat. le sauveur de Tyr, qui appelait Lusignan usurpateur; Bohémond III. priuce d'Antioche: Raymond III. comte de Tripoli; Jacques d'Avesnes, avec les Flamands: puis les chevaliers de Saint- Jean et du Temple \ et les débris de
1 L'ordre lies Templiers fut fondé au commencement du xii-- siècle, peu après celui des Hospitaliers, par neuf chevaliers français. Il fut approuvé par le concile de Troyes, en 1123. Le but de cette fondation était la défense du temple de
Tarmée de Frédéric Barberousse. L'arrivée de Philippe et de Richard, am liant au camp des Français, des Bourgui-
nospltaller 1.
Templier 1.
Chevalier teutoulque 1.
-gnons, des Normands, des Anglais, des Aquitains, des Siciliens, des Pisans et des Génois, ajoutait au désordre en ajoutant au nombre, et il devenait presque impossible de diriger les opérations du siège. On n'était d'ailleurs pas d'accord sur le commandement, bien que Richard, plus chevaher que roi, et d'ailleurs vassal de Philippe, fût plus habile au combat que dans les conseils. Mais outre que les deux rois étaient toujours d'avis différent, la part que chacun d'eux prenait dans les rivalités qui les entouraient ne tendait qu'à désunir les forces de l'armée. Ainsi Philippe soutenait Conrad de Montferrat, et Richard, Guy de Lusi-
Jérusalem. Les chevaliers faisaient vœu de pauvreté, de chasteté, d'obéissance. L'ordre était commandé par un grand maître.
Il faut placer ici la fondation d'un troisième ordre, qui prit naissance après le désastre de Frédéric Barberousse. Ce fut l'ordre -Teutonique, fondé par les Allemands. Les statuts en furent approuvés en 1191. On sait les conquêtes de ces chevaliers en Prusse. Ce sont eux qui fondèrent Kœuigsberg [la ville du roi), en mémoire des bienfaits de saint Louis.
l Voyez à la tiu du volume l explication raisonnée des fifjures, u" 29.
27 4 niSTOIRE DE FRANCE.
gnaii : du côté du premier se rangeaient le duc de Bourgogne, les Templiers, les Génois; dans le parti de l'autre étaient le comte de Flandre, les Hospitaliers, les Pisans. Aussi, malgré la vigueur des assauts continuels livrés à la place, Saladin bloquait presque les croisés daus leurs campements. Il fallut convenir qu'alternativement l'un des deux rois combattrait le sultan, tandis que l'autre donnerait l'assaut. Cette émulation produisit d'heureux effets. Le 12 juillet, les habitants d'Acre demandèrent à capituler. Ils devaient se livrer au bout de quarante jours, si Saladin ne rendait pas tous les captifs chrétiens. Jérusalem, et le bois de la vraie croix, pris à Tibériade. Le sultan, que cette capitulation n'engageait pas. refusa d'y souscrire : la ville fut livrée aux croisés, et Richard eut la barbarie de faire trancher la tête à deux mille six cents prisonniers. Hugues IIL duc de Bourgogne, imita cette cruauté : et le roi de France, las de combattre avec ces barbares pour une cause sainte qu'ils déshonoraient, prétexta une maladie, et quitta la ville conquise, le 31 juillet, laissant ses vassaux sous la conduite du duc de Bourgogne.
Richard dénonça Philippe comme traître, déloyal et parjure à toute la chrétienté, et continua de guerroyer en Terre- Sainte. Il assiégea Jérusalem sans pouvoir la prendre, et finit par faire un traité avec Saladin pour obtenir que les pèlerins pussent désormais visiter le saint sépulcre. Philippe, comte de Flandre. Etienne, comte de Sancerre, fils de Thibaut le Grand, Jacques d'Avesnes, un grand nombre de puissants seigneurs, de prélats, de braves chevaliers, avaient trouvé la mort en Terre-Sainte. Hugues III. duc de Boui'gogne. aussi peu habile qu'il était intrépide, et dont Philippe-Auguste avait dit : Cest un preux homme, mais non un prud'homme, mourut aussi à Tyr. en 1192 : son corps fut rapporté en France, et déposé à l'abbaye de Cîteaux. Conrad de Montferrat avait été assassiné. Les chrétiens de Terre-Sainte donnèrent la couronne à Henri, comte de Champagne, fils de Thibaut le Grand, et Guy de Lusignan reçut en échange le royaume de Chypre, dont Richard
lui fit don. Ce royaume subsista pendant trois siècles.
Philippe était rentré à Paris le 27 décembre 1191. Richard s'embarqua à Saint- Jean d'Acre le 9 octobre 4 192, après avoir fait partir devant lui sa femme et ses principaux chevaliers. La tempête le jeta sur la côte de Zara, dans la mer Adriatique, et il résolut de traverser le continent sous l'habit d'un pèlerin, avec quelques compagnons d'un caractère aussi aventureux que le sien. Mais il fallait passer par l'Autriche; et Léopold, duc de ce pays, qu'il avait violemment outragé au siège de Saint- Jean-d'Acre, en faisant traîner sa bannière dans la boue, avait été averti de son malheur et de ses projets : il faisait suivre ses traces. Richard fut surpris pendant son sommeil dans une hôtellerie, près de Vienne, et emprisonné à Dierstein, non loin de Alenne, au bord du Danube. L'empereur Henri Al, fils de Frédéric Barberousse, le réclama, prétendant qu'un roi ne pouvait pas rester dans les prisons d'un duc, et Richard fut transféré au château de Trifels, dont on voit encore les ruines, près de Landau, sur la rive gauche du Rhin.
Cette infâme violation du droit des gens donna tout à coup à Richard une popularité que son despotisme et ses violences semblaient éloigner à jamais. On ne vit plus en lui que le héros du siècle, le champion de la chrétienté ; et ses provinces de France, qui l'avaient détesté jusqu'alors, respectèrent son malheur, et lui restèrent fidèles. Philippe, cependant, avait résolu de profiter de l'occasion : en loyal chevalier, il aurait dû réclamer la. délivrance de son compagnon d'armes; mais, comme nous l'avons dit, Philippe était roi de France avant tout. Lui-même, d'ailleurs, avait semé en Europe des bruits offensants contre Richard : nonseulement il l'accusait d'avoir compromis, par ses témérités chevaleresques, autant que par ses vengeances, le succès des armes chrétiennes, il faisait encore planer sur lui le soupçon de l'assassinat de Conrad. En passant à Rome, il avait demandé au pape Célestin III de l'affranchir du serment qu'il avait fait de protéger, comme les siens, les droits de son rival en France. Célestin avait refusé ; mais
Philippe, sans tenir compte de ce refus, n'eut pas d'autre pensée que celle de ramener sous son autorité royale les vassaux de Richard. Il trouva un appui dans le prince Jean, homme jaloux, haineux, vindicatif, déloyal et lâche, hideux phénomène au milieu de ce siècle de fol honneur et de bravoure exaltée. La couronne d'Angleterre était l'objet de tous ses vœux, et Philippe savait bien qu'il l'eût achetée au prix de toutes les pro^'inces que Richard possédait sur le sol français. Il existait cependant un héritier légitime et désigné de cette couronne; c'était le fils de Geoftroi. frère aîné de Jean, Arthur, qui, d'après les lois féodales, devait passer avant lui. Mais Jean se flattait de la protection du roi de France; et Philippe, de son côté, reçut l'hommage de Jean, sans compter sur lui, peut-être même avec larrière-pensée de le sacrifier à son tour.
L'Angleterre prit le parti du roi captif : la Normandie refusa de reconnaître Jean, et Philippe entreprit la conquête de cette province. Dans l'année 1193. il s'empara d'Ivry, de Passy, de Lihons, de Beaumont, de Gisors, de Neufchàlel et d'Aumale. Il vint mettre le siège devant Rouen: mais la ville, vaillamment défendue par Robert, comte de Leicester, un des braves de la croisade, résista au roi de France, qui n'avait pas assez de troupes pour la bloquer.
Cependant la reine Éléonore. malgré son âge. déployait une activité extraordinaire pour délivrer son fils bien-aimé. Elle écrivait au pape, elle envoyait des messages à tous les princes d'Allemagne, des lettres menaçantes à l'empereur. Un cri général s'éleva contre Henri \L qui se vit forcé d'assembler une diète à "\^'orms et d'y faire comparaître Richard. Il fallait justifier cette étrange captivité : l'emi^ereur accusa le roi d'avoir fait alliance avec Taucrède, usurpateur de la Sicile ; d'avoir chassé de l'île de Chypre un prince chrétien pour s'emparer de son royaume: d'avoir insulté le duc d'Autriche devant Saint- Jean-d'Acre: d'avoir empêché le succî s des armes chrétiennes par ses querelles avec le roi de France: d'avoir traité avec Saladin: enfin d'avoir
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fait assassiner le marquis de Montferrat. Ces plaintes, portées au nom de la chrétienté tout entière, semblaient élever bien haut l'accusateur et le tribunal ; mais le droit manquait aux juges, comme la vérité aux inculpations. « Je ne vois point ici mes pairs, dit Richard : les rois ne doivent compte qu'à Dieu de leurs actions. » Il consentit cependant à répondre, et réfuta noblement ces accusations. Usurpateur ou non, Tancrède régnait : pourquoi lui reprochaiton son alliance avec un usurpateur, lorsqu'en.même temps on lui faisait un crime d'en avoir chassé un autre? Cet Isaac Comnène, tyran de Chypre, il ne l'avait pas attaqué le premier, il n'avait fait que punir une offense qu'un roi ne devait point laisser sans vengeance. Il avouait l'insulte faite à Léopold d'Autriche ; mais ce duc n'avait-il pas pris une revanche assez cruelle? Et lorsqu'on voulait qu'à l'occasion de la guerre sainte les offenses fussent oubliées, n'était-il pas singulier qu'on accusât la victime au nom du persécuteur? Quant à ses dissensions avec Philippe, c'est à tous les croisés à répondre : qu'ils disent lequel a le mieux sem la cause de la religion, du roi parjure qui a fui avant la victoire, ou du roi fidèle qui a combattu en Terre-Sainte tant qu'il lui est resté un cheval pour porter un de ses hommes d'armes. « J'ai traité avec Saladin, ajoutait-il, mais c'est un traité glorieux, puisque Jérusalem est désormais ouverte à tous les pèlerins; puisque les princes d'Edesse, d'Antioche, de Tripoli sont affermis dans leur pouvoir, puisque nous avons, pour protéger nos frères, un roi en Judée, un roi à Chypre. Enfin on ose dire que j'ai fait assassiner le marquis de Montferrat : je n'ai rien à répondre, sinon que j'ai la croix du Sauveur sur l'épaule, et la couronne d'Angleterre sur la tète. Que l'accusateur se présente, les armes à la main : je l'appelle au jugement de Dieu, qui ne déshonore pas les rois. »
A cette fière défense, qui fit une vive impression sur l'assemblée, Richard ajouta les plaintes les plus énergiques sur les mauvais traitements qu'on lui faisait souffrir, à lui roi d'Angleterre et soldat du Christ. Il somma l'empereur
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de le remettre en liberté. La diète se prononça en sa faveur. Henri \l consentit, moyennant une rançon énorme; et pour cacher sous une apparence de générosité cette persécution nouvelle, il donna en fief à Richard le royaume de Bourgogne et celui d'Arles. C'était une véritable dérision : le double couronnement de Frédéric Barberousse. à Arles et à Besançon, n'avait été qu'une vaine cérémonie, et Richard savait bien que ces pro^^nces échappaient à l'action de l'autorité impériale. Aussi ne fit-il jamais usage de cette donation chimérique.
Aussitôt une dîme fut levée en Angleterre : Éléonore ellemême vint payer une partie de la rançon, et Richard, mis en liberté, se hâta de passer la mer. Philippe, averti, écrivit à Jean Sans-Terre : « Prenez garde, le diable est déchaîné (1194). »
Jean, effrayé, ne songea plus qu'à se réconcilier avec son frère, et il voulut le faire avec éclat. Philippe lui avait confié la garde d'Evreux. Le prince anglais invita à un festin les chevaliers français et leurs hommes d'armes, qui formaient la garnison, au nombre de trois cents, et il les fit massacrer tous. Puis il alla se présenter à Richard qui, à la prière de sa mère Eléonore. lui pardonna en disant : « Il oubliera mon pardon aussi vite que j 'oublierai ses offenses. .))
On s'attendait à une guerre acharnée entre les deux rois. La haine de Richard était violente, mais il manquait d'argent : les dépenses de la croisade et celles de sa rançon avaient épuisé l'Angleterre. Philippe le savait, et il le laissa user sa fureur dans un grand nombre d'assauts sans résultat, et d'escarmouches sans gloire. Lui-même avait rappelé les juifs dans son royaume, et s'était procuré par leur moyen des sommes considérables. Richard réussit à armer en sa faveur Baudouin IX, comte de Flandre, et les comtes de Boulogne et de Champagne. Malgi'é ces alliances, il ne parvint pas à entamer les frontières du roi de France, qui se portait sur tous les points avec une gi'ande activité. La guerre se prolongea pendant cinq ans environ sans grands
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succès de ])art et d'autre, sans événements importants, et ne fut interrompue que par des armistices que l'un ou l'autre des deux princes cessait de respecter quand il se sentait le plus fort. Philippe prit Neubourg d'assaut en 1194, Dieppe en 1195, Nonancourt et Aumale en 1196, Dangu en il 97. Richard, de son côté, s'empara de Loches et de Yierzon. et remporta à Gisors, en M 98, un avantage sur Philippe, sous lequel le pont de Gisors se rompit, et qui laillit périr dans la rivière. L'événement le plus remarquable de cette guerre fut le siège de Beauvais, par Marc'hadès, le chef des routiers de Richard, en 1497. Guillaume (le Dreux, évoque de cette ville, et parent du roi, fut pris en combattant à la tète des milices de la commune. Le pape (jélestin III fit demander à Richard de lui rendre son fils, l'évêque de Beauvais, et Richard lui envoya la cotte d'armes du prélat tachée de sang, avec ce verset de l'histoire de Joseph : « Nous avons trouvé cette tunique : vois si c'est, ou non, celle de ton fils. » {Hanc invenimus : vide utrum tunica filii tui sit , an non. Genèse, ch. xxxvii, V. 32.)
Il semblait que les deux rois s'irritassent du peu de résultat de leurs efforts : de part et d'autre l'exaspération se manifestait par des cruautés dont Richard prenait sans scrupule l'initiative, mais que Philippe reproduisait en terribles représailles. Heureusement un nouveau Grégoire VII monta sur le trône pontifical : Innocent III, créé pape en 1198, déploya l'autorité imposante de la religion pour mettre fin à ces luttes sanglantes. Il somma les deux rois de se réconcilier, et de tourner leurs forces conti'e les infidèles, qui de nouveau opprimaient les chrétiens de la Terre-Sainte. Philippe était alors en guerre avec l'Église : en 1193, il avait demandé en mariage Ingeburge, sœur de Canut VI, roi de Danemark, était allé l'épouser à Amiens, et l'avait aussitôt répudiée, on ignore pourquoi. Au mois de juin 11 96, il venait d'épouser Agnès, fille de Berthold IV, duc de Méranie^ Les contestations politiques et religieuses
1 Les terres de ce seigneur s'étendaieut dans le Tyrol, la Bohême et l'Istrie.
que ce mariage avait suscitées n'étaient pas près de finir, et Philippe dut s'empresser de se soumettre aux injonctions pontificales. Il proposa donc un accommodement à Richard.
Les deux rois eurent une entrevue le 13 janvier 1199, en présence du légat, le cardinal Pierre de Gapoue, entre Andely et A'ernon. Richard se tint dans un bateau, sur la Seine, et Philippe à cheval sur le rivage. On convint d'une trêve de cinq ans. pendant laquelle chacun garderait ses conquêtes.
Philippe employa ce temps de paix à faire des routes, des ponts, des fortifications et surtout à assainir Paris, à l'embelhr, à y fonder d'utiles établissements. Il acheva la tour du Louvre, éleva des collèges, des hôpitaux, fit bâtir des halles, et agrandit l'enceinte de la ville, qu'il entoura de fortes murailles'.
Richard, au lieu de songer au bien de ses peuples et aux soins du gouvernement, s'en alla dans le Limousin à la recherche d'un trésor qu'on disait avoir été trouvé par Guidomar. vicomte de Limoges. Mécontent de la part que ce vassal lui offrait, il exigea le trésor entier, et courut faire le siège du château de Chalus ^ où ce trésor devait être renfermé. La garnison ofî'rit de se rendre, si on lui accordait la vie sauve. Le roi ne voulut rien promettre. Sur le soir du -16 mars, pendant qu'il faisait le tour du fort par où il devait l'attaquer, un archer, nommé Bertrand de Gourdon, le reconnut, le \isa, et lui perça l'épaule gauche d'une flèche d'arbalète, qui pénétra fort avant. Richard, blessé à mort, ordonna l'assaut. Le château fut pris, tous ses défenseurs furent pendus, à la réserve de Bertrand, que le roi mourant voulut voir. (( C'est donc toi, lui dit-il, qui as osé frapper l'oint du Seigneur? — Oui. c'est moi, répondit Bertrand, et j'en suis fier : tu as tué de ta main mon père et mes
1 On peut voir encore les murs de Philippe-Auguste près de rÉcole polytechnique, et autour de la terrasse du lycée Napoléon, du côté de la rue r.lovis.
2 A 28 kilomètres sud-ouest de Limoges, route de Périgueux.
deux frères: j'ai dû les venger. Ordonne mon supplice : je mourrai content d'avoir délivré la terre d'un fléau tel que toi. »
Richard lui pardonna, et rendit le dernier soupir le 6 avril 1199, à l'âge de quarante-deux ans : homme prodigieux par ses qualités comme par ses vices, véritable représentant de la chevalerie du xii® siècle, qui, fort heureusement pour le monde, disparaissait avec lui, mélange incroyable de foi et de fanatisme, de loyauté et de perfidie, de grandeur d'âme et d'atroce cruauté, de noble désintéressement et de féroce égoïsme, de tempérance monacale et de débauche effrénée ; admirable soldat autant que mauvais roi, bon compagnon et détestable despote, cœur de tigre plus souvent que cœur de lion.
Bertrand avait fait une bonne œuvre, et Richard, en pardonnant, une bonne action : ce qui n'empêcha pas Bertrand d'être écorché vif et pendu par les Anglais.
Jean se hâta aussitôt de se faire reconnaître roi par les barons d'Angleterre, au détriment du jeune Arthur, que sa mère Constance avait conduit à la cour de Philippe-Auguste. Les seigneurs de l'Anjou et du Maine avaient prêté serment à cet enfant : Jean accourut avec sa mère Eléonore, livra à l'incendie les villes du Mans et d'Angers, en rasa les fortifications, et vendit les habitants. Philippe indigné déclara la trêve rompue, et s'empara d'Evreux : puis il entra en Bretagne, et soumit cette province' à l'autorité d'Arthur.
L'intervention du pape mit fin à ces nouvelles hostilités. Au printemps de l'an 1200, un traité de paix fut signé : Philippe reconnut Jean comme roi d'Angleterre et duc de Normandie ; le duché de Bretagne resta au jeune Arthur. On convint d'an mariage entre Louis, fils de Philippe, âgé de treize ans, et Blanche de Castille, fille d'Alphonse YIII et d'Eléonore, sœur de Jean. Celui-ci donnait en dot à Blanche le comté d'Evreux, et ce qui lui restait de possessions dans le Berry. La vieille Eléonore, malgré ses quatrevingts ans. alla chercher cette princesse, âgée de onze ans
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ange de beauté et de douceur, véritable présent quelle faisait à la France en expiation des maux qu'elle-même lui avait causés. Blanche de Caslille épousa Louis le 23 mai de l'an 1200, et la veuve de Louis VU et d'Henri II se retira au couvent de Fontevranlt.
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