PHILIPPE-AUGUSTE
Un grand siècle s'ouvrait pour la France et pour l'Europe, sous l'influence de Philippe-Auguste et d'InnocentUP. Le premier dévoua sa vie à créer l'unité nationale, le second ne songea qu'à consolider l'unité catholique. Refouler en Asie la religion musulmane, au dedans anéantir l'hérésie, plus redoutable encore : ne faire de tous les princes, de tous les Etats chrétiens qu'une grande famille, dirigée par l'esprit religieux, et par conséquent soumise au pape, telle fut la règle invariable d'Innocent. De même, repousser la puissance anglaise dans son île, effacer au dedans toutes les nationalités provinciales, qui, en politique, étaient aussi des hérésies, et grouper les autorités féodales et les communes en une grande famille, dirigée par la royauté et soumise au monarque, telle fut l'idée constante de Philippe-Auguste. Aucun des deux n'acheva son œuvre : mais la société religieuse et la société politique firent avec eux un pas immense.
L'Empire refusa de s'associer à la haute mission que les papes avaient à remplir. Henri YI, malgré ses promesses réitérées d'organiser une croisade, n'avait employé les ressources de l'Allemagne qu'à agrandir sa puissance et conquérir la Sicile. Ce prince sans foi, que les Siciliens avaient surnommé le Gyclope, était mort empoisonné en H 97, laissant un fils âgé de quatre ans, qui fut depuis Frédéric II. Cependant Malek-Adel, frère du puissant Saladin, repre-
1 Itiiiocent m a\ait étudié à Paris. Il avait trente-trois ans lorsqu'il devint pape.
uait peu à peu les conquêtes de Richard. Le colosse musulman menaçait l'empire grec, et étendait ses bras sur les côtes de la Méditerranée. Innocent III crut qu'il était temps de réveiller l'enthousiasme des peuples. Il choisit, pour prêcher la croisade, un prêtre éloquent et habile. Foulques, curé de Neuilly-sur-Marne, qui parcourut, comme saint Bernard, la France et l'Allemagne. Les croisés, réunis par lui au château d'Ecry-sur-Aisne. en 1200. étaient prêts à partir en 1201. C'étaient Thibaut III. comte de Champagne: Baudouin IX, comte de Flandre; Louis, comte de Chartres et de Blois ; Hugues, comte de Saint-Paul ; Geoffroi, comte du Perche ; Simon de Montfort et Renaud de Montmirail. deux des premiers barons du roi de France : en Italie, Boniface II, marquis de Montferrat, frère de ce Conrad assassiné dans la croisade précédente, et Dandolo, le vieux doge de Venise ; car Geoffroi de Yillehardouin, maréchal de Champagne, qui a écrit l'histoire de cette expédition, était allé à Venise, au nom des croisés, demander l'alhance et le concours de cette puissante république. Le pape donna l'exemple, et vendit toute sa vaisselle d'or et d'argent, se contentant de vases de bois et d'argile.
Thibaut, comte de Champagne, avait été nommé chef de l'entreprise; et il se disposait à partir, lorsqu'il mourut presque subitement à Troyes. le 25 mai 1201, âgé seulement de vingt- deux ans. Boniface de Montferrat prit le commandement.
Les événements de cette croisade sont trop étrangers à l'histoire de France pour trouver place ici. Nous rappellerons seulement que. partis de Venise avec quatre cent quarante galères, et une armée assez nombreuse pour conquérir la Palestine, les croisés commencèrent par soumettre à Venise Zara révoltée contre elle, passèrent l'hiver dans cette ville; puis, au lieu de se diriger vers les côtes de Syrie, s'en allèrent assiéger Constantinople pour remettre sur le trône le jeune Alexis, détrôné par un usurpateur du même nom (18 juillet 1203); qu'après avoir ensuite attendu vainement l'accomplissement des promesses impériales, ils
conçurent et exécutèrent, malgré les menaces réitérées (l'Innocent III \ la pensée fort peu chrétienne de renverser l'empire grec, s'emparèrent de Gonstantinople après plusieurs assauts, le i3 avril 1204, et proclamèrent empereur Baudouin IX, comte de Flandre. Gonstantinople fut livrée à un affreux pillage: les monuments des arts subirent d'indignes mutilations. Tout l'empire, du reste, fut morcelé en nombreuses principautés, dont une grande partie devint le partage des A énitiens. Baudouin, pris l'année
Vue de Coiistaiifiiiople 2,
suivante par les Bulgares, périt, dit-on, dans des supplices atroces; mais cette monarchie féodale subsista jusqu'en
En France, Philippe-Auguste, tout préoccupé de la gloire de Gharlemagne, dont les trouvères du Nord et les troubadours du Midi faisaient l'objet continuel de leurs chants,
1 « Vous n'avez pas pris la croix pour venger les injures des princes, écrivaitil, mais celles de Dieu. »
2 Vovez à la fin du volume VExpUcation raisonnée des figures, n° 30.
2Sfi HISTOIRE PE FRAACE.
s'appliquait à organiser son royaume et à constituer son pouvoir d'après les souvenirs de ce grand homme. L'unité et la centralisation semblaient être le plus constant de ses efforts. Il cherchait à ramener sous le joug de l'autorité royale l'administration, ou du moins la surveillance de la justice, en établissant la quarantaine du trji. pour empêcher les vengeances particulières : il créait les douze pairs de France \ espèce de conseil souverain pour décider les grandes questions du gouvernement et juger les grands vassaux ; il affranchissait des communes, et leur donnait des bannières pour leurs milices ; il divisait le royaume en prévôtés pour assurer l'exercice du pouvoir, le maintien des franchises communales, et la levée des dîmes et impôts; il attirait dans sa capitale toute la jeunesse d'Allemagne et de France, en accordant de nombreux privilèges à l'Université de Paris; il fondait, près de la montagne Sainte-Geneviève, un collège byzantin pour recevoir les jeunes gens des familles grecques qui, lors de la conquête de Baudouin, avaient quitté Gonstantinople. Par eux, il répandait en France le goût et l'étude des lettres grecques; il créait les archives du royaume ; il continuait d'agrandir et d'embellir sa capitale . construisait les aqueducs de Saint-Gervais et de Belleville, plaçait des fontaines dans différents quartiers, et encourageait toutes les fondations pieuses destinées à élever des éghses. toutes les associations commerciales, une entre autres, la hanse parisienne, qui faisait avec son secours un port dans Paris, et pourvoyait par la Seine aux approvisionnements de la ville, dont la population augmentait sans cesse -.
1 Ces douze pairs étaient les comtes de Champagne, de Toulouse, de Flandre ; les ducs de Bourgogne, d'Aquitaine, de Normandie ; les archevêques de Reims et de Sens; les évèques de Xoyon, de Beauvais, de Châlons-sur-Marne et de Langres,
2 Cette association, antérieure à Philippe-Auguste, avait accaparé le commerce de la capitale, qui, vu l'absence des routes de terre, ne pouvait guère se faire que par eau. Elle avait soumis à des droits sévères et exploitait à son profit toutes les denrées qui arrivaient de Normandie ou de Bourgogne, On appelait cette corporation les marchands de l'ieaue. Elle créa le commerce de Paris, et c'est d'elle que provient l'emploi du vaisseau, comme emblème de cette ville. Philippe- Auguste la fit contribuer à ses grands travaux d'assainissem.ent et de construc-
Philippe lutta jusqu'en 1201 avec Innocent III pour son mariage avec Agnès de Méranie. Le concile de Dijon, en 1 1 90, transporté à Vienne, avait mis le royaume sous l'interdit. Pendant un an on ne pouvait ni se marier, ni enterrer les morts dans les cimetières; l'Église n'administrait d'autres sacrements que le baptême et l'extrème-onction. Philippe confisqua les biens des évêques, et fut sur le point d'être frappé d'excommunication. Innocent III s'apaisa cependant, et convoqua, l'an 1200, un nouveau concile à Soissons. Le roi céda enfin, reprit Ingeburge, et éloigna Agnès de Méranie, qui mourut dans l'année 1201 . Elle avait donné à Philippe deux enfants, une fille et un fils ; Innocent III les déclara légitimes.
Un événement de même nature amena des conséquences